[29] «L’affirmation de la possibilité pour l’homme d’entrer en

relation avec des êtres surhumains dont la puissance dépasse la

sienne et dont l’action se fait ou peut se faire sentir dans la

direction de sa propre vie et suscite tous les événements de la

nature se retrouve dans toutes les religions, sauf en certains types

aberrants, comme le bouddhisme primitif, et encore faut-il dire que

même ici la conception courante est remplacée par des conceptions

connexes et très analogues... La religion, à nos yeux, est

l’ensemble des états affectifs suscités dans l’esprit de l’homme par

l’obscure conscience de la présence en lui et autour de lui de

Puissances, à la fois supérieures et analogues à lui, avec

lesquelles il peut entrer en relation, des représentations

engendrées par ces sentiments et qui leur fournissent des objets

définis, et des actes rituels auxquels il est provoqué par l’action

combinée de ces émotions et de ces croyances.»

[30] «L’attachement de l’être humain à une personne investie d’une

autorité souveraine donne naissance à des affections qui varient

selon le tempérament, le caractère, le sexe, l’âge...»

Cette définition a sans doute été contestée. M. Durkheim soutient que la

notion de la divinité, loin d’être ce qu’il y a de fondamental dans la

vie religieuse, n’en est, en réalité, qu’un épisode secondaire. Et pour

appuyer cette assertion, plus que paradoxale, il allègue qu’il y a des

religions d’où toute idée de Dieu est absente, et il invoque le

bouddhisme. Mais les citations mêmes qu’il emprunte au livre de M.

Oldenberg[31] tendent à établir que le bouddhisme athée est une

spéculation métaphysique provoquée par une dissolution progressive des

religions antérieures. Et n’oublions pas que cette spéculation

métaphysique abstraite n’a pu, telle quelle, se maintenir; elle ne s’est

popularisée que grâce à la réintroduction à fortes doses de l’élément

divin, si bien que, par une remarquable ironie des choses, les disciples

du Bouddha athée ont divinisé le Bouddha. Ne nous laissons donc pas

intimider par le bouddhisme primitif, simple épisode de métaphysique

panthéiste ou athée entre deux périodes de religion.

[31] Que l’on pèse ces expressions de M. Oldenberg: «Quand le Bouddha

s’engage dans cette grande entreprise d’imaginer un monde de salut

où l’homme se sauve lui-même et de créer une religion sans Dieu, la

_spéculation_ brahmanique a déjà préparé le terrain pour cette

tentative. _La notion de la divinité a reculé pas à pas, les figures

des anciens dieux s’effacent pâlissantes_, le Brahma trône dans son

éternelle quiétude, très haut au-dessus du monde terrestre, et, en

dehors de lui, il ne reste plus qu’une seule personne à prendre une

part active à la grande œuvre de la délivrance: c’est l’homme.»

Qu’est-ce à dire, sinon que l’athéisme du Bouddha est le fruit amer

et desséché de la spéculation, mûri au sein d’une décomposition de

la foi religieuse?

Nulle part, l’humanité ne débute en religion par le panthéisme ni, à

plus forte raison, par l’athéisme. Ce que nous trouvons à l’origine,

dans l’humanité déjà séparée de son Créateur par la chute, et peu à peu

oublieuse du Dieu unique, c’est la croyance en des dieux personnels

multiples, quelle que soit d’ailleurs la façon dont ces dieux sont

conçus et imaginés. Mais de cet état inférieur, le sentiment et la

pensée de l’homme tendent à sortir en faisant droit au besoin d’unité si

profondément enraciné par le Dieu un dans notre nature. Seulement cette

unité peut être atteinte par deux procédés contraires. Le premier

consiste à s’élever de la notion des personnes divines multiples à la

notion d’une seule personne divine, d’autant plus grande et plus forte,

et d’autant plus personnelle, qu’elle est mieux conçue comme unique.

L’objet du sentiment religieux et le sentiment religieux lui-même se

développent et se purifient: c’est _le monothéisme_.--L’autre procédé

consiste, pour éliminer la pluralité des personnes, à éliminer peu à peu

l’idée même de personnalité, et à retirer à Dieu d’abord les qualités

morales, puis l’intelligence, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la

force brute et bientôt qu’une substance de plus en plus vague et

amorphe, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue:

c’est la dégradation, l’extinction progressive de la religion, qui

traverse le _panthéisme_ pour s’évanouir enfin dans l’_athéisme_

déclaré.

Il suit de là que le panthéisme ne constitue pas à côté du monothéisme

une des deux grandes divisions parallèles dans lesquelles se serait

engagé le sentiment religieux. Le panthéisme se classe sur la même ligne

que le monothéisme, mais en bas, tandis que le monothéisme se classe en

haut.

Et quand on prend en considération le fait que nulle part, sauf dans la

religion hébraïque et chrétienne, l’homme n’a réellement réussi à se

hausser jusqu’au véritable monothéisme, quand on se rend compte que le

christianisme n’est pas autre chose après tout que le monothéisme

lui-même, élevé à la perfection par le messianisme spirituel de Jésus,

on ne peut pas s’empêcher de conclure que la psychologie religieuse nous

apprend à voir, dans l’histoire des religions envisagée en son ensemble,

une admirable preuve apologétique en faveur de l’Évangile du Christ.

Nulle part en effet la personnalité spirituelle du Dieu unique et

créateur n’a été plus clairement et plus fortement affirmée et sentie

que dans la religion des prophètes, du Christ et de ses apôtres. Et je

demanderai ici la confirmation de ma thèse non pas à un théologien ou à

un philosophe de profession, qui pourrait être aisément suspect, mais à

un écrivain religieux qui sans préoccupation d’école n’a eu pour but que

de donner libre essor et franche expression aux sentiments dont vivait

son cœur: «Homme, le Dieu que tu cherches, a écrit Christophe Dieterlen,

c’est le Dieu de la Bible: un Dieu homme, un Dieu père, frère, un Dieu

qui sent comme nous, qui est près de ceux qui l’invoquent. Ce qui nous

touche le touche; dans toutes nos détresses, il est en détresse[32]...

La révélation capitale, la clef de toutes les autres, c’est la première

mention que Dieu fait de l’homme: _Faisons l’homme à notre image, selon

notre ressemblance._ D’après cette parole, il y a lien de parenté intime

entre Dieu et l’homme. Donc, pour comprendre Dieu, l’homme devra

s’étudier lui-même, et plus il approchera de Dieu, mieux il se

connaîtra; car si l’homme est la ressemblance de Dieu, celui-ci a

caractère humain, et si Dieu a créé l’homme à son image, c’est que

celui-ci a nature divine[33]... Dieu et l’homme sont deux semblables qui

se sont perdus et qui se recherchent[34]... Les Pères ont entrevu par la

foi l’humanité de Dieu et ont traité avec lui _d’homme à homme_. C’est

ainsi qu’Abraham plaide pour Sodome[35]... Pour traiter alliance avec

Abraham, Dieu se manifeste à lui comme son semblable[36]... Le pécheur a

besoin d’avoir Dieu _tout près_ et par intuition, il le comprend tel

qu’il se manifeste à Abraham: une personnalité humaine. Abraham qui

attendait le salut, n’est point étonné par son apparition, et lui parle

comme un homme parle à un autre homme[37]... Lorsque avec les sentiments

humains d’Abraham nous ferons appel aux sentiments humains de Dieu, nous

serons en bénédiction comme Abraham[38]... Le besoin d’un Dieu _humain_

est si inné à l’homme que, l’humanité de Dieu ayant été voilée,

quelques-uns se sont adressés dans leurs prières à des médiateurs

humains... Marie et les saints! Pauvres âmes, si vous saviez que la

perfection de Dieu consiste dans le sentiment _parfait_ de toutes nos

peines[39]... L’homme créé à l’image de Dieu, qui est amour, a le

sentiment que l’amour est son véritable élément, que comme la religion

de Dieu à notre égard est un battement de cœur, une émotion

d’entrailles, notre religion doit être avant tout un battement de cœur,

une émotion d’entrailles pour Dieu et pour le prochain[40]... La foi

tend à mettre le sentiment humain à l’unisson avec le sentiment

divin[41]...»

[32] _De la prière_, p. 19.

[33] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 7.

[34] _Ibid._, p. 13.

[35] _De la prière_, p. 21-22.

[36] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 23.

[37] _Ibid._, p. 23-24.

[38] _De la prière_, p. 23.

[39] _De la prière_, p. 23-24.

[40] _La religion pure et sans tache_, p. 6.--Il est à peine besoin de

dire que Christophe Dieterlen n’entendait pas ces déclarations au

sens où les entendraient W. James, Lange, Ribot.

[41] _Étude sur la religion de la Bible_, p. 31.

Voilà jusqu’à quel point un chrétien dégagé de tous les scrupules de

vaine métaphysique, ose ouvertement, à la divinité de Dieu, joindre ce

qu’il a si bien appelé l’_humanité de Dieu_! Voilà jusqu’à quel point,

foulant aux pieds tous les préjugés et toutes les pudeurs scolastiques,

à la religion de l’homme pour Dieu, il ose joindre hardiment _la

religion de Dieu à l’égard de l’homme_! Et où donc, dans toute

l’histoire de notre race, l’_humanité_ de Dieu apparaît-elle avec plus

de force, faisant vibrer ce qu’il y a de plus intime et de plus profond

dans les émotions de notre âme, qu’en Jésus-Christ Fils de l’homme et

Fils de Dieu, en Jésus-Christ, l’homme parfait qui a pu dire: «Celui qui

m’a vu, a vu le Père»? Où donc dans toute l’histoire de notre race, la

_religion de Dieu à l’égard de l’homme_ se marque-t-elle en des traits

plus touchants que dans cet Évangile où notre cœur frémissant contemple

et adore un Dieu qui _donne_ au monde, un Dieu qui _sacrifie_ à l’homme

son Fils bien-aimé, un Dieu qui _prie_, qui _supplie_ l’homme d’agréer

ce sacrifice et de se réconcilier avec lui! Voilà le Dieu amour qui

provoque l’amour! Voilà le Dieu qu’il faut au vrai sentiment religieux!

Un tel Dieu--laissez-moi enfin le proclamer--un tel Dieu est trop humain

pour avoir été inventé par l’homme! Et je conclus: dire que nulle part

la personnalité de Dieu n’a été plus profondément _sentie_ que dans le

christianisme, c’est dire qu’aucune autre religion n’a été plus

religieuse que le christianisme, c’est dire en vérité que le

christianisme est la religion par excellence, la religion parfaite, et

dire que le christianisme est la religion parfaite, c’est dire que Dieu

existe, que l’Évangile vient de Dieu, et que Jésus est bien le chemin,

la vérité et la vie[42].

[42] Est-il besoin de dire qu’il s’agit ici d’une _induction_, non

d’un _syllogisme_? On trouvera des inférences de ce genre

développées dans les ouvrages de l’Américain Fiske.

II

Le sentiment religieux est un sentiment qui se déploie dans des

relations personnelles entre l’homme et une divinité conçue comme

personnelle. Mais de même que la vie sociale ne se réduit pas au

sentiment social, de même aussi la religion ne se réduit pas au

sentiment religieux. Dans des relations vivantes de personne à personne,

c’est la personne tout entière qui se trouve et ne peut pas ne pas se

trouver engagée. Or, au point de vue psychologique, dans la constitution

de l’être humain, le sentiment n’est pas tout: la volonté,

l’intelligence s’y montrent aussi intégrés. Est-il besoin de protester

que nous n’avons aucune superstition pour le chiffre 3 et que nous

tenons pour bien et dument enterrée la vieille théorie classique des

facultés séparées, des entités chères à la philosophie écossaise et à la

philosophie éclectique? Il est plus nécessaire de repousser toutes les

tentatives faites pour réduire un de ces termes à l’autre, de nous

refuser comme M. Ribot à voir dans les états affectifs des états

secondaires, dérivés, superficiels, «de l’intelligence confuse», de

résister aux efforts dialectiques de Secrétan pour faire sortir

l’intelligence de la volonté par un retour; une réduplication sur

soi-même: la méthode psychologique ne sanctionne pas ces subtiles

transformations métaphysiques. Autre chose est le sentir, autre chose le

vouloir, autre chose le penser.

Mais alors se posent deux questions:

1º Quels sont les rapports du sentiment religieux avec l’intelligence?

2º Quels sont les rapports du sentiment religieux avec la volonté?

Forcé de nous restreindre, nous bornerons notre étude à la religion

parfaite, le christianisme. Envisageons d’abord le premier problème:

Quelles sont dans la vie chrétienne les relations du sentiment avec

l’intelligence?

* * * * *

En réalité, le mot _intelligence_ recouvre d’une même étiquette deux

éléments d’une très inégale valeur: la _raison_ d’une part, et de

l’autre, _l’intelligence_ proprement dite. Cette distinction, que les

empiristes purs refusent ou négligent de faire, s’impose: sans elle il

est impossible de rendre justice à la réalité des choses psychologiques.

La raison est l’ensemble des lois qui sont la condition même de

l’expérience, et lui préexistent logiquement, quoiqu’elles ne passent de

la puissance à l’acte et ne se réalisent au concret que par, dans et

avec l’expérience. C’est donc l’ensemble des lois et principes qui sont

la condition même de la vie sensible: sensation et perception, de la vie

affective: sentiments et émotions, de la vie morale: volonté et pratique

du bien, et enfin de la vie sociale et de la vie religieuse. Ces lois et

principes rationnels, au nombre desquels doit être inscrite la loi

morale, sont innés, donnés dans notre constitution.

Dans un sens, c’est la raison qui a la primauté, puisque c’est elle qui

promulgue la loi à laquelle la vie affective doit se soumettre; dans un

autre sens, pourtant, c’est à la vie affective que cette primauté

revient, car la vie affective, c’est l’être, tandis que la loi morale

est une règle abstraite qui n’existe que par et pour l’être concret; la

règle suppose quelque chose à régler, elle se rapporte aux désirs, aux

inclinations, aux tendances, et n’aurait plus d’objet si on supprimait

le sentiment. La vie affective, c’est ce que l’individu est en fait; la

loi morale, c’est ce que la vie affective doit être.

* * * * *

Tandis que la raison est la faculté des _lois_, l’intelligence

proprement dite est la faculté des _idées_. Laissant de côté la question

difficile des origines[43], on peut dire que, dans la vie chrétienne

actuelle, l’idée est sans aucun doute étroitement mêlée au sentiment

religieux, comme elle l’est au sentiment social, et qu’en sus de cette

alliance indissoluble de simultanéité, il y a des relations réciproques

et inverses de succession, et plus que de succession, de causalité.

Émotion et idée se développent intérieurement l’une à l’autre dans une

incessante réaction mutuelle, et, normalement, chacune des deux

s’enrichit de tout ce qui enrichit l’autre.

[43] Voici le point de vue auquel, le cas échéant, on se placerait

pour résoudre cette question: La raison, comme telle, ne contient

pas Dieu d’une façon explicite et immédiate. Dieu n’est pas

réductible à une loi, il est un être. Il suffit à la raison pour sa

gloire de contenir des principes indispensables à l’aide desquels

l’homme pourra s’élever à Dieu par son intelligence et qui

permettront à la vie religieuse de naître et de fonctionner.--D’une

manière générale, tout exercice de l’intelligence réclame une

expérience préalable; l’intelligence ne peut travailler que sur des

données qu’elle élabore lorsqu’elles lui ont été fournies par

l’expérience. L’intelligence, dans le domaine religieux, ne déroge

pas à cette règle. Toutefois, une seconde distinction ici s’impose.

Ce que l’intelligence religieuse implique avant elle, c’est

simplement l’expérience sensible, la première en date de toutes les

expériences; elle suppose à vrai dire non seulement l’expérience

sensible, mais certaines interprétations intellectuelles de ces

expériences sensibles. Par ses sens, l’homme primitif subit la

pression du milieu extérieur, il réagit contre ces impressions

multiples et confuses, il leur applique les principes cardinaux de

la raison, il conçoit un monde extérieur: nature et humanité. L’idée

religieuse, sous sa forme élémentaire, surgit d’une nouvelle

application des lois rationnelles de causalité et de finalité à ce

monde extérieur ainsi conçu: l’individu se rattache, avec la nature

elle-même et l’humanité, à un être ou à des êtres supérieurs,

divins. En effet, comme l’a proclamé saint Paul, «les perfections

invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient

comme à l’œil, depuis la création du monde, quand on les considère

dans ses ouvrages» (Rom. I, 20). L’idée religieuse se complète et

s’épure par une nouvelle application de la raison (lois de moralité)

à l’individu, à la société et à Dieu.--La première idée religieuse

n’a donc pas _suivi_ chronologiquement le premier sentiment

religieux. L’a-t-elle précédé? ou bien idée et sentiment ont-ils

jailli ensemble dans un même élan de l’être tout entier? Il est

difficile de le décider. Une réponse unique n’est peut-être pas de

mise. Qui sait si les deux possibilités ne se sont pas réalisées

toutes deux parmi les divers membres de l’humanité primitive? Quoi

qu’il en soit, la première émotion religieuse a nécessairement dû

envelopper une croyance, un jugement, une notion. Sans cet élément

intellectuel, la première émotion religieuse n’aurait pas été

religieuse.

Comme dans tous les domaines, dans le domaine religieux aussi, le

sentiment est la force qui met en branle l’intelligence, lui donne

l’impulsion, se sert de cet instrument compliqué comme d’un outil,

l’emploie à ses fins, et tend à la perfectionner par l’exercice même

qu’il lui impose. Comme dans tous les domaines, dans le domaine

religieux aussi, la science dépend de l’expérience. _Qui parum sentit,

parum scit_, a dit fort justement Œtinger, et la théorie de

Schleiermacher est vraie d’après qui la dogmatique travaille sur un

objet donné, la conscience chrétienne, prise à un moment précis de son

développement, et en traduit les expériences intimes en langage

scientifique. La dogmatique n’est qu’un effort pour égaler

l’intelligence à la vie. Quelles différences doctrinales entre un saint

Augustin et un Luther, un Calvin et un Spener ou un Zinzendori, un

Wesley et un Whitefield, un frère morave et un docteur écossais ou

genevois!... Quelles différences même entre un Bossuet, un Fénelon, un

Pascal, un Vincent de Paul! Bien plus, quelles différences déjà entre un

saint Jean, un saint Jacques, un saint Pierre, un saint Paul! Ces noms

désignent en vérité presque autant de dogmatiques diverses. Il est

incontestable que, pour une bonne part tout au moins, ces divergences

doctrinales sont comme le reflet de divergences plus profondes, et que

la vie affective particulière de chacun de ces grands chrétiens a donné

une coloration et une orientation toute spéciale à leur pensée. Et qui

sont, dans le domaine de la spéculation, les grands rénovateurs sinon

ceux qui ont eu le courage et la puissance de revenir par l’expérience

intime à la vue directe et au contact immédiat des choses, après s’être

d’abord dégagé des attitudes routinières et de l’érudition livresque;

qui, après avoir cherché quand il le fallait à dissoudre par la critique

l’enveloppe de mots qui recouvrait la vérité, ont rendu à tous les

éléments de celle-ci leur sens psychologique profond, ont vivifié leur

pensée réfléchie, l’ont baignée de réalité, ont éprouvé leurs idées au

contact de l’être, et serrant toujours de plus près le réel, ont apporté

une philosophie et une théologie concrètes, fruit de la méditation et de

la vie?

Le sentiment précède ainsi et conditionne la connaissance scientifique.

Il arrive de même qu’il précède et conditionne la connaissance simple et

populaire, sans prétention, et, par exemple, que telle âme soit

convertie, sans se douter seulement qu’elle l’est. Il y a peut-être peu

de phénomènes psychologiques plus surprenants au premier abord que

celui-là, mais il n’y en a pas de plus authentique. Après avoir passé

toute une matinée en prières sur une colline couverte de forêts, «tout à

coup, sans savoir comment, Finney s’aperçoit qu’une paix inconnue

remplit son âme. «Qu’est-ce que cela? se dit-il. Je n’ai plus le

sentiment de mon péché; j’aurai contristé le Saint-Esprit par mon

importunité. Oui, c’est bien cela. Comment un pécheur tel que moi a-t-il

eu l’audace de prendre Dieu au mot? C’était un acte d’outrecuidance, un

blasphème. J’ai peut-être commis le péché contre le Saint-Esprit.»

Incapable de rien comprendre à cette absence complète de sentiment du

péché, Finney cherche à le réveiller dans son âme. Impossible: ses

pensées, malgré qu’il en ait, se détournent de lui-même pour se fixer

sur Dieu avec une douceur inexprimable.» Un peu plus tard, Finney

s’explique sa situation: «Le dogme de la justification par la foi,

dit-il, m’a été enseigné comme une vérité d’expérience... Du moment où,

dans le bois, j’avais cru, la conscience de condamnation m’avait été

ôtée, et c’était pour cela que tous mes efforts pour rappeler dans mon

âme le sentiment du péché avaient été vains[44].»

[44] M. Frommel a relevé un trait analogue dans la conversion de

Nettleton. Là aussi il y a «un changement effectif des dispositions

de son cœur, antécédent à la connaissance qu’il en a... La surprise

qu’il en éprouve, son effroi d’avoir perdu jusqu’à la conviction de

son péché, la manière naïve surtout et tout empirique dont il

s’assure de la transformation qui, à son insu, vient de s’opérer en

lui, démontrent que quelque chose s’est passé au plus intime de son

être, à quoi, s’il en a fourni les conditions, sa volonté consciente

n’a point participé». (_La Foi et la Vie_, 16 janvier 1901.)

Si telle est l’influence et la priorité du sentiment sur l’idée,

inversement aussi, l’intelligence peut agir sur les tendances et les

désirs pour les modifier. Chaque idée n’a-t-elle pas comme son timbre

émotif spécial, sa résonnance affective possible? C’est en maintenant

certaines idées dans le champ de la conscience, en évoquant certaines

images, qu’on peut modifier la partie affective de son être.

Historiquement, on peut dire que le progrès du sentiment est lié à celui

de l’intelligence; et que le sentiment, d’abord en quelque sorte

homogène, vague et confus, n’acquiert d’individualité, d’existence

différenciée, ne se spécialise que grâce à l’idée et reçoit de l’idée

ses nuances, ses teintes délicates, ses développements divers. Bien

plus, dans l’état actuel du Christianisme, il y a incontestablement des

idées qui sont pour l’individu antérieures à toute expérience chrétienne

de sa part, et qui, bien loin de dériver de son expérience individuelle,

la conditionnent et la provoquent. Jamais, si on ne lui avait parlé

d’abord clairement ou obscurément de l’Évangile, un chrétien ne tirerait

de son expérience religieuse l’idée de l’existence de Jésus-Christ, des

prophéties réalisées en sa personne, de la mort et de la résurrection

corporelle de l’homme-Dieu. C’est qu’aussi bien, sans des connaissances

de ce genre--nous n’avons nulle intention d’en dresser ici la

liste,--sans certaines connaissances détaillées ou fragmentaires, pures

ou mêlées d’erreur, peu importe, l’expérience religieuse elle-même de

cet individu ne se serait jamais produite. Cet homme se convertit:

qu’est-ce à dire, sinon que la vérité chrétienne devient pour lui un

principe d’unification intime, pénètre et colore peu à peu de sa nuance

tout le contenu de sa vie? Au lieu qu’elle était jadis en lui stérile,

froide et morte, aujourd’hui il la pratique intérieurement, et la vérité

devient ainsi une habitude de son moi tout entier, une habitude

informatrice qui influe sur chacun de ses actes, une force qui met en

jeu et multiplie toutes ses énergies. Désormais il vit ses idées. Et

vivre une idée, c’est la nourrir, la renouveler sans cesse par

l’accession d’autres idées; c’est la pétrir par la réflexion en vue de

lui assurer une efficacité durable, de la rendre praticable, de

l’adapter à la réalité et d’adapter la réalité à elle, c’est mettre en

elle toute son âme, c’est voir l’univers entier à travers elle, c’est y

verser tous les flots de sa vie intérieure, c’est y croire sans

interruptions ni limites au lieu de lui réserver des moments et des

domaines, c’est la prendre comme levier du progrès spirituel; vivre une

idée, c’est la convertir en sa propre substance, l’intégrer à son moi,

l’organiser avec l’ensemble de sa vie. Qui mesurera la puissance

incalculable de l’idée?

Le sentiment religieux · 第 2 / 5 段