Historiquement, il paraît établi que si le sentiment moral e

LE

SENTIMENT RELIGIEUX

PAR

HENRI BOIS

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PROTESTANTE DE MONTAUBAN

PARIS

LIBRAIRIE FISCHBACHER

33, RUE DE SEINE, 99

1902

LE SENTIMENT RELIGIEUX[1]

[1] Discours prononcé à la séance de rentrée de la Faculté de

Montauban, le 14 novembre 1901.--Certaines parties de ce discours

ont dû être omises ou résumées à la lecture.

Monsieur le Doyen,

Messieurs les Professeurs,

Messieurs les Étudiants,

Messieurs,

On a toujours fait de la psychologie, quand ce ne serait que de la façon

dont M. Jourdain faisait de la prose... sans le savoir. Il n’en reste

pas moins que la psychologie n’est guère devenue une science véritable

qu’au XIXe siècle, où on l’a vue, de métamorphose en métamorphose, et

sous les noms divers de psychologie physiologique, psychologie

expérimentale, etc., réunir et analyser des volumes de documents, fixer

ses méthodes propres, se donner des laboratoires et des instruments de

précision, fonder ses revues bourrées de chiffres et de tracés

graphiques, convoquer ses congrès internationaux, et sinon résoudre, du

moins éclaircir un nombre toujours croissant de problèmes.

Ce n’est certes pas à dire que la science psychologique ait atteint le

but. Nombreuses y sont encore les discussions et profondes les

divergences. Dans un tout récent ouvrage[2], M. Rauh les rendait en

quelque sorte tangibles au regard par un ingénieux tableau, où il

groupait et classifiait les tendances diverses et parfois

contradictoires des psychologues contemporains. Mais à travers les

essais variés et en apparence irréductibles, une œuvre commune se

poursuit, qui a abouti sur quelques points, qui aboutira certainement

sur bien d’autres: ainsi va le progrès scientifique.

[2] _De la méthode dans la Psychologie des sentiments_, p. 109. Alcan,

1899.

Il devait arriver--et cela était à souhaiter dans l’intérêt de la

science comme dans celui de la piété--il devait arriver, quoique

l’événement ait tardé plus que de raison, que les méthodes

psychologiques fussent appliquées aux états d’âme religieux. En un sens,

on a fait de la psychologie religieuse, depuis qu’il y a des hommes

religieux, c’est-à-dire depuis toujours. On en a toujours fait... quand

ce ne serait que sans le savoir. Mais autre chose est de faire de la

psychologie religieuse sans le savoir, d’en faire en la confondant soit

avec la prédication et la cure d’âmes, soit avec l’histoire, soit avec

la dogmatique et la morale,--et autre chose de faire de la psychologie

religieuse non seulement en sachant qu’on en fait, mais en l’isolant, en

l’étudiant directement pour elle-même, et en employant dans cette étude

les méthodes, les procédés, les points de vue, les résultats de la

psychologie laïque contemporaine.

A ce point de vue, on peut bien dire que, de toutes les études relatives

à la religion, qui ont été successivement entreprises, la psychologie

religieuse est la plus récente.

Par là même, elle est la moins avancée. La liste des travaux importants

déjà publiés en ce domaine est relativement brève. Quand nous aurons

mentionné les publications de MM. Leuba, Starbuck, et Coe, dans le

_Journal Américain de psychologie_, et les deux livres de MM.

Starbuck[3] et Coe[4]; quand nous aurons signalé en Angleterre l’ouvrage

de M. Granger[5], en Allemagne une production anonyme introduite par une

préface de M. Baumann[6]; en France, un chapitre suggestif de M.

Ribot[7], quelques études de l’_Année sociologique_ de M. Durkheim, les

articles de M. Murisier dans la _Revue philosophique_, bientôt réunis et

développés en un petit volume[8], et enfin les notes de M. Frommel dans

la _Foi et la Vie_; quand nous aurons relevé ces quelques indications

bibliographiques, je crois en vérité qu’il ne s’en faudra pas de

beaucoup que nous ayons épuisé la littérature du sujet[9].

[3] _The psychology of religion_, by Edwin Diller Starbuck, with a

preface by William James. London, Walter Scott, 1899.

[4] _The spiritual life. Studies in the science of religion_, by

Georges Coe. New-York, Eaton and Mains, 1900.

[5] _The Soul of a christian. A study in the religious experience_, by

Frank Granger. London, Methuen and Co, 1900.

[6] _4. Religionsphilosophie auf modern-wissenschaftlicher Grundlage_.

Mit einem Vorwort von Julius Baumann. Leipzig, Beit et Comp., 1886.

[7] _La Psychologie des sentiments_, par Th. Ribot. Paris, Alcan,

1896. Deuxième partie: Psychologie spéciale. Chapitre IX: Le

sentiment religieux.

[8] _Les maladies du sentiment religieux_, par E. Murisier. Paris,

Alcan, 1901.

[9] J’entends la littérature directe, car nous aurons, dans le cours

même de la présente étude, à citer quantité d’auteurs qui,

poursuivant un autre but immédiat, ont émis pourtant des remarques

psychologiques dignes à tous égards d’être recueillies, et, suivant

les cas, ou bien approuvées, ou bien discutées.

Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour prévoir que cette

littérature est destinée à s’accroître démesurément dans le siècle qui

est devant nous. Mais ce qu’il importe de dire bien haut, pendant qu’il

en est temps encore, c’est qu’il y a un double motif: scientifique et

apologétique, pour souhaiter que les théologiens chrétiens ne se

désintéressent pas de ces nouvelles études, et même n’attendent pas trop

pour s’y intéresser.

Un motif _scientifique_: s’il s’agit d’étudier la piété, ceux-là sont

les mieux qualifiés pour en parler qui sont eux-mêmes pieux. Je ne

conteste pas qu’il soit possible d’écrire la psychologie des hommes de

génie sans en être un soi-même. On m’accordera en revanche que pour

écrire la psychologie des musiciens ou des peintres, c’est pourtant une

bonne condition que d’avoir quelque aptitude soi-même pour la peinture

et la musique: il en va de même pour la psychologie des hommes

religieux.

Et au motif scientifique s’ajoute le motif _apologétique_. Il peut être

dangereux pour la religion de laisser les études de psychologie

religieuse devenir le monopole de savants étrangers ou même hostiles à

la foi, comme la chose est déjà un peu trop arrivée pour d’autres

disciplines[10]. On court le risque de laisser se produire des

difficultés, des objections et des préjugés sans nombre, bientôt

répandus dans le public, puis devenus lieux communs, contre lesquels il

est très difficile ensuite de réagir, bien plus, qui embarrassent le

savant religieux lui-même dans des liens dont il ne sait plus comment se

dégager; on court le risque de laisser s’établir des associations, non

pas indissolubles, mais très fortes, entre les _faits_ devant lesquels

tous doivent s’incliner et les _interprétations_ philosophiques des

faits, théories discutables, que l’on cherche pourtant et réussit à

faire passer avec les faits et à faire passer pour les faits. Il serait

souverainement désirable que les théologiens chrétiens comprissent que

c’est pour eux un devoir de participer effectivement, et _dès le début_,

aux études de psychologie religieuse. L’intérêt apologétique que je

signale ici est d’ailleurs, lui aussi, au fond, un intérêt scientifique;

la science n’a-t-elle pas tout à gagner à ce que l’on distingue

nettement le certain et le douteux, le fait et l’hypothèse, la

constatation et la théorie, la science positive et la métaphysique?

[10] Par exemple, l’«histoire des religions».

Je pourrais aisément, Messieurs, prolonger ces considérations générales

de façon à en faire tout mon discours. Il m’a semblé qu’il serait plus

intéressant pour vous et plus utile en soi de m’attaquer hardiment à une

question de psychologie religieuse, bien que les limites où je dois me

tenir ne me permettent guère de faire autre chose que l’effleurer. Et je

n’ai pas besoin, je pense, de m’attarder à justifier le choix du sujet

auquel je me suis arrêté: _le sentiment religieux_ n’est-il pas

généralement considéré comme l’essence même de la religion personnelle,

comme la substance de la piété?

I

Encore faut-il savoir en quoi consiste le sentiment religieux?

Le sentiment religieux, nous répondront immédiatement de nombreux

psychologues tels que MM. W. James, Lange, Dumas, Ribot, le sentiment

religieux, comme son nom l’indique, est un sentiment. Or ce qui est vrai

du genre est vrai de l’espèce. Comme toutes les émotions, le sentiment

religieux n’est et ne peut être qu’un état organique conscient; il est

produit immédiatement par des troubles fonctionnels du corps, résultant

de modifications vaso-motrices. On mène un enfant chez le dentiste. Au

moment d’entrer, son cœur défaille. Il tremble. C’est qu’il a peur,

n’est-il pas vrai? Sans doute. Mais précisons. M. W. James ne dira pas:

«Cet enfant tremble _parce qu’il_ a peur». Il dira: «Cet enfant a peur

_parce qu’il_ tremble.» Son tremblement fait naître la peur; mieux

encore, sa peur n’est que son tremblement physique devenu conscient de

lui-même. Autre exemple: voici une mère qui pleure son fils. M. Georges

Dumas nous défend d’expliquer le fait en ces termes si naturels: elle a

appris la mort de son fils; cette nouvelle l’a attristée; elle pleure.

Il faut renverser les deux derniers termes et raisonner ainsi: cette

femme vient d’apprendre la mort de son fils; elle pleure; par

conséquent, et seulement ensuite, elle devient triste. Sa tristesse

n’est que la conscience plus ou moins sourde de ses pleurs, ou encore,

si vous préférez, des phénomènes vasculaires qui s’accomplissent dans

son corps. M. Ribot enfin donne à la théorie sa formule scientifique: ce

que les mouvements de la face et du corps, les troubles vaso-moteurs,

respiratoires, sécrétoires, expriment objectivement, les états de

conscience corrélatifs (que le langage vulgaire appelle émotions)

l’expriment subjectivement: c’est un seul et même événement traduit en

deux langues.

Conformément à cette doctrine générale, l’auteur anonyme de l’ouvrage

introduit par M. Baumann considère la piété comme l’expression

d’énergies internes, de source organique, qui se manifestent parfois

obscurément à la conscience tout en restant étrangères au moi, dont

l’homme se sent dépendant et qu’il personnifie. M. Leuba déclare que

c’est dans le domaine physiologique qu’il convient de chercher la raison

profonde et l’explication dernière des conversions. Et M. Ribot se plaît

à relever les phénomènes corporels qui constituent l’aspect

physiologique de l’émotion religieuse.

Bien loin de contester les cas énumérés par M. Ribot, nous en

compléterions plutôt la liste. Il est incontestable, par exemple,

dirons-nous, que partout où le sentiment religieux a surgi tout d’un

coup et avec intensité, cette brusque éclosion a été accompagnée de

phénomènes corporels très marqués. Que de réveils ont été signalés par

des faits nombreux et extraordinaires d’excitation physique: cris,

prosternations, agonie, extase! Et cela dans tous les pays. En France,

Charles Cook prêche dans les Hautes-Alpes, et il constate que quelques

personnes éprouvent en priant une agitation physique extraordinaire

qu’elles considèrent comme une manifestation de l’influence divine. En

Allemagne, le premier jour de l’an 1797, le curé Martin Boos prêche à

Wiggensbach avec une telle force, nous raconte dans sa langue naïve son

biographe, M. Descombez, que près de quarante personnes, saisies de la

plus profonde terreur, «prennent mal, au point qu’on est obligé de les

emporter du temple». En Amérique, Finney prêche à Antwerp, et tout d’un

coup les assistants tombent de leurs sièges les uns après les autres en

demandant grâce. «Si j’avais eu une épée dans chaque main, dit Finney,

je n’aurais pu les renverser de leurs sièges plus vite qu’ils n’en

tombaient.» En Angleterre, Wesley prêche de lieu en lieu, et, à l’ouïe

de ses paroles, l’un croit ressentir l’impression d’un poids qui accable

sa poitrine; un autre, celle d’une épée qui traverse son corps; un

troisième, une secousse qui lui coupe la respiration; chez la plupart,

des crises physiques vont de pair avec les préoccupations spirituelles

et cessent au moment où la paix s’établit dans l’âme.

Rien ne serait plus aisé que de multiplier indéfiniment ces exemples.

Mais à quel chrétien fera-t-on croire que la crainte de la condamnation

n’est absolument pas autre chose que la conscience d’une chute sur le

sol, que le respect de la majesté sainte de Dieu n’est absolument pas

autre chose que la sensation d’un poids de quelques kilos pesant sur la

poitrine, et que les auditeurs de Finney, de Martin Boos, de Wesley, de

Charles Cook n’ont senti leurs péchés que parce que et autant que leur

organisme avait d’abord subi un affaissement accompagné de souffrances

corporelles? Le chrétien sera toujours tenté de demander un peu

indiscrètement aux auteurs de théories semblables: avez-vous donc jamais

éprouvé vous-mêmes les sentiments que vous croyez expliquer ainsi?

Aussi bien, malgré le crédit dont elle jouit à cette heure, la doctrine

de Lange et de W. James est-elle difficilement soutenable, non seulement

pour le sentiment religieux, mais en vérité pour toute espèce de

sentiments. Elle assimile l’émotion à la conscience d’un certain nombre

et d’un certain genre de mouvements. Mais autre chose est un mouvement,

autre chose la conscience d’un mouvement, à savoir la sensation ou la

perception externe, et autre chose encore l’émotion. Identifier

l’émotion à la perception externe, c’est enlever à l’émotion son

caractère spécifique, c’est supprimer en réalité l’émotion. M. Dumas ne

s’en cache pas; il écarte l’émotion d’un mot dédaigneux et pense avoir

tout dit en l’appelant _entité mentale_. L’observation psychologique est

contre lui; le sentiment est une réalité interne, irréductible soit au

mouvement soit à la conscience du mouvement. En particulier, j’ai

conscience des états affectifs qu’expriment les mots _tristesse_,

_peur_, _repentance_, _effroi de la condamnation_: je n’ai nullement

conscience des mouvements qui accompagnent ces émotions. Seule une

métaphysique matérialiste ou moniste peut essayer de détruire ces

différences qui sont des données immédiates de la conscience; mais ici

la métaphysique est en opposition flagrante avec la psychologie. Si le

sentiment religieux peut bien être accompagné et même dans certains cas

dépendre de phénomènes corporels, en aucun cas il ne se réduit à n’être

dans son essence que la pure et simple traduction mentale, accessoire et

superficielle, d’un état physiologique profond.

* * * * *

Essayons d’une autre réduction. Le sentiment religieux se ramènerait-il

peut-être au _sentiment de l’infini_? Schleiermacher, qui a, il est

vrai, changé plus tard de définition, l’a soutenu d’abord. Reprenant

avec éclat cette conception, Max Müller a professé que la religion est

une faculté de l’esprit qui rend l’homme capable de saisir l’infini sous

des noms différents et des déguisements variables, et que la religion de

l’infini précède et comprend toutes les autres.

Il est permis d’avoir quelques doutes sur le caractère spécifiquement

religieux de l’idée d’infini. Dans une intéressante _enquête sur les

idées générales_[11], M. Ribot posait naguère à diverses personnes cette

question: qu’est-ce que le mot _infini_ évoque dans votre esprit? Un

peintre a répondu: _un trou noir_. Une femme: _rien_. Un savant: _des

livres de mathématiques_. Un autre savant: _le mot infini imprimé_. Un

autre: le signe mathématique, un 8 renversé, ∞. D’autres ont répliqué:

«J’entends le mot, mais je ne vois rien, absolument rien.» D’autres:

sensations d’obscurité et de profondeur, cercles lumineux vagues, une

sorte de coupole, un horizon qui recule sans cesse, etc.

[11] _Revue philosophique_, 1891, t, II, p. 376 sq.

Je ne conteste certes pas qu’il y ait dans l’émotion religieuse

l’intuition de quelque chose qui nous dépasse et qui dépasse notre

terre, le sentiment qu’il y a quelque chose--et surtout

_quelqu’un_--derrière notre horizon; l’être religieux, c’est assurément

celui qui cherche partout _l’au delà_ en face de la vie comme en face de

la mort, en face de la nature comme en face de soi-même. Mais cette

aspiration vague, indéfinie, et, somme toute, négative vers ce qui nous

déborde, ce n’est ni le sentiment de l’«Infini» au sens propre, ni le

sentiment religieux véritable et complet: les objets des religions

populaires--c’est-à-dire des vraies religions--sont parfaitement

_positifs_ et _définis_ pour la foi.

Je ne conteste pas non plus que certaines émotions du genre noble ne

puissent se grouper autour de l’idée d’infini proprement dite. Dans une

lettre qu’il écrivait en 1851 à Taine, Prévost-Paradol se préoccupait de

trouver «une satisfaction légitime à cet _instinct_ de l’âme humaine qui

lui fait désirer d’être en rapport direct avec l’_infini_». «Il me

semble, écrivait-il à son ami, que les prières, les miracles, le

commerce perpétuel que les religions entretiennent entre l’homme et un

Dieu, puisent toutes leurs forces dans cet _instinct_ qu’elles

pervertissent et satisfont du même coup.» Et, s’adressant directement à

son correspondant, il continuait: «L’_infini_ accomplit en toi-même ses

plus grandes merveilles, et tu le vois à l’œuvre, tu lui applaudis, tu

le secondes, tu le comprends. Tu l’adores par le travail, par la douleur

bien supportée, par le plaisir sagement cherché; tu t’unis à lui par la

science, tu le salues au dehors dans toutes les manifestations de la

vie; tu l’écoutes au dedans parler ta pensée. Tu l’aimes, et, selon la

parole du maître, l’amour que tu as pour Dieu, est une partie de l’amour

_infini_ que Dieu a pour lui-même... Écouter dans un bois les jeunes

oiseaux qui chantent, voir les feuilles s’ouvrir au soleil et sentir en

même temps dans notre pensée Dieu se réjouir de sa vie, et s’enivrer de

son éternelle floraison, n’est-ce pas là l’hosannah dont parle

l’Évangile, le vrai psaume digne des bienheureux, l’adoration convenable

et douce au vrai Dieu, en ce monde et ailleurs, partout où il végète,

respire et pense?»

Mais qui ne voit que le sentiment religieux ainsi conçu, privé de tout

caractère distinctif et spécifique, se dissout et se perd dans les

sentiments artistiques, moraux, intellectuels? L’un des plus récents

sectateurs de la religion de l’Infini, M. Buisson, nous le déclare sans

ambages: «morale, art et science, voilà la substance même de la religion

de l’avenir; elle ne peut ni ne veut désormais se nourrir d’autre

chose.» Le sentiment religieux a signé son abdication.

Et l’on a bien raison, Messieurs, de parler d’avenir, car le présent et

le passé ne confirment en aucun point ces vues sur l’émotion religieuse.

Il est vraiment impossible de voir dans l’idée d’infini la notion

génératrice du sentiment religieux, comme l’ont fort bien montré, placés

à des points de vue très divers, mais réunis dans une même conclusion

qui peut désormais passer pour acquise des penseurs tels que MM.

Ribot[12], Guyau[13], Renouvier[14], Durkheim[15]. L’idée de l’infini

est une notion vague et abstraite de spéculation métaphysique qui n’a pu

qu’être parfaitement étrangère à la mentalité des premiers hommes comme

elle l’est d’ailleurs encore aux couches inférieures de la population

chez les nations les plus avancées de nos jours. Quel que soit le

jugement que l’on porte sur cette idée, elle est postérieure et de

beaucoup à l’apparition première du sentiment religieux. Sous sa forme

précise et actuelle, sous la forme qu’elle revêt dans l’esprit d’un

Schleiermacher ou d’un Max Müller, cette idée est une idée toute moderne

et européenne; elle date de Giordano Bruno et de Descartes; les

perfectionnements et les découvertes du télescope l’ont engendrée;

l’infini n’est que l’espace; et c’est dans l’éblouissement, bien

compréhensible, d’ailleurs, des découvertes astronomiques que la pensée

moderne s’est laissée entraîner à confondre les deux termes _infini_ et

_parfait_, et à envisager comme l’idée la plus positive de toutes une

idée contradictoire dans laquelle la philosophie grecque ne voyait avec

raison que le symbole et le synonyme de l’imperfection, du chaos, du

néant. Sous une forme moins nette, il est indéniable que l’on rencontre

l’idée de l’infini, en germe tout au moins, dans toute doctrine

panthéiste; et, par suite, dans les littératures des religions

orientales, il ne serait nullement difficile de trouver des passages que

l’on pourrait ranger sous la rubrique: _infini_. Mais c’est qu’il s’agit

là de religions qui ne sont rien moins que primitives, de religions où

la tendance spéculative est en lutte avec la tendance proprement

religieuse. Ni sous forme précise et explicite, ni sous forme implicite,

l’idée d’infini n’apparaît dans le polythéisme grec, ni dans les

religions fétichistes ou animistes. Ni sous forme précise et explicite,

ni sous forme implicite, l’idée d’infini n’apparaît dans la religion

chrétienne et la religion hébraïque, prises aux sources, dans les écrits

bibliques,--j’entends non pas les traductions, ni les concordances

établies sur ces traductions, mais la Bible elle-même, étudiée

d’original, cette Bible qui ne connaît pas d’abstractions, dont les

principes sont des personnalités, la philosophie une histoire et les

dogmes des faits. L’idée d’infini est une idée vers laquelle la religion

s’oriente lorsqu’elle tend à perdre son caractère religieux et à se

transformer en métaphysique. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à voir M.

Guyau et M. Buisson s’accorder pour éliminer toute religion positive et

définir ce que M. Buisson appelle _la religion de l’avenir_ et ce que M.

Guyau nomme _l’irréligion de l’avenir_ par le sentiment de l’infini.

Loin d’en marquer l’origine et d’en constituer l’essence, le sentiment

de l’infini est le grand dissolvant du sentiment religieux.

[12] _La psychologie des sentiments_, p. 298 sq.

[13] _L’Irréligion de l’avenir_, p. 4 sq.

[14] _Critique philosophique et Critique religieuse_.

[15] _Année sociologique 1897-1898_: «De la définition des phénomènes

religieux», p. 4 sq.

* * * * *

Si le sentiment religieux n’est pas le sentiment de l’infini,

faudrait-il l’identifier avec le sentiment moral? Bien des théologiens

l’ont cru, et leur opinion a trouvé dans l’école de César Malan des

défenseurs particulièrement distingués et convaincus. On y soutient en

effet que la religion et la morale naissent ensemble, qu’elles ont même

berceau, même point de départ, que Dieu ne peut être et n’est révélé que

par l’obligation, que la conscience morale et la conscience religieuse

ont une commune source, l’obligation; qu’elles ne sont rien de

différent, mais qu’il faut y voir deux fonctions d’une seule et même

conscience.

Cette doctrine importante et intéressante, et toute pénétrée d’ailleurs

d’un profond et admirable respect pour les réalités morales, nous paraît

cependant soulever de graves objections.

Historiquement, il paraît établi que si le sentiment moral et le

sentiment religieux sont intimement unis dans le christianisme, ils

n’ont nullement été identiques et confondus à l’origine. C’est ce que

proclament des écrivains aussi nombreux et aussi divers que MM.

Guyau[16], Ribot[17], Marillier[18], de la Grasserie[19], etc. Et avec

toute raison, à ce qu’il nous semble. L’histoire en effet nous montre le

sentiment religieux très développé là où le sentiment moral est des plus

réduits: voyez certains mystiques, voyez les Corinthiens chez lesquels

débordait une si prodigieuse effervescence de dons spirituels variés, et

auxquels saint Paul reproche, tout en les appelant des saints, de

commettre des immoralités telles qu’on n’en rencontre pas même de

semblables chez les païens. Et inversement l’histoire nous montre aussi

le sentiment moral très accentué là où le sentiment religieux est fort

affaibli: voyez la «morale indépendante» de 1870, voyez la plupart des

penseurs français de notre époque, voyez les sociétés pour la culture

morale.--On me répondra: ces dissociations sont anormales, morbides. J’y

consens. Mais, prenez-y garde, la maladie ne peut dissocier que des

phénomènes étroitement unis, sans doute, mais en eux-mêmes distincts.

Suivant le mot si judicieux de Bayle, «de deux choses qui n’en sont

réellement qu’une seule et la même, l’une ne peut disparaître pendant

que l’autre reste». Par les dissociations qu’elle opère, la maladie

établit que là où on supposait l’unité et l’identité, il y avait la

multiplicité et la différence. Le sentiment moral et le sentiment

religieux sont donc deux espèces distinctes de sentiments, quoique dans

l’état normal ces sentiments soient si étroitement mêlés que

l’observation superficielle soit portée à les confondre[20].--Ce ne sont

pas là les deux faces d’un même fait: laissons aux penseurs

matérialistes et monistes ce langage et ce point de vue

ultra-métaphysiques, qui n’ont pas de sens au point de vue psychologique

expérimental: ce sont deux phénomènes irréductibles.--Ce ne sont pas non

plus deux faits dont l’un (le sentiment moral) serait la source de

l’autre (le sentiment religieux), du moins il faut s’entendre: dans un

sens métaphorique, l’assertion est soutenable; le sentiment moral peut

être--il est effectivement dans les religions perfectionnées--une des

sources du sentiment religieux, tout comme le sentiment de la nature;

mais dans les religions primitives, c’est chronologiquement le sentiment

de la nature qui est source du sentiment religieux _avant_ le sentiment

moral; et dans aucun cas le sentiment moral (pas plus que le sentiment

de la nature) n’est source du sentiment religieux, si on entend par là

que le sentiment religieux soit «du sentiment moral» développé (ou du

«sentiment de la nature» évolué), comme Secrétan assurait que la volonté

est la source de l’intelligence: laissons ces spéculations aux

dialecticiens, et tenons-nous-en aux observations de psychologie.

[16] _L’Irréligion de l’avenir_.

[17] _La psychologie des sentiments_.

[18] Art. «Religion» dans la _Grande Encyclopédie_.

[19] _De la psychologie des religions_.

[20] C’est ce que reconnaissent, au moins en partie, des théologiens

tels que Jalaguier, Gretillat, Paul Chapuis, Rade.--Voyez, par

exemple, ces lignes de Jalaguier: «N’oublions pas que l’idée du bien

et du mal, du juste et de l’injuste est une des données primitives

de la raison et du cœur; on conçoit dès lors qu’elle se maintienne

là même où l’idée du monde invisible s’est obscurcie ou éteinte.

Aussi voyons-nous dans les temps anciens des morales sans religion

chez plusieurs philosophes (Épicuriens), comme chez les peuples des

religions sans morale (Paganisme). Et dans les temps modernes,

certains disciples de Kant ont été jusqu’à exclure la pensée de Dieu

de la pratique du bien, pour que la vertu reste pure, selon la

notion qu’ils s’en forment.» (_Introduction à la dogmatique_, p.

12-13.).--Voyez ces lignes de Gretillat: «Les deux termes morale et

religion, qui s’appellent, ne se couvrent pas l’un l’autre; ils se

rapportent à deux activités de l’âme humaine, distinctes, mais

indispensables l’une à l’autre; indispensables l’une à l’autre, mais

distinctes... La distinction de la morale et de la religion doit

être cherchée dans leur objet... qui est idéal pour la morale et

personnel pour la religion... Devant celui qui prétendrait les

confondre, nous invoquerions l’usage des langues les plus cultivées

de l’humanité qui, en maintenant depuis des siècles et des milliers

d’années la dualité des deux termes, suppose la distinction des deux

choses signifiées.» (_Morale chrétienne_, t. 1, p. 269,

272-273.)--Voyez ces lignes de Paul Chapuis: «Nous reconnaissons que

dans l’histoire les deux forces (morale et religion) sont deux

lignes qui tour à tour se distinguent, se touchent ou s’éloignent

jusqu’à ce que dans l’œuvre du Christ elles se pénètrent et

s’identifient.» (_Revue de Lausanne_, 1897, p. 420-421.)--Enfin,

voyez ces lignes de Rade, dans une étude sur le christianisme et la

religion morale: «La Religion et la Morale sont certainement des

choses foncièrement différentes (gewiss sind Religion und Moral

grundverschiedene Dinge), mais c’est précisément le trait distinctif

du christianisme du Christ, qu’en lui elles sont indissolublement

unes.» (_Christliche Welt_, nº 40, 1er octobre 1896.)

Au fait, qu’est-ce donc que le sentiment moral, sinon un sentiment

rattaché à une _loi_, à une idée qui fait partie intégrante et profonde

de notre nature? Et qu’est-ce donc que le sentiment religieux, sinon un

sentiment rattaché à un être qui est distinct de nous, que nous situons

comme un moi spécifique hors de notre moi? Sans aucun doute, lorsque la

foi en la divinité s’est précisée et approfondie de manière à devenir la

foi en un Dieu unique et créateur, on ne peut pas ne pas aboutir à

relier d’une façon ou d’une autre la loi morale à Dieu. Kant lui-même ne

s’y est pas opposé. Si le sentiment religieux est en soi parfaitement

distinct du sentiment moral, il est tout naturel, et non seulement

permis, mais indispensable de mettre la loi morale ainsi d’ailleurs que

toutes les autres lois rationnelles en relation avec la personne divine

créatrice. Et donc il est légitime de dire que si l’émotion morale peut

subsister chez des êtres anormaux qui n’ont jamais eu ou qui ont

complètement perdu l’émotion religieuse, cependant chez un homme

profondément religieux l’émotion morale tend à se combiner, à s’unir

étroitement... à s’identifier même, si l’on veut, avec l’émotion

religieuse; mais en ce sens seulement qu’elle en devient une partie, non

pas dans ce sens qu’elle en exprime jamais la totalité. La loi morale

régit nos rapports supra-sociaux avec Dieu, comme elle régit nos

rapports sociaux avec nos semblables. Et l’on a beau rattacher cette loi

morale à Dieu: il reste toujours qu’elle n’épuise pas les rapports

religieux. Dans un sens, elle en fait partie; dans un autre sens, elle

les suppose pour les régler.

Mais, nous objectera-t-on, votre critique suppose une conception de la

loi morale qui n’est justement pas celle de César Malan et de ses

adeptes. Pour eux, le sentiment moral est antérieur à toute idée morale,

indépendant de tout élément rationnel.--Il est extrêmement contestable,

répliquerai-je, que, d’un simple et pur sentiment, même en y ajoutant la

réflexion et le souvenir, même en y introduisant l’abstraction, on

puisse, suivant l’expression de Pascal, faire réussir une règle, une

règle du sentiment lui-même comme de l’être tout entier, une règle

universelle, une règle absolue. N’est-ce pas là manifestement le rôle de

la raison? Et l’empirisme moral qui pense faire sortir du sentiment pur

la loi universelle du sentiment n’est-il pas voué à un échec aussi

certain que l’empirisme de Hume et de Stuart Mill qui a prétendu faire

sortir de la sensation les lois universelles de la sensation?

Au reste, peu importe ici, ce n’est pas seulement dans notre conception

rationnelle de la loi morale qu’il est impossible d’identifier

absolument le sentiment moral et le sentiment religieux. C’est aussi

dans la conception elle-même de César Malan et de ses disciples. Ils

conçoivent Dieu comme un être Absolu que son absoluité condamne à ne

pouvoir agir autrement que d’une manière absolue. C’est pour cela, nous

disent-ils, que Dieu ne peut pas agir sur la partie consciente de

l’homme, parce que, s’il agissait sur cette partie consciente, son

action absolue déterminerait absolument la créature relative et lui

ôterait toute indépendance. Dieu prend un détour. Il exerce son action

absolue sur la partie subconsciente de notre être. Et il paraît--par un

mystère que je ne me charge pas d’expliquer, ne l’ayant jamais bien

compris--que l’être absolument déterminé dans sa partie subconsciente,

quand il prend conscience de soi, prend conscience de soi non pas comme

absolument déterminé et nécessité--ce qui serait pourtant naturel--mais

comme libre et obligé. N’insistons pas sur la difficulté de cette

genèse[21]. Retenons-en la conception qui s’y révèle du caractère

inéluctable de l’action divine, de toute action divine. L’action divine

est conçue comme ne pouvant pas ne pas être absolue, générale,

constante, uniforme, immuable. Elle ne connaît ni nuances, ni

modifications, ni souplesse. Elle se réduit à une action toute semblable

à celle des forces de la nature: le rapprochement est si irrésistible

qu’il est plus qu’indiqué, pris, repris et amplifié dans l’intéressant

ouvrage de M. Fulliquet. Mais restreindre et limiter ainsi l’action

divine, cela ne revient-il presque pas à supprimer l’action divine pour

l’homme religieux? Il ne suffit pas de dire que l’obligation émane d’un

Dieu personnel. A-t-on satisfait les exigences de la piété quand on lui

donne un Dieu personnel sans doute, mais un Dieu qui ne fait rien

personnellement? Saisie dans la simplicité pure et nue de son essence,

l’obligation ne manifeste pas plus la liberté divine que les lois de la

nature qui proviennent, elles aussi, d’un Dieu personnel. L’homme

religieux a besoin d’un Dieu auquel il puisse parler et qui lui parle

lui-même, d’un Dieu vivant et qui ait le sens de la vie, d’un Dieu

capable de connaître personnellement sa créature, d’entrer dans le

détail de son existence, de recevoir les confidences de son cœur, enfin

d’agir spécialement et variablement en elle et pour elle. Tout cela

dépasse et déborde de tous côtés les cadres rigides et froids de la pure

et simple obligation. Qui dit _religion_, dit autre chose et plus

qu’_obligation_, il dit _surnaturel moral_.

[21] Nous ne contestons nullement l’existence du «subconscient»,

pourvu qu’on s’abstienne d’y voir une sorte d’entité séparée par je

ne sais quel fossé mystérieux de l’entité «conscient»; toutes les

puissances et fonctions de notre être sont susceptibles de passer du

subconscient au conscient, et _vice versa_, par une échelle

indéfinie de degrés qui va de la pleine conscience au néant et du

néant à la pleine conscience à travers une série de dégradations ou

d’accroissements.--Nous ne contestons pas davantage l’action de Dieu

sur les phénomènes subconscients de notre être: ce qui provoque nos

doutes et nos objections, c’est l’explication qu’on en donne, les

conclusions qu’on en tire, la théorie dont on l’enveloppe.

Et notre conclusion demeure la même, si, abandonnant la position

particulière de César Malan et de ses disciples, et leur théorie de

l’action de Dieu sur le subconscient, nous nous plaçons simplement au

point de vue de ceux qui, sans raffiner ni subtiliser leur thèse,

expliquent tout uniment l’obligation par «la volonté de Dieu», ou encore

se bornent à dire: «L’obligation, c’est Dieu en nous...» Nous n’avons

pas affaire ici précisément à la définition de l’obligation (qui demeure

pour nous une catégorie de la raison), mais à la définition du sentiment

religieux. Eh bien! de quelque façon qu’on l’entende et l’explique, à

elle seule, l’obligation n’est pas un don de force. Elle dit: fais ce

que tu crois être bien, elle ne communique pas l’énergie pour

l’accomplir. Elle fait sentir le besoin de la grâce, elle ne constitue

pas la grâce. A elle seule, la religion de l’obligation échoue à faire

droit à ce qui est l’âme même de la piété, la prière et la foi en

l’exaucement. La prière apporte à Dieu les demandes multiples et variées

de sa créature et rapporte à la créature les bienfaits infiniment divers

de son Dieu. Vous ne réduirez jamais l’exaucement divin de la prière à

l’action uniforme, immuable et absolue de Dieu dans l’obligation.

Aussi bien l’exemple de Jésus lui-même montre jusqu’à l’évidence que le

sentiment religieux normal ne se réduit pas au sentiment de

l’obligation. Relisez les Évangiles, et osez dire qu’il n’y a pas entre

Jésus et Dieu des relations surnaturelles incessantes, des prières et

des exaucements, des demandes et des réponses, un dialogue perpétuel

enfin dans lequel Dieu se montre non pas en vérité comme l’Être Absolu

esclave de son absoluité, mais comme le Père céleste dont la tendresse

possède le don adorable de suivre en s’y adaptant toutes les sinuosités

et toutes les palpitations de la vie chez son Fils bien-aimé, et qui

entretient un commerce de douce et féconde liberté avec Celui en qui il

a mis toute son affection.

* * * * *

Si le sentiment religieux ne se ramène pas au sentiment moral, le

sentiment social n’en serait-il pas la réalité profonde, l’élément

permanent enfin dégagé des superfétations et superstitions qui en ont

altéré la pure essence?

Tel est bien l’aboutissement dernier d’Auguste Comte avec sa religion de

l’humanité; tel est aussi, avec des différences, le point de vue des

sociétés pour la culture morale d’Amérique, d’Angleterre, d’Allemagne.

Dans l’_Année sociologique_ de 1899, M. Durkheim a exposé une conception

voisine. Les phénomènes religieux consistent, d’après lui, en croyances

et en pratiques obligatoires. Or tout ce qui est obligatoire est

d’origine sociale. Car une obligation implique un commandement, par

conséquent une autorité qui commande. Et si l’on s’interdit, comme on le

doit, de dépasser le domaine de l’expérience, le seul être pensant qui

soit plus grand que l’homme, c’est la société. C’est donc elle qui

prescrit au fidèle les dogmes qu’il doit croire et les rites qu’il doit

observer. Si c’est dans la conscience individuelle que les phénomènes

religieux se passent, ils n’en sont pas moins des faits d’origine, non

pas individuelle, mais sociale. L’organisme et la conscience de

l’individu ne donnent à ces phénomènes que leur ton sentimental: les

notions et croyances, les directions générales sont fournies par le

milieu social. M. Durkheim avoue bien que le nom de _religieuses_ peut

s’appliquer à des croyances et à des pratiques qui sont en partie le

fruit de spontanéités individuelles. Mais il ajoute immédiatement que

les croyances et les pratiques individuelles ont toujours été peu de

chose à côté des croyances et des pratiques collectives; et que s’il y a

entre ces deux sortes de religions un rapport de filiation, comme il est

vraisemblable _a priori_, c’est évidemment la foi individuelle et privée

qui est dérivée de la foi sociale et publique.

L’auteur de cette définition des phénomènes religieux ne la donne que

pour une définition purement formelle et se défend de prétendre

expliquer l’essence même de la chose définie. On comprend toutefois que

la société, en prescrivant des croyances et des pratiques à l’individu,

ne saurait se proposer d’autres objets que «des objets d’intérêt

général», suivant l’expression de M. Durkheim. Elle ne saurait avoir

d’autre but qu’elle-même. Non seulement la forme, mais l’essence du

phénomène religieux doit être sociale. Et, au fait, M. Durkheim,

démarquant à son insu peut-être l’une des définitions du sentiment

religieux proposées par Schleiermacher, écrit: «L’état de perpétuelle

dépendance où nous sommes vis-à-vis de la société nous inspire pour elle

un sentiment de respect religieux.» La société est substituée à Dieu non

seulement comme origine, mais comme objet du sentiment religieux. Et

nous voilà revenus à la religion de l’humanité d’Auguste Comte.

La théorie de M. Durkheim a été fort bien critiquée par MM. Pillon[22]

et Marillier[23]. Comme ces deux penseurs l’ont supérieurement établi,

l’histoire nous révèle l’initiative d’une conscience individuelle et

l’action de cette conscience sur les autres à l’origine de toute

nouvelle religion; elle nous montre que les sentiments et les croyances

en matières religieuses sont descendus de certains initiateurs dans les

masses, et non pas entrés dans les esprits de ces initiateurs par la

voie de la tradition ou par la force et l’autorité des pensées communes.

Les prophètes, les apôtres, les Réformateurs sont des créateurs sociaux

bien plus que des produits sociaux. L’humanité doit se reconnaître

dépendante de l’individu en religion, et la religion est individualiste

et non point sociale en ses grandes sources. On ne saurait sérieusement

contester l’originalité de la religion dans les âmes individuelles et la

transmission des sentiments et des idées de ceux qui les ont de source

intérieure propre à ceux qui ont l’aptitude à les recevoir d’autrui. En

d’autres termes, l’invention et l’imitation, ces deux lois qui, d’après

M. Tarde, régissent la société, s’appliquent l’une et l’autre ici, sous

forme d’_inspiration_ et d’_imitation_. Toutes deux supposent une nature

religieuse en l’homme. Pour ses tendances religieuses instinctives une

haute conscience individuelle trouve une certaine satisfaction; elle

dégage de son expérience certains jugements généraux. Ces sentiments et

ces pensées sont accueillis par les autres consciences. Et alors

commence la tradition.

[22] _Année philosophique de 1899_, p. 257.

[23] Art. «Religion» dans la _Grande Encyclopédie_.

C’est cette tradition qui explique et produit le caractère obligatoire

de telles croyances et de telles pratiques. Il faut en effet en chercher

la cause première non dans la société et dans la pression qu’elle exerce

sur ses membres, mais dans la constitution mentale de l’individu qui

contient en soi la forme rationnelle de l’obligation, dans l’impulsion

primordiale de l’individu à appliquer constamment cette forme, dans sa

tendance innée à l’approbation et au blâme. De ces diverses données

primitives naissent, lorsque le sentiment religieux a surgi dans une âme

avec son cortège de croyances et de pratiques, des jugements spontanés

sur la valeur de ces croyances et de ces pratiques, des maximes

impératives que l’individu s’applique à soi-même et applique bientôt aux

autres. D’individuels, ces jugements et ces impératifs deviennent

communs aux membres du même groupe, en vertu de la suggestion qu’ils

exercent les uns sur les autres; ils se transforment en jugements et en

impératifs sociaux, et ainsi l’autorité sociale, la pression sociale en

matière religieuse est non le principe, mais le produit et le résultat

des consciences religieuses individuelles. Elle apparaît au cours de

l’évolution des dogmes et des rites, elle n’est pas à l’origine de cette

évolution. Toute religion est individuelle en son essence à l’origine.

On voit l’erreur que commettent les sociologues en s’imaginant que, pour

avoir isolé l’élément social, ils ont dégagé du coup le sentiment

religieux dans son origine et son essence. M. Murisier a montré que le

sentiment religieux normal et complet contient des sentiments

individuels et des sentiments sociaux. Et en effet il y a un sentiment

religieux proprement individuel qui consiste dans les relations entre

l’individu humain et Dieu et trouve dans le mysticisme son authentique

expression. Et il y a un sentiment religieux proprement social qui

consiste dans les relations de l’individu avec ses semblables par Dieu

et en Dieu, suivant un double rythme: de Dieu à l’humanité, de

l’humanité à Dieu. Certains sentiments sociaux font donc bien partie du

sentiment religieux intégral; mais j’ose dire qu’ils n’en constituent

pas la partie la plus essentielle et la plus profonde. Les relations

immédiates de toutes les âmes individuelles avec Dieu ne peuvent pas ne

pas devenir, mais aussi elles doivent demeurer le fondement des

relations religieuses sociales entre ces âmes individuelles elles-mêmes.

Il y a une certaine analogie entre cette définition du sentiment

religieux par le sentiment social et la définition précédemment

critiquée du sentiment religieux par le sentiment moral. Ceux qui

définissent le sentiment religieux par le sentiment moral isolent une

partie du sentiment religieux parvenu à l’apogée de son développement et

prennent la partie pour le tout; sous prétexte que le sentiment

religieux actuel attire et absorbe en soi le sentiment moral, ils

voudraient que le sentiment moral attire et absorbe en soi le sentiment

religieux, et ils ne s’aperçoivent pas qu’à l’origine le sentiment moral

et le sentiment religieux étaient distincts et que le sentiment

religieux actuel contient en soi beaucoup plus que le sentiment moral.

De même ceux qui définissent le sentiment religieux par le sentiment

social isolent une partie du sentiment religieux actuel parvenu à

l’apogée de son développement, et prennent la partie pour le tout; sous

prétexte que le sentiment religieux développé attire et absorbe en soi

le sentiment social, ils voudraient que le sentiment social attire et

absorbe en soi le sentiment religieux, et ils ne s’aperçoivent pas qu’à

l’origine le sentiment religieux a été individuel avant d’être social,

et que le sentiment religieux complet contient en soi, à côté et

au-dessus comme au-dessous des sentiments sociaux, les sentiments

individuels.

* * * * *

Quels sont ces sentiments individuels? Avant même d’avoir posé

directement la question, par toutes nos observations précédentes nous

avons déjà répondu. Ces sentiments individuels sont eux-mêmes en un sens

d’espèce sociale. Ils diffèrent des sentiments sociaux par l’objet

(Dieu--la société), non par la nature psychologique. Et la véritable

conception du sentiment religieux n’est autre que celle qui ressort des

définitions dues à ces penseurs pourtant si divers qui ont nom Goblet

d’Alviella[24], Guyau[25], Secrétan[26], Réville[27], Tarde[28],

Marillier[29], Murisier[30]. Qu’on relise ces définitions différentes,

qu’on les éclaire les unes par les autres, qu’on en dégage l’élément

commun, on arrivera à cette conclusion que pour ces penseurs, comme pour

nous, l’émotion religieuse est un sentiment analogue au sentiment qui se

déploie dans les relations réciproques des personnes humaines, mais un

sentiment relatif à des personnes surhumaines, donc un sentiment

supra-social qui se déploie dans les rapports des diverses personnes

humaines avec la divinité, conçue comme multiple ou unique. Deux traits

également indispensables caractérisent le Dieu objet du sentiment

religieux concret, historique: 1º la puissance en vertu de laquelle il

est le principe de notre être, ou tout au moins le souverain du monde,

ou tout au moins notre _supérieur_; 2º l’analogie de cet être puissant

avec l’individu humain, analogie en vertu de laquelle il est notre

_semblable_.

[24] «Par religion, j’entends la façon dont l’homme réalise ses

rapports avec les puissances surhumaines et mystérieuses dont il

croit dépendre.»

[25] «L’idée d’un _lien de société_ entre l’homme et des puissances

supérieures, mais plus ou moins semblables à lui, est précisément ce

qui fait l’unité de toutes les conceptions religieuses... Cette

sociabilité est le fond durable du sentiment religieux... Le lien

religieux a été conçu _ex analogia societatis humanæ_... La religion

est un _sociomorphisme_ universel.»

[26] «La religion, tout en impliquant certaines idées, est

essentiellement une affaire pratique, qui consiste dans un effort,

tantôt plus individuel, tantôt plus collectif, de l’homme pour se

rattacher intimement au principe de son être tel qu’il le conçoit,

et même sans qu’il s’en forme nécessairement une idée bien

distincte.»

[27] «La religion est la détermination de la vie humaine par le

sentiment d’un lien unissant l’esprit humain à l’esprit mystérieux

dont il reconnaît la domination sur le monde et sur lui-même et

auquel il aime à se sentir uni.»

[28] «C’est nécessairement à son image, dès le principe, mais à son

image psychologique et non corporelle, que le sauvage conçoit ses

dieux. Il leur prête non ses formes, mais ses passions, ses colères,

ses idées. Ce _psychomorphisme_ initial est l’élément permanent de

la conception divine.»

Le sentiment religieux · 第 1 / 5 段