Tout est dit: M. de Civreuse est parti depuis hier, et je ne me retrouve
plus ici.
Pourtant j’ai déjà connu Erlange vide et silencieux, je sais comment mes
pas résonnent dans les corridors et ma voix contre les boiseries, mais
tout est changé maintenant.
Ce n’était que de l’ennui autrefois, aujourd’hui c’est de la tristesse,
et les deux choses pèsent bien différemment.
De temps en temps, je fais la brave, je me joue la comédie à moi-même.
Je range, je vais, je viens, je chantonne des petits airs tout gais,
puis je m’assieds à côté de mon chien, je prends sa tête sur mes genoux
et je me mets à lui parler comme jadis; seulement, même avec lui, je me
surprends en flagrant délit de mensonge.
--Six semaines pour raccommoder une fracture, vois-tu, Un, c’est énorme,
lui disais-je tout à l’heure, et jamais nous n’aurions cru que cela
pourrait durer autant, n’est-ce pas?
Et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai du tout, car je comptais sur le
double au moins pour à présent, et sur toujours pour plus tard.
Benoîte me suit d’un œil inquiet. Elle n’est pas sans deviner une petite
émotion ou du moins sans la redouter, et volontiers elle m’aurait
toujours auprès d’elle; mais c’est ce que je ne veux pas, je prétends
que le transport de mes affaires m’occupe, et je m’échappe.
En réalité, je ne fais rien du tout et je laisse chaque chose comme
elles étaient hier, car je n’ose plus reprendre mon ancienne chambre. Il
y a là tant de souvenirs embusqués un peu partout, et ils s’élancent si
vite quand j’entre, que je n’y voudrais pas dormir à présent. J’aurais
peur que tous ces revenants ne devinent mon secret et ne s’en aillent le
conter à M. Pierre, qui en rirait peut-être, et je veux venir ici
seulement pour rêver. Dans la bibliothèque, je pleure, je regrette, je
me fâche, je fais ce que je veux; puis, quand je me sens raisonnable,
c’est l’heure de ma récréation, je reprends le chemin connu, je
m’assieds à ma place habituelle, je regarde le lit vide, le fauteuil
près de la fenêtre sans personne et je me souviens!...
Souvent aussi je me sens prise de colère. Après tout, qu’est-il venu
faire ici, cet homme? pourquoi m’est-il entré dans la tête et dans le
cœur comme cela, puisqu’il ne voulait rien de moi, et quelle est la
puissance qui vous envoie ainsi un commencement de bonheur, juste ce
qu’il vous faut pour être heureux, qui vous le laisse bien apprécier,
bien regarder, et qui, à l’instant où vous croyez fermer vos mains pour
le saisir, vous l’enlève brusquement?
Est-ce là ce qu’on appelle la Providence?
Pourtant il faut être juste, M. de Civreuse n’a rien fait pour attirer
mon attention, et c’est même je crois sa raideur qui m’a frappée et
séduite.
Si sombre qu’il fût, il souriait cependant quelquefois, et il y a un
charme spécial au sourire des gens froids. C’est comme le soleil en
hiver ou comme cette fleur d’aloès dont me parlait M. Pierre, qui
fleurit une fois seulement tous les cent ans, et dont la rareté fait le
prix... Pourquoi est-ce d’une fleur si rare que je suis occupée?...
Notre dernière journée s’est passée mieux qu’aucune, et je ne voudrais
pas jurer que lui-même ne sentît une imperceptible émotion.
Le matin, en entrant à mon heure habituelle, j’avais trouvé près de son
fauteuil une table chargée de papier, d’une boîte à couleurs et d’un
faisceau de crayons et de pinceaux. Benoîte lui donnait un verre, et dès
qu’elle fut sortie:
--Voudriez-vous, me dit-il très vite, me permettre de faire votre
portrait sur cet album en deux coups de crayon? Je viens d’esquisser ce
côté du château, mais mes souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets
si ma garde-malade n’était pas en première ligne.
Je répondis oui, bien entendu, et je m’approchai pour voir ce qu’il
tenait, tout en lui demandant:
--Comment faut-il me poser? debout, assise, de profil, de face?--Et en
même temps j’essayais toutes ces positions...
Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un instant:
--Si vous le voulez bien, me dit-il, vous vous assiérez dans ce grand
fauteuil et vous vous installerez près de la cheminée, comme vous étiez
le soir de mon premier réveil ici.
--Moins la robe, toutefois.
--Moins la robe, malheureusement!
--Malheureusement!... Voulez-vous que j’aille la mettre?
--Oh! je n’oserais pas...
--Mais c’est l’affaire d’une seconde!
Et j’étais loin avant qu’il eût fini sa phrase.
Comme je le lui avais dit, un instant après je rentrais. Seulement la
jupe de cette aïeule que je ne connais pas est bien trop longue pour
moi; j’avais beau la relever à deux mains, mes pieds se prenaient dans
l’ourlet, de sorte que j’avançais en trébuchant, et comme à la fin je la
laissai aller pour faire à M. de Civreuse une belle révérence de cour,
il se trouva qu’en m’approchant de la cheminée, je me pris dedans, je ne
sais comment, et je tombai rudement sur les deux genoux.
M. Pierre jeta une exclamation, une espèce de cri, ma foi, qui me fit
plaisir, et il fit le geste de se lever impétueusement.
--Et votre genou! lui criai-je. Ne bougez pas!
Puis je me remis sur pied lestement et je m’assis dans mon fauteuil.
Mais il était inquiet.
--Vous n’êtes pas blessée, vous en êtes bien sûre? me disait-il... Mon
Dieu! quelle idée absurde j’ai eue de vous faire mettre cela!...
Vraiment, vous n’avez rien?...
Je répondais: non, le cœur un peu battant... pas de ma chute, mais de
cette voix anxieuse qui m’interrogeait, et au bout d’un quart d’heure
seulement, pour me laisser me reprendre, il se mit à sa tâche.
Il allait, il allait, relevant à chaque instant ses yeux sur moi, me
regardant avec une persistance qui me gênait fort, et me faisant
reposer, c’est-à-dire remuer, de quart d’heure en quart d’heure. Le
déjeuner nous interrompit; mais à deux heures c’était fini. Il m’appela
alors près de lui, et je ne pus m’empêcher de m’écrier envoyant la
feuille qu’il me présentait:
--C’est moi! Ah! mais que c’est donc joli!
Le fait est que cette petite dame rose qui me souriait dans ce fauteuil,
cette grande cheminée sombre dont les chenets se détachaient nettement,
les sculptures des boiseries: c’était un vrai tableau, et je tombais
d’admiration...
--Qui, jolie? me demanda M. de Civreuse assez railleusement: vous ou
l’aquarelle?
--Le portrait, bien entendu!...
Il me regarda un instant en souriant, puis avec une voix toute autre que
celle que je lui connaissais:
--Le portrait, c’est vous, car par bonheur il est ressemblant. Ne
changez rien à votre exclamation.
Je me tus; c’est la seconde fois, peut-être, que j’entends un éloge
sortir de sa bouche et cela m’émotionnait plus que je n’aurais voulu.
Pourtant, je mourais d’envie d’avoir comme lui un souvenir de ce temps
charmant que je sentais glisser entre mes doigts, et je cherchais
nerveusement que dire et quel moyen employer.
--Et si, moi aussi, je faisais votre portrait? commençai-je en
plaisantant.
--Comment donc! me répondit-il très sérieusement mais j’en serai charmé,
et je vais me tenir tranquille comme une image.
--C’est que je ne dessine pas très bien, balbutiai-je, toute saisie de
me voir prise au mot;... je n’ai jamais fait que le portrait de Un.
--Eh bien, dit-il, je me trouverai en excellente compagnie.
Il me tendit un carton, une feuille de papier, du fusain, des crayons,
et se posant de trois quarts:
--Suis-je bien ainsi? me demanda-t-il.
Je répondis:
--Parfaitement.
J’étais tout à fait déconcertée, et il se fût mis sur la tête que
j’aurais dit de même.
Machinalement, pourtant, je commençai, le regardant comme je l’avais vu
faire pour moi, et le trouvant beau comme j’aurais voulu seulement qu’il
m’eût trouvée aussi.
Mais, au bout d’un quart d’heure, j’étais lasse, énervée incapable de
continuer. La figure qui était sur mon papier représentait tout ce qu’on
voulait, une perruque de juge, un épouvantail à moineaux ou un roi
nègre, et je me rappelai mes essais de l’hiver précédent, quand je
m’amusais à dessiner mon chien, et qu’en dépit de tous mes efforts, je
donnais à mon favori une tête de mouton, une fourrure d’ours et quatre
pattes grêles qui n’auraient pas porté un king-charles.
En toute autre occasion, j’aurais ri; mais les minutes que je comptais,
toujours en songeant au départ, me mettaient l’esprit à l’envers, et je
sentis que les larmes me montaient aux yeux. C’était ce que j’avais juré
qui ne serait pas, et je courus à la cheminée prête à y lancer mon
papier, en disant:
--C’est impossible, je n’y entends rien!
Mais M. de Givreuse m’arrêta:
--Mon portrait! cria-t-il; montrez-moi mon portrait, j’ai le droit de le
voir!
Sans résister, je le lui apportai; il le prit et le contempla gravement,
puis, toujours avec le même sérieux:
--Me permettez-vous de le retoucher? dit-il.
J’inclinai la tête, et d’un coup de mouchoir il effaça tout. Puis en
quatre traits de crayon, il fit un profil qui était la caricature du
sien, si burlesquement ressemblant qu’il était impossible de le voir
sans rire.
Il écrivit en bas, de sa grande écriture: «Hommage respectueux du
patient à l’auteur,» et me le tendit.
En même temps, le docteur entra. Mon cœur se serra; je compris que
c’était tout, et, pendant que je sortais de la chambre, j’entendis la
voiture commandée pour M. de Civreuse qui roulait dans la cour. Je me
sauvai dans mon refuge, mon dessin en main, et là, une fois seule, je me
mis à le regarder. Seulement, au lieu de rire comme un instant avant, je
sentis que mes larmes coulaient sur ce nez invraisemblable et sur ces
moustaches hérissées que M. Pierre s’était faits, et c’était bien
naturel, car il était symbolique, ce dessin, et il ressemblait à mon
héros comme la réalité ressemblait à mon rêve.
Un instant après, le docteur me rappela. M. de Civreuse était debout au
milieu de la pièce, soutenu par deux béquilles noires qui me firent un
effet horrible. Il me parut que je l’avais rendu infirme pour le reste
de ses jours; je sentis que je pâlissais, et je me tournai
involontairement vers le médecin en étendant les mains.
--Ce n’est que pour les premiers jours, dit-il en souriant, car il avait
compris ma peur.
Par terre étaient les éclisses qui avaient remplacé le plâtre depuis
deux semaines.
--Brûlons-les ensemble, me dit M. de Civreuse en me les montrant.
Je les ramassai comme il le voulait et je m’approchai du feu avec lui.
Il maniait bien ses béquilles, mais un bruit sourd sur le parquet me
troublait au point que je ne savais plus ce que je faisais. Le docteur
sortit pour avertir Benoîte, et je lançai sur les bûches le premier
morceau, puis le second.
Au troisième, je repris courage, et, levant les yeux sur M. Pierre, je
parvins à prononcer tout bas, mais sans trembler:
--Me pardonnez-vous?
--Ah! Mademoiselle, s’écria-t-il, j’espérais qu’il ne serait plus jamais
question de choses de ce genre entre nous...
Je le remerciai d’un mouvement de tête, et je continuai ma besogne sans
rien ajouter, à genoux près du foyer, presque à ses pieds tandis que
lui, debout, appuyé contre le chambranle, me dominait de toute sa
taille... Comme c’était différent de ce que j’avais imaginé un jour!
Cependant Benoîte entra. Elle venait dire adieu au voyageur et s’avança
en faisant la révérence et en commençant un petit compliment où elle lui
souhaitait meilleure chance et «que Dieu le bénisse»!
Il la laissa dire jusqu’au bout; puis, déposant ses béquilles et
appuyant son genou malade sur le siège d’un fauteuil:
--Ce n’est pas avec des paroles que je pourrais vous remercier de tout
votre dévouement, dit-il gaiement; il faut que vous me permettiez de
vous embrasser.
Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite par les épaules, il l’embrassa
sur les deux joues, tout droit et bien fort... Puis, comme le docteur
criait en bas: «Allons, Monsieur, nous arriverons à la nuit close!» il
se tourna vers moi:
--Notre excellent docteur veut bien se charger de mes adieux à
mademoiselle d’Épine, me dit-il; je n’aurais pas voulu vous imposer
cette peine!...
Il s’arrêta un peu; puis, plus lentement, comme s’il cherchait ses mots,
il ajouta:
--Permettez-moi, Mademoiselle, de vous exprimer toute ma reconnaissance,
non seulement pour vos soins, mais aussi pour toute la grâce et tout
l’esprit avec lesquels vous avez égayé la monotonie d’une chambre de
malade. C’était être deux fois bonne que de l’être ainsi.
Je lui tendis la main, incapable de trouver un son dans ma gorge, qu’il
me semblait qu’une personne invisible serrait de toute sa force. Il prit
mes doigts, hésita un instant comme avant de parler, puis très
rapidement il s’inclina et les effleura de ses lèvres... Je n’avais pas
l’idée d’une impression semblable, et ce fut si étrange et si inattendu
que mes yeux se voilèrent.
Quand je les rouvris, il était près de la porte, et Benoîte le suivait
avec son sac. Il descendit tout l’escalier assez vite et très
adroitement, monta en voiture sans prononcer un mot, et seulement, quand
le cheval s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et très gravement
il me dit:
--Adieu, Mademoiselle!
Il me sembla qu’on scellait une pierre sur mon cœur, comme on avait
enfermé dans un cercueil les religieuses que j’avais vues prendre le
voile au couvent, et je me ressouvins de la _combe_ où un jour d’hiver
j’avais failli m’endormir pour toujours. Que n’y étais-je restée?...
Tant que la voiture fut en vue, je demeurai sur le seuil de la porte;
puis, quand elle eut disparu:
--Viens-tu te chauffer? dit Benoîte, qui me regardait.
--Oui, lui répondis-je, j’y vais.
Et je me sauvai jusqu’au fond du parc, près de ce sapin où j’avais gravé
un nom quelques jours avant.
La sève toute jeune qui montait s’échappait par les coupures, et chacune
des lettres de ce nom pleurait. J’appuyai ma tête contre l’écorce
froide: à droite et à gauche, tous les fourrés, encore blancs par
places, étaient fermés; j’étais seule! Je me serrai contre ces amies,
qui s’associaient ainsi à ma douleur, et silencieusement je fis comme
elles.