PIERRE A JACQUES

»--Mon ami, vous êtes une bête!...

»Pourquoi le début de cette lettre qu’Henri IV écrivait, il y a bien

trois cents ans, à son fidèle Sully, me revient-il en mémoire

aujourd’hui? Par analogie sans doute, et parce que, sur ce point-là au

moins, tu ressembles ce matin à la perle des ministres.

»Sérieusement, Jacques, ta lettre, cette fois, m’a mis en colère!

Corbleu! j’ai l’âge de raison, je crois; je sais ce que je sens, et ce

que je veux, et tes plaisanteries n’ont pas le sens commun.

»Mon pouls est excellent, ma tête libre et mon cœur gaillard, quoi que

tu en dises, et il n’y a point de but caché à la campagne que je médite

au profit de ma jeune hôtesse.

»--Te mêler de choses qui ne te regardent pas, me dis-tu; t’attirer des

millions d’ennuis et te faire remettre à ta place par le notaire de

l’endroit, qui te renverra poliment à tes affaires, tout cela pour une

personne qui t’est totalement indifférente, comme c’est probable, et

comment veux-tu que je croie cela, surtout quand je sais que la personne

en question est une jeune et jolie créature!... Allons, avoue et

épouse-la, c’est le plus simple!...

»Mon pauvre Jacques, tu résous les choses à coups de gaule, comme on

abat des noix; ton «plus simple» est tout bonnement héroïque, et, de

plus, tu n’y connais rien.

»Je ne travaille pas écus sur table, mon ami; j’y vais pour l’honneur,

pour l’amour de l’art, comme un antique chevalier, et tu m’avoueras que,

si tous ces braves paladins qui défendaient jadis «la veuve et

l’orphelin» s’étaient crus forcés ou même autorisés à épouser toutes les

prisonnières qu’ils délivraient dans l’an, c’est un véritable harem que

chacun d’eux aurait possédé, et la morale aurait fait table rase de

l’institution dans les six mois!

»Songe donc que je commence seulement mon tour du monde, et ne fais pas

de mon épée un meuble de famille à la première étape; elle danse dans le

fourreau à l’idée de tout ce qu’elle peut encore accomplir de joli, et

le râtelier de la paix domestique lui fait horreur!... Puis enfin, si

elle te semble d’un prix si inestimable, cette blonde, que ne viens-tu

briguer l’emploi toi-même?

»En confidence, si tu veux tout savoir, mademoiselle Colette t’aime

déjà! Elle sent cela, elle me l’a dit, et n’était la crainte de tes

coups de tête ordinaires, je t’aurais parlé de ces bienveillantes

dispositions. Maintenant te voilà au courant. Fais diligence, et je te

présenterai.

»Là dessus, laissons ce sujet, je t’en prie, car il m’irrite. Il ne me

reste plus une semaine entière à passer ici, ne me fais pas mentir à cet

excellent docteur et fuir un beau soir de guerre lasse; et si ce n’est

pas une querelle que tu cherches, pour Dieu, laisse-moi la paix et ne me

poursuis plus de tes prévisions sentimentales!

»Oui, je ne te dis pas qu’une imagination un peu enthousiaste, un cœur

un peu neuf, quelques illusions encore fraîches, ne seraient pas émues

ici... Ce cadre étrange, cette intimité, ces beaux yeux!...

»Mais quoi, je n’ai plus vingt ans, ce n’est pas ma faute, Jacques; il y

aura demain neuf ans tout juste que cela ne m’est pas arrivé, et il y a

deux choses qu’on ne retrouve jamais: la jeunesse et les illusions. Si

tu peux me les rendre, foi de désenchanté, je tombe à ses genoux.

»Nos derniers jours se passent agréablement; mademoiselle d’Erlange est

plus gaie que jamais, et nulle contrainte n’est possible auprès d’elle.

»Même entre nous, je peux bien te l’avouer; mais cette liberté d’esprit

et cet entrain me surprennent un peu.

»Mon Dieu, je ne suis ni un fat ni un vainqueur, je m’apprécie à mon

juste prix, mais je vaux une émotion peut-être, et il me souvient d’une

jeunesse dorée où je tenais honorablement ma place. Sans doute, c’est

qu’on est moins exigeant à Paris qu’à Erlange.

»Note bien que je suis charmé de cela; le contraire m’eût gêné,

attristé, bourrelé de remords, et je ne t’en parle que pour mémoire.

Seulement tu conviendras qu’il est singulier qu’une jeune fille qui est

seule, qui s’ennuie et qui voit tomber tout à coup son premier roman

chez elle sous la forme d’un homme jeune et passable l’accueille ainsi,

et nous pouvons mettre au panier avec tant d’autres la légende qui fait

les cœurs de fillettes si inflammables. Du reste, je croirais volontiers

que cette exubérance qui distingue mademoiselle d’Erlange lui sert en

quelque sorte de déversoir, et que tant de manifestations extérieures

laissent ses pensées intimes dans une grande placidité, avec un peu de

sécheresse de cœur peut-être même, qu’expliquerait très bien, du reste,

son enfance sans joie et sans tendresse.

»Quoi qu’il en soit, tout est pour le mieux ainsi, et nous égayons nos

derniers après-midi par l’exercice du noble jeu de dames.

»Cela ne va pas d’ailleurs sans quelques orages qui mouvementent les

séances, car mademoiselle Colette n’aime pas à être battue, et, après

les premières leçons, pendant lesquelles j’ai cru devoir la ménager en

faveur de ses débuts, j’en suis revenu à mon jeu habituel, et je la

gagne cinq fois sur six.

»Sa patience, qui est courte, s’épuise vite dans ces conditions, et elle

a des colères de chat. Elle rougit d’abord, fronce un peu les sourcils,

tapote la table nerveusement, et finalement, quand le cas lui semble

désespéré, brouille tout le jeu d’un grand coup de main. Je m’appuie

alors avec majesté sur mes coussins et je regarde obstinément les

solives du plafond, jusqu’à ce qu’elle arrive à composition, ce qui

n’est jamais long. Elle range de nouveau les pions, repousse le jeu près

de moi et marmotte à mi-voix:

»--C’était par trop mauvais, aussi!

»Puis, persuadée que cela explique tout, elle me tend ses mains fermées

pour me faire tirer et voir qui commencera, et tout reprend à peu près

dans le même ordre.

»Invariablement, au début, je lui propose de lui rendre des pions, et

invariablement aussi elle refuse avec un air de dignité froissée,

trouvant évidemment ses coups de main beaucoup plus réguliers que cette

faveur, et insistant avec passion, en commençant chaque partie, pour que

je joue avec elle comme avec n’importe qui, sérieusement et sans

l’aider.

»Moi, esclave de la consigne, j’obéis, et au bout de cinq minutes elle

trépigne: c’est logique.

»Tout à l’heure, nous étions aux prises; je la voyais s’enferrer, et

deux fois de suite, bien malgré moi, je venais de faire râfle de quatre

victimes d’un coup... Tu juges de son état: ses dents mordaient si

fortement sa lèvre inférieure que le sang en était chassé, et elle

embrassait toutes ses positions d’un coup d’œil éperdu de nageur qui

perd pied.

»Prudemment, je retirais déjà mes doigts, prévoyant quelque formidable

culbute; mais les choses tournèrent autrement, son front s’éclaira tout

à coup, elle desserra la rude étreinte de ses dents, et le doigt sur un

de ses pions, elle se mit à le conduire en biais tout droit, dérangeant

mes propres pions au passage, mais sans violence et sans avoir le moins

du monde l’air de se douter qu’elle marchait en pleine contravention. A

un rang du bord, elle s’arrêta, et très gravement elle me dit:

»--A vous!

»--Comment à moi? Mais que faites-vous donc? lui demandai-je.

»--Eh bien! me répondit-elle avec un magnifique aplomb, je vais à dame!

Je n’en viendrais jamais à bout en marchant dans ce sens-ci, j’ai pris

l’autre.

»C’est toujours le même mépris de toutes les barrières et de toutes les

conventions, et cette nature prime-sautière ne serait pas déplacée dans

une tribu de libres Indiens... Je la vois sous sa tente, avec des plumes

dans les cheveux, des lianes fleuries autour des épaules, rivalisant de

cabrioles avec ses chèvres sauvages, et baptisée par la tribu

enthousiaste du nom symbolique de «l’Oiseau-qui-chante» ou de

«la-Flèche-qui-vole».

»En attendant, la-Flèche-qui-vole continue son office de bonne maîtresse

de maison et s’ingénie à me distraire.

»Depuis huit jours, je me lève. Aidé par Benoîte, dont la robuste épaule

me sert de canne, je gagne un fauteuil qu’on place près de la fenêtre,

j’étends mon appareil sur un autre siège placé en face de moi, et, guidé

par mademoiselle Colette, je prends connaissance de la cour et des

points principaux du château.

»--Ici, me dit-elle, c’est la bibliothèque, ici la salle à manger, ici

la chapelle, et là,--en me montrant des ruines cette fois,--il y avait

des salons, une grande salle des gardes, un oratoire, des galeries sans

fin.

»Le tout, souvenirs et restes intacts, est superbe; c’est le type du pur

style Louis XIII, élégant et sévère tout ensemble, et il y a là des

sculptures qui me font rêver et dont je complimente sincèrement la

châtelaine du lieu, qui les juge et les apprécie d’ailleurs avec son

originalité accoutumée.

»Quand je t’aurai dit enfin que j’ai fait connaissance avec Françoise,

la troisième amie de mademoiselle Colette, tu conviendras que les temps

sont accomplis et que je peux quitter Erlange.

»Il faisait hier une superbe journée, bien sèche et bien claire; un

battant de la fenêtre était ouvert, malgré l’air vif et piquant, et je

humais la fraîcheur avec délices, quand je vis ma jeune gardienne qui

traversait la cour. Elle leva la tête en passant, m’envoya un petit

salut de la main, et courut à une porte des communs qui donne sur la

cour.

»--Je veux vous montrer Françoise! me cria-t-elle.

Et elle sortit un instant après avec une grande bête poussive, à moitié

aveugle, aux flancs saillants, au garrot énorme, très haute sur quatre

pattes grêles et avec un poil d’un blanc jaunâtre.

»Tout à fait indifférente à cette laideur, elle la tapotait, lui parlait

et la bourrait de sucre et de pain, tout cela avec une telle rapidité

que les dents de la vieille bête ne venaient pas à bout de ce qu’on lui

présentait. Puis, quand elle eut fini:

»--Elle trotte encore pas mal, vous allez voir, me dit-elle.

»Elle lui jeta une couverture sur le dos, la tira près d’un escalier de

pierre, s’élança sur cette croupe massive comme un sylphe, et,

l’excitant de la voix, la fit partir au trot. Mais à tous les pavés la

monture buttait, sa grande tête avait des soubresauts de peur, et, avec

ses naseaux fumants, elle semblait la bête de l’Apocalypse emportant je

ne sais quel esprit dans sa course indécise.

»--C’est un jeu à vous casser le cou! criai-je à mademoiselle d’Erlange.

»--Bah! répondit-elle, nous nous connaissons bien.

»Au dixième tour, elle se laissa glisser à terre si rapidement que je

crus à une chute, et reconduisit son amie avec les mêmes protestations

de tendresse qu’elle lui avait prodiguées en venant.

»Voilà comme elle parle aux bêtes, et je ne m’étonne plus qu’il ne lui

reste rien à donner aux hommes: elle dépense là tout son cœur.

»Selon toutes probabilités, je ne t’écrirai plus que du village. Je

compte rester là à l’auberge quelques jours, le temps de remonter ici

encore une fois, remercier mon hôtesse, d’aller chez mon docteur et de

t’aviser de mes projets.

»Tourne donc la page, nous sommes au bout de l’aventure, et pour le

revoir, à bientôt peut-être. J’ai tant manqué de paquebots depuis

quelque temps que j’ai bien envie d’en laisser aller encore un sans moi,

et de courir te serrer la main dans ta province.»

La neuvaine de Colette · 第 39 / 48 题