28 mars.

Depuis quelque temps, une idée m’est venue, et j’ai beau lui hausser les

épaules en plein visage, lui montrer que je la trouve absurde, elle

reste là et s’implante chez moi, si bien que je n’ai plus en tête autre

chose.

Mais c’est si fou que, pour l’écrire, je ferme ma porte à trois verrous

et que je tourne deux pages blanches, afin de mettre bien à part cette

imagination ridicule.

A force de réfléchir à ma dernière aventure, de repenser à la violente

façon dont j’ai traité mon pauvre saint, à ma colère, à ce qui en est

résulté, au jour enfin où M. de Civreuse a pénétré à Erlange, je me suis

demandé,... je me suis dit qu’il était possible;... enfin il m’est entré

dans l’idée que peut-être saint Joseph avait exaucé mes prières malgré

tout, et que M. de Civreuse était le sauveur et le héros attendu.

Je sais bien qu’il ne venait pas à Erlange, qu’il ne pensait pas à moi,

et qu’à présent encore ses façons ne sont rien moins que galantes...

Mais cette coïncidence pourtant!

Je demande de l’aide, et voilà que tout à coup, dans ma vie murée,

pénètre un homme jeune, original et intéressant, sinon aimable, et tout

à fait du bois dont on fait les héros! N’est-ce pas un coup du ciel, en

vérité! La maussaderie et la fureur de ma tante m’en sont de sûrs

garants, et ses assauts journaliers me montrent qu’elle pense comme moi

que le libérateur de Colette est arrivé.

Quand je me fonds en excuses devant ma pauvre statue, que j’ai reprise,

il me semble que son œil me sourit comme jadis et qu’elle me dit: «Tu

vois bien que tu désespérais trop vite, et que je ne te trompais pas du

tout!» Puis, l’instant d’après, je me répète que je suis folle, et la

figure glaciale de M. de Civreuse me revient en mémoire. Il se soucie de

moi juste autant que de mon chien, et il est aisé de voir qu’il

s’exaspère de l’arrêt qui l’attache ici.

Et pourtant si c’est écrit, il faudra bien qu’il y vienne, et même qu’il

soit très content d’être endommagé comme le voilà, par-dessus le marché,

car enfin sans cela il passait outre!

Son aspect ressemble-t-il tout à fait à l’idéal de mes songes d’été? je

ne me rappelle plus, car à présent, quand je cherche à évoquer l’image

de mon beau ténébreux, c’est la figure de M. Pierre qui vient devant mes

yeux, et je ne remonte point aux premières pages de mon cahier pour voir

si je me trompe oui ou non, puisque je le trouve bien ainsi.

Son front, qu’on voit mal maintenant, est grand et large évidemment, ses

cheveux sont châtains, coupés ras et dressés en brosse, son nez courbé

est plutôt trop long, je crois; sa bouche est toujours serrée, et sa

barbe enfin n’est pas tout à fait une barbe, mais pas rien qu’une

moustache non plus, et je voudrais bien lui demander comment elle

s’appelle au juste.

Quant à la nuance de son œil, de ses yeux plutôt, car je suppose que

l’autre est tout pareil à celui que je connais, elle est singulière: ce

n’est pas bleu, ce n’est pas gris, et rien n’y ressemble davantage que

l’eau des sources où je me mirais l’an dernier. Tout s’y trouve, jusqu’à

l’ombre des nuages qu’on croirait y voir passer de temps en temps, car

la couleur en varie suivant ses émotions, et le ton pâlit ou se fonce à

tout instant.

Son teint est brun, sauf depuis une raie qui coupe le front et d’où la

peau est restée blanche jusqu’aux cheveux, ce qui paraît tout drôle. On

croirait qu’on a peint la figure d’une même nuance jusque-là et que, la

couleur étant venue à manquer tout à coup, on a laissé le reste tel

quel.

Son caractère, par exemple, est brusque, peu aimable, et il a l’air d’un

homme si accoutumé à faire ses propres volontés, que celles des autres

ne doivent plus compter beaucoup.

Je me figurais bien un tyran aussi tyran pour tout le monde, mais je le

voyais s’adoucissant davantage à mon aspect...

D’ailleurs, quand j’ai bien rêvé ainsi, toute la folie qu’il y a à

s’attacher à pareille idée me revient. Jamais prince Charmant se fit-il

moins charmant pour séduire la dame de ses pensées? et ne suis-je pas

forcée de m’apercevoir que M. de Civreuse ne ressemble actuellement qu’à

un dogue enchaîné, un dogue savant, très bien élevé, très au courant des

belles manières, mais qui ne s’amuse pas du tout dans sa niche, c’est

visible.

Et puis enfin, moi-même m’accommoderais-je de cette humeur sévère? On

dirait que, par un charme spécial, tout ce que je fais et tout ce que je

dis est précisément le contraire de ce que je devrais dire ou faire, et

je procure au sourcil de mon interlocuteur le plaisir d’une incessante

gymnastique, tant il s’élève souvent dans les vifs étonnements que je

lui cause. Or ce n’est pas pour être blâmée constamment qu’on attend

depuis dix-huit ans sa liberté et un brin de joie...

Et pourtant la mère Lancien paraissait bien sûre de son affaire en me

promettant le succès, et elle a tant vu de choses, et moi si peu!...

La neuvaine de Colette · 第 34 / 48 题