Benoîte a parlé, M. Pierre sait tout! Mon Dieu, que dire, et de quel air
me présenter? Voilà les mots que je me suis répété incessamment hier,
sans jamais trouver que faire.
D’un côté, certainement, je n’étais pas fâchée que ce fût avoué. Les
situations mal définies m’ont toujours été odieuses, et je me rappelle
le temps où, étant petite fille, je demandais à ma tante «deux claques
tout de suite», plutôt que la punition qu’elle me réservait pour le
soir. Puisque cette fois encore j’étais sous le coup d’un blâme, je
n’étais pas fâchée de savoir promptement ce qu’il allait être. Mais la
façon de me présenter, le mot par lequel j’allais débuter? C’était
toujours ce qui ne me venait pas, ou du moins ce qui m’échappait, dès
que j’approchais de la porte fatale.
Dix fois dans l’après-midi, j’en suis venue si près que je tournais à
demi la serrure; puis, toujours prise de peur au dernier moment, je me
sauvais avant d’avoir achevé mon geste. Il semblait en vérité que toutes
mes idées restaient entassées dans la bibliothèque, dont j’ai fait ma
retraite et ma chambre depuis quelque temps, car aussitôt que je m’y
trouvais, les mots m’arrivaient en foule, je gesticulais avec noblesse,
et les phrases les plus propres à émouvoir un cœur hautain se pressaient
sur mes lèvres. J’avançais ainsi jusqu’à un divan où je supposais M. de
Civreuse étendu, afin que la répétition fût complète, et saisissant le
coin d’un coussin comme je me proposais de le faire pour sa main:
--Monsieur, disais-je d’une voie émue, pardonnez-moi, je vous en
supplie! J’ai fait une folie dont le remords me restera toujours, et à
laquelle je ne peux pas encore penser sans terreur; mais voyez combien
je suis malheureuse, et dites-moi, je vous en prie, que vous ne m’en
voulez pas trop! Jusque-là, je sais que je ne pourrais pas m’adresser
une bonne parole, et je hais de ne point vivre en paix avec moi-même,
car les reproches que je me fais sont bien plus durs que tous ceux que
vous pourriez imaginer!
Le coussin attirait ma main à lui, baisait courtoisement le bout de mes
ongles et me donnait l’absolution sans trop se faire prier. Là-dessus,
je repartais pénétrée de mon sujet; mais, en passant ma porte, mon
discours se troublait déjà; à la traversée de l’antichambre il m’en
échappait une moitié, et l’autre s’égrenait dans le reste du trajet, si
bien que j’arrivais les mains vides à l’endroit décisif...
C’est alors que je revenais d’un bond et, par un sortilège inexplicable,
sur mon passage, mes idées se retrouvaient d’elles-mêmes se relevant des
dalles, sortant des boiseries et rentrant toutes à leur place, de façon
qu’en arrivant auprès du divan symbolique, j’avais reconquis mon
aisance, et j’étais de nouveau en mesure de l’attendrir par d’autres
propos analogues aux premiers, mais toujours plus persuasifs.
Il fallait en finir pourtant; le jour baissait, et je ne pouvais pas
condamner M. de Civreuse à l’obscurité, faute d’oser entrer pour lui
apporter sa lampe. Il était évident que, tant que je réfléchirais ainsi,
je repasserais par ces mêmes alternatives ridicules, et il ne me restait
qu’à me prendre moi-même en traître.
C’est alors que, tête baissée, comme un objet qu’on lance, j’ai franchi
la porte et, d’un trait, je suis arrivée près du lit, me fiant à mon
étoile pour trouver ce mot heureux du début qui m’était si nécessaire et
qui allait venir cette fois, je crois.
Mais M. de Civreuse, après m’avoir saluée, s’était mis à regarder
derrière moi dans le fond de la chambre avec une persistance tellement
singulière, se penchant pour mieux voir, dardant obstinément son œil sur
la porte que, malgré ma préoccupation, je me retournai, saisie de l’idée
que je traînais avec ma robe quelque objet inattendu ou burlesque. Il
n’y avait rien du tout, et, comme je le regardais toute surprise:
--Je vous croyais poursuivie, Mademoiselle, me dit-il tranquillement.
Puis il renfonça sa tête dans son oreiller avec un geste de soulagement,
laissant retomber sa paupière d’un air détaché, et si fort à son aise,
si peu préparé aux explications émues que je lui réservais, que plus
d’une audace en aurait perdu courage comme moi, je crois. Debout,
immobile, avec la perplexité évidente de mon regard, mes lèvres qui
commençaient toujours des mots sans jamais les finir, et ma lampe que je
ne songeais pas à poser, j’étais en pleine gaucherie, et j’aurais donné
beaucoup à qui m’eût assuré quelque chose de la superbe attitude de M.
de Civreuse, ou tout au moins le placement naturel de mes bras et de mes
pieds, dont la conduite ne m’avait jamais paru si difficile.
Quant à lui, il s’appuyait en arrière avec des nonchalances majestueuses
d’empereur romain, n’ayant nul mouvement maladroit à craindre dans sa
commode situation et jouissant insolemment de tous ses avantages.
Cela ne devait pas durer longtemps ainsi, sous peine d’arriver au
ridicule, et, d’ailleurs, cette froideur provocante agissait sur moi
comme un coup de fouet. Puisqu’il ne voulait pas m’aider, ma foi, tant
pis! j’allais parler tout droit au petit bonheur, et lui expliquer les
choses sans plus de façons.
Et ce fut aussitôt fait que dit. J’avançai d’un pas encore et, mettant
la lumière sur la table:
--Monsieur, commençai-je rapidement, voici votre lampe,--c’était tout ce
que j’avais trouvé de plus original comme début,--et je vous prie de
croire à tous mes regrets pour le déplorable accident dont vous souffrez
encore; mais, en vérité, ce n’est pas ma faute!
--Mon Dieu, je ne crois pas qu’on puisse m’en accuser non plus, fit-il
tranquillement en relevant le front et en me regardant.
--Je ne dis pas, balbutiai-je, perdant contenance.
Et comme il hochait la tête d’un air qui signifiait: «Allons, c’est bien
heureux!» je repris en m’interrompant vivement:
--C’est-à-dire que je sais bien que c’est ma faute, en réalité; mais ce
que j’entends, c’est que je ne l’ai pas fait exprès.
--Mademoiselle, je le crois, répondit-il avec son sourire railleur.
--Car enfin, continuai-je en m’animant, comment pouvais-je savoir qu’il
y avait quelqu’un là? C’est tout à fait à nous, ce chemin, et personne
n’y passe habituellement.
--Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le même flegme; c’est moi qui
me suis rencontré là absolument hors de propos, et dès lors que je me
trouvais chez vous, vous étiez complètement dans votre droit. Les
seigneurs n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs terres, et chacun
enfin n’a-t-il pas la liberté de vider ses querelles à sa façon et sans
crier gare? C’est affaire à ceux qui passent de lever la tête et de
parer les coups!
--Ah! Monsieur, m’écriai-je alors, au comble de l’indignation, vous me
faites dire des sottises que vous savez bien que je ne pense pas, et
vous répondez bien méchamment au pardon que je vous demande!...
Et, comme je sentais que les larmes me gagnaient malgré tous mes
efforts, j’allais me sauver quand il m’arrêta du geste et me dit, en
oubliant cette fois son insupportable froideur:
--Mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon maintenant. Je suis un
animal, et je voudrais me battre pour avoir fait pleurer la garde-malade
dévouée qui veille si bien sur moi! M’excusez-vous?
Mais autre chose est de faire couler des larmes ou de les arrêter. Je
souriais, je répondais: «Oui, oui,» avec ma tête; mais c’était commencé
et il fallait que ça eût son cours, et j’avais beau mordre mes lèvres,
enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien serré en petit tampon, y mettre
la meilleure volonté du monde enfin, je ressemblais à une fontaine.
De temps en temps, M. de Civreuse répétait ses excuses, et, ma foi, tout
au fond du cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans ce grand œil
glacial un peu d’anxiété et d’embarras. Après tout le trouble qu’il
m’avait causé depuis quinze jours, c’était de bonne guerre. Pourtant je
n’y ai mis nulle malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu, car je
voyais combien cette attente le gênait, et, tous les deux, nous avons
repris ensemble, dès que j’ai eu retrouvé ma voix:
--Alors vous ne m’en voulez pas?
--Vous me pardonnez vraiment, alors?
Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de mon programme où je l’avais
laissé; seulement il s’est contenté de la serrer tout doucement, et il a
ajouté en riant, mais cette fois sans noirceur:
--Amnistie complète enfin, même pour lui, n’est-ce pas?
Et il me montrait du doigt la malheureuse statue de mon saint Joseph,
qui se retrouve par je ne sais quel prodige dans un des coins de la
chambre.
J’ai rougi jusqu’aux yeux, augmentant ainsi la chaleur de ma figure, que
je sentais déjà brûlante, et où je devinais mon nez tout gonflé et
déplorablement luisant; et, comme je ne répondais rien, M. de Civreuse a
eu peur que je ne me remisse à pleurer, et il s’est dépêché d’ajouter:
--Mais soyez tranquille, Mademoiselle; je ne sais rien de la nature de
vos griefs, je ne connais que la punition sans ses causes.
--Je le pense bien, lui ai-je répondu, car il aurait fallu lire à
travers mon front pour cela. Je n’en ai rien dit à personne.
Il n’a pas insisté, et je suis partie pour aller mouiller mes yeux.
Le docteur, qui sort d’ici, est enchanté du front de son blessé. Il dit
que le mal disparaît avec la rapidité d’un miracle; mais, quant au
genou, il m’a avoué en confidence qu’il ne voit aucun mieux jusqu’à
présent, et que le temps et une immobilité absolue sont les seules
choses qui peuvent assurer une guérison complète. Fasse le ciel que M.
de Civreuse consente à avaler de bonne grâce ces deux amères médecines!
Quant à moi, c’est avec un soulagement que je ne peux pas dire que je
reste à présent auprès de mon malade. Il n’y a plus d’explication
pénible à redouter entre nous, et encore que son humeur n’en soit pas
sensiblement adoucie, cela me met du moins beaucoup plus à l’aise.
Pour lui, il reste un peu sombre, toujours froid, et avec cette tendance
à l’ironie qui se fait jour à tout propos.
--Je suis né grognon, voyez-vous, me disait-il tout à l’heure, et, comme
personne n’a songé à tirer cette mauvaise herbe en mon printemps, c’est
maintenant un petit chêne dont moi-même je ne fais plus façon.
--Et vos amis, qu’est-ce qu’ils en disent? lui ai-je demandé.
--Mais ils s’en accommodent généralement, ou bien quand ils sont las,
ils élaguent un peu.
--Ma foi, ils sont bien bons, n’ai-je pu m’empêcher de répliquer; à leur
place, je chercherais un autre ombrage que ce petit chêne, il ne me
semble pas sûr!...
Il a froncé le sourcil. C’est sa manière quand il n’est pas content, et
qu’il ne veut pourtant rien dire, et j’ai découvert que cela signifie en
propres termes: «Allez vous promener!» Alors j’y ai été, et j’y suis
encore.
En fin de compte, je suis comme ses amis, je trouve qu’il y a
singulièrement à élaguer parmi les branches de ce chêne-là, et qu’il a
poussé tortu, quoique vigoureux.