27 mars.

Benoîte a parlé, M. Pierre sait tout! Mon Dieu, que dire, et de quel air

me présenter? Voilà les mots que je me suis répété incessamment hier,

sans jamais trouver que faire.

D’un côté, certainement, je n’étais pas fâchée que ce fût avoué. Les

situations mal définies m’ont toujours été odieuses, et je me rappelle

le temps où, étant petite fille, je demandais à ma tante «deux claques

tout de suite», plutôt que la punition qu’elle me réservait pour le

soir. Puisque cette fois encore j’étais sous le coup d’un blâme, je

n’étais pas fâchée de savoir promptement ce qu’il allait être. Mais la

façon de me présenter, le mot par lequel j’allais débuter? C’était

toujours ce qui ne me venait pas, ou du moins ce qui m’échappait, dès

que j’approchais de la porte fatale.

Dix fois dans l’après-midi, j’en suis venue si près que je tournais à

demi la serrure; puis, toujours prise de peur au dernier moment, je me

sauvais avant d’avoir achevé mon geste. Il semblait en vérité que toutes

mes idées restaient entassées dans la bibliothèque, dont j’ai fait ma

retraite et ma chambre depuis quelque temps, car aussitôt que je m’y

trouvais, les mots m’arrivaient en foule, je gesticulais avec noblesse,

et les phrases les plus propres à émouvoir un cœur hautain se pressaient

sur mes lèvres. J’avançais ainsi jusqu’à un divan où je supposais M. de

Civreuse étendu, afin que la répétition fût complète, et saisissant le

coin d’un coussin comme je me proposais de le faire pour sa main:

--Monsieur, disais-je d’une voie émue, pardonnez-moi, je vous en

supplie! J’ai fait une folie dont le remords me restera toujours, et à

laquelle je ne peux pas encore penser sans terreur; mais voyez combien

je suis malheureuse, et dites-moi, je vous en prie, que vous ne m’en

voulez pas trop! Jusque-là, je sais que je ne pourrais pas m’adresser

une bonne parole, et je hais de ne point vivre en paix avec moi-même,

car les reproches que je me fais sont bien plus durs que tous ceux que

vous pourriez imaginer!

Le coussin attirait ma main à lui, baisait courtoisement le bout de mes

ongles et me donnait l’absolution sans trop se faire prier. Là-dessus,

je repartais pénétrée de mon sujet; mais, en passant ma porte, mon

discours se troublait déjà; à la traversée de l’antichambre il m’en

échappait une moitié, et l’autre s’égrenait dans le reste du trajet, si

bien que j’arrivais les mains vides à l’endroit décisif...

C’est alors que je revenais d’un bond et, par un sortilège inexplicable,

sur mon passage, mes idées se retrouvaient d’elles-mêmes se relevant des

dalles, sortant des boiseries et rentrant toutes à leur place, de façon

qu’en arrivant auprès du divan symbolique, j’avais reconquis mon

aisance, et j’étais de nouveau en mesure de l’attendrir par d’autres

propos analogues aux premiers, mais toujours plus persuasifs.

Il fallait en finir pourtant; le jour baissait, et je ne pouvais pas

condamner M. de Civreuse à l’obscurité, faute d’oser entrer pour lui

apporter sa lampe. Il était évident que, tant que je réfléchirais ainsi,

je repasserais par ces mêmes alternatives ridicules, et il ne me restait

qu’à me prendre moi-même en traître.

C’est alors que, tête baissée, comme un objet qu’on lance, j’ai franchi

la porte et, d’un trait, je suis arrivée près du lit, me fiant à mon

étoile pour trouver ce mot heureux du début qui m’était si nécessaire et

qui allait venir cette fois, je crois.

Mais M. de Civreuse, après m’avoir saluée, s’était mis à regarder

derrière moi dans le fond de la chambre avec une persistance tellement

singulière, se penchant pour mieux voir, dardant obstinément son œil sur

la porte que, malgré ma préoccupation, je me retournai, saisie de l’idée

que je traînais avec ma robe quelque objet inattendu ou burlesque. Il

n’y avait rien du tout, et, comme je le regardais toute surprise:

--Je vous croyais poursuivie, Mademoiselle, me dit-il tranquillement.

Puis il renfonça sa tête dans son oreiller avec un geste de soulagement,

laissant retomber sa paupière d’un air détaché, et si fort à son aise,

si peu préparé aux explications émues que je lui réservais, que plus

d’une audace en aurait perdu courage comme moi, je crois. Debout,

immobile, avec la perplexité évidente de mon regard, mes lèvres qui

commençaient toujours des mots sans jamais les finir, et ma lampe que je

ne songeais pas à poser, j’étais en pleine gaucherie, et j’aurais donné

beaucoup à qui m’eût assuré quelque chose de la superbe attitude de M.

de Civreuse, ou tout au moins le placement naturel de mes bras et de mes

pieds, dont la conduite ne m’avait jamais paru si difficile.

Quant à lui, il s’appuyait en arrière avec des nonchalances majestueuses

d’empereur romain, n’ayant nul mouvement maladroit à craindre dans sa

commode situation et jouissant insolemment de tous ses avantages.

Cela ne devait pas durer longtemps ainsi, sous peine d’arriver au

ridicule, et, d’ailleurs, cette froideur provocante agissait sur moi

comme un coup de fouet. Puisqu’il ne voulait pas m’aider, ma foi, tant

pis! j’allais parler tout droit au petit bonheur, et lui expliquer les

choses sans plus de façons.

Et ce fut aussitôt fait que dit. J’avançai d’un pas encore et, mettant

la lumière sur la table:

--Monsieur, commençai-je rapidement, voici votre lampe,--c’était tout ce

que j’avais trouvé de plus original comme début,--et je vous prie de

croire à tous mes regrets pour le déplorable accident dont vous souffrez

encore; mais, en vérité, ce n’est pas ma faute!

--Mon Dieu, je ne crois pas qu’on puisse m’en accuser non plus, fit-il

tranquillement en relevant le front et en me regardant.

--Je ne dis pas, balbutiai-je, perdant contenance.

Et comme il hochait la tête d’un air qui signifiait: «Allons, c’est bien

heureux!» je repris en m’interrompant vivement:

--C’est-à-dire que je sais bien que c’est ma faute, en réalité; mais ce

que j’entends, c’est que je ne l’ai pas fait exprès.

--Mademoiselle, je le crois, répondit-il avec son sourire railleur.

--Car enfin, continuai-je en m’animant, comment pouvais-je savoir qu’il

y avait quelqu’un là? C’est tout à fait à nous, ce chemin, et personne

n’y passe habituellement.

--Mais c’est certain, répliqua-t-il avec le même flegme; c’est moi qui

me suis rencontré là absolument hors de propos, et dès lors que je me

trouvais chez vous, vous étiez complètement dans votre droit. Les

seigneurs n’ont-ils pas haute et basse main sur leurs terres, et chacun

enfin n’a-t-il pas la liberté de vider ses querelles à sa façon et sans

crier gare? C’est affaire à ceux qui passent de lever la tête et de

parer les coups!

--Ah! Monsieur, m’écriai-je alors, au comble de l’indignation, vous me

faites dire des sottises que vous savez bien que je ne pense pas, et

vous répondez bien méchamment au pardon que je vous demande!...

Et, comme je sentais que les larmes me gagnaient malgré tous mes

efforts, j’allais me sauver quand il m’arrêta du geste et me dit, en

oubliant cette fois son insupportable froideur:

--Mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon maintenant. Je suis un

animal, et je voudrais me battre pour avoir fait pleurer la garde-malade

dévouée qui veille si bien sur moi! M’excusez-vous?

Mais autre chose est de faire couler des larmes ou de les arrêter. Je

souriais, je répondais: «Oui, oui,» avec ma tête; mais c’était commencé

et il fallait que ça eût son cours, et j’avais beau mordre mes lèvres,

enfoncer sur mes yeux mon mouchoir, bien serré en petit tampon, y mettre

la meilleure volonté du monde enfin, je ressemblais à une fontaine.

De temps en temps, M. de Civreuse répétait ses excuses, et, ma foi, tout

au fond du cœur, je n’étais pas fâchée de voir enfin dans ce grand œil

glacial un peu d’anxiété et d’embarras. Après tout le trouble qu’il

m’avait causé depuis quinze jours, c’était de bonne guerre. Pourtant je

n’y ai mis nulle malice, je me suis calmée dès que je l’ai pu, car je

voyais combien cette attente le gênait, et, tous les deux, nous avons

repris ensemble, dès que j’ai eu retrouvé ma voix:

--Alors vous ne m’en voulez pas?

--Vous me pardonnez vraiment, alors?

Je lui ai tendu la main, reprenant le fil de mon programme où je l’avais

laissé; seulement il s’est contenté de la serrer tout doucement, et il a

ajouté en riant, mais cette fois sans noirceur:

--Amnistie complète enfin, même pour lui, n’est-ce pas?

Et il me montrait du doigt la malheureuse statue de mon saint Joseph,

qui se retrouve par je ne sais quel prodige dans un des coins de la

chambre.

J’ai rougi jusqu’aux yeux, augmentant ainsi la chaleur de ma figure, que

je sentais déjà brûlante, et où je devinais mon nez tout gonflé et

déplorablement luisant; et, comme je ne répondais rien, M. de Civreuse a

eu peur que je ne me remisse à pleurer, et il s’est dépêché d’ajouter:

--Mais soyez tranquille, Mademoiselle; je ne sais rien de la nature de

vos griefs, je ne connais que la punition sans ses causes.

--Je le pense bien, lui ai-je répondu, car il aurait fallu lire à

travers mon front pour cela. Je n’en ai rien dit à personne.

Il n’a pas insisté, et je suis partie pour aller mouiller mes yeux.

Le docteur, qui sort d’ici, est enchanté du front de son blessé. Il dit

que le mal disparaît avec la rapidité d’un miracle; mais, quant au

genou, il m’a avoué en confidence qu’il ne voit aucun mieux jusqu’à

présent, et que le temps et une immobilité absolue sont les seules

choses qui peuvent assurer une guérison complète. Fasse le ciel que M.

de Civreuse consente à avaler de bonne grâce ces deux amères médecines!

Quant à moi, c’est avec un soulagement que je ne peux pas dire que je

reste à présent auprès de mon malade. Il n’y a plus d’explication

pénible à redouter entre nous, et encore que son humeur n’en soit pas

sensiblement adoucie, cela me met du moins beaucoup plus à l’aise.

Pour lui, il reste un peu sombre, toujours froid, et avec cette tendance

à l’ironie qui se fait jour à tout propos.

--Je suis né grognon, voyez-vous, me disait-il tout à l’heure, et, comme

personne n’a songé à tirer cette mauvaise herbe en mon printemps, c’est

maintenant un petit chêne dont moi-même je ne fais plus façon.

--Et vos amis, qu’est-ce qu’ils en disent? lui ai-je demandé.

--Mais ils s’en accommodent généralement, ou bien quand ils sont las,

ils élaguent un peu.

--Ma foi, ils sont bien bons, n’ai-je pu m’empêcher de répliquer; à leur

place, je chercherais un autre ombrage que ce petit chêne, il ne me

semble pas sûr!...

Il a froncé le sourcil. C’est sa manière quand il n’est pas content, et

qu’il ne veut pourtant rien dire, et j’ai découvert que cela signifie en

propres termes: «Allez vous promener!» Alors j’y ai été, et j’y suis

encore.

En fin de compte, je suis comme ses amis, je trouve qu’il y a

singulièrement à élaguer parmi les branches de ce chêne-là, et qu’il a

poussé tortu, quoique vigoureux.

La neuvaine de Colette · 第 32 / 48 题