Après le départ du docteur, hier, j’ai tardé si longtemps à rentrer dans
la chambre de M. de Civreuse, voulant le laisser écrire à son aise, que,
finalement, je ne savais plus de quelle façon m’y prendre. Frapper,
entrer et aller m’asseoir à ma place ordinaire, c’était le forcer à
faire la conversation avec moi, et, d’un autre côté, l’abandonner
indéfiniment, cela pouvait le gêner s’il désirait quelque chose.
J’aurais bien envoyé Benoîte; mais ma tante, qui feint d’ignorer
complètement la présence du blessé, la surcharge d’ouvrage depuis
quelques jours, et elle la retenait captive dans sa chambre sous le
prétexte de battre ses rideaux.
Une idée m’est venue alors, et, appelant mon chien, je lui ai fait
comprendre tout doucement ce que j’attendais de lui, et où il devait
porter le papier que j’attachais sur son collier. Puis j’ai frappé un
léger coup à la porte, et, m’effaçant, je l’ai laissé entrer.
Sur le papier, j’avais mis: «Prière à M. de Civreuse de dire s’il désire
rester seul ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien rapportera la
réponse ou l’attendra aussi longtemps qu’on le voudra; il suffit de lui
dire: «Allez.»
Au bout d’une seconde, j’ai entendu «Un» qui grattait à la porte, et,
sur son collier, j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on avait
écrit: «M. de Civreuse ose à peine avouer qu’il meurt de faim et de
soif, et qu’en se dressant tout à l’heure pour lui tendre son cou, le
messager fidèle vient de lui culbuter sa table et son encrier. Il est au
regret de ne pouvoir les ramasser lui-même.»
Je suis entrée alors, et, en un tour main, j’ai eu remis le meuble sur
pied et essuyé l’encre tant bien que mal, pendant que M. de Civreuse me
disait, sur un ton d’interrogation:
--Mademoiselle d’Épine?... Mademoiselle d’Erlange?
--Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu vivement, peu satisfaite de la
confusion.
--Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des tantes de tout âge.
Puis, comme je frottais le parquet du bout du pied, il a commencé à
s’excuser à propos du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant
que rien ne m’est plus indifférent qu’une tache, tant qu’elle n’est pas
sur moi, ce qui est la vérité pure.
Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque désir particulier touchant
sa nourriture, en l’avertissant que le garde-manger d’Erlange est
rustique; et il m’a répondu que, s’apprêtant à faire un voyage pendant
lequel il n’était pas certain de trouver tous les jours de quoi manger,
il s’estimerait heureux s’il pouvait dîner régulièrement, quel que fût
d’ailleurs le menu.
J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante pendant un quart d’heure, et
j’ai achevé le service quand elle a été partie, versant le vin, taillant
le pain, etc. Tout en mangeant d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de
Civreuse me posait quelques questions, toujours avec son ton froid et un
peu indifférent, qui non seulement me glace, mais encore doit me faire
répondre tout de travers, je pense, car il me regardait de temps en
temps comme si je venais de dire la plus grosse bêtise du monde; et, au
bout d’un instant, je me suis mise à lui faire du café.
Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait sur la braise, du café et
toutes ses instructions; mais, dame! c’était une besogne si nouvelle
pour moi, qu’au moment de commencer, je me suis aperçue tout à coup que
je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait dit, et je suis restée
devant le feu, assise sur mes talons, la bouillotte d’une main et le
café de l’autre, dans une perplexité terrible.
Je devais les mettre l’un dans l’autre, je le savais bien, mais par
lequel commencer et où les réunir, voilà le difficile.
Verser l’eau dans cette boîte en bois, cela me semblait drôle; il était
plus probable que c’était dans la bouillotte que je devais jeter le
café. Quant à retourner auprès de Benoîte pour lui demander son avis,
c’était me préparer une heure de cris et de reproches de la part de ma
tante, et, d’un autre côté, M. de Civreuse me suivait de l’œil depuis
son lit avec une curiosité tranquille qui m’exaspérait. Je me suis
décidée alors promptement, et j’ai vidé la boîte dans l’eau d’un seul
coup, puis j’ai remis le tout sur le feu et j’ai laissé mitonner un
instant.
--Voulez-vous que je vous serve, Monsieur? lui ai-je demandé ensuite en
m’approchant.
--Volontiers, a-t-il dit sans broncher, en me présentant sa tasse...
Hélas! c’était une boue véritable qui coulait, noirâtre, épaisse et
laide à faire peine, et s’amoncelant dans le fond de la façon la moins
appétissante.
Je me suis arrêtée alors toute décontenancée, en m’écriant:
--Ce n’est pas cela! Évidemment j’ai dû me tromper; mais je ne sais pas
faire le café!
--Moi non plus, m’a répondu M. Pierre, qui tenait toujours sa tasse;
seulement je crois qu’on se sert de ça en général.
Et il me montrait du doigt la cafetière que Benoîte avait posée sur une
table et à laquelle je n’avais plus songé; et, comme je lui demandais
vivement pourquoi il ne m’avait rien dit:
--J’ai cru que vous le faisiez à la turque, a-t-il répliqué.
Finalement, je lui en ai passé une tasse dans un carré de batiste, et il
l’a bue sans sourciller jusqu’au bout.
--Vous avez donc repris votre vraie forme? m’a-t-il dit ensuite, au
moment où je me remettais à ma place habituelle dans mon fauteuil.
--Ma vraie forme?... mais je suis toujours ainsi.
--Pas cette nuit!
--Ah! parce que j’avais mis cette vieille robe! Le fait est que je
devais avoir une étrange mine... et je me demande ce que vous avez pensé
en me voyant?
--J’ai pensé que j’avais la bonne chance de trouver enfin un endroit où
le temps avait arrêté son horloge et ne l’avait pas remontée depuis deux
cents ans.
--Pourquoi la bonne chance?
--Parce que je ne connais rien de plus bête que l’époque actuelle,
a-t-il répondu.
Et moi j’ai repris aussitôt:
--Eh bien, je sais pourtant quelque chose qui est plus bête encore,
c’est de ne pas la connaître du tout, cette époque actuelle, et tel est
mon cas!
--Soyez tranquille, vous y ressemblez plus que vous ne le croyez! a-t-il
dit.
Puis, comme il a compris que la phrase, après tout, n’était aimable qu’à
moitié, il s’est hâté de continuer avant que j’aie pu répondre un mot.
--Et votre chien, Mademoiselle, pourquoi l’avez-vous laissé dehors? Ce
n’est pas à cause de moi, j’espère?
--Mais j’avais peur qu’il ne vous fatiguât...
Et, comme il faisait un signe négatif, j’ai couru ouvrir la porte, et ce
fou de «Un» est entré d’un bond, se roulant sur mes pieds, collant son
museau sur mes genoux, et me renversant à moitié dans l’ardeur de ses
caresses.
M. de Civreuse le regardait faire sans rien dire et, au moment où je
m’agenouillais près de lui pour lui laisser passer ses pattes autour de
mon cou:
--Vous l’aimez beaucoup? m’a-t-il demandé.
--Infiniment! ai-je répondu avec feu... Ma pauvre vieille bonne d’abord,
et lui après: voilà mes deux plus chères affections!
--Et la tante, en troisième ligne alors? a-t-il dit à mi-voix, parlant
plutôt pour lui que pour moi, je pense.
J’ai marmotté sur le même ton:
--Pas même.
Mais il n’a pas entendu, je crois; et je me suis levée pour débarrasser
la table.
Au bout d’un instant, il m’a demandé l’heure et, en la lui disant, je
n’ai pu m’empêcher d’ajouter:
--J’ai peur que les jours ne vous paraissent bien longs ici, Monsieur,
et que vous ne vous ennuyiez cruellement avant peu?
--Oh! ce n’est pas à moi que je pense, a-t-il répondu aussitôt; mais
c’est pour vous que je m’effraie. Quelle charge, quelle affaire que cet
étranger impotent qui s’implante tout à coup dans votre maison, et quel
trouble cela va vous apporter!
Il allait entamer le chapitre des remerciements, quand je l’ai
interrompu en disant vivement:
--Mais ne croyez pas cela: c’est que c’est justement tout le
contraire!... J’en suis si contente!... ça m’amuse tant!
Je pensais à ma solitude en parlant ainsi, et à cette joie d’avoir une
vie animée pendant deux mois au moins; mais il l’a pris autrement, je
crois, car il a continué en serrant les lèvres et en inclinant
cérémonieusement la tête:
--Allons, tant mieux, à quelque chose malheur est bon, et je suis charmé
de voir qu’il y aura du moins quelqu’un de satisfait dans cette affaire!
Benoîte est entrée à ce moment-là, et j’en ai profité pour me glisser
dehors, car je ne savais plus que dire.
Somme toute, il ne me plaît pas du tout, ce monsieur, et n’était l’envie
passionnée que j’ai d’obtenir de lui mon pardon et de lui faire oublier
peu à peu ma déplorable violence, je le prendrais en grippe
immédiatement et je le lui montrerais sans fard!
Cette froideur imperturbable me fait l’effet d’une bride qui cherche à
retenir ma propre vivacité, comme si c’était son affaire, et cet œil
railleur qui suit tout ce que je fais me donne envie de dire des
insolences. Une fois son bandeau enlevé, quand il y en aura deux comme
ça, ce ne sera plus tenable, et il me semble qu’à travers la porte, je
les sens déjà qui pèsent sur moi!...