26 mars.

Après le départ du docteur, hier, j’ai tardé si longtemps à rentrer dans

la chambre de M. de Civreuse, voulant le laisser écrire à son aise, que,

finalement, je ne savais plus de quelle façon m’y prendre. Frapper,

entrer et aller m’asseoir à ma place ordinaire, c’était le forcer à

faire la conversation avec moi, et, d’un autre côté, l’abandonner

indéfiniment, cela pouvait le gêner s’il désirait quelque chose.

J’aurais bien envoyé Benoîte; mais ma tante, qui feint d’ignorer

complètement la présence du blessé, la surcharge d’ouvrage depuis

quelques jours, et elle la retenait captive dans sa chambre sous le

prétexte de battre ses rideaux.

Une idée m’est venue alors, et, appelant mon chien, je lui ai fait

comprendre tout doucement ce que j’attendais de lui, et où il devait

porter le papier que j’attachais sur son collier. Puis j’ai frappé un

léger coup à la porte, et, m’effaçant, je l’ai laissé entrer.

Sur le papier, j’avais mis: «Prière à M. de Civreuse de dire s’il désire

rester seul ou s’il a besoin de quelque chose. Le chien rapportera la

réponse ou l’attendra aussi longtemps qu’on le voudra; il suffit de lui

dire: «Allez.»

Au bout d’une seconde, j’ai entendu «Un» qui grattait à la porte, et,

sur son collier, j’ai retrouvé mon billet, à l’envers duquel on avait

écrit: «M. de Civreuse ose à peine avouer qu’il meurt de faim et de

soif, et qu’en se dressant tout à l’heure pour lui tendre son cou, le

messager fidèle vient de lui culbuter sa table et son encrier. Il est au

regret de ne pouvoir les ramasser lui-même.»

Je suis entrée alors, et, en un tour main, j’ai eu remis le meuble sur

pied et essuyé l’encre tant bien que mal, pendant que M. de Civreuse me

disait, sur un ton d’interrogation:

--Mademoiselle d’Épine?... Mademoiselle d’Erlange?

--Mademoiselle d’Erlange, ai-je répondu vivement, peu satisfaite de la

confusion.

--Pardonnez-moi, a-t-il dit, il y a des tantes de tout âge.

Puis, comme je frottais le parquet du bout du pied, il a commencé à

s’excuser à propos du dégât, sur quoi je l’ai rassuré en lui répondant

que rien ne m’est plus indifférent qu’une tache, tant qu’elle n’est pas

sur moi, ce qui est la vérité pure.

Je lui ai demandé ensuite s’il avait quelque désir particulier touchant

sa nourriture, en l’avertissant que le garde-manger d’Erlange est

rustique; et il m’a répondu que, s’apprêtant à faire un voyage pendant

lequel il n’était pas certain de trouver tous les jours de quoi manger,

il s’estimerait heureux s’il pouvait dîner régulièrement, quel que fût

d’ailleurs le menu.

J’ai réussi à arracher Benoîte à ma tante pendant un quart d’heure, et

j’ai achevé le service quand elle a été partie, versant le vin, taillant

le pain, etc. Tout en mangeant d’un appétit réjouissant, ma foi, M. de

Civreuse me posait quelques questions, toujours avec son ton froid et un

peu indifférent, qui non seulement me glace, mais encore doit me faire

répondre tout de travers, je pense, car il me regardait de temps en

temps comme si je venais de dire la plus grosse bêtise du monde; et, au

bout d’un instant, je me suis mise à lui faire du café.

Ma bonne m’avait laissé de l’eau qui bouillait sur la braise, du café et

toutes ses instructions; mais, dame! c’était une besogne si nouvelle

pour moi, qu’au moment de commencer, je me suis aperçue tout à coup que

je ne savais plus un mot de ce qu’elle m’avait dit, et je suis restée

devant le feu, assise sur mes talons, la bouillotte d’une main et le

café de l’autre, dans une perplexité terrible.

Je devais les mettre l’un dans l’autre, je le savais bien, mais par

lequel commencer et où les réunir, voilà le difficile.

Verser l’eau dans cette boîte en bois, cela me semblait drôle; il était

plus probable que c’était dans la bouillotte que je devais jeter le

café. Quant à retourner auprès de Benoîte pour lui demander son avis,

c’était me préparer une heure de cris et de reproches de la part de ma

tante, et, d’un autre côté, M. de Civreuse me suivait de l’œil depuis

son lit avec une curiosité tranquille qui m’exaspérait. Je me suis

décidée alors promptement, et j’ai vidé la boîte dans l’eau d’un seul

coup, puis j’ai remis le tout sur le feu et j’ai laissé mitonner un

instant.

--Voulez-vous que je vous serve, Monsieur? lui ai-je demandé ensuite en

m’approchant.

--Volontiers, a-t-il dit sans broncher, en me présentant sa tasse...

Hélas! c’était une boue véritable qui coulait, noirâtre, épaisse et

laide à faire peine, et s’amoncelant dans le fond de la façon la moins

appétissante.

Je me suis arrêtée alors toute décontenancée, en m’écriant:

--Ce n’est pas cela! Évidemment j’ai dû me tromper; mais je ne sais pas

faire le café!

--Moi non plus, m’a répondu M. Pierre, qui tenait toujours sa tasse;

seulement je crois qu’on se sert de ça en général.

Et il me montrait du doigt la cafetière que Benoîte avait posée sur une

table et à laquelle je n’avais plus songé; et, comme je lui demandais

vivement pourquoi il ne m’avait rien dit:

--J’ai cru que vous le faisiez à la turque, a-t-il répliqué.

Finalement, je lui en ai passé une tasse dans un carré de batiste, et il

l’a bue sans sourciller jusqu’au bout.

--Vous avez donc repris votre vraie forme? m’a-t-il dit ensuite, au

moment où je me remettais à ma place habituelle dans mon fauteuil.

--Ma vraie forme?... mais je suis toujours ainsi.

--Pas cette nuit!

--Ah! parce que j’avais mis cette vieille robe! Le fait est que je

devais avoir une étrange mine... et je me demande ce que vous avez pensé

en me voyant?

--J’ai pensé que j’avais la bonne chance de trouver enfin un endroit où

le temps avait arrêté son horloge et ne l’avait pas remontée depuis deux

cents ans.

--Pourquoi la bonne chance?

--Parce que je ne connais rien de plus bête que l’époque actuelle,

a-t-il répondu.

Et moi j’ai repris aussitôt:

--Eh bien, je sais pourtant quelque chose qui est plus bête encore,

c’est de ne pas la connaître du tout, cette époque actuelle, et tel est

mon cas!

--Soyez tranquille, vous y ressemblez plus que vous ne le croyez! a-t-il

dit.

Puis, comme il a compris que la phrase, après tout, n’était aimable qu’à

moitié, il s’est hâté de continuer avant que j’aie pu répondre un mot.

--Et votre chien, Mademoiselle, pourquoi l’avez-vous laissé dehors? Ce

n’est pas à cause de moi, j’espère?

--Mais j’avais peur qu’il ne vous fatiguât...

Et, comme il faisait un signe négatif, j’ai couru ouvrir la porte, et ce

fou de «Un» est entré d’un bond, se roulant sur mes pieds, collant son

museau sur mes genoux, et me renversant à moitié dans l’ardeur de ses

caresses.

M. de Civreuse le regardait faire sans rien dire et, au moment où je

m’agenouillais près de lui pour lui laisser passer ses pattes autour de

mon cou:

--Vous l’aimez beaucoup? m’a-t-il demandé.

--Infiniment! ai-je répondu avec feu... Ma pauvre vieille bonne d’abord,

et lui après: voilà mes deux plus chères affections!

--Et la tante, en troisième ligne alors? a-t-il dit à mi-voix, parlant

plutôt pour lui que pour moi, je pense.

J’ai marmotté sur le même ton:

--Pas même.

Mais il n’a pas entendu, je crois; et je me suis levée pour débarrasser

la table.

Au bout d’un instant, il m’a demandé l’heure et, en la lui disant, je

n’ai pu m’empêcher d’ajouter:

--J’ai peur que les jours ne vous paraissent bien longs ici, Monsieur,

et que vous ne vous ennuyiez cruellement avant peu?

--Oh! ce n’est pas à moi que je pense, a-t-il répondu aussitôt; mais

c’est pour vous que je m’effraie. Quelle charge, quelle affaire que cet

étranger impotent qui s’implante tout à coup dans votre maison, et quel

trouble cela va vous apporter!

Il allait entamer le chapitre des remerciements, quand je l’ai

interrompu en disant vivement:

--Mais ne croyez pas cela: c’est que c’est justement tout le

contraire!... J’en suis si contente!... ça m’amuse tant!

Je pensais à ma solitude en parlant ainsi, et à cette joie d’avoir une

vie animée pendant deux mois au moins; mais il l’a pris autrement, je

crois, car il a continué en serrant les lèvres et en inclinant

cérémonieusement la tête:

--Allons, tant mieux, à quelque chose malheur est bon, et je suis charmé

de voir qu’il y aura du moins quelqu’un de satisfait dans cette affaire!

Benoîte est entrée à ce moment-là, et j’en ai profité pour me glisser

dehors, car je ne savais plus que dire.

Somme toute, il ne me plaît pas du tout, ce monsieur, et n’était l’envie

passionnée que j’ai d’obtenir de lui mon pardon et de lui faire oublier

peu à peu ma déplorable violence, je le prendrais en grippe

immédiatement et je le lui montrerais sans fard!

Cette froideur imperturbable me fait l’effet d’une bride qui cherche à

retenir ma propre vivacité, comme si c’était son affaire, et cet œil

railleur qui suit tout ce que je fais me donne envie de dire des

insolences. Une fois son bandeau enlevé, quand il y en aura deux comme

ça, ce ne sera plus tenable, et il me semble qu’à travers la porte, je

les sens déjà qui pèsent sur moi!...

La neuvaine de Colette · 第 30 / 48 题