25 mars.

Il a parlé, c’est fait! il est sauvé, et je suis si follement heureuse

que je voudrais crier tout haut.

Hier soir, malgré tout mon sommeil, je voulais veiller encore, et pour

être plus à l’aise que dans mes robes, dont les manches m’empêchent

d’étendre les bras et dont les deux jupes accrochent tout, j’avais

endossé en guise de douillette la moins fanée des vieilleries de soie

que j’ai dénichées, le mois dernier, dans les bahuts.

Dans cette grande jupe unie et souple, et dans ce corsage mince qui

semblait fait à ma taille, je me sentais si à l’aise que je ne peux

comprendre comment cela s’est fait, mais, au bout d’un instant, je me

suis endormie dans mon fauteuil, et si vite que je n’ai même pas pu

lutter, et que je suis restée ainsi, oubliant mon malade plus de deux

heures peut-être.

Puis la lampe qui baissait, le feu qui mourait, ce je ne sais quoi de

froid et de triste qui passe au milieu des veillées solitaires, m’ont

réveillée tout à coup, et j’ai couru voir l’heure.

Il s’en fallait de quelques minutes que je fusse au moment de lui faire

boire sa potion, Dieu merci! et il me restait le temps de réchauffer la

chambre qui se glaçait.

A genoux devant le foyer, je posais des deux mains une grosse bûche sur

ce qui restait de braise en soufflant avec ma bouche pour enflammer les

brindilles de mousse, quand, tout d’un coup, j’ai entendu une voix qui

me parlait, et ma surprise a été si vive que je me suis levée avec un

cri de frayeur, sans rien comprendre d’abord.

Puis, immédiatement, j’ai pensé au blessé et j’ai couru près du lit;

c’était bien lui qui m’appelait. Appuyé sur un coude, l’œil qu’il a de

libre largement ouvert et me regardant avec une curiosité intense, il

avait l’air plus surpris que s’il se trouvait subitement transporté dans

l’autre monde, et avant de renouveler sa question, il resta si longtemps

ainsi, m’observant depuis les pieds jusqu’aux yeux, que j’allais me

hasarder à l’interroger moi-même quand, au mouvement de mes lèvres, il

se hâta de me prévenir:

--Madame, dit-il en hésitant, comme pour voir si j’allais protester, où

suis-je donc, je vous prie?

--Au château d’Erlange de Fond-de-Vieux, Monsieur! répondis-je en

tremblant un peu.

--Connais pas du tout! murmura-t-il... Et dont vous êtes la châtelaine?

continua-t-il en relevant la tête.

--A moitié, Monsieur, oui.

--Et... pardonnez-moi cette naïveté, Madame, mais, en vérité, je crois

que j’ai perdu le sens... qu’est-ce que j’y peux bien faire, s’il vous

plaît?

--Attendre votre guérison, Monsieur!... A la suite de ce terrible

accident, nous vous avons transporté ici, et...

--Ah! c’était un accident? fit-il.

Et comme j’ouvrais la bouche pour lui crier: «Je vous supplie, au moins,

de ne pas croire autre chose!» il reprit toujours avec le même

sang-froid:

--Pousseriez-vous l’obligeance, Madame, jusqu’à me dire en quelle année

nous sommes actuellement?

Si je n’avais pas vu le calme parfait de son visage, assurément je

l’aurais cru repris du délire, mais il parlait avec l’aisance tranquille

d’un homme qui fait la conversation et machinalement je répondis:

--En 1885, Monsieur...

--Vraiment! dit il à mi-voix, comme s’il parlait pour lui seul. Je

n’aurais pas cru que ce fût la mode!...

Puis, sans transition:

--Me serait-il possible d’avoir une plume et du papier pour rassurer un

ami qui doit se mourir d’inquiétude?

--M. Jacques? demandai-je malgré moi.

--Précisément! dit-il. Est-il donc venu ici, Madame?

--Non pas, Monsieur, mais dans votre délire...

--Ah! j’ai déliré, fit-il... Hum! ai-je parlé pour de jeunes oreilles?

Et comme je secouais la tête sans y penser:

--Oui, allons, tant mieux! C’est donc décidément que la folie a plus de

bon sens que la raison!... Et vous me ferez la grâce, Madame, de me

donner?...

--Tout ce que vous voudrez, Monsieur, mais demain. Il fait nuit

maintenant, on n’écrit pas la nuit.

--Pourquoi? demanda-t-il, quand on a des lampes?

Et il se mit à sourire lui-même de ce qu’il disait, comme un enfant.

--Parce que le docteur veut pour vous le calme et le repos le plus

complet, et qu’il ne me pardonnerait jamais de vous avoir permis cela,

répliquai-je...

Son sourcil s’est froncé comme celui de quelqu’un qui ne connaît pas la

résistance, et il a sorti son bras si vivement que, malgré moi, j’ai

fait un pas en arrière. Il a souri de nouveau alors, et, inclinant la

tête:

--N’ayez pas peur! m’a-t-il dit, et pardonnez-moi, Madame; je vous tiens

debout. En vérité, un malade est un pauvre cavalier.

Et, du doigt, il m’indiquait un fauteuil.

Pour moi, j’étais confondue! Cet homme se réveillant du délire, chez des

étrangers, souffrant très fort, et qui se mettait à parler

tranquillement de n’importe quoi sur ce ton demi-railleur, et sans même

demander quel était l’accident qui l’avait jeté dans ce lit, cela ne

ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé.

Sans m’asseoir, j’avais posé ma main sur le dossier du fauteuil, et je

restais sans voix et sans idée devant cet étrange individu. Puis, la

demie sonna à l’horloge, et le souvenir de la potion me revenant:

--Il faut boire ceci, Monsieur! lui dis-je en prenant le verre préparé

sur la table.

Mais il se recula avec un geste non équivoque, et, désolée, je répétai

sur un ton suppliant:

--Je vous en prie. Monsieur, c’est pour dormir!

--Je le sais bien! fit-il entre ses dents, c’est dans la pièce!...

Il but sans ajouter un mot; puis, comme Benoîte, que j’avais forcée à

aller se jeter sur son lit, rentrait doucement:

--Et voilà le vieux François! ajouta-t-il.

Il reposa sa tête sur l’oreiller en murmurant: «Merci!» et, dix minutes

après, il dormait comme il a dormi jusqu’à l’arrivée du docteur, qui est

près de lui à présent.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le docteur est content, jusqu’à un certain point du moins, et il regarde

la crainte d’une congestion comme tout à fait écartée.

En revanche, le caractère de notre singulier malade ne le surprend pas

moins que moi, et, tout à l’heure, en le quittant, il s’épongeait le

front.

--Quel gaillard! ma pauvre enfant, m’a-t-il dit, et que n’est-il resté

en léthargie un mois encore! Nous n’en ferons plus façon maintenant! Ne

parle-t-il pas de se lever et de courir les champs!

Il paraît que, ce matin, dès qu’il a vu entrer le docteur, il s’est

assis à moitié sur son oreiller, sans plus se soucier de son appareil

que s’il n’avait jamais existé, et a commencé à le remercier en termes

brefs, mais courtois, de la peine qu’il lui donnait:

--Ce n’est pas un temps à faire courir la faculté par les sentiers!

a-t-il dit, et je vous présente toutes mes excuses, Monsieur.

Puis il a recommencé une série de questions à peu près analogues à

celles qu’il m’a posées cette nuit, ce qui prouve que mes réponses ne

lui ont pas paru bien claires, et tout cela si rapidement que le docteur

prétend qu’il haletait à le suivre.

Une fois rassuré sur sa situation géographique, qui, évidemment, lui

semble trouble, il s’est informé avec vivacité de ce qu’il avait au

juste:

--Je sens là un boulet! a-t-il dit en montrant son genou; qu’est-ce que

c’est? Vous ne m’avez pas coupé la jambe sans m’en avertir, je suppose?

Et ici? M’a-t-on trépané, que j’ai toute la tête emmaillotée?...

Le docteur l’a rassuré de son mieux, mais il n’est pas de ces malades

qu’on amuse avec des mots. Il resserre ses questions jusqu’au pourquoi

et au comment de chaque chose, et il lui a fallu, par le menu, le détail

de tous les os et de toutes les parties atteintes. Après quoi, il a

demandé une glace, et le docteur lui a passé celle de sa trousse.

--De la belle besogne! a-t-il marmotté. Me lézarder ce que j’ai de mieux

dans la figure!... Mais, bah! le grand Pyrrhus a bien reçu une tuile,

pourquoi ne périrais-je pas d’un tesson de bouteille?...

--Il n’est pas question de périr! a répondu le docteur.

--J’y compte pardieu bien! a-t-il repris. Je me sens encore un peu mou

ce matin; mais, dans moins d’une semaine, j’aurai délivré mon hôtesse de

la charge incommode d’un malade étranger. Dites-le-lui, docteur, je vous

prie!...

Et, comme le docteur inclinait la tête sans répondre avec un geste qui

signifiait clairement: «Allez toujours, mon ami! je ne veux pas vous

contredire, mais vous dites des bêtises!» le jeune homme s’est avisé que

ce oui paternel ne devait être qu’un leurre ou un calmant de fiévreux,

et qu’il y avait probablement une toute autre idée derrière ces gros

sourcils blancs.

Il s’est mis alors à interpeller le docteur et à le questionner si

impérieusement pour savoir l’heure et la minute de sa guérison,

insistant sur ce qu’on n’échafaude pas de fables à un homme de son âge,

que celui-ci a fini par lui fixer un premier délai d’un mois, se

réservant d’en ajouter un second le cas échéant.

Il a fallu voir alors sa fureur, paraît-il!...

--Un mois, docteur! disait-il. Un mois! Vous voulez me garder ici un

mois! mais vous n’y pensez pas!... Je me suis taillé pour mon printemps

une autre besogne que de surveiller la soudure de mes os, je vous prie

de croire! et le replâtrage se fera d’ailleurs partout aussi facilement

qu’ici, j’imagine!... Un mois!... Mais dans un mois je dormirai sur une

natte de latanier avec six esclaves pour m’éventer, et le ciel de l’Inde

au-dessus de ma tête.

--C’est que vous aurez alors rencontré un fin voilier, mon cher

Monsieur! lui a dit le docteur en riant... Mais, à part cela, raisonnons

un peu. Vous ne tenez pas particulièrement, je pense, à demeurer

estropié votre vie durant, faute de quelques jours de soins?

--Non, certes! car je fais de mes pieds un usage auquel peu de gens

songent; mais avec cette boîte où je suis pris, qu’importe que je dorme

dans mon lit ou en wagon, l’immobilité est toujours assurée!...

--Si vous voyagiez sur les nuages, peut-être oui!...

--Et même sans cela! a-t-il repris avec vivacité. Pour quoi comptez-vous

les sleeping? Si sauvage que soit votre montagne, j’y trouverai toujours

bien douze hommes qui consentiront à me porter à bras jusqu’à la

prochaine gare. De ligne en ligne on gagne la mer, et là, sans un

mouvement, sur des chalands et sur des plans inclinés, comme on roule

les gros fardeaux, je me trouverai à bord, où je dépenserai sans compter

tout le temps nécessaire à vos soudures.

--Pour affaire capitale, Monsieur? a demandé le docteur.

--Pour mon plaisir et ma volonté, tout simplement.

Là-dessus, sans ajouter un mot, le docteur a pris son chapeau et enlevé

de la chaise où il séchait près du feu son gros paletot poilu; mais, en

le voyant prêt à sortir, le malade s’est agité si furieusement que,

craignant un retour de fièvre, le brave homme s’est rapproché du lit.

--Et je voudrais bien savoir encore qui m’en empêcherait? disait

l’étranger en s’échauffant toujours plus.

--Mon Dieu! Monsieur, ce serait moi, a répondu le docteur en reposant

son chapeau et en se rasseyant tranquillement. Expliquons-nous tout

droit une bonne fois, et puisque vous n’aimez pas les fables, parlons

franc. Tout d’abord, permettez-moi de vous dire qu’au fond je me soucie

de votre genou et de vous-même comme de l’objet le plus indifférent, et,

en toute autre occasion, dès lors que vous ne tenez point à ce que les

parties cassées se raccommodent, je vous laisserais tomber en pièces

sans y mettre le petit doigt et de la meilleure grâce du monde,

croyez-le! Mais, pour le présent, je suis votre médecin, et les faits,

dès lors, changent du tout au tout, Avez-vous été soldat, Monsieur? je

n’en sais rien, mais c’est probable, et toujours est-il que vous n’êtes

point sans avoir connaissance de cette institution et de ce qui fait sa

force. Je veux parler de l’obéissance à la consigne. On place un soldat

à un poste, avec ordre de ne laisser passer âme qui vive. Pourquoi?

comment? au nom de qui? il n’en sait rien du tout; mais fort de ce

commandement, il baissera la baïonnette, vienne ami ou ennemi. Chez

nous, quelque chose de semblable existe. Je vous vois dans un chemin, je

ne vous connais pas, vous ne m’êtes rien, et je ne barrerais pas votre

route d’un caillou. Vienne une chute, une blessure, un mal qui vous

jette à terre, du même coup vous êtes à moi, je reviens sur mes pas, je

vous ramasse, je vous emporte et je réponds de vous comme le soldat de

la porte qu’il garde. Je peux ne pas vous aimer, vous servir à regret,

vous compter dans mes ennemis même; la maladie et la mort sont là qui

guettent: c’est mon devoir à moi de veiller et de déjouer leurs plans.

Sans vous connaître, sans que personne vous ait remis à moi, puisque

vous êtes blessé et que seul ici je peux vous guérir, je réponds de

vous. Essayez de franchir cette porte, et je baisse ma pique, je vous en

avertis, Monsieur!...

--Docteur! a répliqué aussitôt le jeune homme en lui tendant la main,

pardonnez-moi, et soyez certain que me voici prisonnier sur parole. Je

ne vous demande pas de m’excuser en vous disant: la maladie me rend

maussade, car je suis toujours tel que vous me voyez là; mais je vous

avouerai que, si têtu que je sois, quand on me frappe dur et au bon

endroit, je cède!

--Une fois qu’on est prévenu, cela suffit, a répliqué le bon docteur.

Et il a laissé son fougueux malade avec les matériaux voulus pour

écrire, qu’il a enfin obtenus.

Par la même occasion, nous avons été mis au courant du passeport de

notre étranger, et approximativement, maintenant, nous savons qui il

est.

Son nom est le comte Pierre de Civreuse, et, autant qu’on peut préjuger

d’un individu à première vue, m’a dit le docteur, sa profession est de

faire des sottises. Au demeurant, un homme très bien,--il est de mon

avis là-dessus,--et d’un caractère peu ordinaire, évidemment.

Le docteur a décliné pareillement nos noms à ma tante et à moi, et nous

voici tous présentés les uns aux autres; mais de la cause véritable de

l’accident, il n’a rien dit encore, effrayé de l’irritabilité de notre

pensionnaire, et c’est pour moi un soulagement que je ne peux exprimer.

De plus en plus maintenant cet étranger me fait peur, et je ne vois pas

de quel front je soutiendrais une explication avec lui là-dessus.

Benoîte, qui vient de ranger la chambre, me dit qu’il écrit toujours, et

je le laisse tranquille avec son ami Jacques, bien anxieuse de savoir

comment tout ceci finira, et comment je pourrai jamais obtenir mon

pardon d’un caractère si peu avenant.

La neuvaine de Colette · 第 28 / 48 题