24 mars.

Le docteur est revenu, l’appareil du genou est posé définitivement; mais

la tête ne se dégage point encore, et c’est bien mauvais, paraît-il.

On lui couvre le front de glace; ce n’est pas ce qui manque ici, certes,

et en sortant tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant sur

l’épaule:

--S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de votre faute, petite infirmière;

ayez bon courage!

Bon courage, quand je regarde ces bandages et que j’entends ce

délire!... Pourtant je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant que

cela dépend de moi, et toutes mes heures se passent à chercher ce que je

pourrais faire de mieux encore.

Mais quelle peine avec ma tante! quelles scènes et quels cris au début!

Au moment où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant toutes nos

forces, à porter ce grand corps depuis la route jusque dans la cuisine,

elle entrait par une autre porte.

--Qu’est-ce que c’est que ça? me cria-t-elle en levant les bras...

--Un blessé, ma tante!...

Et, pendant que je parlais, nous l’étendions provisoirement sur une

couverture jetée devant l’âtre.

--Un blessé?... Que voulez-vous que je fasse d’un blessé?... Où

avez-vous trouvé celui-là?...

Et, comme elle multipliait toujours plus vite ses questions, Benoîte lui

a dit sans s’arrêter:

--C’est mademoiselle qui l’a attrapé à la tête en lançant quelque chose

dehors!...

--Mais qui est-il?... Qu’est-ce qu’il a dit? Qu’est-ce qu’il demande

enfin, cet individu?...

--La paix, ne pus-je m’empêcher de lui répondre en secouant les

épaules... et quelque chose qui arrête ce sang!...

--Je n’en veux point, vous savez que je n’en veux point, reprit-elle en

s’écartant; je ne reçois point d’hommes ici!...

--Je ne vous l’offre pas, répliquai-je encore plus fort; c’est mon

affaire!

--Et qu’en ferez-vous?

--Je le soignerai, naturellement!...

--Où ça, et avec qui? Toute seule la nuit et le jour?

--Avec ma bonne, et je lui donnerai ma chambre!

--Vous êtes folle, me dit-elle violemment en me tournant le dos, et je

saurai empêcher cela!

--En quoi faisant, en le rejetant dehors et en l’envoyant mourir dans la

nuit?

--Peuh! fit-elle en avançant les lèvres. Ce sont de grands mots, ça!

Croyez-vous qu’on meure pour si peu!... Dans moins d’une heure, c’est ce

monsieur lui-même qui demandera à s’en aller et qui ne comprendra pas ce

que vous lui voulez avec vos jérémiades!

--Soyez sûre alors que je ne le garderai pas de force!

--Et s’il reste cependant comme le voilà, qu’entendez-vous faire?

--Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au comble de l’exaspération et en

levant mon mouchoir que je tenais serré contre la blessure, j’entends

refermer ce trou que vous voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et

que ce monsieur partira comme vous dites, j’entends le supplier à mains

jointes pour qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête.

Comprenez-vous, ma tante?

Et sans plus rien vouloir écouter, sans rien ajouter à cette odieuse

discussion dont j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles du pauvre

blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer tout ce qu’il fallait, et je suis

restée à genoux auprès de lui, mouillant son front d’eau claire et

attendant comme le salut un battement de vie.

Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes, et le filet de sang qui

coulait doucement, sans s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en

tache qui s’étendait largement.

D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait dans le fond, marmottant

incessamment les mêmes choses, et peu à peu une frayeur horrible me

prenait que ces yeux clos sur lesquels je me penchais ne se rouvrissent

jamais, et que ce ne fût le front d’un mort sur lequel la marque de ma

main restât éternellement!...

Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui passait en courant, et qui,

dès le seuil de la porte, appelait à grands cris quelqu’un pour le faire

arrêter; et une seconde après le docteur rentrait avec elle. Une

providence le faisait revenir par ce chemin détourné, et ma bonne, qui

l’avait vu de la fenêtre, avait pu l’avertir à temps... Une heure plus

tard, à eux deux, ils avaient installé le malheureux dans son lit, pansé

son front, et ramené sinon l’intelligence dans son regard, au moins

rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.

Avec une autorité qu’un étranger et un médecin pouvait seul avoir sur ma

tante, le docteur, excédé de ses représentations, l’avait fait sortir

dès le commencement, et comme en s’en allant il la retrouvait encore

dans le corridor à côté de moi, se plaignant, répétant son refus de

soins, et lui criant dès qu’elle le voyait:

--Vous savez, docteur, je ne m’en mêle pas, je ne ferai rien!...

--C’est à merveille, Madame, lui répondit-il brusquement; les jeunes

mains sont plus douces et plus légères pour des plaies à panser, et

c’est un calmant pour un malade qu’un joli visage à regarder.

Depuis, trois jours ont passé, et si la fièvre fléchit un peu, les idées

sont toujours vagues.

Le nom qu’il prononce le plus souvent, c’est celui d’un certain Jacques,

à qui il fait des discours inouïs, avec des mots si drôles que, malgré

moi parfois, je ris et je pleure en même temps! Puis, la seule phrase

qu’il ait dite avant de tomber dans le chemin revient. Au moment où

Benoîte et moi nous sortions encourant, il était à terre déjà, mais pas

encore sans connaissance, et comme j’arrivais près de lui en lui criant

éperdument: «Oh! mon Dieu! Monsieur, qu’avez-vous?» il s’est relevé sur

un genou, et avec quelque chose comme un sourire, si l’on peut croire

qu’un homme sourie dans cet état-là:

--Ah! ah! a-t-il dit, c’est le brahme!

Puis il est tombé et nous l’avons emporté. Depuis, son brahme revient

quelquefois, et je ne puis concevoir ce qu’il veut dire par là.

Qu’est-ce au juste que cet homme, nous ne savons rien là-dessus. Le

docteur s’est informé aux auberges du village; nulle part, un voyageur

répondant à ce signalement n’a été reçu, et c’est à croire qu’il a surgi

du sol dans ce chemin maudit.

Ses habits sont élégants; sa pelisse courte et très ajustée en fourrure

superbe, ses mains sont blanches, et tout ce que le bandage laisse voir

de sa figure est distingué.

Dans ses poches, rien qu’un portefeuille sans adresse, et comme valise,

une sorte de sac en cuir qu’il portait sur le dos et dont la serrure est

fermée. Je répugne à l’idée de la faire sauter, et le docteur consent à

attendre encore quelques jours, espérant qu’il pourra nous répondre

lui-même.

Benoîte aussi se perd en suppositions.

--C’est peut-être un colporteur, me disait-elle tout à l’heure en

regardant la forme bizarre de son bagage, ou bien encore un photographe!

Il y en a qui n’ont guère plus d’affaires avec eux!

Pour moi, je ne crois pas cela: à ses mains, à ses sourcils, à sa barbe,

je le fais duc ou comte pour le moins, et gentilhomme en tout cas, et je

m’ingénie à deviner son âge et son nom.

Est-il beau? Je ne le crois pas et je n’y pense pas maintenant. Mes

remords et mes tourments me tiennent lieu de tout, même de sommeil et de

nourriture, et le docteur s’est fâché tout rouge en me trouvant encore

debout ce matin.

D’autorité, il m’a forcée à descendre en bas et à marcher un peu dans la

cour.

Mais, à l’air, la tête m’a manqué, j’ai vu tout bleu et je suis remontée

près du lit, bien déterminée à ne pas le quitter avant la connaissance

revenue...

Un mot sensé qui m’indique que la tête n’est point perdue, et à côté de

cela tout le reste ne sera plus rien.

La neuvaine de Colette · 第 27 / 48 题