Entre la neige et moi, décidément il y a quelque affinité secrète, et
pour un peu je crois qu’elle me gardait encore ce matin. Mais j’avais
mieux à faire cette fois que de m’endormir sous le vent! L’homme qui
porte un trésor ou celui qui a les mains vides ne marchent pas de
même!... J’ai lutté, et me voici!
Mon départ a été facile. Une fois Benoîte plongée dans les joies d’un
grand nettoyage, et Un enfermé dans une armoire, j’avais la clef des
champs.
Ma robe relevée haut, mes souliers de montagnarde aux pieds, un manteau
de grand’mère sur les épaules, c’était un équipage à marcher jusqu’en
Sibérie, et jamais trajet ne fut plus allègre.
Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs, qu’une boule noire
dévalait sur le chemin et que mon pauvre chien me rejoignait.
A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte ou mangé la serrure pour se
libérer, je n’en sais rien encore; mais du moment que j’ai été certaine
qu’il n’avait pas ébruité ma sortie et que personne ne le suivait,
j’avoue que je me suis sentie ravie de m’appuyer contre lui tout le long
de la route, et de pouvoir discuter à deux ce que nous allions dire et
faire.
La maison de la mère Lancien est bien à l’écart du village et nichée
dans un bouquet de sapins dont les hautes branches s’étalent sur le toit
comme une seconde couverture. La neige est battue dans le sentier qui y
mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse guère. Quoi qu’il en
soit, j’avais la tête de la procession ce matin-là, et ma solitude me
promettait une longue conférence...
Tout en frappant à la porte du bout du doigt, je risque un œil contre le
carreau de la fenêtre voisine... La prophétesse est là, assise à côté de
l’âtre. Sur le foyer, cinq ou six tisons qui fumottent, et au-dessus une
grosse marmite dont la bonne femme soulève délicatement le couvercle et
hume le parfum... Hon! ça sent la chair fraîche, il me semble!... Entre
les deux épaules il me passe un petit froid, et sans refrapper je
m’écarte un peu... Mais, bah! est-ce que les sorcières ne savent pas
tout? A travers le mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre sa
porte, me regarde un instant, tapie contre la muraille et penaude comme
un petit ramoneur qui crie famine, et sans s’étonner davantage que si je
venais chez elle pour la vingtième fois:
--Mam’selle Colette?... Entrez donc et chauffez-vous un peu, car le vent
vous mord ce matin!...
Puis elle m’installe dans un fauteuil de paille, et pendant que Un se
couche à mes pieds en étendant voluptueusement ses pattes sur les
pierres brûlantes, elle reprend sa place en face de moi. Au premier
moment, je dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement. J’avais jeté
mon manteau sur mon dossier, et les flocons qui se fondaient à la
chaleur tombaient un à un en gouttes froides dans mon cou, sans que
j’eusse même l’idée de me reculer.
Elle, pendant ce temps, avivait le feu, écartait les cendres, tout cela
sans rien dire; puis au moment où, n’y tenant plus, faute de mieux,
j’allais lancer quelque sottise:
--Les aimez-vous toutes chaudes? demanda-t-elle tranquillement en
découvrant de nouveau sa grande marmite et en sortant des pommes de
terre cuites à point.
Par les craquelures de la peau, la chair farineuse, presque argentée
tant elle est blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose qui monte
emplit toute la chambre de son parfum.
En même temps ma langue se délie, et par phrases coupées, en
m’interrompant à chaque instant pour souffler dans mes doigts ou pour
changer ma pomme de terre de main, je raconte mes peines et je demande
mon conseil.
La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout sans un geste, les bras croisés
par-dessus sa tête et avec un sourire qui se fait bon de plus en plus;
puis, quand j’ai fini:
--Ma belle enfant, me dit-elle doucement, votre cas n’est pas grave, et
je n’en sais point d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans; mais j’ai
peur que les bonnes gens d’ici ne vous aient mal renseignée sur ce que
je sais faire, et que vous ne me croyez une puissance que je n’ai pas.
Mes remèdes sont bien simples, et vous en trouveriez tout autant et
peut-être de meilleurs que moi si vous cherchiez. Durant les froids que
voici, par exemple, je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux,
les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien à gagner au dehors, et, en même
temps, je renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux qui s’endorment au
coin du feu et dans l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux s’en
trouvent bien et que personne n’y avait songé jusque-là, on crie au
miracle de la mère Lancien, et c’est de tout ainsi... Entre nous deux,
nous pouvons dire que la malice n’est pas grande, n’est-ce pas? Vous
voilà bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si vous aviez su tout
cela, vous n’auriez pas fait un si long chemin pour chercher une vieille
femme aussi peu avisée! Peut-être allons-nous pourtant trouver ce qu’il
vous faut. Si le temps des fées et des enchanteurs est passé, il nous
reste encore cependant de bons génies, tout prêts à nous tirer de peine,
et c’est à ceux-là que je vous adresse... Que Dieu me garde d’en parler
légèrement et de les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer autrefois!
Mais dans cette affaire où nul ne peut vous aider sur terre, que
faites-vous des saints du paradis, ma jeune demoiselle?
«Des saints du paradis!...» J’avoue que j’étais abasourdie et que la
mère Lancien tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, un jeune
et beau cavalier avec une moustache en crocs et un chapeau à plumes dans
la main, m’eût à peine étonnée plus! Cependant, comme elle attendait
toujours:
--Mais rien du tout! répondis-je.
--Voilà, reprit-elle alors; c’est ce que je pensais!
Et elle se mit à m’expliquer si clairement comment on obtient, en priant
bien, tout ce qu’on désire; comment il faut s’y prendre; à qui on
demande telle grâce et à qui telle autre, qu’il semblait en vérité
qu’elle eût vécu dans la familiarité de ces grands saints dont elle
parlait, et qu’elle pût répondre de leurs sentiments à tous.
--Quand vous étiez enfant, me disait-elle, à qui demandiez-vous de vous
donner les fruits placés trop haut pour vos petites mains sur les
branches d’arbres?... A de plus grands que vous, n’est-ce pas? A force
de grandir, vous voici maintenant à la taille de tous les autres pour
les choses de la terre; mais pour ce qui vous dépasse encore, faites
comme autrefois, montez plus haut, car toujours il y aura quelque chose
que vous ne pourrez pas atteindre!...
Elle parlait si simplement, mais si grandement,--si ce mot-là
s’emploie,--que, sans médire de notre curé, jamais un de ses sermons ne
valut celui-là, et sa foi était si vraie et si communicative que mon
cœur battait en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans les nuages, à
travers les petits carreaux des fenêtres, je voyais tous les habitants
du paradis les mains entr’ouvertes, me souriant de loin et prêts à
laisser tomber sur moi, à ma prière, tous les biens dont ils disposent.
Comment n’avais-je jamais songé à ce recours jusque-là, je ne peux plus
le concevoir! Et quand je sens la place que ma neuvaine tient à présent
dans ma vie et dans mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le temps
perdu!
Mais ce n’est plus la peine maintenant! Neuf jours sont sitôt passés, et
ils paraissent si courts quand on sait que le bonheur vous attend au
bout!
C’est à saint Joseph que je dois m’adresser, m’a dit la mère Lancien, et
il n’est pas mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui demande.
Seulement les prières doivent être ferventes, la neuvaine bien suivie et
la foi complète!...
Complète! Mais je l’ai comme si le saint lui-même m’avait engagé sa
parole, et je ne prolongerais pas pour un empire ma neuvaine une
demi-heure au delà du jour prescrit!... Moïse a payé trop chèrement
l’irréflexion de son second coup de baguette sur le rocher d’Horeb. Je
m’en tiendrai à un! Seulement, je le frapperai en conscience et je
trouverai des paroles si convaincantes que peut-être la source
n’attendra même pas le neuvième jour pour jaillir.
Oh! cette mère Lancien, je l’adore! Et, si elle le veut, dans le
carrosse qui m’emmènera, je lui ferai sa place!