10 mars.

Entre la neige et moi, décidément il y a quelque affinité secrète, et

pour un peu je crois qu’elle me gardait encore ce matin. Mais j’avais

mieux à faire cette fois que de m’endormir sous le vent! L’homme qui

porte un trésor ou celui qui a les mains vides ne marchent pas de

même!... J’ai lutté, et me voici!

Mon départ a été facile. Une fois Benoîte plongée dans les joies d’un

grand nettoyage, et Un enfermé dans une armoire, j’avais la clef des

champs.

Ma robe relevée haut, mes souliers de montagnarde aux pieds, un manteau

de grand’mère sur les épaules, c’était un équipage à marcher jusqu’en

Sibérie, et jamais trajet ne fut plus allègre.

Je n’avais point fait cinq cents pas, d’ailleurs, qu’une boule noire

dévalait sur le chemin et que mon pauvre chien me rejoignait.

A-t-il renversé l’armoire, défoncé la porte ou mangé la serrure pour se

libérer, je n’en sais rien encore; mais du moment que j’ai été certaine

qu’il n’avait pas ébruité ma sortie et que personne ne le suivait,

j’avoue que je me suis sentie ravie de m’appuyer contre lui tout le long

de la route, et de pouvoir discuter à deux ce que nous allions dire et

faire.

La maison de la mère Lancien est bien à l’écart du village et nichée

dans un bouquet de sapins dont les hautes branches s’étalent sur le toit

comme une seconde couverture. La neige est battue dans le sentier qui y

mène, et je pense qu’en été l’herbe n’y pousse guère. Quoi qu’il en

soit, j’avais la tête de la procession ce matin-là, et ma solitude me

promettait une longue conférence...

Tout en frappant à la porte du bout du doigt, je risque un œil contre le

carreau de la fenêtre voisine... La prophétesse est là, assise à côté de

l’âtre. Sur le foyer, cinq ou six tisons qui fumottent, et au-dessus une

grosse marmite dont la bonne femme soulève délicatement le couvercle et

hume le parfum... Hon! ça sent la chair fraîche, il me semble!... Entre

les deux épaules il me passe un petit froid, et sans refrapper je

m’écarte un peu... Mais, bah! est-ce que les sorcières ne savent pas

tout? A travers le mur, celle-ci me devine, elle se lève, ouvre sa

porte, me regarde un instant, tapie contre la muraille et penaude comme

un petit ramoneur qui crie famine, et sans s’étonner davantage que si je

venais chez elle pour la vingtième fois:

--Mam’selle Colette?... Entrez donc et chauffez-vous un peu, car le vent

vous mord ce matin!...

Puis elle m’installe dans un fauteuil de paille, et pendant que Un se

couche à mes pieds en étendant voluptueusement ses pattes sur les

pierres brûlantes, elle reprend sa place en face de moi. Au premier

moment, je dois le dire, j’ai perdu contenance entièrement. J’avais jeté

mon manteau sur mon dossier, et les flocons qui se fondaient à la

chaleur tombaient un à un en gouttes froides dans mon cou, sans que

j’eusse même l’idée de me reculer.

Elle, pendant ce temps, avivait le feu, écartait les cendres, tout cela

sans rien dire; puis au moment où, n’y tenant plus, faute de mieux,

j’allais lancer quelque sottise:

--Les aimez-vous toutes chaudes? demanda-t-elle tranquillement en

découvrant de nouveau sa grande marmite et en sortant des pommes de

terre cuites à point.

Par les craquelures de la peau, la chair farineuse, presque argentée

tant elle est blanche, sort en bourrelets, et la fumée rose qui monte

emplit toute la chambre de son parfum.

En même temps ma langue se délie, et par phrases coupées, en

m’interrompant à chaque instant pour souffler dans mes doigts ou pour

changer ma pomme de terre de main, je raconte mes peines et je demande

mon conseil.

La mère Lancien m’écoute jusqu’au bout sans un geste, les bras croisés

par-dessus sa tête et avec un sourire qui se fait bon de plus en plus;

puis, quand j’ai fini:

--Ma belle enfant, me dit-elle doucement, votre cas n’est pas grave, et

je n’en sais point d’ailleurs qui soit incurable à vingt ans; mais j’ai

peur que les bonnes gens d’ici ne vous aient mal renseignée sur ce que

je sais faire, et que vous ne me croyez une puissance que je n’ai pas.

Mes remèdes sont bien simples, et vous en trouveriez tout autant et

peut-être de meilleurs que moi si vous cherchiez. Durant les froids que

voici, par exemple, je tiens en chambre et dans leur lit les fiévreux,

les tousseurs, tous ceux qui n’ont rien à gagner au dehors, et, en même

temps, je renvoie à l’air les hommes sanguins, ceux qui s’endorment au

coin du feu et dans l’épaisseur de leur pipe. Comme tous les deux s’en

trouvent bien et que personne n’y avait songé jusque-là, on crie au

miracle de la mère Lancien, et c’est de tout ainsi... Entre nous deux,

nous pouvons dire que la malice n’est pas grande, n’est-ce pas? Vous

voilà bien fâchée, et vous pensez tout bas que, si vous aviez su tout

cela, vous n’auriez pas fait un si long chemin pour chercher une vieille

femme aussi peu avisée! Peut-être allons-nous pourtant trouver ce qu’il

vous faut. Si le temps des fées et des enchanteurs est passé, il nous

reste encore cependant de bons génies, tout prêts à nous tirer de peine,

et c’est à ceux-là que je vous adresse... Que Dieu me garde d’en parler

légèrement et de les comparer à d’autres qu’on a pu imaginer autrefois!

Mais dans cette affaire où nul ne peut vous aider sur terre, que

faites-vous des saints du paradis, ma jeune demoiselle?

«Des saints du paradis!...» J’avoue que j’étais abasourdie et que la

mère Lancien tirant de sa huche à pain, pour me le présenter, un jeune

et beau cavalier avec une moustache en crocs et un chapeau à plumes dans

la main, m’eût à peine étonnée plus! Cependant, comme elle attendait

toujours:

--Mais rien du tout! répondis-je.

--Voilà, reprit-elle alors; c’est ce que je pensais!

Et elle se mit à m’expliquer si clairement comment on obtient, en priant

bien, tout ce qu’on désire; comment il faut s’y prendre; à qui on

demande telle grâce et à qui telle autre, qu’il semblait en vérité

qu’elle eût vécu dans la familiarité de ces grands saints dont elle

parlait, et qu’elle pût répondre de leurs sentiments à tous.

--Quand vous étiez enfant, me disait-elle, à qui demandiez-vous de vous

donner les fruits placés trop haut pour vos petites mains sur les

branches d’arbres?... A de plus grands que vous, n’est-ce pas? A force

de grandir, vous voici maintenant à la taille de tous les autres pour

les choses de la terre; mais pour ce qui vous dépasse encore, faites

comme autrefois, montez plus haut, car toujours il y aura quelque chose

que vous ne pourrez pas atteindre!...

Elle parlait si simplement, mais si grandement,--si ce mot-là

s’emploie,--que, sans médire de notre curé, jamais un de ses sermons ne

valut celui-là, et sa foi était si vraie et si communicative que mon

cœur battait en l’écoutant, et qu’il me semblait que dans les nuages, à

travers les petits carreaux des fenêtres, je voyais tous les habitants

du paradis les mains entr’ouvertes, me souriant de loin et prêts à

laisser tomber sur moi, à ma prière, tous les biens dont ils disposent.

Comment n’avais-je jamais songé à ce recours jusque-là, je ne peux plus

le concevoir! Et quand je sens la place que ma neuvaine tient à présent

dans ma vie et dans mon cœur, je suis tentée de pleurer tout le temps

perdu!

Mais ce n’est plus la peine maintenant! Neuf jours sont sitôt passés, et

ils paraissent si courts quand on sait que le bonheur vous attend au

bout!

C’est à saint Joseph que je dois m’adresser, m’a dit la mère Lancien, et

il n’est pas mémoire qu’il ait jamais refusé ce que je lui demande.

Seulement les prières doivent être ferventes, la neuvaine bien suivie et

la foi complète!...

Complète! Mais je l’ai comme si le saint lui-même m’avait engagé sa

parole, et je ne prolongerais pas pour un empire ma neuvaine une

demi-heure au delà du jour prescrit!... Moïse a payé trop chèrement

l’irréflexion de son second coup de baguette sur le rocher d’Horeb. Je

m’en tiendrai à un! Seulement, je le frapperai en conscience et je

trouverai des paroles si convaincantes que peut-être la source

n’attendra même pas le neuvième jour pour jaillir.

Oh! cette mère Lancien, je l’adore! Et, si elle le veut, dans le

carrosse qui m’emmènera, je lui ferai sa place!

La neuvaine de Colette · 第 15 / 48 题