Pendant les répétitions, Ariadne ne vit rien de ce qui se passait
autour d'elle. Uniquement préoccupée de chanter en mesure avec
l'orchestre et de bien dire, elle ne s'inquiéta pas des étrangetés
qui l'entouraient. Ce n'était pas la scène pour elle, cette grande
halle où pendaient des cordes, où traînaient d'énormes morceaux de
bois peint, où le parquet était semé de trappes et de fentes. Les
acteurs jouaient en costume de ville; l'illusion était nulle, et ce
genre de travail, si nouveau qu'il fût pour la jeune cantatrice,
était du travail et non de l'art;--du moins, ce n'était pas l'art
comme elle l'avait vu dans ses rêves.
Cette semaine s'écoula sans qu'elle parlât à personne au théâtre,
sauf pour les nécessités de la répétition; elle entrevoyait bien dans
les coulisses des gens qui la regardaient,--le plus souvent sans
bienveillance, quelquefois d'un air irrité;--ces figures passaient de
sa mémoire comme les ombres chinoises s'effacent de la toile; elle
n'en gardait aucune impression. Morini, qui l'accompagnait toujours,
la prenait à part dès qu'elle quittait la scène; il avait sans cesse
de nouvelles observations à faire, des conseils à donner. Bref, la
débutante ne vit rien du théâtre pendant ces quelques jours.
--Mais, dit-elle, la veille de la représentation, je ne pourrai
jamais jouer si je n'ai pas vu la salle éclairée. Ce gouffre lumineux
devant moi me fera peur si je ne m'y suis pas accoutumée.
--C'est trop juste, dit le professeur, qui courut aussitôt expliquer
au régisseur la demande d'Ariadne.
Quelques instants après, en entrant en scène, la jeune fille vit le
lustre allumé; la salle lui apparut vide et froide, entourée de ses
housses comme de linceuls, mais illuminée et béante. Elle recula, et
manqua son entrée. Un murmure de désapprobation parcourut les rangs
des choristes, des machinistes, de tout le public qui assiste aux
répétitions.
--Cela arrive à tout le monde la première fois! s'écria Morini, en
roulant à droite et à gauche des regards terribles.
--Silence donc! fit le régisseur.
Ariadne éprouva la même sensation que si tout ce public hostile lui
avait jeté une injure à la face. Avec sa sensibilité exagérée, il lui
parut que tout était perdu, et elle chanta avec un découragement qui
mit la mort dans l'âme de son vieux professeur.
La répétition terminée, il la reconduisit au palais de la princesse,
et là, il commença un sermon en dix-neuf points. Mais, pour la
première fois, il trouva Ariadne insoumise.
--Écoutez, mon cher professeur, dit-elle, si vous voulez que je
chante demain, laissez-moi tranquille aujourd'hui. Les oreilles me
tintent, et je n'entends plus ce que vous me dites.
--Tu as, parbleu! raison, s'écria Morini, et je suis un grand animal.
Dors bien, petite, lève-toi tard, mange peu demain, et surtout ne
crains rien, tous les imbéciles qui t'ont ennuyée aujourd'hui seront
à tes genoux demain soir,--moi tout le premier.
Il s'en alla prestement, et laissa Ariadne avec ses pensées.
Celle-ci resta un moment la tête dans ses mains, puis une idée lui
vint; elle sortit, et s'en alla au tombeau de sa bienfaitrice. Il se
faisait tard, les journées sont courtes au commencement de septembre.
Quand elle arriva, la nuit tombait; le gardien eut quelque peine à
l'admettre dans le cimetière, mais un pourboire leva ses scrupules,
et l'orpheline put aller jusqu'à la croix qu'elle avait fait placer
sur le cercueil de sa seconde mère.
Les arbres perdaient déjà leurs feuilles, les teintes de l'automne
enrichissaient la verdure, et leurs tons chauds semblaient conserver
un peu de la lumière du soleil disparu. Ariadne sut distinguer
dans l'ombre croissante la pierre blanche de la croix; elle s'y
agenouilla un instant sur la terre humide; elle n'avait pas apporté
de fleurs,--sa prière suffisait comme offrande, car elle était aussi
pure et aussi désintéressée que celle d'un tout petit enfant.
Quand Ariadne rentra en ville, les réverbères étaient allumés, et la
ville avait cet air d'animation joyeuse qui signale le retour des
Pétersbourgeois en villégiature. L'Opéra italien jouait ce soir-là,
et les voitures amenaient un flot d'amateurs pressés de ne rien
perdre de la saison. L'Opéra russe, en face, était énorme et désert.
--Demain, se dit Ariadne, ce sera pour moi que les voitures amèneront
le monde! Si j'allais chanter mal!
Elle rentra chez elle, et, suivant le conseil de Morini, se coucha
de bonne heure. Elle s'était dit qu'elle n'aurait aucun succès, et
s'était résignée à tout.
--Je n'ai pas de chance, pensait-elle. Pourquoi réussirais-je cette
fois?
La journée du lendemain passa comme un éclair. La princesse était
venue avec Olga pour le dîner, afin de ne pas manquer le lever du
rideau.
Olga ne se tenait pas de joie; elle embrassait à tout moment son
amie, et lui prédisait le succès le plus étourdissant.
Elle voulait à toute force l'accompagner dans sa loge, et la
princesse dut user d'autorité pour l'en empêcher.
Le _Prophète_ commença; Ariadne, occupée à achever sa toilette, ne
se trouvait pas sur la scène pour le commencement; on l'appela, elle
accourut en hâte, encore embarrassée de son costume, auquel elle
n'avait pas eu le temps de s'accoutumer.
--Allez donc! lui dit le régisseur; il n'est que temps!
L'actrice qui jouait Bertha pour la trentième fois, peut-être, lui
saisit la main et l'entraîna sur la scène.
Ariadne reçut un coup en plein cœur en voyant la salle éclairée,
chaude, peuplée de têtes dont les yeux étaient braqués sur elle; elle
tremblait si fort que Bertha lui dit à l'oreille:
--Regardez la scène; sans cela, vous allez tomber, vous aurez le
vertige.
Elle suivit ce conseil, et eut le temps de se remettre pendant la
romance de Bertha. Au moment où elle chantait la première note, elle
éprouva une impression singulière, comme si sa voix n'était pas à
elle; mais elle avait pris son parti de toutes les étrangetés, et
continua bravement.
L'attention du public était fixée sur elle; sa beauté sculpturale
donnait à son personnage un caractère de grandeur qui faisait
un contraste frappant avec l'actrice petite et ramassée qu'elle
remplaçait dans ce rôle; sa grande taille, noble et svelte, ne
pouvait disparaître entièrement sous le costume de la matrone; elle
eut, dès le premier moment, un grand succès de beauté.
--Eh bien! lui dit son maître quand elle entra dans la coulisse,
c'est fini, tu n'as plus peur?
--Non, répondit Ariadne; mais est-ce que c'est cela, l'opéra?
--Et que voudrais-tu donc que ce fût? demanda l'Italien ébahi.
--Je ne sais pas... Il me semblait que c'était autre chose.
Personne ne lui adressa la parole, sauf le régisseur qui lui dit
quelques mots d'encouragement; on attendait ce qui allait sortir de
cette «nouvelle».
Enfin arriva pour Ariadne le moment de paraître vraiment devant le
public attentif et sérieux.
Dans le décor sombre et simple, elle entra, pâle, roide, d'un
mouvement presque automatique. Les premières notes de l'arioso
frémirent dans l'orchestre.
Ariadne sentit un frissonnement dans tout son être; quelque chose
cria au dedans de son âme que l'art venait de luire pour elle;--elle
mit sa main, devenue tout à coup calme et ferme, sur l'épaule de
Jean, abîmé dans sa douleur.
O mon fils!
dit-elle plutôt qu'elle ne le chanta,--et un frisson parcourut la
salle. Quelques regards s'échangèrent entre amis et dilettanti. De ce
moment, on espéra tout.
Ariadne ne voyait plus cette salle qui l'avait tant effrayée; elle
chantait avec un sentiment profond jusqu'à en être douloureux cet
arioso qui lui avait révélé la passion dans l'art, là où jusqu'alors
elle n'avait connu que de vagues aspirations. Elle acheva, et soudain
fut comme réveillée de son extase par des battements de mains
enthousiastes. On l'acclamait de partout. D'en bas, d'en haut, des
voix retentissantes criaient: _Bravo!_ et la nommaient par son nom.
--Mais saluez donc! lui dit le ténor, c'est vous qu'on applaudit.
Ariadne, encore mal revenue de son rêve, leva les yeux sur la salle
et s'inclina... _Bis!_ criait-on de toutes parts.
Le chef d'orchestre leva son bâton, et fit un signe à la cantatrice;
les plaintes frémissantes de l'accompagnement avertirent celle-ci
qu'elle devait recommencer, car elle n'avait pas compris. Elle
recommença donc. Mais cette fois, sûre d'elle-même, sûre de
l'auditoire, elle osa se livrer, elle osa être elle-même, et la salle
entendit des accents dont jusque-là jamais rien n'avait approché!
Ce fut un délire: l'orchestre applaudissait en frappant sur
ses pupitres; Ariadne fut rappelée six fois. La représentation
interrompue, les bravos frénétiques, enfin tout ce qui caractérise
les folies musicales des plus beaux jours lui fut offert par le
public, qui ne se connaissait plus; jamais débutante n'avait eu de
semblable ovation.
Quand elle rentra dans la coulisse, tout avait changé: les artistes,
choristes, machinistes, tout le personnel du théâtre, en un mot, se
précipita au-devant d'elle pour l'acclamer.
--Te voilà passée cantatrice, dit Morini en embrassant son élève
tremblante d'émotion; mais ne crois pas un mot de ce qu'ils te
disent. Ils t'en feraient accroire, et tu deviendrais un âne au lieu
d'un rossignol.
Ariadne ne courait aucun risque d'être changée en âne;--du moins,
ce ne seraient pas les louanges de ses camarades qui auraient pu
accomplir ce miracle: elle comparait mentalement la froideur de la
veille aux protestations du moment, et prenait en pitié la faiblesse
et la bassesse humaine.
--C'est comme au premier acte des _Huguenots_, dit-elle à son maître;
dès qu'ils voient quelqu'un en faveur, ils protestent de leur
dévouement. Comment jouer la comédie devant le public ne dégoûte-t-il
pas de la jouer pour eux-mêmes?
--Tu es une petite philosophe! répondit Morini ravi. Repose-toi pour
continuer ton succès, le plus dur n'est pas fait.
Ariadne était sous l'empire d'une surexcitation extraordinaire, rien
ne l'effrayait plus; elle avait pris possession de son rôle et du
public en un moment. Elle joua et chanta la scène de l'anathème avec
une grandeur si poétique, que les vrais amateurs déclarèrent ne rien
avoir entendu de pareil depuis madame Viardot. Les enthousiastes lui
avaient fait faire pendant un entr'acte un énorme bouquet où la date
du jour était écrite en roses blanches; enfin le rideau se baissa sur
un tumulte qui dut faire envie aux échos du Théâtre italien, plus
coutumier des triomphes bruyants.
Olga attendait son amie avec une impatience fébrile dans la voiture
de sa mère, devant le perron des artistes; nombre de curieux avaient
renoncé à la fin de l'opéra pour voir sortir la débutante. Elle
parut coiffée d'un châle de laine blanche posé sur ses beaux cheveux
blonds, pâle encore d'émotion, mais souriant déjà à Olga, dont elle
voyait la tête à la portière.
Mellini! crièrent une cinquantaine de dilettanti ravis, brava! brava!
Ce dernier écho du succès vainquit la fermeté d'Ariadne; des larmes
inondèrent ses yeux; elle fit un signe de tête reconnaissant à cette
foule amie.
--Une fleur de votre bouquet! cria-t-on, une fleur en souvenir!
D'un geste charmant, Ariadne arracha par poignées les violettes de
Parme et les roses, et les lança à la foule. La portière se referma
sur elle, et la voiture partit au grand trot, pendant que les
acclamations remerciaient la gracieuseté de la cantatrice.
--Tu es contente? dit Olga, en serrant son amie dans ses bras pendant
que la princesse faisait à Ariadne des compliments sincères et
chaleureux.
--Je suis heureuse! répondit celle-ci; et quand je pense que madame
Sékourof, à qui je dois tout cela, ne peut pas jouir de son ouvrage!
En entrant dans le salon, Ariadne aperçut Ladof, qui les avait
devancées; il était invité à prendre le thé au sortir du théâtre.
La princesse, qui croyait à un attachement naissant entre lui et
la jeune cantatrice, avait cru favoriser son vœu secret en lui
procurant le moyen de la voir aussitôt. En effet, Constantin,
heureux, ému, complimenta Ariadne avec une chaleur qui aurait
trompé tout le monde. Olga seule savait que c'était pure amitié et
dilettantisme musical; aussi n'en fut-elle point jalouse.
Ariadne, encore imparfaitement revenue aux réalités de la vie, se
laissait complimenter comme elle se laissait verser du thé, d'un
air heureux et distrait; elle revoyait toujours cette salle bien
éclairée, ces visages tendus vers elle, ces bouches ouvertes pour
crier son nom, et un frisson passait sur ses épaules. Elle était
contente et elle avait peur. Comme un enfant qui passerait sa main
sur la tête d'un lion, il lui semblait que cet être énorme qui la
flattait ce soir pourrait bien avoir envie, un jour, de la dévorer.
--Vous devez être bien heureuse! lui dit Ladof, qui s'était assis
près d'elle.
La nature tendre et caressante de ce jeune homme, encore enfant sous
plus d'un rapport, le portait à se rapprocher le plus possible de
ceux vers qui le mouvement passager de son cœur l'entraînait.
--Oui, répondit Ariadne avec son beau sourire vague et rêveur. Et
vous, êtes-vous content?
Elle avait mis dans ce mot toute son âme. Elle offrait à Constantin
le succès de la soirée, comme l'arome de son bouquet, qui était sur
une table à côté.
--Donnez-moi une fleur en souvenir de ce soir, dit le jeune homme en
tendant la main.
--Tout le monde en a eu, dit Ariadne, ils m'en ont demandé dans la
rue... J'aime mieux vous donner autre chose.
Elle déroula un grand ruban blanc qui entourait le pied du bouquet;
mais, au moment de l'offrir à Constantin, elle se rappela qu'ils
n'étaient pas seuls. Prenant sur la table le couteau à couper le
pain, elle sépara le satin en deux parts, dont elle donna une à Olga
et l'autre à Constantin.
--Vous êtes mes deux meilleurs amis, dit-elle, et moi, je me
souviendrai sans cela.
Les deux amoureux échangèrent un regard furtif en recevant les deux
moitiés du ruban... Ce regard tomba sur le cœur d'Ariadne comme un
morceau de glace... Avait-elle si bien vécu jusque-là dans le rêve,
qu'elle eût méconnu la vérité?
Mais Constantin lui baisa la main avec tant de reconnaissance, il mit
tant de chaleur dans l'expression de sa joie, que la jeune fille crut
s'être trompée.
Cependant les ailes de son bonheur étaient tombées et ne repoussèrent
pas.
Le lendemain, avant midi, les restes de son bouquet brillaient sur
la tombe de sa bienfaitrice: les fleurs du succès étaient les seules
qu'Ariadne voulût désormais lui offrir.
Les journaux ne manquèrent pas de signaler le succès de la débutante.
Deux jours après, un journal inconnu au monde éclairé publia sur
Ariadne un article payé, où l'histoire de la pauvre enfant était
racontée de la manière la plus odieuse; l'auteur de l'article avait
eu à cœur de gagner son argent, car il avait traîné Ariadne dans
la boue. Pour qu'elle n'en ignorât, une main soigneuse avait marqué
l'article au crayon rouge, et puis l'avait déposé, sous enveloppe
cachetée, chez le suisse de la princesse.
Ariadne lut ce ramas d'horreurs, non de sang-froid, mais avec
l'apparence du calme. Olga, qui se trouvait là, voulut le lire après
elle. La jeune artiste le lui retira tranquillement des mains.
--Comment! dit Olga piquée de rencontrer de la résistance, tu ne veux
pas que je prenne connaissance des compliments qu'on te fait?
--Ce ne sont pas des compliments, répondit Ariadne, et cela te ferait
de la peine.
--Qu'est-ce donc? demanda Olga.
--C'est le revers de la médaille. Si je n'avais pas d'ennemis, c'est
que je n'aurais pas de talent.
Ariadne savait faire bon visage quand elle était frappée dans son
honneur, mais la plaie restait longtemps sanglante. On ne se priva
guère, d'ailleurs, de la mettre au vif pendant les jours qui
suivirent. L'article émanait, comme on peut le supposer, de l'actrice
qu'Ariadne remplaçait momentanément.
Celle-ci, qui n'avait jamais produit d'effet dans aucun rôle et qui
se contentait de les tenir tous passablement, sentait combien il lui
serait difficile, pour ne pas dire impossible, de jouer le _Prophète_
après la débutante. Aussi s'était-elle arrangée pour la dénigrer par
tous les moyens en son pouvoir.
Il n'était que trop facile d'atteindre Ariadne; celle-ci, dès la
seconde représentation, reçut des mots à double entente et des
sarcasmes qui venaient d'une main très-exercée. Ceux-là même parmi
les artistes qui avaient participé à l'ovation du premier soir,
sentant qu'ils avaient à se faire pardonner leur désertion par
le titulaire de l'emploi, cherchèrent à se rendre désagréables à
Ariadne. Elle apprit alors qu'au théâtre, plus que partout ailleurs,
il faut lutter pour vivre, et que, sauf de rares exceptions, dans un
milieu exceptionnel, les bons sont les victimes des méchants.
Ce fut une persécution sourde. Le ténor lui adressait quelques
plaisanteries avant de lui donner la réplique, et Ariadne, peu au
fait de ce genre de divertissement, se sentait troublée et jouait
froidement. Au moment d'entamer un duo, Bertha lui disait:
--Votre rouge est tombé à gauche; vous avez l'air d'une poupée de
modiste lavée à grande eau.
Une coryphée lui marchait sur sa robe lorsqu'elle s'élançait vers
la rampe. La sonnette de sa loge se trouvait pleine de papier. Qui
accuser?... C'était, en un mot, un système de persécutions dont tout
le monde était complice et où chacun était innocent.
La patience d'Ariadne, déjà fort éprouvée, n'y tint pas; elle alla se
plaindre au régisseur.
--Pouvez-vous, dit-il, me désigner quelqu'un dont vous ayez à vous
plaindre?
--Non, répondit Ariadne; c'est tout le monde et ce n'est personne.
--Eh bien! alors, que voulez-vous que j'y fasse? répondit l'homme
pratique, accoutumé à toutes les plaintes imaginables.
Morini se mit à rire quand Ariadne lui fit ces confidences.
--Tu en verras bien d'autres, dit-il. De mon temps, on se faisait
des farces abominables sur la scène; il y avait une basse dont
j'étais le confident, et qui, tout en chantant sa petite affaire,
le bras sur mon épaule, s'amusait à me faire tomber la visière de
mon casque sur le nez toutes les fois que j'ouvrais la bouche pour
chanter. Il me le faisait dix fois par soirée. Crois-tu que je sois
allé chez le régisseur pour m'en débarrasser? C'est alors que je
n'aurais plus eu de repos!
--Qu'est-ce que vous avez fait?
--Je n'ai rien fait du tout; il s'en est ennuyé et est allé en
tourmenter un autre. Tâche d'être la plus habile ou la plus méchante.
Ça forme le caractère!
Ariadne n'était pas disposée à se former le caractère de cette
façon-là. Toujours en méfiance de quelque mauvais tour, elle devint
inquiète et joua froidement. A la quatrième représentation, on
commença à se demander si l'on ne s'était pas trompé sur le compte de
la débutante. La feuille ennemie s'empara de ce changement dans les
dispositions du public, et s'en servit pour écraser Ariadne.
Le jour de la cinquième représentation, Morini tomba comme un obus
dans le petit salon où son élève travaillait.
--Tu m'as fait passer une nuit blanche, dit-il avec autant de
mauvaise humeur qu'il est possible de l'imaginer; si tu chantes aussi
mal ce soir que mercredi dernier, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.
_Basta!_ plus de Mellini!
--Mais, cher maître, répondit Ariadne, les larmes aux yeux, ce n'est
pas ma faute! Je ne demandais qu'à bien faire: on me paralyse par
tous les moyens! Voilà le chef d'orchestre qui s'est mis à ne plus
m'attendre pour les cadences! C'est tout au plus si je puis chanter
en mesure, en y mettant tous mes soins!
--Eh! s'écria Morini, d'autant plus furieux qu'il sentait qu'Ariadne
avait raison, on lui fait des scènes, au chef d'orchestre! Que
diable! il y a tant de moyens de prendre les gens...
Ariadne regarda fixement son maître qui baissa les yeux.
--Il ne s'agit pas, reprit-il d'un ton plus calme, de faire rien de
répréhensible, mais avec de bonnes paroles on amadoue les uns et les
autres: on sourit, on cause, on se rend agréable... Tu passes à
travers tous ces gens-là comme s'ils ne t'étaient de rien...
--Me sont-ils de quelque chose? demanda Ariadne d'un ton assuré.
Morini haussa les épaules.
--Qu'ils te soient de peu ou de beaucoup, n'importe, dit-il,
l'essentiel est que tu ne te fasses pas haïr. Tu te conduis avec ces
gens-là comme si tu étais la Fodor ou la Malibran; mais, ma chère,
ils se comptent pour aussi bons que toi! Tu les blesses inutilement;
ce n'est pas comme cela que tu te feras une position au théâtre.
--Si ce que j'ai vu jusqu'à présent est le théâtre, dit Ariadne
dégoûtée, je préfère rentrer dans mon obscurité et ne chanter que
pour moi-même.
--Tu en parles bien à ton aise, s'écria Morini exaspéré; ce n'est pas
pour que tu rentres dans l'obscurité que je t'ai donné deux ans et
demi de leçons!
--C'est juste, fit Ariadne en courbant la tête; je ne suis pas libre,
excusez-moi. Je chanterai bien ce soir, je vous le promets.
--Voyons, ma petite fille, dit le vieil Italien, s'apercevant que la
fierté d'Ariadne avait mal interprété son langage, auquel il était
d'ailleurs facile de se méprendre, ne te fâche pas, je n'ai pas eu
la pensée que tu me prêtes; je voulais dire que j'ai fondé sur toi
beaucoup d'espérances, j'ai cru que l'on répéterait ton nom un jour,
en disant que tu avais été mon élève, et que, de la sorte, ton vieux
maître passerait avec toi à la postérité. Tu ne peux pas m'en vouloir
d'une telle pensée, n'est-ce pas?
--Mon cher maître, répondit Ariadne en prenant la main ridée du
professeur, je ne vous en veux de rien. Vous n'êtes pas responsable
du malheur de ma destinée qui m'a fait naître pauvre et dépendante.
Telle que je suis, je serais une ingrate si je n'éprouvais pas de
reconnaissance pour ceux qui ont travaillé à améliorer mon sort.
Elle rassura l'Italien, qui partit plus tranquille.
--D'ailleurs, lui dit-il en s'en allant, c'est la dernière fois que
tu chantes pour le présent; tu vas avoir l'hiver pour te reposer,
et probablement tu débuteras aux Italiens la saison prochaine. Pour
cette unique fois, fais de ton mieux. Je suis curieux cependant de
voir comment le public recevra la Boulkof quand elle reprendra le
rôle après toi. C'est alors que l'on saura ce que tu vaux!
Il sortit, et Ariadne, restée seule, joignit les mains sur sa
poitrine pour comprimer les sanglots qui la gonflaient.
--Non, je ne suis pas libre, dit-elle amèrement; les pauvres ne sont
jamais libres!
La porte s'ouvrit doucement, et Olga entra avec précaution.
Ariadne la regarda, non sans un reste d'amertume. Elle devait à cette
fille riche et heureuse son pain quotidien. Fallait-il qu'elle dût
toujours quelque chose à quelqu'un?
Olga avançait avec un air de modestie et même d'humilité qui ne lui
était pas ordinaire; elle tenait à la main un petit portefeuille si
richement orné, qu'il avait plutôt l'air d'un bijou que d'un objet
utile.
--Ton maître t'a grondée, dit-elle, n'est-ce pas? J'ai entendu, j'ai
même un peu écouté; pardonne-moi, chère Ariadne.
La jeune artiste fit un geste indifférent. Que lui importait? Sa
dépendance n'était un secret pour personne.
--Je ne sais comment t'expliquer ce que j'ai à te dire, reprit
Olga; c'est très-difficile, et ta fierté ne rend pas la tâche plus
aisée. Nous avons préparé, ma mère et moi, un petit souvenir pour te
rappeler le triomphe de ton premier début... nous y avons fait mettre
nos portraits...
Ariadne étendit la main vers l'objet que lui présentait son amie.
Celle-ci le retenait encore avec une sorte de crainte.
--Comprends-moi bien, chère Ariadne, dit-elle; tu sais quelle est
l'étendue de la dette que j'ai contractée envers toi, et tu sais que
je n'espère pas pouvoir la payer jamais. Ce que nous t'offrons ici
n'est donc pas autre chose que le moyen de te libérer en partie du
fardeau qui te pèse, je le sens.
Elle embrassa affectueusement son amie, lui mit le portefeuille dans
la main, et voulut s'enfuir; Ariadne la retint d'un geste impérieux.
--Attends, dit-elle.
Elle ouvrit l'objet, qui contenait, en effet, les portraits de madame
Orline et de sa fille, et dans une poche elle trouva un paquet
de billets de banque pliés dans une enveloppe qui portait pour
suscription: «Prix des leçons de M. Morini.»
Le premier mouvement d'Ariadne fut de repousser l'argent; le second,
de fondre en larmes. Olga l'attira dans ses bras.
--Ne vaut-il pas mieux, dit-elle avec une douceur et une humilité
que personne, hormis sa compagne, n'aurait soupçonnées en elle, ne
vaut-il pas mieux mille fois te sentir libre envers ton maître?
Suppose que tu sois malade ou que la scène te déplaise, tu es libre
désormais de ne plus chanter--tu l'as dit--que pour toi-même, et
peut-être un peu pour tes amis. Dis-moi, aurais-tu le cœur de
refuser?
--Non! dit Ariadne en levant sur son amie ses yeux noyés de larmes
et son beau visage couvert de confusion: je n'ai pas le droit de
refuser. Morini est vieux, pas riche; je lui dois beaucoup. Si, en
effet, je tombais malade, ou si je mourais avant d'avoir payé ma
dette!...
--Veux-tu bien ne pas parler de ces choses-là! s'écria Olga en
mettant la main sur la bouche de la jeune artiste, qui se dégagea.
--Pourquoi pas? La mort n'a rien d'effrayant pour moi; elle est
redoutable pour ceux qui sont riches, heureux, aimés...
--Mais tu seras aimée, dit Olga avec enthousiasme.
--Le crois-tu? fit Ariadne sans oser la regarder.
--J'en suis sûre, répondit Olga; tu es trop belle, trop grande
artiste, pour ne pas être adorée. Qui pourrait ne pas partager
l'amour qu'il t'aurait inspiré?
Olga était sincère. Ariadne avait muré son âme d'une façon si
impénétrable, que jamais son amie n'avait supposé que Ladof eût
produit quelque effet sur elle. D'ailleurs, n'est-ce pas le propre de
ceux qui aiment de ne pas s'apercevoir de l'amour des autres?
Ariadne ne répondit pas; les paroles d'Olga correspondaient trop
aux désirs secrets de son cœur. Elle se raccrocha à l'espérance
qu'on lui présentait, comme à une planche de salut. La vie du
théâtre lui déplaisait, sa dépendance pesait lourdement sur elle;
mais Constantin, s'il l'aimait, la mettrait au-dessus de toutes
ces misères: elle se sentait belle, en effet, et bien digne d'être
aimée... Elle espéra.
--Je te quitte, dit Olga, en voyant les traits d'Ariadne reprendre
leur harmonie et leur douceur accoutumées: tu as besoin de repos,
puisque tu chantes ce soir. Songe au moins que, si tu le veux, tu
peux chanter aujourd'hui pour la dernière fois. Ma mère me charge
de te dire que ta place est auprès de nous, et que tu ne dois point
rêver d'autre asile, aussi longtemps que tu seras heureuse à notre
foyer.
Elle s'échappa sur ces paroles consolantes, et Ariadne resta livrée à
ses méditations.
--Non, pensa-t-elle après un peu de réflexion, je ne donnerai point
cet argent à mon maître, ce serait lui manquer de reconnaissance;
il y avait autre chose que de l'intérêt dans les leçons qu'il m'a
données. Mais s'il m'arrivait un malheur, si je perdais la voix par
exemple...
Elle soupira; son esprit, fatigué d'une lutte incessante avec les
infortunes de la vie, ne lui présageait plus rien que de funèbre.
Le soir venu, elle chanta mieux encore que le jour de ses débuts; la
cabale montée contre elle n'osa souffler mot, tant l'ascendant que la
jeune cantatrice prenait sur le public était puissant: quiconque eût
essayé de lutter contre le succès eût été honni sans pitié.
Couronnes, rappels, cris enthousiastes, tout égala, dépassa même
l'ovation du premier soir, et Ariadne sortit du théâtre consacrée
«étoile» par les deux mille spectateurs enivrés.
--Eh bien! lui dit Morini en la reconduisant, t'es-tu réconciliée
avec le théâtre?
Il se frottait les mains d'un air joyeux; Ariadne ne voulut pas
souffler sur sa joie, et répondit évasivement. En rentrant chez elle,
quand elle fut seule dans le calme de sa chambre de jeune fille, elle
soupesa ce qu'il entre d'amour-propre, d'engouement, de moutonnerie
humaine dans un succès de premier ordre, et elle se dit comme le
sage: Tout n'est que vanité.
--Ah! mon cher grand art, se dit-elle avec le découragement le plus
profond, je t'aimais mieux quand je chantais seule à l'institut, et
quand je pleurais au son de ma propre voix, sans savoir pourquoi!