--Vous ne chantez plus cet hiver, Ariadne? demanda la princesse
pendant le déjeuner, le lendemain de ce jour.
--Pas au théâtre, du moins, princesse, répondit Ariadne. Je compte
donner un concert...
--Nous sommes loin de la saison des concerts, interrompit madame
Orline; puisque rien ne vous retient à Pétersbourg, voulez-vous nous
accompagner dans un voyage que nous allons faire à l'étranger?
Olga ouvrit ses yeux tout grands et regarda sa mère d'un air plus
surpris qu'enchanté.
--C'est une surprise que je ménageais à ma fille, reprit madame
Orline; il y a assez longtemps qu'elle me persécute pour faire ce
voyage! J'ai calculé que, la saison des pluies étant très-vilaine ici
et le mois d'octobre très-beau en France, nous aurions tout avantage
à passer six semaines là-bas; nous reviendrons pour le traînage.
--Six semaines, maman! s'écria Olga.
--Eh bien! n'es-tu pas contente?
--Oh! si, je vous remercie, maman, dit la jeune dissimulée, qui
courut embrasser sa mère.
Une heure après, une femme de chambre mettait à la poste un petit
billet ainsi conçu:
«Maman veut partir pour l'étranger, mon cher Constantin; demande un
congé au ministère, et viens annoncer chez nous que ta santé exige ce
voyage; il faut absolument que tu viennes avec nous. Il est hors de
doute que, pendant ce voyage, nous trouverons l'occasion de parler de
nos projets.»
Le message arriva à destination dans le délai convenu, et, le
surlendemain soir, Ladof, en venant passer la soirée, prévint la
princesse de ses projets de voyage.
--Ah! fit la princesse étonnée, nous partons aussi...
--Me permettrez-vous de vous accompagner, aussi longtemps, du moins,
que ma présence ne vous sera pas importune?
La princesse fronça le sourcil et regarda Ariadne. Celle-ci, les
joues couvertes de rougeur, levait sur Constantin des yeux émus et
surpris. Madame Orline sourit; s'il y avait connivence, ce ne pouvait
être que dans un but louable, et d'ailleurs Ariadne avait l'air bien
naturellement étonné.
--Qui vous a prévenu de notre voyage? dit subitement la princesse.
Constantin, décontenancé, faillit rester muet; mais comme il fallait
répondre:
--Ce sont vos gens, dit-il; je suis venu hier dans l'après-midi sans
vous trouver, et j'ai appris que vous partiez...
La princesse, tout à fait rassurée, ne vit plus là qu'une preuve
d'amour de la part de Ladof à l'adresse d'Ariadne.
--Eh bien, soit! dit-elle; tant que votre présence ne sera pas
opportune, ces demoiselles seront bien aises d'avoir quelqu'un à
faire courir pour leurs caprices. Mais vous partirez le premier, mon
cher Constantin. Je ne tiens pas à ce que les méchantes langues
répandent dans Pétersbourg le bruit que je vous enlève.
--Oh! princesse! fit Ladof heureux et confus.
--Mais, certes! je ne suis pas encore assez vieille pour me permettre
de voyager avec un jeune homme.
La princesse se leva avec un sourire, développant sa haute stature,
sa taille élégante et sa beauté encore dans son été. Olga se gardait
bien d'échanger regard ni parole avec Ladof; celui-ci, ne sachant que
faire de sa personne, se rapprocha d'Ariadne.
--Et vous, mademoiselle, me permettez-vous de vous infliger ma
société? dit-il en plaisantant.
--Oui, répondit Ariadne sans lever les yeux.
Le paradis s'ouvrait devant elle.
Huit jours après, les trois dames, en mettant le pied sur le quai
de la gare, à Berlin, se trouvaient abordées par Ladof, heureux et
rougissant, qui leur avait préparé un hôtel, une voiture et tout ce
qui s'ensuit.
--Eh! mais c'est charmant, dit la princesse d'un ton railleur, où
perçait l'amitié qu'elle portait au jeune homme; vous faites les
choses mieux qu'un courrier, et l'on n'a pas besoin de vous gronder
pour vous faire comprendre ce qu'on veut! Je vous attache à ma
personne.
--Trop heureux! murmura Constantin en s'efforçant de lui frayer un
passage.
Il avait reçu d'Olga le plus délicieux sourire; la vie pour lui se
teignait en rose.
Au bout de huit jours, Ariadne ne conservait que bien peu de ses
illusions: elles étaient parties une à une, comme les feuilles
que le vent d'automne arrache aux arbres. Elle avait voulu se
défendre contre la conviction envahissante de sa nullité aux yeux de
Constantin; elle avait lutté avec énergie contre l'évidence, puis
la réaction était venue, apportant son cortége de tristesses et
d'amertumes.
--C'est elle qu'il aime, se disait-elle à tout moment du jour.
Et pourtant, si Ladof s'approchait d'elle, s'il lui prenait son
châle ou son petit sac, elle croyait voir dans cette prévenance une
marque d'affection... De l'affection, oui, certes, le jeune homme en
éprouvait pour elle; mais la réserve qu'il affectait avec Olga était
bien plus éloquente que ces démonstrations de politesse banale.
Au lieu de s'arrêter dans les capitales, et d'y arriver par les
moyens vulgaires, la princesse, au bout de quelques jours de voyage,
avait conçu une idée fantasque, celle de gagner Paris par le
littoral. Elle était allée de Bruxelles à Ostende, et là, l'air de
la mer l'avait saisie et charmée. Ces jours d'octobre ont au bord
de l'Océan une douceur sans pareille; même gris et voilés, sauf les
moments où souffle la bise, ils sont moins des jours d'automne qu'au
sein des terres, et surtout dans les villes.
Là, les falaises ou les dunes se dépouillent moins vite de leur
verdure; si les arbres sont bientôt mis à nu par les rafales
d'équinoxe, le gazon, ras et dru, garde sa fraîcheur; les roches sont
les mêmes en toute saison, et la mer est aussi souriante au soleil de
janvier qu'à celui de juillet.
Le princesse se donna donc le plaisir de voyager à petites journées
de l'embouchure de la Somme à celle de la Seine. Tous ces ports
presque déserts, alors fréquentés seulement par les habitants du lieu
et quelques amateurs de brises salines, eurent sa visite de grande
dame désœuvrée.
Olga s'amusait prodigieusement: dormir sans cesse dans des hôtels
nouveaux, manger à ces tables d'hôtes de province où les notables
célibataires de l'endroit viennent prendre leur repas et causer des
événements de la ville, tout cela avait pour elle l'attrait de la
nouveauté. Elle croyait lire un roman, et sa joie était sans limites.
Ladof, au contraire, était fort mal à son aise. Il sentait que le
malentendu grâce auquel sa présence était tolérée ne pouvait manquer
de s'éclaircir prochainement, et l'idée de ce qui se passerait alors
lui donnait la chair de poule.
Constantin était de ceux qui sont braves devant la gueule d'un canon
et pusillanimes devant la colère d'une femme. Il craignait d'être
malmené par la princesse, et de perdre toute chance d'obtenir la main
d'Olga; mais ce qu'il craignait peut-être plus encore, c'était de se
voir un jour interpellé par Ariadne, lui disant:
--Pourquoi vous êtes-vous joué de moi?
Ce qu'Olga ne voyait pas, en enfant frivole et un peu égoïste qu'elle
était, Ladof le ressentait jusqu'au plus profond de son être; telle
devait, d'ailleurs, être sa destinée, et il ne l'ignorait pas;
leur amour était de ceux où l'un a tous les devoirs, toutes les
charges, et l'autre tous les priviléges, toutes les douceurs; mais, à
l'inverse du sort commun, c'était Olga qui devait dominer son époux
et rester toujours adorée, malgré ses défauts; non parce que le mari
les ignorait, mais parce qu'il l'aimerait telle qu'elle était, avec
ses défauts.
Il est des êtres qui ont besoin de se sacrifier: Ladof était de
ceux-là.
Il sentait bien en lui-même qu'il s'était joué d'Ariadne; sa
conscience lui reprochait mainte prévenance, mainte parole flatteuse
qu'il n'eût pas adressée à la jeune fille sous la présence de la
princesse. En agissant ainsi, il obéissait à un mot d'ordre donné par
Olga.
--Mais si Ariadne s'en aperçoit? avait-il dit un jour, essayant de
résister à la domination adorée qui lui ôtait toutes ses forces.
--S'apercevoir de quoi? Que tu lui fais la cour? Grand malheur! Une
si sage personne, une fille aussi sérieuse ne va pas se soucier d'un
nigaud comme toi. Il n'y a que moi au monde d'assez bête pour t'aimer!
Ainsi morigéné avec accompagnement de petites tapes et de sourires
enchanteurs, Constantin avait étouffé la voix de sa conscience. Mais,
en voyant Ariadne de jour en jour plus pâle, plus élancée, moins
terrestre pour ainsi dire, il avait senti revenir les remords.
Ariadne paraissait le fuir, loin de vouloir lui rien reprocher;
sans affectation, elle se tenait à l'écart, et c'était la princesse
qui l'appelait pour qu'elle se joignît à leur groupe. La princesse
n'était pas contente; le mariage qu'elle avait daigné favoriser
de sa bonté complaisante semblait reculer au lieu d'approcher, et
madame Orline se demandait parfois ce que cela voulait dire. Le
changement visible qui s'opérait en Ariadne avait frappé ses yeux
vigilants; elle voulait une explication, mais la position dépendante
de l'orpheline dans sa maison rendait cette explication si difficile
qu'elle la remettait de jour en jour.