Quelques jours après le duel de Batourof, duel qui resta légendaire
chez les hussards, en raison de la façon charmante dont tout le monde
s'était comporté, Morini arriva chez la princesse par le train du
matin, à la grandissime surprise de tout le personnel,--c'est ainsi
qu'on désignait la valetaille,--qui n'avait jamais vu de visiteur si
matinal.
Sans écouter les récriminations des domestiques, il se fit indiquer
par une femme de chambre stupéfaite l'appartement d'Ariadne, et
s'arrêta seulement devant le verrou que celle-ci, éveillée en
sursaut, lui ferma sur le nez, dans l'excès de sa surprise indignée.
--Ah! fit le professeur, en entendant claquer le verrou qui se voyait
fermer pour la première fois depuis qu'il était posé, tu n'es pas
prête? C'est bon, j'attendrai.
Il s'assit sur un coffre à bois, sans vouloir en démordre. Il avait
son idée, et ne s'en laissait pas distraire; il lui fallait Ariadne
tout de suite. Du reste, il la vit bientôt paraître.
Avant qu'elle eût le temps de parler, il la prit par le bras, et elle
le conduisit vers un salon sans qu'il s'en aperçût.
--Tu débutes dans huit jours, dit-il en continuant le fil de sa
pensée, et dans le rôle de Fidès. La Boulkof est tombée malade, et le
théâtre n'a préparé que cela pour la réouverture, de sorte que...
Il aurait continué indéfiniment, si Ariadne ne s'était cramponnée à
son bras de peur de tomber.
--Qu'est-ce que tu as? Ah! oui, je t'aurai réveillée en sursaut! Ces
jeunes filles, pour un oui, pour un non, les voilà qui se trouvent
mal.
--Ce n'est pas cela, fit Ariadne en s'asseyant sur le premier siége
venu, c'est ce que vous dites... répétez donc. Je n'ai pas bien
entendu.
--Le théâtre n'a rien préparé... commençait le professeur.
--Non! non, vous avez dit que je débute?
--Parbleu! sans ça, est-ce que je serais venu si matin?
Ariadne poussa un grand soupir et resta étendue dans le fauteuil, les
yeux fermés, si pâle que le professeur de chant prit peur, et se mit
à lui frapper dans les mains, qu'elle retira aussitôt.
--Je ne me trouve pas mal, cher maître, dit-elle en rouvrant les
yeux, mais vous m'avez annoncé cette nouvelle si brusquement que j'ai
cru sentir la terre manquer sous mes pieds. C'est le rêve de ma vie,
voyez-vous.
--Et de la mienne, donc! s'écria Morini en parcourant à grands pas le
salon, sans pitié pour les chaises et les fauteuils qu'il cognait à
tort et à travers. Une élève que j'ai formée, je puis le dire, avec
tout le soin et tout l'amour d'un père... Mais tu auras un succès! Tu
verras.
--Je ne sais pas le rôle, fit Ariadne en joignant les mains.
--Ça ne fait rien; tu as le feu sacré, et tu sais chanter. On apprend
un rôle en trois jours.
--Et je n'ai jamais mis les pieds sur un théâtre! continua la jeune
fille avec effroi.
--La belle affaire! répliqua l'italien en haussant les épaules. Tout
le monde sait ce que c'est; des planches, et voilà tout! Tu répètes
cette après-midi...
--Déjà! fit Ariadne, qui croyait rêver.
--Si tu veux jouer d'aujourd'hui en huit, il faut bien commencer tout
de suite. Allons, va faire ton petit paquet...
Ariadne eut grand'peine à obtenir du maître qu'il voulût bien lui
laisser attendre le réveil de la princesse. Il retourna sur-le-champ
à Pétersbourg pour annoncer qu'elle acceptait le rôle qu'il était
venu lui proposer, et elle resta seule à mesurer l'espace qui
s'ouvrait devant elle.
C'était un rêve inouï. Après s'être résignée à passer encore dix-huit
mois dans l'obscurité, se voir appelée devant le public d'une façon
si inopinée, et, faveur extrême! un public qui lui tiendrait compte
de sa jeunesse et de son inexpérience comme d'autant de qualités! Un
public disposé à tout accepter d'elle, parce qu'elle arrivait, armée
de sa bonne volonté, pour remplacer une cantatrice empêchée; dans de
telles circonstances, sa bonne volonté seule lui eût tenu lieu de
talent!
Elle pensait à tout cela, et le sentiment de son impuissance
s'estompait peu à peu dans une brume dorée; elle voyait défiler les
splendeurs du _Prophète_; les masses étincelantes de cuirasses et de
drapeaux, les décors vertigineux, tels qu'on les voit de la salle,
flamboyaient pour elle; la puissance des chœurs et de l'orchestre
lui donnait le vertige, et tout à coup, elle se leva, droite, les
yeux perdus dans le vague, où elle voyait, visible pour elle seule,
un guerrier revêtu de laine blanche, qui détournait les yeux et la
repoussait.
--Non! ce n'est pas mon fils!
Ce cri où le désespoir, le mépris et la colère doivent se fondre en
une expression unique, s'échappa de ses lèvres. Ariadne était entrée
dans son rôle.
Quelques heures après, accompagnée des vœux d'Olga, qui jalousait un
peu son bonheur,--paraître sur la scène, être applaudie, chargée de
couronnes peut-être,--Ariadne quitta Pavlovsk pour aller débuter à
Pétersbourg, où elle devait habiter le palais de la princesse, tant
que son avenir ne serait pas décidé.