XXVII

Quelques jours après le duel de Batourof, duel qui resta légendaire

chez les hussards, en raison de la façon charmante dont tout le monde

s'était comporté, Morini arriva chez la princesse par le train du

matin, à la grandissime surprise de tout le personnel,--c'est ainsi

qu'on désignait la valetaille,--qui n'avait jamais vu de visiteur si

matinal.

Sans écouter les récriminations des domestiques, il se fit indiquer

par une femme de chambre stupéfaite l'appartement d'Ariadne, et

s'arrêta seulement devant le verrou que celle-ci, éveillée en

sursaut, lui ferma sur le nez, dans l'excès de sa surprise indignée.

--Ah! fit le professeur, en entendant claquer le verrou qui se voyait

fermer pour la première fois depuis qu'il était posé, tu n'es pas

prête? C'est bon, j'attendrai.

Il s'assit sur un coffre à bois, sans vouloir en démordre. Il avait

son idée, et ne s'en laissait pas distraire; il lui fallait Ariadne

tout de suite. Du reste, il la vit bientôt paraître.

Avant qu'elle eût le temps de parler, il la prit par le bras, et elle

le conduisit vers un salon sans qu'il s'en aperçût.

--Tu débutes dans huit jours, dit-il en continuant le fil de sa

pensée, et dans le rôle de Fidès. La Boulkof est tombée malade, et le

théâtre n'a préparé que cela pour la réouverture, de sorte que...

Il aurait continué indéfiniment, si Ariadne ne s'était cramponnée à

son bras de peur de tomber.

--Qu'est-ce que tu as? Ah! oui, je t'aurai réveillée en sursaut! Ces

jeunes filles, pour un oui, pour un non, les voilà qui se trouvent

mal.

--Ce n'est pas cela, fit Ariadne en s'asseyant sur le premier siége

venu, c'est ce que vous dites... répétez donc. Je n'ai pas bien

entendu.

--Le théâtre n'a rien préparé... commençait le professeur.

--Non! non, vous avez dit que je débute?

--Parbleu! sans ça, est-ce que je serais venu si matin?

Ariadne poussa un grand soupir et resta étendue dans le fauteuil, les

yeux fermés, si pâle que le professeur de chant prit peur, et se mit

à lui frapper dans les mains, qu'elle retira aussitôt.

--Je ne me trouve pas mal, cher maître, dit-elle en rouvrant les

yeux, mais vous m'avez annoncé cette nouvelle si brusquement que j'ai

cru sentir la terre manquer sous mes pieds. C'est le rêve de ma vie,

voyez-vous.

--Et de la mienne, donc! s'écria Morini en parcourant à grands pas le

salon, sans pitié pour les chaises et les fauteuils qu'il cognait à

tort et à travers. Une élève que j'ai formée, je puis le dire, avec

tout le soin et tout l'amour d'un père... Mais tu auras un succès! Tu

verras.

--Je ne sais pas le rôle, fit Ariadne en joignant les mains.

--Ça ne fait rien; tu as le feu sacré, et tu sais chanter. On apprend

un rôle en trois jours.

--Et je n'ai jamais mis les pieds sur un théâtre! continua la jeune

fille avec effroi.

--La belle affaire! répliqua l'italien en haussant les épaules. Tout

le monde sait ce que c'est; des planches, et voilà tout! Tu répètes

cette après-midi...

--Déjà! fit Ariadne, qui croyait rêver.

--Si tu veux jouer d'aujourd'hui en huit, il faut bien commencer tout

de suite. Allons, va faire ton petit paquet...

Ariadne eut grand'peine à obtenir du maître qu'il voulût bien lui

laisser attendre le réveil de la princesse. Il retourna sur-le-champ

à Pétersbourg pour annoncer qu'elle acceptait le rôle qu'il était

venu lui proposer, et elle resta seule à mesurer l'espace qui

s'ouvrait devant elle.

C'était un rêve inouï. Après s'être résignée à passer encore dix-huit

mois dans l'obscurité, se voir appelée devant le public d'une façon

si inopinée, et, faveur extrême! un public qui lui tiendrait compte

de sa jeunesse et de son inexpérience comme d'autant de qualités! Un

public disposé à tout accepter d'elle, parce qu'elle arrivait, armée

de sa bonne volonté, pour remplacer une cantatrice empêchée; dans de

telles circonstances, sa bonne volonté seule lui eût tenu lieu de

talent!

Elle pensait à tout cela, et le sentiment de son impuissance

s'estompait peu à peu dans une brume dorée; elle voyait défiler les

splendeurs du _Prophète_; les masses étincelantes de cuirasses et de

drapeaux, les décors vertigineux, tels qu'on les voit de la salle,

flamboyaient pour elle; la puissance des chœurs et de l'orchestre

lui donnait le vertige, et tout à coup, elle se leva, droite, les

yeux perdus dans le vague, où elle voyait, visible pour elle seule,

un guerrier revêtu de laine blanche, qui détournait les yeux et la

repoussait.

--Non! ce n'est pas mon fils!

Ce cri où le désespoir, le mépris et la colère doivent se fondre en

une expression unique, s'échappa de ses lèvres. Ariadne était entrée

dans son rôle.

Quelques heures après, accompagnée des vœux d'Olga, qui jalousait un

peu son bonheur,--paraître sur la scène, être applaudie, chargée de

couronnes peut-être,--Ariadne quitta Pavlovsk pour aller débuter à

Pétersbourg, où elle devait habiter le palais de la princesse, tant

que son avenir ne serait pas décidé.

Ariadne · 第 33 / 38 题