--On peut me parler ainsi! pensait la jeune cantatrice assise sur le
petit canapé de sa chambre dans l'état de découragement qui suit les
grandes indignations; il y a des hommes qui croient avoir le droit de
m'insulter, froidement, de propos délibéré! Comment me justifier? Qui
me sauvera? Qui leur criera à la face: Vous mentez lâchement!
Ariadne n'attendait de secours de personne; aussi prit-elle dès
lors la résolution de se retirer de plus en plus du monde au milieu
duquel elle vivait. Le sacrifice fut accompli sans apparat, sans
retours amers, et même sans regrets. Ce monde n'était pas fait pour
elle, elle n'y pouvait rencontrer aucune sympathie sérieuse; elle
le traverserait comme un oiseau de passage parcourt les pays qui
le séparent du nid. L'art était sa vraie patrie, c'est dans l'art
qu'elle trouverait les joies qui la récompenseraient de tant de
peines.
Cette résolution lui inspira ce grand calme qui se posait sur elle de
temps en temps à la fin de ses luttes intérieures.
Deux années la séparaient encore du terme fixé par elle pour ses
peines; elle en prévit la fin sans efforts et sans impatience.
Le lendemain de ce bal, la princesse parut au déjeuner avec l'air
affable et courtois qui faisait partie de son visage; cette sérénité
qui ne se démentait jamais n'était pas jouée, car la princesse,
suivant une expression vulgaire, n'était pas de ceux qui se laissent
démonter; les calamités n'avaient pas épargné sa tête aristocratique;
elle avait aimé et pleuré un mari jeune; mais, avec les années,
elle s'était fait une sorte de philosophie résignée, que son visage
annonçait à ceux qui n'étaient pas admis à partager ses pensées
secrètes. Disons que le nombre de ceux à qui elle communiquait ses
idées était extrêmement restreint.
Ce fut donc avec un visage souriant qu'elle déjeuna en compagnie des
deux jeunes filles. En se levant de table, après avoir écarté sa
fille sous un prétexte insignifiant, elle passa dans la serre pour y
prendre le café, comme d'habitude, et tout en marchant, elle dit à
Ariadne de sa voix mélodieuse:
--Le général Frémof s'est permis, je crois, avec vous, quelque
plaisanterie peu convenable?
La jeune artiste pâlit et réprima un frisson, mais elle devait
répondre et répondit:
--Oui, princesse.
--Eh bien! fit la grande dame en s'asseyant, il ne reviendra plus. Je
vous dis ceci, mon enfant, pour que vous compreniez combien j'ai à
cœur de vous défendre contre toute impertinence. Vous ne serez point
offensée si je vous demande, de votre côté, d'être aussi prudente que
possible. Sur ce point, d'ailleurs, je n'ai point d'inquiétude.
Elle sourit; ce sourire congédiait Ariadne, qui murmura quelques
paroles de remercîment et se retira plus loin.
C'était une protection, celle-là, et bien inespérée; pourtant, la
jeune fille se sentit froissée; la princesse aurait dû comprendre
qu'elle n'avait pas besoin de lui conseiller la prudence. Cependant,
Ariadne fit taire ce regret et s'imposa de ne penser qu'au bienfait.
L'hiver s'écoula de la sorte. Rien ne dérangea l'ordre des soirées
des théâtres, des réceptions de toute espèce, jusqu'au carême.
Ariadne apparaissait aux bals de la princesse, dansant avec quelques
jeunes gens insignifiants quand on manquait de vis-à-vis, et se
renfermait dans une atmosphère de glace si elle voyait s'approcher
quelque cavalier plus brillant.
Cette sage conduite lui valut en mainte circonstance les éloges de
la princesse, qui ne pouvait s'empêcher d'admirer tant de retenue
et de discrétion. A plusieurs reprises elle lui exprima toute la
satisfaction qu'elle ressentait à la trouver digne de son estime et
de sa confiance. Par là Ariadne se fit une amie, et la princesse
n'était pas femme à donner facilement son amitié.
Parmi les jeunes gens insignifiants avec lesquels Ariadne dansait
parfois se trouvait Constantin Ladof. Il était de bonne famille;
autrement, la porte de la noble maison ne se fût pas ouverte devant
lui. Il possédait quelques milliers de roubles de revenu, mais
c'était peu de chose dans un milieu où le luxe le plus extravagant
était considéré comme une des premières conditions de l'existence. Il
avait pour lui un grand avantage: c'était de n'avoir aucune parenté
et d'être absolument libre de ses actions; mais qu'importait cet
avantage à des gens accoutumés à chercher, dans les familles des gens
qui les entouraient, des leviers ou des marchepieds vers une fortune
plus rapide ou plus considérable?
Constantin Ladof était donc un jeune homme aimable et sans
conséquence. De plus, au lieu de revêtir l'habit militaire, qui donne
tant de grâces et qui conduit rapidement aux places en vue, il avait
eu la malencontreuse idée de prendre du service dans un ministère.
Or, un fonctionnaire civil est à cent piques, comme prestige,
au-dessous d'un militaire. Officier de la garde, Ladof eût été un
brillant jeune homme; employé dans un ministère, il n'était plus
qu'un gentil garçon, ce qui n'était pas du tout la même chose.
Les mères russes laissent trop volontiers voltiger autour de
leurs filles ces jeunes gens sans conséquence qu'elles ont vu
grandir, qu'elles tutoient souvent; ils leur paraissent aussi
insignifiants que les insectes des soirs d'été; peut-être elles-mêmes
trouvent-elles une jouissance secrète d'amour-propre à se voir
courtisées, adorées par ces gamins aimables. Elles sont pour eux
moins que des mères, presque des tantes; avec l'âge, l'enthousiasme
juvénile disparaît; mais l'amitié, la confiance, l'estime réciproque
restent presque toujours. C'est là ce qui explique la grande quantité
de jeunes gens de vingt-cinq à trente-cinq ans qu'on rencontre dans
les salons des femmes d'environ quarante ans, qui ont renoncé à la
coquetterie, mais non au délicat plaisir d'être flattées et encensées.
Malheureusement, ce beau tableau a son côté sombre. Les jeunes filles
qui grandissent dans cette atmosphère de déférence courtoise et
chevaleresque y prennent l'habitude de la coquetterie journalière,
passée presque à l'état de nécessité. Maman est si belle et rit si
bien avec les jeunes gens! Pourquoi sa fille n'en ferait-elle pas
autant?
Mais «maman», si elle le voyait, gronderait sévèrement sa fille;
aussi la jeune demoiselle se garde-t-elle bien d'employer son petit
arsenal de gentillesses et de ruses sous les yeux de sa mère; elle
fait la coquette dans les petits coins, en présidant au thé qu'elle
fait servir dans le grand salon, pendant qu'elle-même retient autour
de la table, couverte de friandises, les jeunes gens encore en
disponibilité, ou bien qui sont relayés dans leur office de cavaliers
servants auprès de la châtelaine par les nouveaux arrivés.
Constantin Ladof papillonnait donc à l'aise chez la princesse Orline,
et celle-ci lui accordait autant d'attention et de bienveillance
qu'à quelque beau chien de race habitué à venir manger du sucre dans
sa main. Ladof étant sans conséquence, rien ne l'empêchait d'aller
et de venir, l'après-midi ou le soir, d'apporter de la musique,
d'accompagner Ariadne quand on la priait de chanter, de jouer à
quatre mains avec Olga quand celle-ci était contrainte de se mettre
au piano, ce qui lui arrivait le plus rarement possible; c'était
Ladof qui se chargeait de procurer des billets de concert ou de
spectacle; c'était lui encore qu'on envoyait chercher des glaces
quand on avait trop soif; mais ce n'était pas lui qui les payait, la
princesse ayant déclaré une fois pour toutes qu'elle n'acceptait rien
de personne, excepté les attentions et les politesses.
Ariadne savait que Ladof était un jeune homme sans conséquence; la
princesse s'était librement expliquée à ce sujet, un jour qu'Olga
s'étendait un peu trop longuement sur les mérites de cet aimable
garçon; aussi s'était-elle permis de causer quelquefois avec lui, et
même de lui donner une sorte de clef de son âme.
Constantin Ladof, seul au monde, savait à quoi pensait Ariadne
lorsque ses yeux étranges semblaient se retirer du monde des vivants
pour regarder un rêve intérieur. Il le savait pour l'avoir demandé.
--A quoi donc pensez-vous, mademoiselle, quand vous ne voyez plus
personne?
Ariadne l'avait regardé un instant, et avait répondu de sa voix grave:
--J'entends quelque chose qui chante en dedans de moi.
Constantin l'avait regardée à son tour et n'avait pas répondu. Ce
silence, par lequel elle s'était vue comprise, avait ouvert le cœur
d'Ariadne; avec Ladof, elle pouvait parler d'art, car il aimait
passionnément la musique; avec lui, elle se sentait estimée et
honorée.
Un jour, s'enhardissant à parler pendant que tout son être était
glacé de terreur à la pensée de la réponse qu'il pouvait lui faire,
elle lui avait demandé:
--Savez-vous, monsieur Constantin, qu'on a dit beaucoup de mal de moi?
A quoi le jeune homme, qui avait entendu en effet répéter ces
calomnies dont Ariadne était victime, avait répondu en haussant les
épaules:
--Les imbéciles! Qu'est-ce que ça fait? Vous êtes bien trop bonne de
vous en souvenir.
A ces paroles, Ariadne avait fermé les yeux pour savourer la joie
chaude et lumineuse qui venait de passer en elle. Elle était donc
estimée de ce jeune homme blond, aux yeux bleus, au visage honnête et
intelligent. Elle avait un ami!
Un autre jour, cet ami, après avoir causé une heure avec elle,--Olga
avait fait tous les frais de leur conversation,--lui dit tout à coup:
--Vous êtes la meilleure créature qu'il y ait au monde! Si j'avais
une sœur, je la voudrais comme vous, ou plutôt je voudrais que ce
fût vous.
--Je ne voudrais pas que vous fussiez mon frère, pensa Ariadne.
Mais elle ne mit aucune amertume à cette pensée, et tendit
amicalement la main à celui qu'elle eût voulu voir lui appartenir par
un lien plus proche et plus intime que la fraternité.
Peu à peu elle s'habitua à laisser Ladof pénétrer dans son cœur;
il eut une place dans ses pensées de chaque heure. Jusqu'alors elle
avait cherché dans les rôles qu'elle étudiait l'expression poétique
et passionnée du sentiment maternel; elle y chercha l'amour et le
trouva. Sa voix magnifique fit frémir les cordes du piano dans des
accents de tendresse exaltée qu'elle n'avait jamais soupçonnée.
--Il y a donc autre chose que l'art! se dit Ariadne vaincue, en
sentant pénétrer en elle la douceur d'un sentiment qui amollissait
les fibres trop tendues de son âme. Je ne m'appartiens plus. S'il le
voulait, je renoncerais au théâtre.
C'était le plus grand sacrifice qu'Ariadne pût faire; elle l'offrit
à Constantin dans le fond de son cœur, mais personne n'en eut
connaissance, car les résolutions d'Ariadne étaient un secret entre
elle et sa conscience.
Constantin était loin de rêver ce sacrifice,--aussi loin de le rêver
que d'en soupçonner la cause. Il allait et venait comme un maître
dans le cœur de l'orpheline sans s'en apercevoir, car il avait dit
l'expression exacte de sa pensée: il l'eût voulue sa sœur, et rien
de plus. Il l'eût voulue sa sœur parce qu'elle aimait Olga, et qu'il
était amoureux fou de la jeune princesse Orline.
Olga, tout en marivaudant pour ne pas perdre ses droits, n'était pas
d'humeur à se laisser entraîner dans une coquetterie réglée; elle
se souvenait encore trop bien de l'institut pour que l'idée de se
compromettre le moindre peu par une parole ou un simple regard ne lui
fît pas éprouver une impression désagréable.
Aussi avait-elle brusqué Ladof dès l'offrande timide de ses premiers
hommages, et brusqué assez pour qu'il crût prudent de se retirer
pendant quelque temps. C'est pendant ce temps où, amoureux timide,
mais résolu, il regardait son idole, qu'il fit mieux connaissance
avec Ariadne et qu'il s'en fit aimer certes sans le vouloir.
L'hiver s'était écoulé, puis le printemps; la princesse avait loué
une magnifique villa à Pavlovsk, car elle aimait la vie mondaine et
se décidait rarement à «aller s'enfouir», selon sa propre expression,
dans ses terres lointaines.
Cet été-là fut plein de jouissances exquises pour Ariadne. Elle ne
savait de la nature que ce que les arbres du jardin de l'institut
avaient pu lui apprendre. Les fleurs, la verdure, les nids et les
ombrages du grand parc de Pavlovsk versèrent à flots dans son âme les
émotions neuves et délicieuses d'un aveugle qui ouvrirait les yeux à
la lumière. Elle ignorait si c'était l'amour naissant ou la beauté
des vieux arbres qui faisait chanter en elle tant de voix inconnues.
Que lui importait? Les voix chantaient, et elle les écoutait en
extase; cela suffisait à la remplir de joie.