XXII

--On peut me parler ainsi! pensait la jeune cantatrice assise sur le

petit canapé de sa chambre dans l'état de découragement qui suit les

grandes indignations; il y a des hommes qui croient avoir le droit de

m'insulter, froidement, de propos délibéré! Comment me justifier? Qui

me sauvera? Qui leur criera à la face: Vous mentez lâchement!

Ariadne n'attendait de secours de personne; aussi prit-elle dès

lors la résolution de se retirer de plus en plus du monde au milieu

duquel elle vivait. Le sacrifice fut accompli sans apparat, sans

retours amers, et même sans regrets. Ce monde n'était pas fait pour

elle, elle n'y pouvait rencontrer aucune sympathie sérieuse; elle

le traverserait comme un oiseau de passage parcourt les pays qui

le séparent du nid. L'art était sa vraie patrie, c'est dans l'art

qu'elle trouverait les joies qui la récompenseraient de tant de

peines.

Cette résolution lui inspira ce grand calme qui se posait sur elle de

temps en temps à la fin de ses luttes intérieures.

Deux années la séparaient encore du terme fixé par elle pour ses

peines; elle en prévit la fin sans efforts et sans impatience.

Le lendemain de ce bal, la princesse parut au déjeuner avec l'air

affable et courtois qui faisait partie de son visage; cette sérénité

qui ne se démentait jamais n'était pas jouée, car la princesse,

suivant une expression vulgaire, n'était pas de ceux qui se laissent

démonter; les calamités n'avaient pas épargné sa tête aristocratique;

elle avait aimé et pleuré un mari jeune; mais, avec les années,

elle s'était fait une sorte de philosophie résignée, que son visage

annonçait à ceux qui n'étaient pas admis à partager ses pensées

secrètes. Disons que le nombre de ceux à qui elle communiquait ses

idées était extrêmement restreint.

Ce fut donc avec un visage souriant qu'elle déjeuna en compagnie des

deux jeunes filles. En se levant de table, après avoir écarté sa

fille sous un prétexte insignifiant, elle passa dans la serre pour y

prendre le café, comme d'habitude, et tout en marchant, elle dit à

Ariadne de sa voix mélodieuse:

--Le général Frémof s'est permis, je crois, avec vous, quelque

plaisanterie peu convenable?

La jeune artiste pâlit et réprima un frisson, mais elle devait

répondre et répondit:

--Oui, princesse.

--Eh bien! fit la grande dame en s'asseyant, il ne reviendra plus. Je

vous dis ceci, mon enfant, pour que vous compreniez combien j'ai à

cœur de vous défendre contre toute impertinence. Vous ne serez point

offensée si je vous demande, de votre côté, d'être aussi prudente que

possible. Sur ce point, d'ailleurs, je n'ai point d'inquiétude.

Elle sourit; ce sourire congédiait Ariadne, qui murmura quelques

paroles de remercîment et se retira plus loin.

C'était une protection, celle-là, et bien inespérée; pourtant, la

jeune fille se sentit froissée; la princesse aurait dû comprendre

qu'elle n'avait pas besoin de lui conseiller la prudence. Cependant,

Ariadne fit taire ce regret et s'imposa de ne penser qu'au bienfait.

L'hiver s'écoula de la sorte. Rien ne dérangea l'ordre des soirées

des théâtres, des réceptions de toute espèce, jusqu'au carême.

Ariadne apparaissait aux bals de la princesse, dansant avec quelques

jeunes gens insignifiants quand on manquait de vis-à-vis, et se

renfermait dans une atmosphère de glace si elle voyait s'approcher

quelque cavalier plus brillant.

Cette sage conduite lui valut en mainte circonstance les éloges de

la princesse, qui ne pouvait s'empêcher d'admirer tant de retenue

et de discrétion. A plusieurs reprises elle lui exprima toute la

satisfaction qu'elle ressentait à la trouver digne de son estime et

de sa confiance. Par là Ariadne se fit une amie, et la princesse

n'était pas femme à donner facilement son amitié.

Parmi les jeunes gens insignifiants avec lesquels Ariadne dansait

parfois se trouvait Constantin Ladof. Il était de bonne famille;

autrement, la porte de la noble maison ne se fût pas ouverte devant

lui. Il possédait quelques milliers de roubles de revenu, mais

c'était peu de chose dans un milieu où le luxe le plus extravagant

était considéré comme une des premières conditions de l'existence. Il

avait pour lui un grand avantage: c'était de n'avoir aucune parenté

et d'être absolument libre de ses actions; mais qu'importait cet

avantage à des gens accoutumés à chercher, dans les familles des gens

qui les entouraient, des leviers ou des marchepieds vers une fortune

plus rapide ou plus considérable?

Constantin Ladof était donc un jeune homme aimable et sans

conséquence. De plus, au lieu de revêtir l'habit militaire, qui donne

tant de grâces et qui conduit rapidement aux places en vue, il avait

eu la malencontreuse idée de prendre du service dans un ministère.

Or, un fonctionnaire civil est à cent piques, comme prestige,

au-dessous d'un militaire. Officier de la garde, Ladof eût été un

brillant jeune homme; employé dans un ministère, il n'était plus

qu'un gentil garçon, ce qui n'était pas du tout la même chose.

Les mères russes laissent trop volontiers voltiger autour de

leurs filles ces jeunes gens sans conséquence qu'elles ont vu

grandir, qu'elles tutoient souvent; ils leur paraissent aussi

insignifiants que les insectes des soirs d'été; peut-être elles-mêmes

trouvent-elles une jouissance secrète d'amour-propre à se voir

courtisées, adorées par ces gamins aimables. Elles sont pour eux

moins que des mères, presque des tantes; avec l'âge, l'enthousiasme

juvénile disparaît; mais l'amitié, la confiance, l'estime réciproque

restent presque toujours. C'est là ce qui explique la grande quantité

de jeunes gens de vingt-cinq à trente-cinq ans qu'on rencontre dans

les salons des femmes d'environ quarante ans, qui ont renoncé à la

coquetterie, mais non au délicat plaisir d'être flattées et encensées.

Malheureusement, ce beau tableau a son côté sombre. Les jeunes filles

qui grandissent dans cette atmosphère de déférence courtoise et

chevaleresque y prennent l'habitude de la coquetterie journalière,

passée presque à l'état de nécessité. Maman est si belle et rit si

bien avec les jeunes gens! Pourquoi sa fille n'en ferait-elle pas

autant?

Mais «maman», si elle le voyait, gronderait sévèrement sa fille;

aussi la jeune demoiselle se garde-t-elle bien d'employer son petit

arsenal de gentillesses et de ruses sous les yeux de sa mère; elle

fait la coquette dans les petits coins, en présidant au thé qu'elle

fait servir dans le grand salon, pendant qu'elle-même retient autour

de la table, couverte de friandises, les jeunes gens encore en

disponibilité, ou bien qui sont relayés dans leur office de cavaliers

servants auprès de la châtelaine par les nouveaux arrivés.

Constantin Ladof papillonnait donc à l'aise chez la princesse Orline,

et celle-ci lui accordait autant d'attention et de bienveillance

qu'à quelque beau chien de race habitué à venir manger du sucre dans

sa main. Ladof étant sans conséquence, rien ne l'empêchait d'aller

et de venir, l'après-midi ou le soir, d'apporter de la musique,

d'accompagner Ariadne quand on la priait de chanter, de jouer à

quatre mains avec Olga quand celle-ci était contrainte de se mettre

au piano, ce qui lui arrivait le plus rarement possible; c'était

Ladof qui se chargeait de procurer des billets de concert ou de

spectacle; c'était lui encore qu'on envoyait chercher des glaces

quand on avait trop soif; mais ce n'était pas lui qui les payait, la

princesse ayant déclaré une fois pour toutes qu'elle n'acceptait rien

de personne, excepté les attentions et les politesses.

Ariadne savait que Ladof était un jeune homme sans conséquence; la

princesse s'était librement expliquée à ce sujet, un jour qu'Olga

s'étendait un peu trop longuement sur les mérites de cet aimable

garçon; aussi s'était-elle permis de causer quelquefois avec lui, et

même de lui donner une sorte de clef de son âme.

Constantin Ladof, seul au monde, savait à quoi pensait Ariadne

lorsque ses yeux étranges semblaient se retirer du monde des vivants

pour regarder un rêve intérieur. Il le savait pour l'avoir demandé.

--A quoi donc pensez-vous, mademoiselle, quand vous ne voyez plus

personne?

Ariadne l'avait regardé un instant, et avait répondu de sa voix grave:

--J'entends quelque chose qui chante en dedans de moi.

Constantin l'avait regardée à son tour et n'avait pas répondu. Ce

silence, par lequel elle s'était vue comprise, avait ouvert le cœur

d'Ariadne; avec Ladof, elle pouvait parler d'art, car il aimait

passionnément la musique; avec lui, elle se sentait estimée et

honorée.

Un jour, s'enhardissant à parler pendant que tout son être était

glacé de terreur à la pensée de la réponse qu'il pouvait lui faire,

elle lui avait demandé:

--Savez-vous, monsieur Constantin, qu'on a dit beaucoup de mal de moi?

A quoi le jeune homme, qui avait entendu en effet répéter ces

calomnies dont Ariadne était victime, avait répondu en haussant les

épaules:

--Les imbéciles! Qu'est-ce que ça fait? Vous êtes bien trop bonne de

vous en souvenir.

A ces paroles, Ariadne avait fermé les yeux pour savourer la joie

chaude et lumineuse qui venait de passer en elle. Elle était donc

estimée de ce jeune homme blond, aux yeux bleus, au visage honnête et

intelligent. Elle avait un ami!

Un autre jour, cet ami, après avoir causé une heure avec elle,--Olga

avait fait tous les frais de leur conversation,--lui dit tout à coup:

--Vous êtes la meilleure créature qu'il y ait au monde! Si j'avais

une sœur, je la voudrais comme vous, ou plutôt je voudrais que ce

fût vous.

--Je ne voudrais pas que vous fussiez mon frère, pensa Ariadne.

Mais elle ne mit aucune amertume à cette pensée, et tendit

amicalement la main à celui qu'elle eût voulu voir lui appartenir par

un lien plus proche et plus intime que la fraternité.

Peu à peu elle s'habitua à laisser Ladof pénétrer dans son cœur;

il eut une place dans ses pensées de chaque heure. Jusqu'alors elle

avait cherché dans les rôles qu'elle étudiait l'expression poétique

et passionnée du sentiment maternel; elle y chercha l'amour et le

trouva. Sa voix magnifique fit frémir les cordes du piano dans des

accents de tendresse exaltée qu'elle n'avait jamais soupçonnée.

--Il y a donc autre chose que l'art! se dit Ariadne vaincue, en

sentant pénétrer en elle la douceur d'un sentiment qui amollissait

les fibres trop tendues de son âme. Je ne m'appartiens plus. S'il le

voulait, je renoncerais au théâtre.

C'était le plus grand sacrifice qu'Ariadne pût faire; elle l'offrit

à Constantin dans le fond de son cœur, mais personne n'en eut

connaissance, car les résolutions d'Ariadne étaient un secret entre

elle et sa conscience.

Constantin était loin de rêver ce sacrifice,--aussi loin de le rêver

que d'en soupçonner la cause. Il allait et venait comme un maître

dans le cœur de l'orpheline sans s'en apercevoir, car il avait dit

l'expression exacte de sa pensée: il l'eût voulue sa sœur, et rien

de plus. Il l'eût voulue sa sœur parce qu'elle aimait Olga, et qu'il

était amoureux fou de la jeune princesse Orline.

Olga, tout en marivaudant pour ne pas perdre ses droits, n'était pas

d'humeur à se laisser entraîner dans une coquetterie réglée; elle

se souvenait encore trop bien de l'institut pour que l'idée de se

compromettre le moindre peu par une parole ou un simple regard ne lui

fît pas éprouver une impression désagréable.

Aussi avait-elle brusqué Ladof dès l'offrande timide de ses premiers

hommages, et brusqué assez pour qu'il crût prudent de se retirer

pendant quelque temps. C'est pendant ce temps où, amoureux timide,

mais résolu, il regardait son idole, qu'il fit mieux connaissance

avec Ariadne et qu'il s'en fit aimer certes sans le vouloir.

L'hiver s'était écoulé, puis le printemps; la princesse avait loué

une magnifique villa à Pavlovsk, car elle aimait la vie mondaine et

se décidait rarement à «aller s'enfouir», selon sa propre expression,

dans ses terres lointaines.

Cet été-là fut plein de jouissances exquises pour Ariadne. Elle ne

savait de la nature que ce que les arbres du jardin de l'institut

avaient pu lui apprendre. Les fleurs, la verdure, les nids et les

ombrages du grand parc de Pavlovsk versèrent à flots dans son âme les

émotions neuves et délicieuses d'un aveugle qui ouvrirait les yeux à

la lumière. Elle ignorait si c'était l'amour naissant ou la beauté

des vieux arbres qui faisait chanter en elle tant de voix inconnues.

Que lui importait? Les voix chantaient, et elle les écoutait en

extase; cela suffisait à la remplir de joie.

Ariadne · 第 28 / 38 题