XXIII

Un soir de juillet, c'était un lundi, jour aristocratique, une

assemblée de choix écoutait l'orchestre de Johann Strauss, alors

dans le plus fort de sa vogue, et naturellement la princesse Orline,

avec sa fille et la jeune cantatrice, siégeait à l'endroit le plus

commode du jardin, dans l'éclat d'une toilette arrivée la veille

de Paris. Son escorte habituelle, un peu moins nombreuse peut-être

qu'en ville, lui formait une garde d'honneur, et Constantin Ladof,

venu par le train de sept heures et demie, jouissait de la société de

mademoiselle Olga, ce soir-là plus humaine que de coutume. Ariadne

écoutait l'orchestre; elle avait donné son cœur à Ladof; mais quand

l'art parlait, sa voix était encore plus puissante que tout le reste.

--Bah! répondit Olga à une phrase de Ladof, les hommes se répandent

tous en promesses, et, quand on veut les amener à agir, ils reculent

bravement.

--Les livres qui vous ont dit cela vous ont trompée, mademoiselle,

répliqua Constantin, car je puis vous jurer...

--Quoi?

--Que si vous daigniez m'ordonner quelque chose...

Olga regarda dédaigneusement le jeune homme au travers de ses longs

cils à demi baissés.

--Je le ferais! conclut Ladof,--je le ferais au prix de ma vie.

--Quelle idée!... murmura Olga troublée malgré elle par l'accent

chaleureux et le regard sincère de Ladof.

--Mettez-moi à l'épreuve! dit le jeune homme, enhardi par un

crescendo de l'orchestre qui devait continuer quelque temps encore et

finir par un _tutti_ bruyant.

--Pourquoi voulez-vous que je vous mette à l'épreuve? demanda

faiblement Olga, qui entendait la réponse avant qu'elle fût prononcée.

--Parce qu'un pauvre diable comme moi ne peut se permettre d'aimer

une personne telle que vous que s'il a fait quelque chose pour se

rapprocher d'elle. Vous êtes trop riche, mademoiselle, et d'une

famille trop illustre pour que j'ose demander votre main, et pourtant

je vous aime; oui, je vous aime plus que ma vie!

Constantin parlait d'une voix contenue, les yeux baissés, car deux

cents personnes pouvaient se retourner au plus léger bruit, et la

princesse était à deux pas. Mais, en terminant, il leva les yeux sur

la jeune fille et rencontra un regard bien étrange; il y avait là une

interrogation et presque une promesse à la fois.

--Feriez-vous vraiment quelque chose pour moi? demanda Olga en jouant

avec son éventail.

--Tout!

--Eh bien! arrangez-vous pour que ce monsieur quitte Pavlovsk; je ne

puis pas le voir!

Ladof suivit la direction de l'éventail, et aperçut le neveu de

madame Batourof, qui avait fait partie du trio de l'institut.

--Que vous a-t-il fait? demanda ingénument le jeune homme.

--Qu'importe? murmura Olga. Je le hais.

Constantin devint sérieux; une telle parole dans la bouche d'une

jeune fille du grand monde prenait une portée extraordinaire.

--Vous voyez bien, reprit Olga en souriant d'un air railleur, que

j'avais raison de dire: tout se passe en promesses!

--Non, mademoiselle! fit résolûment Ladof; mais un homme que

vous haïssez, que vous avez des raisons pour haïr, doit en effet

disparaître, et disparaîtra. Mais il faudrait savoir...

--Venez demain, dans l'après-midi, dit Olga; nous trouverons un

moment pour causer, et je vous dirai pourquoi je le hais.

Le morceau finissait. Il leur fut impossible d'échanger un mot de

plus. La soirée s'acheva de même.

Olga, rentrée chez elle, se demanda pourquoi elle avait dit une chose

si compromettante à Ladof. Il lui était maintenant bien difficile de

reculer... La vérité est que ce séjour de Pavlovsk, si délicieux

pour Ariadne, était pour la jeune princesse un supplice de tous les

instants.

A tout moment, elle rencontrait Batourof, et celui-ci mettait à

la regarder une affectation de malice sournoise qui réduisait à

la fureur la fière Olga, jusque-là si hautaine. Elle eût voulu

réduire en poudre l'insolent qui lui rappelait le souvenir d'une

sottise qu'elle croyait avoir oubliée. Et quand il la regardait,

non-seulement elle souffrait dans son orgueil de femme, mais elle

sentait peser sur elle l'infortune d'Ariadne, et les aiguillons du

remords et de la honte déchiraient son âme altière.

Batourof n'avait pourtant pas le cœur méchant, mais il était taquin;

il lui plaisait, comme il disait, de «vexer la petite Orline».

Il n'avait pas eu de vues vraiment ambitieuses en visitant

l'institut; aucune parole, aucune action inconvenante n'avait

été commise pendant les visites; Olga n'avait à rougir d'aucune

familiarité malséante de sa part, ces visites ayant été de simples

gamineries; et, s'il avait su combien il irritait la jeune fille,

il eût peut-être renoncé au plaisir de la regarder ainsi; mais, en

attendant, c'était une taquinerie excellente, et il n'avait garde de

s'en priver.

Olga, cependant, était arrivée à un degré de rage concentrée qui la

rendait dangereuse: elle eût tué Batourof sans regret pour le faire

disparaître de ce monde.

En parlant à Ladof, elle avait agi sous l'empire d'une surexcitation

nerveuse, produit de sa longue colère comprimée; le sang-froid lui

revenant, elle eut grande envie de se rétracter; mais elle était

peut-être moins insensible à l'amour de Constantin qu'elle ne

voulait se l'avouer à elle-même. A vrai dire, elle pensait à lui

depuis le jour où sa mère avait arrêté par une réprimande indirecte

l'expression naïve de sa sympathie pour ce jeune homme.

Beaucoup de passions romanesques se sont développées en secret

dans le cœur des jeunes filles parce que leur mère avait réprimé

sévèrement leur première expansion confiante sur le compte d'un

monsieur quelconque.

Olga espérait vaguement que Ladof ne viendrait pas: peine perdue!

A quatre heures, il était sur la terrasse, causant avec la

princesse, d'un air moins indifférent qu'à l'ordinaire, toutefois.

Il n'était pas de ceux qui promettent pour ne pas tenir, et la

conduite d'Olga avait été assez étrange pour lui permettre les

suppositions les plus variées et les moins rassurantes.

Une heure s'écoula avant qu'il pût descendre au jardin; enfin, une

dame invitée pour le dîner ayant fait son apparition, le jeune homme

s'empressa de descendre les quelques marches qui séparaient la

terrasse du jardin: il y trouva Olga qui, depuis une heure au moins,

tournait autour du parterre avec toute la patience et la régularité

d'une jeune lionne en cage.

Cette heure d'attente lui avait fait beaucoup de mal, car, en

commençant sa promenade, elle était décidée à tourner tout en

plaisanterie; mais, vers le second quart d'heure, elle avait vu

passer Batourof qui l'avait saluée en clignant de l'œil, et cette

apparition avait complétement retourné ses idées; elle attendait

désormais Ladof comme un ange libérateur.

--Eh bien! mademoiselle? dit celui-ci en arrivant auprès d'elle.

--Eh bien! monsieur, il faut que M. Batourof meure, ou bien qu'il

cesse la conduite indigne qu'il tient avec moi depuis si longtemps.

Ladof, stupéfait, restait devant elle, pâle d'indignation, n'osant

croire ses oreilles.

--Oui, s'écria Olga; parce que j'ai eu la faiblesse de vouloir rire

un jour à l'institut,--pas seule, monsieur, avec d'autres,--parce

que M. Batourof s'est dit mon amoureux et m'a apporté des bonbons,

il se croit en droit maintenant de me regarder de la façon la plus

offensante... Je le hais, je le hais! répéta Olga en frappant du pied.

Elle fondit en larmes tout à coup. Heureusement les buissons du

parterre les cachaient aux yeux des spectateurs de la terrasse. Ladof

osa l'interroger, et apprit enfin de quoi au juste se composaient les

torts et les griefs de la jeune princesse Orline.

--C'est très-grave, dit-il.

A vingt-trois ans, on trouve ces choses-là très-graves.

--Vous serez obéie, mademoiselle, reprit-il, quoi qu'il puisse

arriver.

Olga se repentit d'avoir parlé. En théorie, il est très-commode de

faire disparaître un homme; mais quand la pratique se compose d'un

duel,--et la jeune fille était assez intelligente pour comprendre

qu'il y aurait un duel,--le point de vue change totalement.

--Monsieur, dit-elle timidement, n'y aurait-il pas moyen?...

--Olga, fit la voix de la princesse, Olga, où donc es-tu?

La jeune fille s'enfuit, non sans avoir offert la main à Ladof, qui

n'eut pas seulement le temps de la baiser.

Pendant la soirée, Olga fut d'une pâleur qui parut de mauvais augure

à la princesse; on l'envoya se coucher à neuf heures, et la pauvre

enfant en fut enchantée, car elle était en proie à des inquiétudes

sans nombre.

Quand elle se fut mise au lit, avec une soumission qui provenait

uniquement de la crainte d'une visite de sa mère, elle appela

Ariadne, dont la chambre était contiguë à la sienne.

--Écoute, Ariadne, fit la jeune enthousiaste, il faut que j'allége ma

conscience; je suis bien coupable envers toi!

Tout en parlant, Olga se demandait à quel propos ce débordement de

confession, mais elle était sur la voie des épanchements; sa nature

honnête, longtemps comprimée, demandait à se redresser.

--Toi! envers moi? fit Ariadne.

--Oui, assieds-toi sur le lit et donne-moi ta main. Et d'abord,

jure-moi que, quoi que je te dise, tu ne cesseras pas de m'aimer.

--Je te le promets! dit Ariadne en souriant.

--Eh bien! vois-tu, quand on t'a si méchamment renvoyée de

l'institut, il y avait des coupables, tu le sais?

Ariadne fit un signe de tête. Il lui coûtait d'entendre rappeler ce

souvenir douloureux.

Olga détourna un moment la tête, mais sa droiture et son courage

reprirent le dessus.

--Il y avait des demoiselles qui avaient fait des sottises, et parmi

elles, il y avait...

--Qui? fit innocemment Ariadne.

--Moi! répondit Olga en s'accoudant sur son oreiller.

--Toi! répéta Ariadne d'un air rêveur, mais moins étonnée que son

amie et elle-même l'auraient pensé. Toi! C'est pour cela que tu as

été si bonne!

--Tu m'en veux beaucoup, dis? fit Olga en lui secouant fortement la

main.

--Non, répliqua lentement Ariadne, non... tu m'as montré beaucoup

d'amitié... et ce n'est pas toi qui m'as fait renvoyer!

--Pour cela, non! s'écria Olga en s'asseyant dans son lit; non

et non! C'est cette horrible Grabinof qui a tout inventé, et la

supérieure, qui ne valait pas mieux, savait très-bien que c'était moi!

Alors la jeune princesse raconta à son humble amie les scènes qui

avaient accompagné son départ, et elles finirent par rire toutes deux

au souvenir des niches sans nombre faites alors à leurs dames de

classe.

Les souvenirs d'enfance, même ceux des plus mauvais jours, ont la

propriété de tourner facilement au comique.

Malgré la gravité de la confession d'Olga, malgré les tristesses de

toute sorte que cette confession remuait dans le cœur d'Ariadne,

la princesse, en venant s'assurer de l'état de sa fille, les trouva

toutes deux en train de rire jusqu'aux larmes.

--Mais vous avez la fièvre, Olga, dit-elle à sa fille. Est-il permis

de s'agiter de la sorte!

Elle arrangea ses couvertures et son oreiller, et se retira quand la

chambre eut pris l'apparence calme et somnifère qui convenait à un

petit accès de fièvre.

En effet, Olga souffrait et devait passer une nuit d'insomnie cruelle.

Il en fut de même pour Ariadne, mais celle-ci se rappelait les

amertumes de sa vie passée, tandis qu'Olga, le cœur allégé par ses

confessions, voyait l'avenir gros de nuages menaçants.

Ariadne · 第 29 / 38 题