Un soir de juillet, c'était un lundi, jour aristocratique, une
assemblée de choix écoutait l'orchestre de Johann Strauss, alors
dans le plus fort de sa vogue, et naturellement la princesse Orline,
avec sa fille et la jeune cantatrice, siégeait à l'endroit le plus
commode du jardin, dans l'éclat d'une toilette arrivée la veille
de Paris. Son escorte habituelle, un peu moins nombreuse peut-être
qu'en ville, lui formait une garde d'honneur, et Constantin Ladof,
venu par le train de sept heures et demie, jouissait de la société de
mademoiselle Olga, ce soir-là plus humaine que de coutume. Ariadne
écoutait l'orchestre; elle avait donné son cœur à Ladof; mais quand
l'art parlait, sa voix était encore plus puissante que tout le reste.
--Bah! répondit Olga à une phrase de Ladof, les hommes se répandent
tous en promesses, et, quand on veut les amener à agir, ils reculent
bravement.
--Les livres qui vous ont dit cela vous ont trompée, mademoiselle,
répliqua Constantin, car je puis vous jurer...
--Quoi?
--Que si vous daigniez m'ordonner quelque chose...
Olga regarda dédaigneusement le jeune homme au travers de ses longs
cils à demi baissés.
--Je le ferais! conclut Ladof,--je le ferais au prix de ma vie.
--Quelle idée!... murmura Olga troublée malgré elle par l'accent
chaleureux et le regard sincère de Ladof.
--Mettez-moi à l'épreuve! dit le jeune homme, enhardi par un
crescendo de l'orchestre qui devait continuer quelque temps encore et
finir par un _tutti_ bruyant.
--Pourquoi voulez-vous que je vous mette à l'épreuve? demanda
faiblement Olga, qui entendait la réponse avant qu'elle fût prononcée.
--Parce qu'un pauvre diable comme moi ne peut se permettre d'aimer
une personne telle que vous que s'il a fait quelque chose pour se
rapprocher d'elle. Vous êtes trop riche, mademoiselle, et d'une
famille trop illustre pour que j'ose demander votre main, et pourtant
je vous aime; oui, je vous aime plus que ma vie!
Constantin parlait d'une voix contenue, les yeux baissés, car deux
cents personnes pouvaient se retourner au plus léger bruit, et la
princesse était à deux pas. Mais, en terminant, il leva les yeux sur
la jeune fille et rencontra un regard bien étrange; il y avait là une
interrogation et presque une promesse à la fois.
--Feriez-vous vraiment quelque chose pour moi? demanda Olga en jouant
avec son éventail.
--Tout!
--Eh bien! arrangez-vous pour que ce monsieur quitte Pavlovsk; je ne
puis pas le voir!
Ladof suivit la direction de l'éventail, et aperçut le neveu de
madame Batourof, qui avait fait partie du trio de l'institut.
--Que vous a-t-il fait? demanda ingénument le jeune homme.
--Qu'importe? murmura Olga. Je le hais.
Constantin devint sérieux; une telle parole dans la bouche d'une
jeune fille du grand monde prenait une portée extraordinaire.
--Vous voyez bien, reprit Olga en souriant d'un air railleur, que
j'avais raison de dire: tout se passe en promesses!
--Non, mademoiselle! fit résolûment Ladof; mais un homme que
vous haïssez, que vous avez des raisons pour haïr, doit en effet
disparaître, et disparaîtra. Mais il faudrait savoir...
--Venez demain, dans l'après-midi, dit Olga; nous trouverons un
moment pour causer, et je vous dirai pourquoi je le hais.
Le morceau finissait. Il leur fut impossible d'échanger un mot de
plus. La soirée s'acheva de même.
Olga, rentrée chez elle, se demanda pourquoi elle avait dit une chose
si compromettante à Ladof. Il lui était maintenant bien difficile de
reculer... La vérité est que ce séjour de Pavlovsk, si délicieux
pour Ariadne, était pour la jeune princesse un supplice de tous les
instants.
A tout moment, elle rencontrait Batourof, et celui-ci mettait à
la regarder une affectation de malice sournoise qui réduisait à
la fureur la fière Olga, jusque-là si hautaine. Elle eût voulu
réduire en poudre l'insolent qui lui rappelait le souvenir d'une
sottise qu'elle croyait avoir oubliée. Et quand il la regardait,
non-seulement elle souffrait dans son orgueil de femme, mais elle
sentait peser sur elle l'infortune d'Ariadne, et les aiguillons du
remords et de la honte déchiraient son âme altière.
Batourof n'avait pourtant pas le cœur méchant, mais il était taquin;
il lui plaisait, comme il disait, de «vexer la petite Orline».
Il n'avait pas eu de vues vraiment ambitieuses en visitant
l'institut; aucune parole, aucune action inconvenante n'avait
été commise pendant les visites; Olga n'avait à rougir d'aucune
familiarité malséante de sa part, ces visites ayant été de simples
gamineries; et, s'il avait su combien il irritait la jeune fille,
il eût peut-être renoncé au plaisir de la regarder ainsi; mais, en
attendant, c'était une taquinerie excellente, et il n'avait garde de
s'en priver.
Olga, cependant, était arrivée à un degré de rage concentrée qui la
rendait dangereuse: elle eût tué Batourof sans regret pour le faire
disparaître de ce monde.
En parlant à Ladof, elle avait agi sous l'empire d'une surexcitation
nerveuse, produit de sa longue colère comprimée; le sang-froid lui
revenant, elle eut grande envie de se rétracter; mais elle était
peut-être moins insensible à l'amour de Constantin qu'elle ne
voulait se l'avouer à elle-même. A vrai dire, elle pensait à lui
depuis le jour où sa mère avait arrêté par une réprimande indirecte
l'expression naïve de sa sympathie pour ce jeune homme.
Beaucoup de passions romanesques se sont développées en secret
dans le cœur des jeunes filles parce que leur mère avait réprimé
sévèrement leur première expansion confiante sur le compte d'un
monsieur quelconque.
Olga espérait vaguement que Ladof ne viendrait pas: peine perdue!
A quatre heures, il était sur la terrasse, causant avec la
princesse, d'un air moins indifférent qu'à l'ordinaire, toutefois.
Il n'était pas de ceux qui promettent pour ne pas tenir, et la
conduite d'Olga avait été assez étrange pour lui permettre les
suppositions les plus variées et les moins rassurantes.
Une heure s'écoula avant qu'il pût descendre au jardin; enfin, une
dame invitée pour le dîner ayant fait son apparition, le jeune homme
s'empressa de descendre les quelques marches qui séparaient la
terrasse du jardin: il y trouva Olga qui, depuis une heure au moins,
tournait autour du parterre avec toute la patience et la régularité
d'une jeune lionne en cage.
Cette heure d'attente lui avait fait beaucoup de mal, car, en
commençant sa promenade, elle était décidée à tourner tout en
plaisanterie; mais, vers le second quart d'heure, elle avait vu
passer Batourof qui l'avait saluée en clignant de l'œil, et cette
apparition avait complétement retourné ses idées; elle attendait
désormais Ladof comme un ange libérateur.
--Eh bien! mademoiselle? dit celui-ci en arrivant auprès d'elle.
--Eh bien! monsieur, il faut que M. Batourof meure, ou bien qu'il
cesse la conduite indigne qu'il tient avec moi depuis si longtemps.
Ladof, stupéfait, restait devant elle, pâle d'indignation, n'osant
croire ses oreilles.
--Oui, s'écria Olga; parce que j'ai eu la faiblesse de vouloir rire
un jour à l'institut,--pas seule, monsieur, avec d'autres,--parce
que M. Batourof s'est dit mon amoureux et m'a apporté des bonbons,
il se croit en droit maintenant de me regarder de la façon la plus
offensante... Je le hais, je le hais! répéta Olga en frappant du pied.
Elle fondit en larmes tout à coup. Heureusement les buissons du
parterre les cachaient aux yeux des spectateurs de la terrasse. Ladof
osa l'interroger, et apprit enfin de quoi au juste se composaient les
torts et les griefs de la jeune princesse Orline.
--C'est très-grave, dit-il.
A vingt-trois ans, on trouve ces choses-là très-graves.
--Vous serez obéie, mademoiselle, reprit-il, quoi qu'il puisse
arriver.
Olga se repentit d'avoir parlé. En théorie, il est très-commode de
faire disparaître un homme; mais quand la pratique se compose d'un
duel,--et la jeune fille était assez intelligente pour comprendre
qu'il y aurait un duel,--le point de vue change totalement.
--Monsieur, dit-elle timidement, n'y aurait-il pas moyen?...
--Olga, fit la voix de la princesse, Olga, où donc es-tu?
La jeune fille s'enfuit, non sans avoir offert la main à Ladof, qui
n'eut pas seulement le temps de la baiser.
Pendant la soirée, Olga fut d'une pâleur qui parut de mauvais augure
à la princesse; on l'envoya se coucher à neuf heures, et la pauvre
enfant en fut enchantée, car elle était en proie à des inquiétudes
sans nombre.
Quand elle se fut mise au lit, avec une soumission qui provenait
uniquement de la crainte d'une visite de sa mère, elle appela
Ariadne, dont la chambre était contiguë à la sienne.
--Écoute, Ariadne, fit la jeune enthousiaste, il faut que j'allége ma
conscience; je suis bien coupable envers toi!
Tout en parlant, Olga se demandait à quel propos ce débordement de
confession, mais elle était sur la voie des épanchements; sa nature
honnête, longtemps comprimée, demandait à se redresser.
--Toi! envers moi? fit Ariadne.
--Oui, assieds-toi sur le lit et donne-moi ta main. Et d'abord,
jure-moi que, quoi que je te dise, tu ne cesseras pas de m'aimer.
--Je te le promets! dit Ariadne en souriant.
--Eh bien! vois-tu, quand on t'a si méchamment renvoyée de
l'institut, il y avait des coupables, tu le sais?
Ariadne fit un signe de tête. Il lui coûtait d'entendre rappeler ce
souvenir douloureux.
Olga détourna un moment la tête, mais sa droiture et son courage
reprirent le dessus.
--Il y avait des demoiselles qui avaient fait des sottises, et parmi
elles, il y avait...
--Qui? fit innocemment Ariadne.
--Moi! répondit Olga en s'accoudant sur son oreiller.
--Toi! répéta Ariadne d'un air rêveur, mais moins étonnée que son
amie et elle-même l'auraient pensé. Toi! C'est pour cela que tu as
été si bonne!
--Tu m'en veux beaucoup, dis? fit Olga en lui secouant fortement la
main.
--Non, répliqua lentement Ariadne, non... tu m'as montré beaucoup
d'amitié... et ce n'est pas toi qui m'as fait renvoyer!
--Pour cela, non! s'écria Olga en s'asseyant dans son lit; non
et non! C'est cette horrible Grabinof qui a tout inventé, et la
supérieure, qui ne valait pas mieux, savait très-bien que c'était moi!
Alors la jeune princesse raconta à son humble amie les scènes qui
avaient accompagné son départ, et elles finirent par rire toutes deux
au souvenir des niches sans nombre faites alors à leurs dames de
classe.
Les souvenirs d'enfance, même ceux des plus mauvais jours, ont la
propriété de tourner facilement au comique.
Malgré la gravité de la confession d'Olga, malgré les tristesses de
toute sorte que cette confession remuait dans le cœur d'Ariadne,
la princesse, en venant s'assurer de l'état de sa fille, les trouva
toutes deux en train de rire jusqu'aux larmes.
--Mais vous avez la fièvre, Olga, dit-elle à sa fille. Est-il permis
de s'agiter de la sorte!
Elle arrangea ses couvertures et son oreiller, et se retira quand la
chambre eut pris l'apparence calme et somnifère qui convenait à un
petit accès de fièvre.
En effet, Olga souffrait et devait passer une nuit d'insomnie cruelle.
Il en fut de même pour Ariadne, mais celle-ci se rappelait les
amertumes de sa vie passée, tandis qu'Olga, le cœur allégé par ses
confessions, voyait l'avenir gros de nuages menaçants.