Ariadne était installée depuis huit jours dans la maison Orline,
qu'il lui semblait encore faire un rêve. Elle avait reçu tant de
preuves d'estime et d'amitié de la part de la princesse, Olga la
traitait avec tant de délicatesse, que l'orpheline ne pouvait croire
à une si belle réalité.
Cependant, elle se fit bien vite à sa nouvelle position, car ses
instincts la portaient vers tout ce qui était élégant et riche.
La seule chose pénible pour elle fut de quitter le deuil de sa
bienfaitrice, sur une prière réitérée d'Olga.
La princesse, comme la plupart des dames russes de son temps,
n'aimait pas qu'on portât le deuil dans sa maison, et il fallut céder
sur ce chapitre.
Si douce que fût l'existence d'Ariadne, comparée avec ce qu'elle
avait pu craindre, le cœur de la pauvre enfant était cruellement
éprouvé par des scrupules chimériques. Elle craignait de faire tort à
Olga par sa présence, et finit par le dire à sa compagne.
La princesse rassura l'orpheline, mais d'une manière qui fit une
autre plaie à son cœur tant de fois blessé.
--Aucun doute, dit la grande dame, ne peut effleurer celle que je
protége de mon hospitalité. Vous êtes saine et sauve chez moi,
mademoiselle.
Ariadne remercia, mais le cœur gros. Il lui en coûtait de ne pas
être estimée pour elle-même! Il fallait bien se faire à cette idée
cependant, car rien ne pouvait réparer l'outrage du passé.
La princesse avait exigé d'Olga qu'elle ne révélerait pas le passé à
son amie: c'était la seule condition qu'elle avait mise à l'admission
d'Ariadne chez elle.
La maison Orline était grandiosement ouverte et fort bien fréquentée;
on y donnait à dîner tous les mardis, on y dansait deux fois par
mois pendant l'hiver; une loge aux Italiens employait un autre jour;
cette loge fut pour Ariadne une source de joies indescriptibles.
La princesse s'en servait peu; elle y envoya sa fille avec Ariadne et
un chaperon quelconque, choisi parmi les nombreuses parentes laides,
pauvres et âgées auxquelles elle cherchait charitablement à faire
plaisir de temps en temps. Là, Ariadne apprit tout ce que la musique
peut donner d'extases à une âme vraiment faite pour la sentir, et son
talent y prit plus de force et de maturité.
Elle était chez la princesse depuis deux mois environ, lorsqu'un
lundi, à l'opéra Italien, elle remarqua, braquée sur elle, une
jumelle obstinée qui semblait vouloir attirer son attention.
Elle feignit d'abord de ne point l'apercevoir, mais les deux verres
entêtés la suivaient avec tant de persistance qu'elle prit le seul
parti en pareil cas: elle s'arma à son tour de son binocle, promena
un regard distrait dans la salle, le laissa tomber dédaigneux et
froid sur la jumelle insolente, et revint à son indifférence.
La jumelle disparut, et, au lieu des deux gros verres ronds dans leur
gaîne noire, Ariadne aperçut les yeux non moins gros, ronds et noirs,
du général Frémof.
La jeune femme ne put réprimer un mouvement; elle n'avait vu le
général qu'une fois, à son second concert, mais le souvenir de la
plus vive douleur de sa vie était lié à ce visage de viveur, et elle
ne pouvait plus l'oublier.
En vain voulut-elle penser à autre chose, s'absorber dans la musique,
s'isoler dans des pensées sereines et généreuses, elle ne le put; le
regard de cet homme et le souvenir de ses paroles la poursuivirent
sans pitié jusqu'au matin, durant les longues heures d'une insomnie
fiévreuse.
--Pourvu, se disait-elle, que je ne le revoie jamais!
Elle n'osait l'espérer; pourtant, c'était quelque chose que d'avoir
passé deux mois sans rencontrer cet homme qui lui était odieux.
Elle ne fut pas si longtemps avant de le revoir.
Le jeudi suivant, c'était jour de soirée dansante, il arriva de bonne
heure, en homme qui veut profiter d'un bon moment de causerie avant
l'arrivée des importuns.
--On a été longtemps sans vous voir, général! dit la princesse en lui
indiquant un siége auprès d'elle.
--J'ai été faire un tour dans mes terres, répliqua le général,
je suis parti le lendemain d'un fort beau concert à la salle des
Chantres...
Ses yeux glissaient du côté d'Ariadne, la princesse s'en aperçut.
--Celui de mademoiselle probablement, dit-elle avec un petit geste de
son éventail.
Le général profita d'une nouvelle arrivée pour rapprocher son siége
de la chaise d'Ariadne.
--Je suis déjà, dit-il, un de vos plus chauds admirateurs,
mademoiselle, et--il baissa imperceptiblement la voix--il ne tiendra
qu'à vous que je le devienne davantage.
Ariadne sentit l'insulte et rougit de la tête aux pieds. Ses épaules
superbes se rosèrent tout à coup, et le général les contempla avec
l'air d'un amateur devant un tableau de maître.
Les arrivants entouraient la princesse; la jeune fille se recula pour
leur faire place, mais le général n'était pas homme à se laisser
décontenancer.
--Inscrivez-moi, au moins, dit-il plus bas encore; si votre cœur est
pris pour le moment, souvenez-vous que j'ai retenu mon tour.
--Monsieur! dit Ariadne entre ses dents serrées, vous êtes un lâche!
La princesse se retourna vivement. Seule de tout le groupe elle avait
entendu non la provocation, mais la réponse; le regard que le général
avait jeté sur Ariadne l'avait sans doute mise en défiance.
--Général, dit-elle, on joue là-bas, et vous ne dansez pas que je
sache; faites place aux danseurs.
Le général s'éloigna en se dandinant, non sans ajouter une œillade
assassine au bagage de sottises qu'il venait de déposer aux pieds
d'Ariadne.
Le seul moyen d'excuser sa conduite est d'avouer qu'il professait
la plus mauvaise opinion de toutes les femmes en général et en
particulier; c'était un de ces hommes trop faibles pour avoir un
caractère, qui en empruntent un tout fait, et qui le plus souvent
le choisissent fort mal. Il était tellement sûr de la perversité
féminine, qu'il avait calomnié Ariadne exactement comme il eût avalé
un verre d'eau; il venait à présent de l'insulter avec la même
facilité; il lui croyait un nombre indéfini d'aventures depuis la
première; quoi de plus naturel que de rappeler à une jolie femme, pas
cruelle, qu'il tenait ses hommages à sa disposition?
La princesse avait vu le mouvement d'Ariadne, elle avait entendu ses
paroles; craignant quelque accident, elle essaya une diversion qui
réussit.
--Monsieur Constantin Ladof, dit-elle en poussant un jeune homme qui
lui parlait devant Ariadne encore pâle; mademoiselle Ranine.
--Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la
première contredanse? dit la voix musicale de Constantin Ladof.
Ariadne pâlit, rougit, s'inclina machinalement, passa son bras sous
celui du cavalier et respira plus à l'aise en se trouvant admise dans
les rangs du quadrille.
--Ah! mademoiselle, lui dit son danseur, si vous saviez le mal que je
me suis donné pour arriver à vous connaître! Votre voix m'avait fait
une telle impression, que je suis resté deux nuits sans dormir. Ce
sont les anges qui vous ont appris à chanter de la sorte! Savez-vous
que,--c'est bête de l'avouer, ici surtout, pendant qu'on danse,--mais
vous m'avez fait pleurer!
Ariadne regarda celui qui lui parlait. Les yeux bleus du jeune homme
étaient aussi sincères, aussi honnêtes que ses paroles. Elle sourit
et répondit de bonne grâce. Celui-là au moins ne la méprisait pas.
Vers la fin de la soirée, comme on se retirait, le général Frémof,
toujours content de lui, s'approcha de la maîtresse du logis pour
prendre congé, et reçut un compliment fort inattendu.
--Vous êtes un mauvais sujet, général, dit la princesse à demi-voix
d'un air de reproche; c'est fort gentil les mauvais sujets, mais
entre célibataires, ou bien chez les vieilles femmes qui ne craignent
plus rien; moi, j'ai des demoiselles à marier; vous reviendrez me
voir quand il n'y aura plus de jeunes filles dans la maison.
--Entendre, c'est obéir! dit galamment Frémof en baisant la main qui
le mettait à la porte. Tâchez que ce soit bientôt, princesse.
La princesse ne put s'empêcher de rire. Cependant Ariadne ne devait
pas se remettre de cet affront.