XXI

Ariadne était installée depuis huit jours dans la maison Orline,

qu'il lui semblait encore faire un rêve. Elle avait reçu tant de

preuves d'estime et d'amitié de la part de la princesse, Olga la

traitait avec tant de délicatesse, que l'orpheline ne pouvait croire

à une si belle réalité.

Cependant, elle se fit bien vite à sa nouvelle position, car ses

instincts la portaient vers tout ce qui était élégant et riche.

La seule chose pénible pour elle fut de quitter le deuil de sa

bienfaitrice, sur une prière réitérée d'Olga.

La princesse, comme la plupart des dames russes de son temps,

n'aimait pas qu'on portât le deuil dans sa maison, et il fallut céder

sur ce chapitre.

Si douce que fût l'existence d'Ariadne, comparée avec ce qu'elle

avait pu craindre, le cœur de la pauvre enfant était cruellement

éprouvé par des scrupules chimériques. Elle craignait de faire tort à

Olga par sa présence, et finit par le dire à sa compagne.

La princesse rassura l'orpheline, mais d'une manière qui fit une

autre plaie à son cœur tant de fois blessé.

--Aucun doute, dit la grande dame, ne peut effleurer celle que je

protége de mon hospitalité. Vous êtes saine et sauve chez moi,

mademoiselle.

Ariadne remercia, mais le cœur gros. Il lui en coûtait de ne pas

être estimée pour elle-même! Il fallait bien se faire à cette idée

cependant, car rien ne pouvait réparer l'outrage du passé.

La princesse avait exigé d'Olga qu'elle ne révélerait pas le passé à

son amie: c'était la seule condition qu'elle avait mise à l'admission

d'Ariadne chez elle.

La maison Orline était grandiosement ouverte et fort bien fréquentée;

on y donnait à dîner tous les mardis, on y dansait deux fois par

mois pendant l'hiver; une loge aux Italiens employait un autre jour;

cette loge fut pour Ariadne une source de joies indescriptibles.

La princesse s'en servait peu; elle y envoya sa fille avec Ariadne et

un chaperon quelconque, choisi parmi les nombreuses parentes laides,

pauvres et âgées auxquelles elle cherchait charitablement à faire

plaisir de temps en temps. Là, Ariadne apprit tout ce que la musique

peut donner d'extases à une âme vraiment faite pour la sentir, et son

talent y prit plus de force et de maturité.

Elle était chez la princesse depuis deux mois environ, lorsqu'un

lundi, à l'opéra Italien, elle remarqua, braquée sur elle, une

jumelle obstinée qui semblait vouloir attirer son attention.

Elle feignit d'abord de ne point l'apercevoir, mais les deux verres

entêtés la suivaient avec tant de persistance qu'elle prit le seul

parti en pareil cas: elle s'arma à son tour de son binocle, promena

un regard distrait dans la salle, le laissa tomber dédaigneux et

froid sur la jumelle insolente, et revint à son indifférence.

La jumelle disparut, et, au lieu des deux gros verres ronds dans leur

gaîne noire, Ariadne aperçut les yeux non moins gros, ronds et noirs,

du général Frémof.

La jeune femme ne put réprimer un mouvement; elle n'avait vu le

général qu'une fois, à son second concert, mais le souvenir de la

plus vive douleur de sa vie était lié à ce visage de viveur, et elle

ne pouvait plus l'oublier.

En vain voulut-elle penser à autre chose, s'absorber dans la musique,

s'isoler dans des pensées sereines et généreuses, elle ne le put; le

regard de cet homme et le souvenir de ses paroles la poursuivirent

sans pitié jusqu'au matin, durant les longues heures d'une insomnie

fiévreuse.

--Pourvu, se disait-elle, que je ne le revoie jamais!

Elle n'osait l'espérer; pourtant, c'était quelque chose que d'avoir

passé deux mois sans rencontrer cet homme qui lui était odieux.

Elle ne fut pas si longtemps avant de le revoir.

Le jeudi suivant, c'était jour de soirée dansante, il arriva de bonne

heure, en homme qui veut profiter d'un bon moment de causerie avant

l'arrivée des importuns.

--On a été longtemps sans vous voir, général! dit la princesse en lui

indiquant un siége auprès d'elle.

--J'ai été faire un tour dans mes terres, répliqua le général,

je suis parti le lendemain d'un fort beau concert à la salle des

Chantres...

Ses yeux glissaient du côté d'Ariadne, la princesse s'en aperçut.

--Celui de mademoiselle probablement, dit-elle avec un petit geste de

son éventail.

Le général profita d'une nouvelle arrivée pour rapprocher son siége

de la chaise d'Ariadne.

--Je suis déjà, dit-il, un de vos plus chauds admirateurs,

mademoiselle, et--il baissa imperceptiblement la voix--il ne tiendra

qu'à vous que je le devienne davantage.

Ariadne sentit l'insulte et rougit de la tête aux pieds. Ses épaules

superbes se rosèrent tout à coup, et le général les contempla avec

l'air d'un amateur devant un tableau de maître.

Les arrivants entouraient la princesse; la jeune fille se recula pour

leur faire place, mais le général n'était pas homme à se laisser

décontenancer.

--Inscrivez-moi, au moins, dit-il plus bas encore; si votre cœur est

pris pour le moment, souvenez-vous que j'ai retenu mon tour.

--Monsieur! dit Ariadne entre ses dents serrées, vous êtes un lâche!

La princesse se retourna vivement. Seule de tout le groupe elle avait

entendu non la provocation, mais la réponse; le regard que le général

avait jeté sur Ariadne l'avait sans doute mise en défiance.

--Général, dit-elle, on joue là-bas, et vous ne dansez pas que je

sache; faites place aux danseurs.

Le général s'éloigna en se dandinant, non sans ajouter une œillade

assassine au bagage de sottises qu'il venait de déposer aux pieds

d'Ariadne.

Le seul moyen d'excuser sa conduite est d'avouer qu'il professait

la plus mauvaise opinion de toutes les femmes en général et en

particulier; c'était un de ces hommes trop faibles pour avoir un

caractère, qui en empruntent un tout fait, et qui le plus souvent

le choisissent fort mal. Il était tellement sûr de la perversité

féminine, qu'il avait calomnié Ariadne exactement comme il eût avalé

un verre d'eau; il venait à présent de l'insulter avec la même

facilité; il lui croyait un nombre indéfini d'aventures depuis la

première; quoi de plus naturel que de rappeler à une jolie femme, pas

cruelle, qu'il tenait ses hommages à sa disposition?

La princesse avait vu le mouvement d'Ariadne, elle avait entendu ses

paroles; craignant quelque accident, elle essaya une diversion qui

réussit.

--Monsieur Constantin Ladof, dit-elle en poussant un jeune homme qui

lui parlait devant Ariadne encore pâle; mademoiselle Ranine.

--Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la

première contredanse? dit la voix musicale de Constantin Ladof.

Ariadne pâlit, rougit, s'inclina machinalement, passa son bras sous

celui du cavalier et respira plus à l'aise en se trouvant admise dans

les rangs du quadrille.

--Ah! mademoiselle, lui dit son danseur, si vous saviez le mal que je

me suis donné pour arriver à vous connaître! Votre voix m'avait fait

une telle impression, que je suis resté deux nuits sans dormir. Ce

sont les anges qui vous ont appris à chanter de la sorte! Savez-vous

que,--c'est bête de l'avouer, ici surtout, pendant qu'on danse,--mais

vous m'avez fait pleurer!

Ariadne regarda celui qui lui parlait. Les yeux bleus du jeune homme

étaient aussi sincères, aussi honnêtes que ses paroles. Elle sourit

et répondit de bonne grâce. Celui-là au moins ne la méprisait pas.

Vers la fin de la soirée, comme on se retirait, le général Frémof,

toujours content de lui, s'approcha de la maîtresse du logis pour

prendre congé, et reçut un compliment fort inattendu.

--Vous êtes un mauvais sujet, général, dit la princesse à demi-voix

d'un air de reproche; c'est fort gentil les mauvais sujets, mais

entre célibataires, ou bien chez les vieilles femmes qui ne craignent

plus rien; moi, j'ai des demoiselles à marier; vous reviendrez me

voir quand il n'y aura plus de jeunes filles dans la maison.

--Entendre, c'est obéir! dit galamment Frémof en baisant la main qui

le mettait à la porte. Tâchez que ce soit bientôt, princesse.

La princesse ne put s'empêcher de rire. Cependant Ariadne ne devait

pas se remettre de cet affront.

Ariadne · 第 27 / 38 题