Si la princesse était absolument gâtée par sa vie de femme heureuse
et frivole, elle avait le cœur généreux, et son jugement, faussé
dans les circonstances ordinaires par l'habitude d'une longue
domination despotique sur son entourage, se retrouvait intact dans
les occasions graves.
Pendant le dîner et les heures qui suivirent, tout en causant avec
ceux qui se trouvaient présents, elle se fit un plan de conduite, et
lorsque sa fille vint la trouver à sa toilette, vers minuit, elle
avait préparé une solution.
--Si je vous ai bien comprise, dit-elle, vous vous reconnaissez
coupable d'un dommage causé à cette jeune fille dont vous m'avez
parlé, et vous désirez le réparer.
Olga, pour toute réponse, se jeta au cou de sa mère et l'embrassa à
l'étouffer.
Cette marque de tendresse amollit encore le cœur déjà bien disposé
de la princesse.
--Mais d'abord, racontez-moi comment vous avez appris les suites de
ce malheureux événement.
En quelques mots, Olga mit sa mère au courant de l'existence
d'Ariadne depuis son renvoi de l'institut.
--Si vous l'aviez vue, maman, dit-elle en terminant, si vous saviez
avec quelle noblesse elle porte son infortune! Et quand on pense
qu'elle n'a plus d'asile!...
--J'ai pensé, dit la princesse, que si nous lui faisions une dot
convenable, avec le capital, elle pourrait se marier, et avec le
revenu, en attendant, elle aurait de quoi vivre...
--Et où voulez-vous, ma chère maman, répliqua Olga, que cette pauvre
fille trouve un mari, si elle ne voit pas une société honnête? Les
maris n'iront pas la chercher dans une maison autre que convenable,
et on ne veut la loger nulle part!
La princesse gardait le silence. En effet, la situation était
embarrassante.
--Savez-vous, ma chère maman, reprit la jeune fille, ce qu'il faut
faire pour me mettre en paix avec ma conscience?--car ma conscience
me fait depuis longtemps tous les reproches que votre bonté
m'épargne,--il faut ouvrir votre maison à Ariadne.
--Qu'elle vienne! dit la princesse, je serai très-contente de lui
témoigner les sentiments qu'elle mérite. Sait-elle que c'est vous qui
êtes la cause involontaire...?
--Non, maman, elle ne sait rien du tout; à peine a-t-elle appris
depuis peu de temps de quoi elle était soupçonnée. Mais, maman, lui
faire une dot, c'est précisément lui apprendre la vérité,--et moi qui
la connais, je puis vous certifier qu'elle refusera vos bienfaits
quand elle saura... Savez-vous, ma chère maman, ce qu'il faudrait
faire pour être une vraie Orline, grande et généreuse comme tous ceux
de notre race? Il faudrait prendre Ariadne chez vous, ici, dans la
maison.
--Chez nous! se récria la princesse.
--Chez nous, ma chère maman. Aux yeux du monde, ce serait pour
me donner des leçons de musique... Oh! ne craignez rien, je n'en
prendrai guère, ajouta la jeune fille;--la princesse n'aimait pas
la musique chez elle, en revanche elle l'adorait chez les autres,
où elle n'entendait pas les études préliminaires.--Ariadne est une
grande artiste, sa musique ne peut vous gêner; elle est si douce,
si bien élevée! Je suis souvent seule, il me faudrait une dame de
compagnie... Et puis, maman, si elle n'a pas d'asile, c'est ma
faute... Si vous m'aimez et si vous m'avez vraiment pardonné, vous
ferez ce que je vous demande!
Olga était à genoux et entourait la princesse de ses bras... Quelle
mère eût refusé? Ce n'était pas celle-là, qui sentait au fond combien
la dette de sa fille envers l'orpheline était lourde et sacrée.
--Soit! dit-elle. Tu iras la chercher demain.
Olga regarda sa montre avec regret; il était vraiment trop tard pour
y aller le soir, ou plutôt la nuit même.
Elle couvrit sa mère de caresses reconnaissantes et emporta sa joie
dans sa chambre, où elle eut peine à trouver le sommeil.