Olga, en rentrant, trouva sa mère absente, ce qui arrivait souvent.
Congédiant alors la femme de charge qui l'avait accompagnée dans
son expédition, elle alla se plonger dans les méditations les moins
réjouissantes, au fond d'une petite serre contiguë au salon jaune. Ce
qu'elle pensa et résolut alors communiqua à son visage une expression
si nouvelle de courage et de fermeté, que sa mère, à son retour, la
regarda à deux fois.
--Mon Dieu! dit-elle, quelle figure! D'où viens-tu avec cet air
revêche?
--J'ai quelque chose à vous dire, maman, répondit évasivement la
jeune fille. Puis-je vous parler en particulier?
La princesse regarda sa fille avec une stupéfaction profonde.
--Pourvu, pensa-t-elle, qu'elle n'ait point commis quelque grosse
sottise!--Venez dans mon cabinet de toilette, dit-elle d'un air
sérieux; nous causerons pendant que je m'habillerai pour le dîner.
Elle passa devant, et sa fille la suivit jusque dans la grande pièce
fraîche et parfumée qui lui servait de cabinet de toilette. Une femme
de chambre, ramenée tout exprès de la Petite-Russie, pour plus de
certitude qu'elle ne savait pas le français, s'approcha pour aider
la princesse, et Olga s'assit sur un petit canapé bas, en face de sa
mère qui se tenait devant un grand miroir.
--Maman, dit-elle, on m'a raconté une histoire bien singulière
aujourd'hui; je voudrais vous en faire part.
Enchantée d'apprendre que l'état d'esprit extraordinaire où se
trouvait sa fille provenait simplement d'une histoire romanesque, la
princesse acquiesça d'un signe de tête pendant qu'on lui ôtait sa
robe.
--Figurez-vous, maman, commença la jeune fille, que dans un institut
de demoiselles il est arrivé, il y a longtemps déjà, une chose bien
étrange: plusieurs élèves de la classe sortante avaient imaginé de
s'amuser en cachette des dames de classe, et, comme on ne s'amuse
pas beaucoup dans les instituts, où les moyens de se distraire sont
rares, elles inventèrent un divertissement assez dangereux.
La princesse souriait d'un air distrait, tout en s'occupant de sa
toilette. Olga continua.
--Parmi les jeunes gens que recevait madame la supérieure,--car elle
avait une nombreuse famille et connaissait beaucoup de monde,--il
y en avait deux qui s'étaient plus d'une fois arrêtés à causer
un instant avec les demoiselles qui allaient et venaient dans
l'escalier; un troisième, qui avait ses entrées chez la directrice,
imagina de proposer à quelques-unes de ces élèves de souper un soir
dans le réfectoire quand tout le monde serait couché. Il y avait une
jeune fille très-gourmande parmi celles-là;--enfin, elles acceptèrent.
--Quelles sornettes me contez-vous là? fit la princesse en fronçant
ses sourcils olympiens.
--C'est la pure vérité, maman, je vous assure. Les élèves--il y en
avait trois--sortaient du dortoir à onze heures, passaient devant
la dame de classe qui ronflait comme un tuyau d'orgue, descendaient
au réfectoire, et là, les jeunes gens, qui avaient apporté des
provisions, soupaient avec elles en secret.
--On ne les a pas surpris dans cette belle occupation? demanda la
princesse que cela commençait à amuser.
--Précisément, ma chère maman, la directrice les surprit un jour;
mais, ce jour-là, les demoiselles n'étaient pas venues,--supposons
qu'on les en avait empêchées par une surveillance plus active,--et la
supérieure ne trouva que les messieurs.
--Eh bien! je suppose qu'elle ne les a pas mis en pénitence? dit la
princesse, riant malgré elle à l'idée de la figure des trois jeunes
gens en présence de la vieille dame.
--Non, maman, probablement même il ne serait rien arrivé du tout
si une femme de chambre n'avait pas bavardé. Mais, le lendemain,
tout l'institut savait l'histoire, il fallait faire un exemple.
Vous comprenez, maman, ajouta Olga avec amertume, on ne pouvait pas
laisser impunie une telle violation des règlements...
--Je connais cette histoire, dit la princesse en cherchant dans son
esprit un souvenir qui n'avait guère laissé de traces.
Cette aventure d'institut avait passé de sa mémoire depuis bien
longtemps. Une fois assurée que la coupable était d'extraction
obscure, elle n'avait plus de motifs pour s'en souvenir.
--Je crois que oui, maman; du moins on vous l'a probablement racontée
dans le temps.
--On a renvoyé la jeune fille, fit la princesse.
Olga chercha péniblement quelques mots, puis elle se leva les joues
brûlantes, les yeux pleins de feu.
--Ce que vous ne sauriez vous imaginer, maman, continua-t-elle en
regardant sa mère bien en face, c'est que le règlement, qui exigeait
une victime, pouvait ne pas exiger que cette victime fût une
coupable. On renvoya une jeune fille en effet, et cette jeune fille
était innocente.
--Comment! fit la princesse en levant les yeux.
Elle s'arrêta pétrifiée, tant le regard qu'elle reçut de sa fille
révélait de sentiments nouveaux et inconnus.
--Oui, ma mère, elle était innocente, et, à l'heure présente, elle
ne peut gagner sa vie parce qu'on la croit coupable: elle n'a qu'à
se laisser mourir de faim, pendant que les véritables coupables sont
tranquilles et heureuses, estimées de tous. N'est-ce pas que c'est
horrible?
--Horrible en effet, murmura la princesse; mais n'est-ce pas une
invention de la demoiselle pour se rendre intéressante?
--Mère! s'écria Olga pâle d'indignation.
--Car enfin, continua la grande dame, à quel propos aurait-on puni
une innocente? Cela supposerait des combinaisons atroces... Je ne
crois pas un mot de cette histoire. Qui vous l'a racontée?
--Mère! cria une seconde fois la jeune fille indignée, la victime
innocente est Ariadne Ranine, et l'une des coupables... c'était moi.
Olga regarda sa mère en face, non pour la braver, mais pour affirmer
la vérité de ses paroles.
--Vous! vous! répéta la princesse, qui crut sa fille folle.
--Moi! Et j'ai eu la lâcheté de laisser renvoyer Ariadne, quand
le premier de mes devoirs était de me proclamer coupable. Je l'ai
vue tomber sans connaissance. J'ai entendu ses plaintes, je l'ai
accompagnée jusqu'à la porte, et je n'ai rien dit. Mais si je n'ai
pas parlé, ma mère, c'est qu'en ce moment-là je ne me doutais pas
qu'une innocente serait déshonorée pour toute sa vie; je croyais
qu'on n'y penserait plus au bout de trois mois. A ce moment, je
songeais à vous, ma mère, et à mon père; je pensais au nom que je
porte, et je me disais que, si votre fille était ainsi chassée, vous
en mourriez tous deux de honte,--et Ariadne n'avait ni père ni mère.
Olga se tut. La princesse avait reculé de quelques pas. Toute cette
scène avait eu lieu en français, et la femme de chambre, «voyant
qu'on se querellait», avait pris le parti de sortir quelques instants
auparavant et de ne plus rentrer.
--Vous, une Orline! répéta la princesse. Vous avez eu des
rendez-vous! Vous avez soupé la nuit!...
--Au réfectoire, fit observer doucement la coupable.
--Est-il possible que vous ayez oublié à ce point ce que vous vous
deviez?
--Je suis coupable, ma mère, dit Olga, et je m'accuse; mais on ne
m'a jamais appris ce que je me devais. A l'institut, on nous a
donné des règles banales et pédantes, bonnes pour tout le monde
et pour personne; de plus, on m'a toujours répété qu'Olga Orline
pouvait faire tout ce qui lui passerait par la tête. Je voyais mes
désobéissances impunies; mes malices passaient inaperçues, non parce
qu'on n'en avait pas connaissance, mais parce qu'on ne voulait pas me
punir. C'est ici seulement, près de vous, ma mère, depuis que j'ai
le bonheur de vivre sous votre égide, que j'ai appris mes devoirs et
que j'ai rougi de ma faute... C'est aujourd'hui seulement, en voyant
le mal que j'avais causé à une innocente, que j'ai compris que mon
silence était plus qu'une faute: c'est un crime.
--Un crime! Vous n'allez pas vous dénoncer, je suppose, fit la
princesse avec tout l'orgueil d'une grande dame qui méprise une
plébéienne.
--S'il n'y a que ce moyen de réhabiliter Ariadne, il faudra pourtant
le faire, répondit bravement Olga.
Le silence se fit.
La princesse regarda autour d'elle, vit qu'il était tard et sonna sa
femme de chambre.
--Allez vous habiller, dit-elle à sa fille, nous en parlerons plus
tard.
--Ma mère me pardonne-t-elle? demanda doucement Olga avec toute
la soumission, toute la grâce qu'elle savait si bien déployer à
l'occasion.
La princesse ne put lui tenir rigueur; il y avait si longtemps
d'ailleurs! Qui se souvenait de cette histoire? Elle sourit et laissa
baiser par sa fille la main que celle-ci caressait tendrement.
--Nous verrons, dit-elle.
Mais elle avait déjà pardonné.