XVIII

L'examen de ses ressources n'était pas fait pour inspirer à Ariadne

une confiance aveugle dans l'avenir: elle alla trouver son maître

pour le supplier de lui permettre de débuter un peu plus tôt. Morini

fut inflexible.

--Depuis dix ans, dit-il, j'ai eu dix élèves qui toutes avaient du

talent, qui toutes avaient fait de bonnes études, et qui ont voulu

débuter avant d'être suffisamment préparées; où sont-elles à présent?

Qui sait leurs noms? Elles ont pourtant chanté, les unes un hiver,

les autres deux fois, et pour finir leur histoire à toutes en un mot,

_fiasco_ complet. Pourquoi? parce qu'elles n'étaient pas préparées!

Elles croyaient qu'on arrive comme ça devant le public,--le vieux

maître marcha par la chambre les bras ballants et vint se planter

devant Ariadne en ouvrant une bouche énorme,--elles ouvraient la

bouche, et qu'est-ce qui en sortait? un _couac_ abominable, parce

qu'elles avaient peur, ou qu'elles ne savaient pas jouer, ou qu'elles

n'avaient pas appris suffisamment leur rôle... Et tu veux faire comme

elles?

--Mais, cher maître, je travaillerai double! supplia Ariadne les

mains jointes et les yeux pleins de larmes.

--Tu travailleras huit heures par jour pour te casser la voix!

C'est une belle idée que tu as là! Rappelle-toi, ma fille, pour ta

gouverne, que le travail acquis lentement, par un exercice modéré,

est tout; que la précipitation ne fait rien de bon, et pour en finir,

que diable! j'ai bien aussi mon intérêt à ce que tu deviennes une

vraie artiste, une cantatrice sérieuse! tu n'as pas l'air de t'en

souvenir!

Ariadne baissa la tête. Son maître avait raison; elle lui devait de

faire tout ce qui était nécessaire pour arriver à l'apogée de son

talent; c'était une dette sacrée. Elle se soumit et rentra chez elle

en se demandant comment elle s'y prendrait pour vivre avec seize

roubles et demi par mois,--un peu plus de cinquante francs. Et il

lui fallait des chaussures, des chapeaux, des gants; il fallait tout

ce qu'emploie une femme du monde, si modeste et si économe qu'elle

puisse être!

--Et les leçons! s'écria Ariadne tout à coup, les leçons! J'avais

oublié cela! Je donnerai des leçons de piano.

Elle retourna aussitôt chez son maître pour le prier de lui permettre

de donner des leçons. Non-seulement Morini, qui se repentait de sa

réponse cruelle, lui octroya la permission demandée, mais il promit

de lui chercher des élèves.

Il fallait se loger cependant. Ariadne fit insérer dans les journaux

qu'une demoiselle, élève de Morini, cherchait la table et le logement

en échange de quelques leçons:--on vint plusieurs fois; à différentes

reprises tout paraissait arrangé, puis, le lendemain, Ariadne

recevait un petit billet bien sec, dans lequel on avait changé

d'avis...

Elle fut quelque temps avant de comprendre la cause de ces

changements d'avis. A la troisième ou quatrième tentative, elle

devina: on lui demandait toujours où elle avait fait son éducation;

elle indiquait l'institut, naturellement. En sortant de chez elle, on

allait à l'institut, on apprenait comment elle avait été renvoyée,

et, dès lors, on la fuyait comme une pestiférée.

--On a raison, se dit Ariadne, on ne peut pas m'admettre, dans les

familles, auprès de jeunes filles innocentes; on se méfie de moi. Je

ferais de même à leur place; mais quelle injustice du sort!

Elle était si loin de croire au mal que, dans ses accès de colère

intérieure les plus violents, elle n'accusait jamais que la Grabinof.

Elle n'eût pu croire qu'on avait fait d'elle le bouc émissaire d'une

faute constatée, et dont les coupables étaient connues. Il valait

mieux pour elle, d'ailleurs, qu'elle ne le sût pas, car, dans le

découragement où elle était plongée, cette découverte l'eût peut-être

amenée à la dernière limite du désespoir.

Elle était une après-midi à son piano, faisant des vocalises pour

se consoler, lorsqu'elle entendit sonner. La femme de chambre de

madame Sékourof, qu'elle gardait en attendant une solution à ses

incertitudes, alla ouvrir; mais avant qu'elle eût eu le temps

d'annoncer la visiteuse, Olga entra rapidement dans le petit salon.

--Ma pauvre Ariadne! dit la jeune princesse, quel malheur que le

tien! Mais tu n'es pas venue me le dire; je ne le sais que d'hier;

c'est très-mal, très-mal!

--A quoi bon? murmura Ariadne; cela ne pouvait servir à rien. Qui te

l'a dit?

--Je ne sais pas. Quelqu'un l'a répété hier chez nous. Eh bien, que

vas-tu faire? Quand débutes-tu?

--Dans deux ans, dit tristement la jeune artiste.

--Deux ans! Mon Dieu! que c'est long! Et que vas-tu faire d'ici là?

--Travailler, répondit Ariadne avec résignation.

--Travailler! c'est très-bien, mais il faut vivre. As-tu de la

fortune?

Ariadne secoua négativement la tête.

--De quoi vis-tu?

--Des bienfaits d'une protectrice qui m'a accueillie quand tout le

monde me repoussait... Pardon, toi aussi tu as été bonne pour moi au

moment où j'étais un objet de honte, et d'horreur pour les autres.

Olga avait baissé les yeux. Un sentiment de pudeur insurmontable la

prenait toujours au souvenir de ce moment pénible.

--Je vis, continua Ariadne avec une sorte de tendresse contenue

dans la voix, je vis de ce que m'a laissé cette femme de bien, qui

m'a recueillie, nourrie, vêtue, qui m'a donné les moyens de devenir

quelque chose, et dont je n'ai connu la sublime bonté qu'au moment

où il était trop tard et où je ne pouvais plus rien faire pour lui

témoigner ma reconnaissance.

--Comment! trop tard? dit Olga, non sans une certaine inquiétude.

--Oui, j'ai appris quelques heures avant sa mort que j'avais été, non

pas, comme je croyais, renvoyée de l'institut pour insubordination,

mais chassée pour cause de mauvaise conduite; chassée pour avoir reçu

un jeune homme...

--Ah! fit Olga avec un douloureux soupir.

--Ma honte est si bien connue qu'on en parlait l'autre jour au

concert, et pourtant tu sais, toi, si j'ai jamais pensé à autre

chose qu'à Dieu et à la musique!

--Ah! certes! fit involontairement Olga, si quelqu'un a jamais eu une

mauvaise pensée, ce n'est pas à toi qu'il fallait l'imputer!

--N'importe, continua Ariadne qui laissait déborder le trop-plein de

son âme blessée, je suis jugée, condamnée... On me laissera mourir de

faim, car je ne puis trouver d'asile... Heureusement, ma bienfaitrice

ne me croyait pas coupable, elle; elle savait bien que j'étais

innocente de tout; elle m'a laissé ce qu'elle possédait...

--Combien?

--Seize roubles et demi de pension par mois. C'est du pain, comme

elle l'a dit. O ma bienfaitrice vénérée, vous m'avez recommandé de ne

pas faillir... certes, je ne tromperai pas votre attente! Ce serait

une trop noire ingratitude!

Ariadne pleurait amèrement, la tête dans ses mains; elle venait

de révéler le secret de ses méditations depuis la perte de madame

Sékourof. Dans l'angoisse de son abandon, elle s'était juré de rester

honnête fille, quoi qu'elle pût souffrir, afin de faire honneur

à celle qui l'avait couverte de sa protection lorsqu'elle était

calomniée.

Olga laissa pleurer pendant quelque temps l'orpheline désespérée; ses

yeux à elle-même étaient humides, mais un remords cuisant l'empêchait

de mêler ses larmes à celles d'Ariadne. Elle n'osait ni ne pouvait

rien dire à cette innocente qui portait le fardeau de sa faute à elle.

--Ah! si j'avais su! pensa la princesse Olga, si j'avais su le mal

que je faisais à une autre!...

Sa pensée se détourna avec dégoût du souvenir de ces scènes au

réfectoire qui avaient coûté si cher à sa compagne. Elle eût donné

toute sa fortune pour être innocente et pouvoir se rappeler sans

rougir les années écoulées.

--Je n'ai pourtant rien fait de mal! murmurait l'orgueil indompté.

--Et pourtant, vois ce que tu lui as fait souffrir, répondait la

conscience.

--Où logeras-tu? dit doucement Olga, quand elle vit les larmes

d'Ariadne à peu près épuisées.

Depuis un moment la tête de son amie reposait sur son épaule.

--Nulle part! dit l'abandonnée. Personne ne veut de moi. Mes

antécédents m'empêcheront de trouver un asile honorable.

--Tu ne peux pas donner des leçons? suggéra timidement la riche

héritière.

--Personne ne veut de mes leçons! s'écria Ariadne en se levant

brusquement. Mais comprends donc que je suis déshonorée! que pas une

mère ne me laissera parler à sa fille, que je ne puis trouver un

logement que dans une maison où l'on ne se soucie pas de l'honnêteté

des femmes; qu'enfin je suis perdue! Perdue jusqu'au jour où je

monterai sur la scène. Je n'en serai pas moins perdue, mais au moins

j'aurai du pain! On n'est pas difficile sur les mœurs, au théâtre!

Elle se détourna avec amertume.

--Écoute, Olga, dit-elle, ta place n'est pas ici; tu te fais du

tort en venant me voir; on ne vient pas me voir, moi,--je ne suis

pas une personne qu'on puisse fréquenter. Laisse-moi te remercier

pour l'amitié que tu m'as montrée; elle date de mon malheur, et par

conséquent elle n'en est que plus noble et plus généreuse, mais elle

te serait fatale. Adieu, embrasse-moi et ne reviens plus ici.

--Viens me voir! dit humblement Olga qui se sentait bien petite

devant l'infortune de sa compagne.

--Non, je ne dois pas aller te voir; d'ailleurs, ta mère ne le

permettrait pas.

Olga s'était levée; elle restait debout, indécise, et semblait

écouter une voix qui lui parlait intérieurement...

--Au revoir! dit-elle brusquement.

Elle embrassa son amie et disparut.

Ariadne entendit au bout d'un moment le bruit des roues de son

équipage.

--Je n'ai plus personne au monde! dit-elle tout haut.

Le ton de sa voix l'effraya; elle était déjà accoutumée à la solitude.

Elle fit quelques tours dans l'appartement désert dont presque tous

les meubles avaient été enlevés par les héritiers avides, et, sentant

l'amertume grandir et bouillonner au dedans d'elle-même, elle allait

lui donner cours en larmes et en paroles véhémentes, lorsqu'elle

baissa la tête avec soumission, comme devant une main invisible.

--Sois patiente, sois généreuse! murmura-t-elle; ce sont ses

derniers ordres. Je serai patiente et généreuse.

Elle se remit au piano, et peu à peu la paix, la grande paix que lui

donnait l'art, descendit sur son âme fatiguée.

Ariadne · 第 24 / 38 题