Le concert d'Ariadne battait son plein; un jeune violoniste, d'un
talent inégal, mais incontestable, venait d'enlever la salle avec une
polonaise nouvelle d'un brio extraordinaire; les applaudissements,
éteints à grand'peine pour lui, venaient de reprendre avec furie pour
l'entrée d'Ariadne, qui devait exécuter un duo avec un ténor alors en
vogue, et qui ne chantait jamais ailleurs qu'à l'Opéra. L'exception
qu'il faisait en faveur de la jeune élève de Morini avait redoublé
l'attention et la curiosité des assistants, et tous les yeux étaient
braqués sur l'estrade.
Ariadne, pâle comme toujours quand elle chantait, attendait le
moment de son entrée, pendant une longue ritournelle au piano; son
partenaire, sûr de lui-même, scrutait paisiblement les rangs du
public et cherchait des visages connus auxquels il répondait par un
petit signe et par un sourire, lorsqu'une voix, tout près d'Ariadne,
au premier rang des fauteuils contre l'estrade, prononça une courte
phrase, qui fit tressaillir la jeune fille:
--Son vrai nom est Ranine; elle a été renvoyée de l'institut pour une
intrigue avec un jeune homme...
--Pas possible!... fit une seconde voix.
--C'est comme je vous le dis. Elle est fort belle, mais cela
n'empêche rien, au contraire.
Un murmure de désappointement parcourut la salle: Ariadne avait
manqué son entrée.
--Eh bien! lui dit le ténor, qu'avez-vous? A quoi songez-vous?
Ariadne se cramponna machinalement à ce qu'elle rencontra, et c'était
la main que le ténor avait étendue en la voyant chanceler.
Un grand brouhaha se produisit: la cantatrice se trouvait mal! Tout
le monde se leva, et quelques-uns montèrent sur leurs chaises.
Mais l'alarme fut de courte durée.
Ariadne, victime d'un moment de vertige, n'avait même pas perdu
connaissance; il lui avait suffi de sentir un appui pour retrouver
son sang-froid.
--Je ne m'appartiens pas, se dit-elle, j'appartiens au public, qui a
payé pour m'entendre. Je penserai après.
Elle fit un signe à l'accompagnateur, qui reprit les huit dernières
mesures, et chanta avec une voix, une âme, un désespoir que personne
n'avait encore soupçonnés. La dernière vibration du duo courait
encore dans l'air, que toute la salle s'était levée et trépignait en
criant: Bravo!
--Ah! mademoiselle, dit le ténor en la ramenant pour la cinquième
fois au public enthousiaste, si j'étais femme, je serais jalouse de
votre succès!
Elle devait chanter encore deux morceaux; on voulut lui faire bisser
le premier; mais, au lieu d'obéir aux _bis_ réitérés qui partaient de
tous les coins de la salle, elle chanta une chanson petite-russienne
d'une gaieté exquise, et son triomphe en fut doublé.
La ritournelle du second morceau était assez longue; elle en profita
pour chercher des yeux et trouver sans peine celui qui avait proféré
sa condamnation en si peu de mots.
C'était un de ces hommes qu'on appelle de bons vivants, probablement
parce qu'ils mènent la plus mauvaise vie qui se puisse imaginer.
L'œil était insolent, le cou gras; les cheveux, rares, étaient
coupés courts, sans doute pour faire illusion sur leur nombre; un
visage plein, orné de petites moustaches, contribuait à l'air bon
enfant de ce personnage; mais ceux qui le connaissaient l'appelaient
mauvais sujet en riant, et parfois sans rire. Une brochette de
décorations certifiait de sa noblesse et de ses services: c'était le
général Frémof.
Celui-ci examinait la jeune fille comme il eût examiné un beau
cheval; aussi fut-il tant soit peu surpris de recevoir le regard
plein de mépris et d'indignation que celle-ci lui accorda en échange
du sien; il essaya de riposter par un air malin, mais sa peine fut
perdue, car Ariadne chantait, et, quand elle chantait, le monde
n'existait plus pour elle.
Prétextant son indisposition, elle se hâta de se dérober aux
compliments de ceux qui l'attendaient au salon des artistes; après
avoir remercié vivement Morini qui l'avait reconduite en voiture, et
qu'elle n'engagea pas à monter, elle entra dans la chambre de madame
Sékourof avec moins de précaution que de coutume.
La vieille dame ouvrit les yeux au bruit de sa robe de soie, et
essaya de faire un mouvement, mais elle ne put.
--Approchez-vous, mon enfant, dit-elle à Ariadne effrayée du rapide
changement de ce visage si placide quelques heures auparavant et
maintenant ravagé par les approches de la mort; approchez-vous. Vous
êtes contente?
--Très-contente! dit Ariadne pensant au concert.
--Je suis fâchée de troubler votre joie, mais mes heures sont
comptées, continua madame Sékourof, d'une voix étrangement voilée.
Vous trouverez mes derniers conseils et le dernier présent que je
puisse vous offrir dans ma cassette sur la table... Soyez une
honnête femme comme vous avez été une honnête fille.....
--Ma seconde mère, s'écria Ariadne au désespoir, ma bienfaitrice, mon
seul secours! Il s'est trouvé un homme pour dire que j'avais eu une
intrigue à l'institut, que j'en avais été chassée pour cela... Il a
menti, vous le savez bien, vous!
Les yeux de madame Sékourof s'assombrirent, et deux larmes coulèrent
lentement sur ses joues blanchies.
--Je sais que ce n'est pas vrai... mais le monde le croit; on vous a
renvoyée de l'institut sous prétexte d'intrigues.
--Ah! s'écria Ariadne, je comprends maintenant pourquoi nous vivons
dans l'obscurité. Je suis déshonorée!
Madame Sékourof agita faiblement sa main déjà glacée.
--Vous n'êtes pas déshonorée puisque vous n'avez rien fait de mal...
Je savais tout, continua-t-elle; c'est pour cela...
--Pour cela que vous m'avez recueillie, interrompit Ariadne en
tombant à genoux près de sa bienfaitrice. Dieu vous doit le paradis,
car vous êtes une sainte.
Elle pleurait amèrement sur elle comme sur celle qu'elle allait
perdre.
--Dieu vous le doit aussi, dit la mourante en posant sa main sur
la tête blonde encore couronnée de fleurs. Vous aussi, vous avez
souffert en ce monde! La vie sera dure pour vous, Ariadne; soyez
patiente, soyez généreuse.
Ariadne appela du secours,--mais que faire contre la mort? Quand vint
l'aube, elle n'avait plus de protectrice. La main qui l'avait ramenée
à ce foyer béni devait lui donner encore quelque chose, car, par son
testament, madame Sékourof, qui vivait d'une pension, avait placé sur
la tête de sa protégée une petite somme bien minime qui lui assurait
annuellement deux cents roubles de revenu.
«C'est bien peu de chose, portait une lettre jointe à l'inscription,
c'est à peine du pain, littéralement; mais c'est tout ce que je
possède, et c'est assez pour vous sauvegarder contre la tentation.
Avec cela et le travail que vous pouvez faire, vous terminerez vos
études et vous entrerez au théâtre. Ma bénédiction reposera sur vous
partout, parce que vous avez une âme honnête qui ne saurait faillir.»
Ariadne se trouva donc, trois jours après la mort de madame Sékourof,
dans un appartement qui n'était plus loué que pour deux semaines,
et dont les meubles étaient réclamés par des héritiers mécontents
qu'on les eût frustrés d'un peu d'argent au profit d'une étrangère.
Heureusement, le concert lui avait rapporté quelque chose: elle s'en
servit pour payer sa toilette blanche et se faire faire un costume
de deuil. Quand tout fut réglé, un matin, en prenant le thé, elle
consulta sa bourse: il lui restait cent trente-deux roubles de
capital, et seize roubles et demi de revenu à dépenser chaque mois.