XVII

Le concert d'Ariadne battait son plein; un jeune violoniste, d'un

talent inégal, mais incontestable, venait d'enlever la salle avec une

polonaise nouvelle d'un brio extraordinaire; les applaudissements,

éteints à grand'peine pour lui, venaient de reprendre avec furie pour

l'entrée d'Ariadne, qui devait exécuter un duo avec un ténor alors en

vogue, et qui ne chantait jamais ailleurs qu'à l'Opéra. L'exception

qu'il faisait en faveur de la jeune élève de Morini avait redoublé

l'attention et la curiosité des assistants, et tous les yeux étaient

braqués sur l'estrade.

Ariadne, pâle comme toujours quand elle chantait, attendait le

moment de son entrée, pendant une longue ritournelle au piano; son

partenaire, sûr de lui-même, scrutait paisiblement les rangs du

public et cherchait des visages connus auxquels il répondait par un

petit signe et par un sourire, lorsqu'une voix, tout près d'Ariadne,

au premier rang des fauteuils contre l'estrade, prononça une courte

phrase, qui fit tressaillir la jeune fille:

--Son vrai nom est Ranine; elle a été renvoyée de l'institut pour une

intrigue avec un jeune homme...

--Pas possible!... fit une seconde voix.

--C'est comme je vous le dis. Elle est fort belle, mais cela

n'empêche rien, au contraire.

Un murmure de désappointement parcourut la salle: Ariadne avait

manqué son entrée.

--Eh bien! lui dit le ténor, qu'avez-vous? A quoi songez-vous?

Ariadne se cramponna machinalement à ce qu'elle rencontra, et c'était

la main que le ténor avait étendue en la voyant chanceler.

Un grand brouhaha se produisit: la cantatrice se trouvait mal! Tout

le monde se leva, et quelques-uns montèrent sur leurs chaises.

Mais l'alarme fut de courte durée.

Ariadne, victime d'un moment de vertige, n'avait même pas perdu

connaissance; il lui avait suffi de sentir un appui pour retrouver

son sang-froid.

--Je ne m'appartiens pas, se dit-elle, j'appartiens au public, qui a

payé pour m'entendre. Je penserai après.

Elle fit un signe à l'accompagnateur, qui reprit les huit dernières

mesures, et chanta avec une voix, une âme, un désespoir que personne

n'avait encore soupçonnés. La dernière vibration du duo courait

encore dans l'air, que toute la salle s'était levée et trépignait en

criant: Bravo!

--Ah! mademoiselle, dit le ténor en la ramenant pour la cinquième

fois au public enthousiaste, si j'étais femme, je serais jalouse de

votre succès!

Elle devait chanter encore deux morceaux; on voulut lui faire bisser

le premier; mais, au lieu d'obéir aux _bis_ réitérés qui partaient de

tous les coins de la salle, elle chanta une chanson petite-russienne

d'une gaieté exquise, et son triomphe en fut doublé.

La ritournelle du second morceau était assez longue; elle en profita

pour chercher des yeux et trouver sans peine celui qui avait proféré

sa condamnation en si peu de mots.

C'était un de ces hommes qu'on appelle de bons vivants, probablement

parce qu'ils mènent la plus mauvaise vie qui se puisse imaginer.

L'œil était insolent, le cou gras; les cheveux, rares, étaient

coupés courts, sans doute pour faire illusion sur leur nombre; un

visage plein, orné de petites moustaches, contribuait à l'air bon

enfant de ce personnage; mais ceux qui le connaissaient l'appelaient

mauvais sujet en riant, et parfois sans rire. Une brochette de

décorations certifiait de sa noblesse et de ses services: c'était le

général Frémof.

Celui-ci examinait la jeune fille comme il eût examiné un beau

cheval; aussi fut-il tant soit peu surpris de recevoir le regard

plein de mépris et d'indignation que celle-ci lui accorda en échange

du sien; il essaya de riposter par un air malin, mais sa peine fut

perdue, car Ariadne chantait, et, quand elle chantait, le monde

n'existait plus pour elle.

Prétextant son indisposition, elle se hâta de se dérober aux

compliments de ceux qui l'attendaient au salon des artistes; après

avoir remercié vivement Morini qui l'avait reconduite en voiture, et

qu'elle n'engagea pas à monter, elle entra dans la chambre de madame

Sékourof avec moins de précaution que de coutume.

La vieille dame ouvrit les yeux au bruit de sa robe de soie, et

essaya de faire un mouvement, mais elle ne put.

--Approchez-vous, mon enfant, dit-elle à Ariadne effrayée du rapide

changement de ce visage si placide quelques heures auparavant et

maintenant ravagé par les approches de la mort; approchez-vous. Vous

êtes contente?

--Très-contente! dit Ariadne pensant au concert.

--Je suis fâchée de troubler votre joie, mais mes heures sont

comptées, continua madame Sékourof, d'une voix étrangement voilée.

Vous trouverez mes derniers conseils et le dernier présent que je

puisse vous offrir dans ma cassette sur la table... Soyez une

honnête femme comme vous avez été une honnête fille.....

--Ma seconde mère, s'écria Ariadne au désespoir, ma bienfaitrice, mon

seul secours! Il s'est trouvé un homme pour dire que j'avais eu une

intrigue à l'institut, que j'en avais été chassée pour cela... Il a

menti, vous le savez bien, vous!

Les yeux de madame Sékourof s'assombrirent, et deux larmes coulèrent

lentement sur ses joues blanchies.

--Je sais que ce n'est pas vrai... mais le monde le croit; on vous a

renvoyée de l'institut sous prétexte d'intrigues.

--Ah! s'écria Ariadne, je comprends maintenant pourquoi nous vivons

dans l'obscurité. Je suis déshonorée!

Madame Sékourof agita faiblement sa main déjà glacée.

--Vous n'êtes pas déshonorée puisque vous n'avez rien fait de mal...

Je savais tout, continua-t-elle; c'est pour cela...

--Pour cela que vous m'avez recueillie, interrompit Ariadne en

tombant à genoux près de sa bienfaitrice. Dieu vous doit le paradis,

car vous êtes une sainte.

Elle pleurait amèrement sur elle comme sur celle qu'elle allait

perdre.

--Dieu vous le doit aussi, dit la mourante en posant sa main sur

la tête blonde encore couronnée de fleurs. Vous aussi, vous avez

souffert en ce monde! La vie sera dure pour vous, Ariadne; soyez

patiente, soyez généreuse.

Ariadne appela du secours,--mais que faire contre la mort? Quand vint

l'aube, elle n'avait plus de protectrice. La main qui l'avait ramenée

à ce foyer béni devait lui donner encore quelque chose, car, par son

testament, madame Sékourof, qui vivait d'une pension, avait placé sur

la tête de sa protégée une petite somme bien minime qui lui assurait

annuellement deux cents roubles de revenu.

«C'est bien peu de chose, portait une lettre jointe à l'inscription,

c'est à peine du pain, littéralement; mais c'est tout ce que je

possède, et c'est assez pour vous sauvegarder contre la tentation.

Avec cela et le travail que vous pouvez faire, vous terminerez vos

études et vous entrerez au théâtre. Ma bénédiction reposera sur vous

partout, parce que vous avez une âme honnête qui ne saurait faillir.»

Ariadne se trouva donc, trois jours après la mort de madame Sékourof,

dans un appartement qui n'était plus loué que pour deux semaines,

et dont les meubles étaient réclamés par des héritiers mécontents

qu'on les eût frustrés d'un peu d'argent au profit d'une étrangère.

Heureusement, le concert lui avait rapporté quelque chose: elle s'en

servit pour payer sa toilette blanche et se faire faire un costume

de deuil. Quand tout fut réglé, un matin, en prenant le thé, elle

consulta sa bourse: il lui restait cent trente-deux roubles de

capital, et seize roubles et demi de revenu à dépenser chaque mois.

Ariadne · 第 23 / 38 题