Six mois s'écoulèrent ainsi. Le carnaval était venu; c'est en Russie
plus que partout ailleurs une époque de distractions et de plaisirs
mondains. On s'amuse partout, quitte à s'ennuyer pendant les sept
semaines qui suivent. Madame Sékourof ne pouvait pas procurer de
grands plaisirs à Ariadne; son peu de fortune s'y opposait, aussi
bien que ses goûts presque monastiques. Cependant, elle aurait voulu
la conduire à l'Opéra, mais le maître de chant s'y était opposé.
--Pas encore, avait-il dit. Quelle mouche vous pique! quel diable
vous presse! Elle aura le temps de se gâter le goût! Vous avez la
chance d'avoir une pupille qui n'a rien vu de mauvais ou même
de médiocre, et il faut que vous alliez lui pervertir le sens!
Voulez-vous qu'elle se mette à roucouler comme les sopranos italiens?
Madame Sékourof prit la bourrade du maître pour ce qu'elle valait,
c'est-à-dire pour un excellent conseil, et Ariadne n'alla point à
l'Opéra.
En échange, l'excellente femme voulut lui procurer un divertissement
moins périlleux et plus populaire. Le dernier samedi du carnaval,
elle emmena la jeune fille voir les «Balaganes». On appelle Balaganes
des théâtres et des jeux forains établis pour cette époque sur la
longue place de l'Amirauté, qui s'étendait entre le Palais d'hiver
et le Sénat lorsqu'un square récemment planté ne la diminuait pas
de moitié. Depuis les nouveaux embellissements, les Balaganes ont
été transportés au Champ de Mars, et le coup d'œil pittoresque que
présentait la longue suite de bâtisses en bois ornées de découpures
et de peintures a beaucoup perdu de son piquant.
Dans le bon vieux temps, qui est celui dont nous parlons, les
théâtres-pantomimes, cirques, ménageries, balançoires, chevaux
de bois, montagnes russes, formaient un chapelet non interrompu
de plaisirs populaires; les «phénomènes» et les somnambules n'y
faisaient pas défaut. L'originalité de ces spectacles n'était donc
point dans leur essence même, mais dans le goût qui portait les gens
du meilleur monde à en partager les plaisirs grossiers. Il était de
bon ton pour la jeunesse élégante d'avoir été dans un ou plusieurs
de ces édifices éphémères. Les dames n'y pénétraient guère, à moins
que ce ne fût pour satisfaire un caprice de leurs maris ou de leurs
enfants; mais les équipages de l'aristocratie pétersbourgeoise
défilaient pendant toute l'après-midi, suivant deux courbes
concentriques parallèles et très-rapprochées, autour de cette rangée
de constructions qui mesurait plus d'un demi-kilomètre de long.
Les rangs étaient contrariés, c'est-à-dire que les deux files
d'équipages allaient en sens inverse l'une de l'autre. De là une
grande multiplicité de rencontres, pour peu qu'on restât une heure ou
deux dans cette procession.
Cette disposition permettait à bien des amoureux d'échanger des
signes, à bien des coquettes d'ébaucher des passions; aucune mère
prudente, aucune directrice intelligente n'eût dû y conduire
ses filles. Cependant, un usage aussi ancien que la fondation
des instituts y envoyait les demoiselles les plus méritantes, en
plusieurs voitures de gala pompeusement traînées par quatre chevaux
et ornées chacune de deux grands laquais vêtus de rouge, sans compter
un cocher tout pareil.
Ces équipages magnifiques, tirés, pour la circonstance, des remises
de la Cour, allaient prendre les demoiselles à l'institut. On en
entassait sept ou huit dans chacune de ces immenses berlines, avec
une dame de classe, et le convoi se dirigeait au grand trot vers la
place de l'Amirauté. Là, les voitures prenaient leurs rangs dans la
file, et pendant une heure ou deux les jeunes recluses jouissaient
du spectacle le plus mondain et le moins délicat qu'il fût possible
d'imaginer.
Ce n'est pas que le pittoresque y fît défaut. Le plus bizarre
véhicule avait le droit de prendre son rang, et nul ne se fût avisé
de contester sa place au traîneau bas, traîné par un petit cheval
trapu et têtu que remplissait une famille esthonienne non moins
trapue et tout aussi têtue.
Puis venaient des officiers de la garde galopant et caracolant de
leur mieux sur leurs magnifiques chevaux, des calèches de famille
contenant des nichées de bébés blonds et bruns, sérieux comme il
convient quand on est dehors; des jeunes filles rieuses, des mamans
maussades et enrhumées par ce temps humide de dégel, et cependant
accomplissant héroïquement le devoir de montrer leur progéniture aux
allants et venants; de riches marchandes vêtues de lourdes étoffes
de soie aux couleurs vives, coiffées d'un fichu de soie en pointe
attaché d'une épingle sous le menton, qui dessinait strictement
l'ovale arrondi de leur visage: celles-ci étaient assises droites
comme des cierges dans de superbes voitures à la dernière mode,
attelées des plus beaux chevaux qu'on pût rêver, et certes rien
n'était plus étrange que le contraste de ces costumes antiques et
démodés avec les magnificences du luxe le plus récent.
C'est tout cela et mille détails encore qu'Ariadne contemplait avec
curiosité; cette foire aux vanités lui paraissait aussi amusante et
aussi peu réelle que ce qu'on voit dans un kaléidoscope. Tout à coup,
une apparition vint protester de la réalité du spectacle offert à ses
yeux.
Le défilé des voitures de l'institut, débouchant au grand trot sur
la place, se joignit au cercle mouvant, qui fut forcé d'interrompre
un instant sa marche pour laisser s'introduire ce nouvel élément;
après un court arrêt, les voitures se remirent au pas, et les jeunes
«institutes» se penchèrent aux portières ouvertes pour mieux savourer
le plaisir qui leur était si parcimonieusement refusé.
Malgré les efforts des dames de classe, les jolies têtes curieuses
s'avançaient à tout moment, cherchant dans la foule quelque visage de
connaissance. Les trois premières voitures contenaient des fillettes,
véritables enfants, qui battaient des mains à la vue des grandes
affiches collées aux murs des théâtres forains; mais la quatrième
voiturait les demoiselles de la classe sortante,--et parmi elles la
jolie Olga.
Celle-ci, assise à la portière de gauche, regardait curieusement,
mais avec un certain dédain, les plaisirs de la populace; son regard
hautain parcourait les équipages qui venaient en sens inverse, et
parfois répondait au salut de quelque dame, amie de sa mère, qu'elle
avait vue au parloir. Tout à coup elle aperçut Ariadne, modestement
assise auprès de sa bienfaitrice dans une petite voiture de louage;
elle rougit de honte, et aussi de joie, se pencha vivement à la
portière et cria:
--Ranine!
Étonnée d'entendre son nom en public, Ariadne se dressa et aperçut
son ancienne compagne. Olga, se voyant reconnue, lui jeta une
poignée de baisers, malgré les mouvements désespérés de la Grabinof,
qui la tirait par ses jupes avec l'acharnement du désespoir. Pour
se débarrasser d'elle, Olga rentra sa tête et lui jeta quelque
apostrophe fort dure probablement, car son beau visage n'exprimait
rien de respectueux; puis elle se remit à la portière et ne cessa
de faire des signes affectueux à Ariadne que lorsqu'il lui fut
impossible de l'apercevoir.
Au moment où elle allait reprendre sa place, son regard rencontra
celui du jeune Batourof, le neveu de la supérieure, qui montait
un cheval anglais de toute beauté et se donnait le plaisir de
le taquiner un peu. Le jeune homme cherchait depuis un instant
à rencontrer le regard d'Olga, car il lui en coûtait de laisser
inachevé le joli roman qu'il avait espéré clore par un mariage. Il
guettait donc la jeune fille, et lui décocha le plus tendre regard
que jamais un officier de cavalerie eût trouvé dans son arsenal.
Mais, ô surprise! les yeux d'Olga, si doux tout à l'heure quand elle
saluait Ariadne, prirent une expression de mépris indicible. Elle
regarda Batourof en clignant un peu comme une personne myope qui
cherche à reconnaître un visage peu connu, et elle détourna la tête
avec l'indifférence d'une demoiselle bien élevée qui ne veut pas
s'apercevoir qu'on la trouve jolie.
Le jeune homme fut si stupéfait de cet accueil, qu'il faillit se
laisser désarçonner par un écart; s'étant un peu remis, il alla chez
lui méditer sur sa mésaventure, pendant qu'Olga et ses compagnes
poursuivaient leur promenade. La jeune patricienne venait de
comprendre alors seulement l'étendue de son imprudence. Jusqu'alors
elle n'avait vu dans ces rendez-vous nocturnes qu'une espièglerie
répréhensible: en recevant le regard de cet homme auquel elle avait
donné le droit de lui parler ce langage muet, elle comprit qu'elle
avait joué son honneur, et sa pitié pour Ariadne, chargée de sa
faute, en devint plus douce et plus tendre.
Trois mois plus tard, par une belle matinée de juin, Ariadne,
toujours accompagnée de madame Sékourof, qui avait véritablement
entrepris la tâche d'une mère, passait devant la porte de l'institut
en se rendant à sa leçon de chant. Elle vit nombre de voitures de
maître qui attendaient le long du trottoir.
--Que se passe-t-il donc à l'institut? demanda-t-elle à sa mère
adoptive.
--C'est la sortie, répondit celle-ci, tout en regrettant de n'avoir
pas été informée à temps pour épargner à Ariadne une émotion
peut-être pénible. Depuis l'événement qui avait jeté l'orpheline à
son foyer, elle n'avait plus eu avec la supérieure que des rapports
distants et superficiels. Toute sympathie avait disparu entre les
deux femmes à partir du jour où l'innocente avait payé pour les
coupables. Madame Sékourof jugeait sévèrement la supérieure, et
celle-ci, se sentant blâmée, n'aimait pas la présence ni même le
souvenir de son ancienne amie.
Une voiture, qui attendait devant la porte qu'on eût fini de monter,
partit au grand trot de deux chevaux de race, et, assise auprès d'une
belle personne d'environ trente-six ans, sa mère, Ariadne aperçut
Olga.
C'était elle, méconnaissable pourtant, car le costume élégant d'une
jeune fille du grand monde avait remplacé l'uniforme de l'institut;
vêtue d'une robe de soie rose pâle, coiffée d'un chapeau de paille
orné de roses, drapée dans des flots de mousseline brodée, Olga
n'était plus que bien peu semblable à elle-même, mais elle était plus
belle que jamais.
--Mon Dieu! qu'elle est jolie! s'écria Ariadne.
Madame Sékourof reporta ses regards de l'une à l'autre des jeunes
filles. Dans sa robe de laine grise, avec son petit chapeau de paille
noire, Ariadne était encore plus jolie que la princesse Olga,--car
désormais c'est ainsi qu'on devait la désigner.
Tout cela s'était passé bien vite, car, avant que la voiture eût
dépassé les promeneuses, Olga avait aperçu Ariadne. Sa main fine,
gantée de gris perle, se posa sur le bord de la portière, et elle
salua en souriant sa compagne déshéritée.
--Elle a bon cœur! soupira Ariadne; c'est bien à elle de se souvenir
de moi après ce qui s'est passé!
Madame Sékourof étouffa encore le désir d'éclairer la jeune fille sur
sa véritable situation. A quoi bon mettre dans cette jeune âme une
semence de rancune et de haine?
La voiture s'éloigna rapidement; plusieurs autres la suivirent,
dépassant les deux modestes piétonnes; mais personne ne songea plus à
saluer Ariadne.
--Je serais sortie aussi aujourd'hui, dit celle-ci en montant
l'escalier de son maître.
C'était sa première parole depuis l'apparition d'Olga.
--Le regrettez-vous? demanda madame Sékourof, au moment où sa
protégée tirait le bouton de la sonnette.
--Non, certes! Ce que j'ai vaut mieux que tout ce que j'aurais
pu avoir, répondit la jeune fille, et j'ai gagné huit mois
d'études...--et de tendresse, ajouta-t-elle en regardant sa seconde
mère avant de passer sous la porte qui venait de s'ouvrir.