C'est une impression bien étrange que celle du pavé sous le pied
des recluses qui abandonnent leur asile. L'air frais, le mouvement
du dehors, le bruit des voitures ne frappent peut-être pas aussi
vivement l'esprit que ce contact brutal des pieds qui n'ont connu que
les dalles unies ou les parquets cirés, avec la pierre anguleuse des
rues.
Ariadne marchait avec peine, et ses pieds délicats souffraient à
chaque pas; c'était l'emblème de son existence: elle devait ainsi se
heurter à toutes les aspérités de la vie.
Ses premiers jours chez madame Sékourof furent cependant pour elle
un bien-être inexprimable. Elle s'y sentait entourée d'une compassion
réelle et efficace; et puis le chant, le chant divin, inépuisable,
lui ouvrait le ciel pendant de longues heures, si bien que sa
protectrice fut obligée de lui défendre de chanter au delà d'un
certain temps prescrit.
Au fond de son âme, Ariadne n'était pas malheureuse; elle était bien
loin de soupçonner la trame abominable qui avait fait d'elle une
victime expiatoire; elle se croyait renvoyée pour avoir manqué la
classe le jour qu'elle avait trop chanté, et se trouvait beaucoup
trop punie relativement à l'importance de sa faute. Elle attribuait
cette sévérité aux machinations de la Grabinof; mais, depuis qu'elle
vivait avec sa vieille amie, de la vie la plus retirée et la mieux
employée, elle était presque tentée de remercier la méchante dame de
classe qui lui avait ainsi épargné huit mois de misères.
Elle avait fait part de ses idées à madame Sékourof, et celle-ci,
tout en sentant qu'il faudrait bien instruire Ariadne du motif
qu'on avait donné à son expulsion, n'avait pas le courage de
souffler sitôt sur la pureté native et l'ignorance de la jeune
fille. Il serait toujours temps de lui apprendre de quoi le monde la
soupçonnait.
Ariadne n'allait pas au Conservatoire; la manière dont elle avait
quitté l'institut lui fermait la porte de tous les établissements
publics. Il fallait donc trouver un professeur de chant qui voulût se
charger de cette éducation musicale.
Il ne manque pas, dans le monde, de professeurs prêts à entreprendre
une semblable tâche; mais on ne peut pas confier une jeune fille à un
maître sans discernement, et la situation exceptionnelle d'Ariadne
rendait le choix de ce maître encore plus difficile.
Madame Sékourof trouva cependant un artiste de premier ordre, d'une
moralité irréprochable, assez honnête homme pour qu'aucune mère ne
craignît de lui confier son enfant. Ce phénix s'était plusieurs
fois embarqué dans l'entreprise ingrate de préparer pour la scène
de superbes voix, sans rétribution aucune pendant la durée des
études, mais en stipulant une récompense lorsque les études terminées
auraient donné des résultats pécuniaires.
Ce mode de règlement,--très-généreux en réalité, puisque, sur
tant de beaux talents qu'on présente au public chaque année dans
les conservatoires, il en reste si peu dont le nom se fasse
connaître,--avait eu, à ce qu'il paraît, des résultats peu avantageux
pour le professeur, car il avait juré de ne plus s'y laisser prendre.
Aux premières paroles de madame Sékourof, il éclata.
--Une belle voix! Eh, parbleu! il y en a douze douzaines de douzaines
de belles voix! Vous êtes-vous figuré que c'était rare? Et quelles
péronnelles que ces demoiselles à belles voix! J'en ai assez! C'est
tant le cachet, et n'en parlons plus.
--Mais, cher maître, écoutez-la seulement! insista madame Sékourof;
quand vous l'aurez entendue, vous serez convaincu.
--C'est pardieu bien possible! Je suis si bête! Voilà précisément
pourquoi je ne veux pas l'entendre. Est-elle jolie?
--Ravissante, plutôt belle que jolie, et faite à point pour la scène.
--Encore mieux! Vos jolies belles voix sont insupportables; il n'y a
que les femmes laides à qui l'on puisse faire entendre raison! Je
n'en veux pas, vous dis-je. Comment s'appelle-t-elle?
--Ariadne, un joli nom, n'est-ce pas? et qui ferait bien sur une
affiche.
--Une affiche! Déjà! Comme vous y allez! Est-elle grande?
--Très-grande et élégante.
--Quelle calamité que ces belles femmes! grommela le vieux
professeur; elles sont vaniteuses comme des paons. Quel âge a-t-elle?
--Dix-sept ans.
--Dix-sept ans! S'il y a du bon sens à commencer le chant à dix-sept
ans!
--Trop tôt?
--Trop tard! Que voulez-vous que je fasse avec une voix qui, sans
doute, a pris de mauvaises habitudes?...
--Cher maître, mais elle n'a jamais chanté que la liturgie!
--Une bégueule, alors, et vous me parlez de la faire entrer au
théâtre?
Madame Sékourof se mit à rire.
--Allons, dit-elle, décidément vous n'en voulez pas; au moins,
n'en dites pas tant de mal sans la connaître; il est convenu que
lorsqu'on veut tuer son chien...
--Alors, grommela le professeur, un mezzo-soprano, avez-vous dit?
--Un contralto.
--Tout en est plein, de contraltos, en Russie! Il n'y a que cela! Je
n'en veux pas.
--Quel jour faut-il que je vous l'amène? demanda la bonne dame qui
voyait combien le maître grillait d'entendre Ariadne.
--Eh bien, demain, à onze heures. Et surtout, tâchez de ne pas être
en retard; ces jolies filles n'en finissent pas avec leur toilette.
Radieuse, madame Sékourof apporta la bonne nouvelle à sa protégée.
--Vous allez être admise à chanter devant Morini, dit-elle. C'est le
premier professeur de chant du monde entier. Si vous lui plaisez, je
ne doute pas qu'il ne se charge de vous; mais il est quinteux. Soyez
aussi simple que possible, il aime la simplicité, et n'ayez pas peur,
car cela vous ferait chanter moins bien.
Ariadne se soumit à tous les conseils, et, à l'heure dite, elle se
présenta chez le maître.
C'était la première fois qu'elle se trouvait en présence d'un
étranger, car depuis sa sortie de l'institut elle n'avait vu les
hommes que dans les rues. Le premier professeur de l'Europe devait
être quelque chose de fulgurant et d'idéal. Grande fut sa surprise
en trouvant un vieux petit homme qui ressemblait assez à un singe,
mais un singe qui aurait eu des yeux noirs énormes, vivants, limpides
et pleins d'expressions changeantes. Cet illustre professeur portait
dans l'appartement un paletot d'été en drap noisette, éraillé sur les
bords, auquel il manquait plusieurs boutons, et des pantoufles en
tapisserie, avec des têtes de nègre au petit point,--présent, sans
doute, d'une élève bien intentionnée, mais peu experte en esthétique.
--Chantez! dit péremptoirement le maître, qui s'accota dans son
fauteuil, croisa les jambes et prit son maigre genou gauche dans sa
main droite.
Aux premiers sons il se redressa, lâcha son genou, saisit les bras
de son fauteuil et fixa ses yeux sur Ariadne. Mais elle ne le voyait
déjà plus. «Elle était partie», comme disait en souriant madame
Sékourof. Son esprit était bien loin, bien haut au-dessus du petit
salon de musique, si loin et si haut, qu'elle n'avait plus peur.
--Chantez autre chose! dit le maître lorsqu'elle eut terminé sa
vocalise.
Ariadne chanta l'hymne de l'offertoire; les sons emplissaient la
petite pièce, le piano vibrait en écho. Madame Sékourof écoutait, les
mains jointes, sous l'empire irrésistible de cette voix merveilleuse;
soudain le vieux professeur bondit de son fauteuil qui s'en alla
frapper la muraille, prit la tête d'Ariadne dans ses mains et
l'embrassa au front avec une sorte de rage.
--Quelle artiste, mon Dieu! quelle artiste! Mais elle ne sait pas
chanter du tout! Tout est à faire. Et tant mieux! Au moins elle
n'aura rien à oublier. Tu auras ta leçon trois fois par semaine,
ma fille, dit-il à Ariadne stupéfaite, et tu seras une grande
cantatrice. Tiens, écoute-moi ça!
Il bouscula Ariadne qui ne lui faisait pas place assez vite; et, avec
un art consommé, avec un goût irréprochable, il chanta de sa belle
voix de baryton, trop affaiblie pour la scène, mais puissante et
riche dans l'appartement, un air tiré d'un oratorio de Hændel, _la
Fête d'Alexandre_.
--Hein! qu'en dis-tu? fit le maître en quittant le piano.
Ariadne écoutait encore et sembla revenir avec peine à la réalité.
--Je chanterai cela? dit-elle enfin.
Le maître se mit à rire.
--Non pas cela, c'est un air pour les messieurs, mais tu en verras
bien d'autres! Seulement, pas à présent. Tu en as pour deux ans à
chanter oh! ah! ah! sur tous les tons.
--Vous voulez donc bien de moi? murmura la jeune fille qui ne
comprenait pas encore.
--Parbleu! Est-elle sotte! Si je ne voulais pas de toi, est-ce que
je me serais donné la peine de t'ébahir! Et puis, je ne tutoie que
mes élèves,--mais je les tutoie toutes! C'est plus commode. Petit
serpent, va! En a-t-elle, du talent! Quelle ingrate cela me fera!
Enfin, le monde est fait comme ça!
Madame Sékourof ramena Ariadne encore éblouie et comme stupéfiée. Les
leçons commencèrent le lendemain.
La jeune fille travailla avec une ardeur concentrée qui ne se
traduisait point en ces excès de travail toujours suivis de
découragements qui sont en réalité un véritable gaspillage de
temps et de forces. Elle progressait d'une manière lente et sûre;
l'exaltation de ses premiers essais avait fait place à une résolution
sérieuse. Elle comprenait parfaitement que ses études lui faisaient
contracter une dette qu'elle seule pouvait payer, et c'est avec
l'effort sérieux d'une conscience honnête qu'elle suivait les leçons
et se les appropriait. D'ailleurs, les gammes et les exercices de
technique pure que lui faisait chanter son maître ne favorisaient
point le développement de ses rêveries enthousiastes.