Dix-huit mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels mademoiselle
Ranine passa par tous les degrés difficiles de l'art du chant. Son
vieux maître, qui avait fini par se passionner pour cette belle voix,
n'épargnait ni son temps ni sa peine pour l'amener à la perfection,
et ses conseils, rudes parfois, préservèrent Ariadne de l'orgueil,
écueil naturel des talents en germe.
Il ne lui avait fait chanter encore que des exercices, et la jeune
fille n'avait jamais demandé autre chose. Un beau matin,--elle
était venue seule, car la santé de madame Sékourof, toujours
délicate, demandait des soins de plus en plus minutieux,--il lui dit
brusquement:
--Pourrais-tu chanter ça?
Il lui présentait l'air d'Alice au premier acte de _Robert le Diable_.
Ariadne prit le morceau, déchiffra le chant d'un coup d'œil, lut
les paroles à voix basse et commença en hésitant; puis sa voix se
raffermit, elle oublia le reste du monde, et avec un sentiment
profond, une expression extraordinaire, elle acheva:
Fuis les conseils audacieux
Du séducteur qui m'a perdue.
--Où diable as-tu appris à chanter comme ça? s'écria le vieil Italien
en se plantant devant elle.
--Où? ici, avec vous? répondit Ariadne abasourdie.
--Ce n'est pas vrai! Je ne t'ai pas appris à chanter l'opéra! C'est
toi qui trouves ça toute seule? Mais tu l'avais appris d'avance!
--Je vous jure que non, répliqua vivement la jeune fille un peu
blessée de ce soupçon.
Sans répondre, Morini tira d'un cahier un autre morceau, le présenta
à son élève, et, se remettant au piano, entama soudainement
l'_arioso_ du _Prophète_, qui a fait verser tant de larmes. Il
espérait surprendre sur le visage de son élève quelque mouvement qui
indiquât l'habitude de le chanter, car il n'est pas de contralto qui
ne se soit essayé dans cet air si simple et si périlleux. Le visage
d'Ariadne garda son expression étonnée, et elle manqua son attaque.
--Mais va donc! cria le maître: c'est à toi!
--Il faut que je chante? demanda innocemment Ariadne.
Le maître haussa les épaules.
--Tâche de compter les mesures, cette fois-ci. Vocalise!
Elle obéit, et, à mesure que le sentiment de cette invocation suprême
entrait en elle, son beau visage se transfigurait, ses yeux lançaient
des flammes, et ses mains qui tenaient le papier tombaient malgré
elle, avec les lambeaux de phrases passionnées; puis elle s'anima,
son corps aux lignes nobles et pures sembla grandir, et elle acheva
tout émue, toute vibrante.
--Recommence! Les paroles! dit le vieux maître presque aussi ému
qu'elle. Joue-le!
Elle recommença. Le premier mot: O mon fils! sembla sortir d'une
âme désespérée; le second cri, plein d'espoir et de tendresse,
jaillit de ses lèvres comme une prière; elle se laissa enlever par
le rôle; ses yeux se dilatèrent, elle posa sur le piano le papier
pour en suivre des yeux les paroles, et tendit vers le ciel ses bras
magnifiques:
«Sois béni!» chanta-t-elle, et des larmes, de vraies larmes
inondèrent son visage.
Morini quitta le piano, courut à elle comme pour l'embrasser; mais,
saisi de respect, il s'arrêta, prit la main glacée par l'émotion de
la jeune cantatrice restée pâle et tremblante, et la baisa comme
celle d'une reine.
--Tu es une grande artiste, dit-il; le monde est à toi maintenant.
Tu donneras un concert le mois prochain, car je n'ai plus rien à
t'apprendre que ce que tu trouverais seule. Tu joues de nature, cela
vaut mieux que toutes les leçons.
--C'est arrivé, n'est-ce pas? lui répondit Ariadne.
--Qu'est-ce qui est arrivé?
--Cette mère qui bénit son fils, ce fils qui a aimé sa mère, mieux
que son amour? C'est arrivé? C'est si beau!
--Parbleu, si c'est arrivé! répondit Morini transporté, tout est
arrivé! Tiens, voilà la partition; lis, travaille, trouve des rôles,
lis les pièces, crois que tout est arrivé, sublime naïve! Et tu feras
pleurer l'univers, parce que ça sera arrivé!
Revenant à sa prudence, don de l'étude et des années, le professeur
se reprit:
--Lis tout, mais pas à la fois; cherche un rôle et travaille-le. Il
ne faut pas gâcher son bien, et la vie est longue.
Six semaines après, les affiches annonçaient le premier concert
d'Ariadne; mais elle avait pris pour affronter le public un nom de
guerre: Ariadne Mellini. Le maître l'avait conseillé, et madame
Sékourof l'avait exigé.