XII

Le lendemain, au réveil, les élèves furent prévenues qu'il y aurait

messe à la chapelle. Ce cas arrivait assez fréquemment en dehors

des jours fériés, et personne n'y fit grande attention. Cependant

l'entrée des dames de classe avec leurs plus beaux bonnets, et la

présence de quelques fonctionnaires attachés à l'établissement,

firent chuchoter les jeunes filles.

--En l'honneur de quel saint nous fait-on grâce de la leçon du matin?

demanda Olga à sa cousine.

Celle-ci, peu satisfaite de voir reculer le déjeuner, ne répondit

pas, et la messe s'acheva comme à l'ordinaire.

Après les dernières prières, le prêtre sortit du tabernacle et

présenta la croix à baiser à l'assistance. Le défilé processionnel

s'accomplit comme de coutume; une certaine gêne cependant commençait

à régner sur la foule renfermée dans l'étroite chapelle. Les élèves,

petites et grandes, se demandaient pourquoi cette solennité en un

jour que rien ne distinguait des autres.

Un effroi soudain serra tous ces jeunes cœurs au moment où la

supérieure s'avança au milieu de la chapelle, faisant face aux

fidèles et tournant le dos au tabernacle dont la porte s'était fermée

et dont le rideau de soie rouge venait de se déplier lentement.

--Mes filles, dit la supérieure, dont les lèvres étaient aussi pâles

que ses mains de cire, mon cœur maternel a été blessé dans toutes

ses fibres; une de vous s'est rendue indigne des bienfaits du Tsar,

elle a enfreint les règlements de cette maison, elle a manqué à ses

devoirs...

Un silence horrible régnait dans la multitude épouvantée; on entendit

la directrice reprendre péniblement haleine; avant d'achever sa

phrase, elle sentait le besoin de ramasser toutes ses forces;

peut-être aussi son âme pieuse, mais égarée, invoquait-elle le pardon

d'en haut avant de frapper consciemment une innocente. Elle reprit:

--Cette brebis ne peut plus se joindre à notre troupeau. Qu'elle

aille dans la paix et l'obscurité faire pénitence de la faute qui

l'exclut aujourd'hui de notre sein! Ariadne Ranine ne fait plus

partie de l'institut.

Un faible cri répondit à cette sentence, et Olga, pâle de colère

et d'indignation, les lèvres comprimées pour retenir ses paroles,

se précipita et reçut dans ses bras sa compagne qui venait de

s'affaisser sur le sol.

On fit évacuer la chapelle, les demoiselles sortirent sous la garde

de leurs dames de classe, dans le plus grand silence. Chacune sentait

qu'un arrêt inique venait d'être rendu.

--Laissez cette jeune personne, dit la Grabinof à Olga qui, à genoux,

supportait la tête d'Ariadne sur son bras. Laissez-la, elle ne fait

plus partie de la classe...

Olga jeta sur la vieille fille un regard qui la rendit muette, et,

sans daigner lui répondre, continua à retirer les épingles qui

retenaient la magnifique chevelure de sa compagne. La supérieure

s'était approchée du groupe, et un large passage s'était ouvert

devant elle; le regard d'Olga rencontra le sien; ce n'est pas dans

celui de la directrice qu'il y avait le plus de colère. Les yeux

noirs indignés de la jeune fille affrontèrent le reproche muet de

madame Batourof, et c'est celle-ci qui fut contrainte de baisser la

tête.

--Je la soignerai jusqu'au moment où elle nous quittera, dit Olga,

sans élever la voix.

--Ce moment ne tardera pas, répliqua la supérieure. Dans une

demi-heure elle aura quitté l'établissement.

Elle passa outre, mais le souvenir du regard d'Olga fit monter à son

vieux visage la rougeur de la honte bien longtemps après que tous

semblaient avoir oublié cette scène.

Ariadne ouvrit bientôt les yeux, et la première personne qu'elle vit

fut madame Sékourof, debout au pied du lit d'infirmerie où on l'avait

portée. Le sentiment de la honte qui venait de lui être publiquement

infligée lui fit détourner la tête, mais la vieille dame vint à son

côté et pencha sur elle son visage compatissant.

--Ma maison vous attend, dit-elle; venez, mon enfant.

Ariadne sentit un flot de larmes inonder soudain son visage, sans

qu'elle pût savoir comment elles étaient montées à ses yeux.

--Ma pauvre enfant! répéta madame Sékourof, dépêchons-nous, le plus

tôt sera le mieux.

Ariadne voulut se mettre sur son séant, mais la tête lui tournait;

elle étendit instinctivement la main pour chercher un appui; une main

brûlante saisit la sienne, et un bras vigoureux la soutint; surprise,

elle tourna la tête.

--Olga! dit-elle, toi, ici, près de moi! mais je suis chassée!

Sans répondre, Olga continua de la soutenir. Quand elle fut assise

au bord du lit, les pieds pendants, elle vit avec une surprise

croissante la hautaine Olga lui défaire ses souliers d'uniforme.

--Laisse cela! voulut-elle dire.

Toujours silencieuse, Olga retint le pied qui s'échappait et continua

à le déchausser. Quand il fut nu, une larme brûlante tomba dessus.

Ariadne regarda sa compagne.

--Tu pleures? Tu me regrettes? Je croyais que personne ne m'aimait,

toi surtout!

Olga continuait à déshabiller Ariadne, qui ne devait rien emporter

de ce qui appartenait à l'institut. On lui mit une robe noire

très-simple, achetée toute faite; le reste de son costume, bien

modeste aussi, avait été apporté par les soins de madame Sékourof.

Quand la toilette fut terminée, celle-ci prit la main d'Ariadne.

--Allons, dit-elle, encore une épreuve, ce sera la dernière. Madame

la supérieure vous attend; il faut prendre congé d'elle.

--A quoi bon? dit Ariadne, elle me renvoie. Je l'ai peut-être mérité,

mais je ne me croyais pas si coupable. J'aimerais bien ne pas la voir.

--Attends un peu, dit Olga, qui descendit en courant l'escalier rouge.

Elle frappa chez la supérieure et fut admise. Le cabinet était plein

de monde; professeurs et fonctionnaires étaient venus rendre leurs

devoirs à madame Batourof et protester de leur attachement. L'entrée

d'Olga frappa la vieille femme d'étonnement, car c'était un acte

inouï d'audace, surtout dans les circonstances particulièrement

délicates où elles se trouvaient vis-à-vis l'une de l'autre.

--Que désirez-vous? demanda la directrice.

--J'ai une grâce à vous demander, «maman», dit avec douceur la jeune

patricienne, et ses yeux intelligents se fixèrent sur «maman» avec

une expression fort en désaccord avec cette soumission apparente.

La supérieure lut tant de menaces d'orage dans ce regard, que,

redoutant de voir perdu par une imprudence le fruit de ses calculs,

elle emmena Olga dans la pièce voisine, au grand ébahissement des

assistants.

--Elle fait ce qu'elle veut, expliqua le prêtre à ses ouailles

interdites; elle est de si grande famille! Et Sa Majesté a daigné la

tenir sur les fonts de baptême!

Dans le petit salon voisin, Olga regardait la directrice bien en

face, et, malgré son grand âge et sa dignité, celle-ci éprouvait un

malaise terrible.

--Ranine désirerait beaucoup ne pas vous voir; ne pourriez-vous,

Votre Excellence, lui épargner cette nouvelle secousse?

--Il faut qu'elle subisse la réprimande qu'elle a méritée, dit la

directrice en regardant par la fenêtre.

--Elle est hors d'état de la supporter. Puis-je lui annoncer que vous

lui permettez de partir tout de suite?

La supérieure sentait du mépris, de la colère, de l'autorité dans

le timbre juvénile de la voix qui lui parlait avec les formes du

respect. Elle ne put se contenir.

--Vous demandez bien des choses, mademoiselle, dit-elle en français;

il me semble pourtant que vos dernières notes ne vous donnent pas le

droit d'espérer beaucoup de ma bonté.

--Je conviens que je suis étourdie et dissipée, répondit Olga sans

baisser les yeux; mais dorénavant je ferai mieux, et d'ailleurs...

--Quoi, d'ailleurs? dit durement la supérieure.

Olga leva fièrement sa belle tête arrogante.

--Nul de nous n'est sans péché, dit-elle avec hauteur. Dites,

«maman», vous me permettez de dire à Ranine qu'elle est libre?

--Allez! répondit la supérieure en tournant le dos à cette élève par

trop incommode.

Olga lui fit une profonde révérence et courut au promenoir, où

chacune glosait sur ces terribles événements.

--Pour une bonne œuvre, mesdames! dit-elle, accourant essoufflée et

tendant son tablier blanc. Pour une bonne œuvre, donnez toutes ce

que vous avez.

--Mais, dit madame Banz, il faut savoir quelle bonne œuvre.

La Grabinof n'était pas loin.

--Je ne vous demande rien à vous, chère, dit l'impitoyable Olga; les

bonnes œuvres ne courent pas après vous. Pardon! je voulais dire

qu'étant la perfection même, tout ce que vous faites est une bonne

œuvre. Mais vous, chères dames qui n'êtes point parfaites, vite,

chacune une bagatelle, la plus belle et la plus précieuse possible.

Sans répondre aux questions réitérées de l'obtuse madame Banz, Olga

courut à la cachette de chacune de ses bonnes amies et dévalisa sans

pitié les deux Grâces restantes. Menus bijoux, objets précieux,

tout y passa. Elles voulaient résister. Leur vaillante compagne les

regarda, comme on dit, dans le blanc des yeux, et elles n'osèrent

plus souffler mot.

--Où allez-vous? cria la Grabinof en voyant Olga reprendre son vol

avec son tablier plein.

--Consoler les affligés, cria celle-ci dans le corridor. C'est une

des sept œuvres de charité.

Et elle disparut.

--Voici les adieux de l'institut, dit-elle à Ariadne qui pleurait

silencieusement appuyée sur l'épaule de madame Sékourof, et la

supérieure te fait dire que tu peux ne pas te présenter devant elle.

La vieille dame regarda attentivement Olga et devina le drame intime

qui se passait dans son cœur.

--Adieu! dit Ariadne; tu remercieras bien ces demoiselles de ma part;

et toi, je te remercie, ajouta-t-elle en prenant la main d'Olga. Je

t'accusais d'être fière et méchante; je me trompais, tu t'es montrée

mon amie dans le malheur...

--Adieu! interrompit Olga en l'embrassant. Va-t'en vite, cette maison

n'a pas été bonne pour toi.

Ariadne jeta un coup d'œil sur les murs nus et froids de

l'infirmerie... En vérité, cette maison n'avait pas été bonne pour

elle. Elle descendit l'escalier, appuyée d'un côté sur madame

Sékourof, et de l'autre sur Olga, car ses pas étaient encore bien

incertains.

Les jeunes filles accoururent auprès de l'escalier pour la voir. Un

renvoi officiel était une chose si rare, que la terreur planait sur

l'institut pour plusieurs générations d'élèves. On ne disait rien en

voyant passer la malheureuse enfant; un vague sentiment de répulsion

faisait imperceptiblement reculer le premier rang des curieuses, mais

c'était la seule marque de désapprobation qu'on osât donner.

Parvenue au premier palier, à celui de sa classe, Ariadne sortit

de sa torpeur; ses compagnes étaient toutes là; ces yeux qui

l'avaient tant de fois poursuivie de leurs railleries allaient-ils

encore lui jeter le sarcasme? Elle leva la tête: on la plaignait

visiblement, toutes savaient que ce n'était pas elle qui allait la

nuit au réfectoire, et, sous son regard, les visages se tournèrent

instinctivement vers la Grabinof.

Elle avait osé venir pour assister au départ de l'élève maudite et

détestée; elle n'avait pas reculé devant le spectacle de son œuvre

d'infamie.

--Soyez heureuse, mademoiselle, lui dit Ariadne qui s'arrêta un

instant; puis, se tournant vers ses compagnes: Pardonnez-moi mes

offenses, volontaires ou involontaires, pour que je m'en aille en

paix.

--Que Dieu te pardonne! murmurèrent gravement les jeunes filles,

selon la formule consacrée.

Ariadne descendit les dernières marches, le cœur serré, et toucha le

sol du vestibule. La porte était ouverte devant elle. Olga quitta son

bras, l'embrassa trois fois, et Ariadne n'eut plus à son côté que la

vieille dame.

--Adieu! dit-elle à sa compagne.

Celle-ci prit la main d'Ariadne inerte à son côté, la serra à la

briser, et l'élève chassée sentit sur cette main un baiser furtif qui

semblait demander grâce. C'était la coupable qui s'humiliait devant

l'innocente. Deux pas de plus, et la porte se referma sur Ariadne

Ranine, chassée de l'institut pour infractions graves au règlement.

Ariadne · 第 18 / 38 题