Mademoiselle Grabinof ne tarda point à paraître. A vrai dire, elle
n'était pas plus grosse qu'un rat, tant elle se faisait petite et
menue. L'orage qu'elle attendait n'éclata point,--en entier du moins,
car elle reçut la foudre dans un regard, mais le tonnerre ne gronda
pas, ce qui ne laissa pas de la surprendre.
--Vous avez une élève gravement compromise, mademoiselle! proféra la
supérieure.
Mademoiselle Grabinof crut avoir mal entendu, car elle regarda la
directrice pour comprendre.
--Ne feignez pas l'ignorance et n'aggravez pas votre situation par
quelque maladresse. Une de vos élèves est compromise dans une sotte
histoire de rendez-vous. On a prétendu dans l'institut que c'était
l'une des plus nobles et des riches...
--C'est faux, Votre Excellence! interrompit la Grabinof, fidèle à son
pacte d'alliance.
--Je sais bien que c'est faux, reprit la directrice, mais ne
m'interrompez pas, je vous prie. J'aurais désiré que tous ces bruits
fussent réduits à néant; malheureusement, ils ont déjà pris trop de
consistance, et la calomnie va toujours en grossissant. Si nous ne
donnons pas satisfaction à la morale publique, on dira que l'institut
entier se livre au dévergondage le plus affreux. Il faut me livrer le
nom de l'élève qui a manqué à ses devoirs.
La Grabinof baissa la tête. Bien que très-vive, son intelligence se
refusait à admettre ce qu'on demandait d'elle.
--Excellence, murmura-t-elle, je vous assure que les noms qu'on
a mis en avant sont une pure invention, une calomnie abominable;
j'ai constaté moi-même combien les jeunes filles qu'on accuse sont
au-dessus de ces mensonges odieux...
--Et madame Banz, qu'a-t-elle constaté? interrompit la supérieure,
qui n'avait pas une opinion très-haute de ladite dame.
--Elle n'a rien constaté du tout, Excellence; c'est pendant son
service que les désordres se produisaient. Jamais, pendant que je
surveillais les jeunes filles, pareil scandale n'a pu se produire.
Mais elle a le sommeil si lourd, elle est si épaisse...
--Vous avouez donc les désordres, fit madame Batourof avec une
vivacité qui prouva combien elle était satisfaite d'avoir, comme on
dit, «trouvé le joint».
--Sans doute, Excellence, je ne puis nier...
--Eh bien! trouvez-moi la coupable. Il faut une coupable: vous
connaissez vos élèves, c'est à vous de la trouver. Revenez dans une
demi-heure avec tous les éclaircissements désirables.
La supérieure congédia du geste sa dame de classe, qui s'en alla à
peu près aussi abasourdie que si l'institut lui fût tombé sur la tête.
Il fallait une victime à l'opinion publique! Elle ne devait être
ni riche, ni de famille illustre ou seulement notable; il fallait
qu'elle n'eût ni parents, ni amis capables de se révolter et de
provoquer une enquête. Laquelle, parmi ses élèves, réunissait ces
conditions assez rares dans les instituts? Qui? Eh mais! Ranine,
l'odieuse, la malfaisante Ranine, que le destin semblait avoir
désignée d'avance en préparant son renvoi par des châtiments réitérés!
Ranine! elle allait donc se débarrasser de Ranine!
Elle eut beaucoup de peine à se contenir durant la demi-heure
accordée par la directrice pour chercher l'agneau qu'on devait
immoler. Vingt fois elle regarda à sa montre et fut contrainte
d'attendre; mais, au moment où elle sonnait la demie, elle se
présenta à l'audience.
--Eh bien! fit la supérieure en la voyant, vous avez découvert?
--Oui, Excellence, et ce ne pouvait être une autre que l'élève qui
s'est fait remarquer dernièrement par son insubordination et sa
paresse.
--Vous la nommez?
--Ranine.
Ce mot fut proféré sans honte, sans hésitation; on eût dit le
sang-froid d'un boucher qui égorge un chevreau. La supérieure regarda
attentivement sa dame de classe.
--Vous êtes bien sûre que c'est elle? Songez que vous êtes
responsable devant Dieu et devant les hommes.
--C'est elle-même, Excellence. Et quelle autre?
Cette réplique atteignit la supérieure entre les deux yeux, et elle
détourna la tête sans affectation.
--Comme elles ont dû la payer cher! pensa-t-elle aussitôt.
Elle se trompait. La Grabinof était plus méchante qu'intéressée.
Si quelqu'un fût venu lui proposer pour de l'argent le trafic
qu'elle faisait sans remords, elle eût probablement refusé. Mais
se débarrasser d'une élève haïe et s'attacher les autres par les
liens de la reconnaissance, c'était beaucoup plus facile et plus
acceptable, surtout pour une conscience calleuse.
--Ranine avoue-t-elle sa faute? demanda la supérieure.
--Avouer? Oh! Excellence, vous ne la connaissez pas! C'est l'orgueil
incarné, elle n'avouera jamais!
--Est-elle prévenue?
--Elle ignore tout, Excellence. Elle ne se croit pas découverte.
--C'est bien: allez et gardez le silence!
La Grabinof sortit, le cœur rempli de joie. Sa mission périlleuse
s'était accomplie avec une facilité dont elle était surprise; mais
c'était fait. Quel bon débarras!
On envoya aussitôt chercher madame Sékourof, qui ne se fit pas
attendre plus que la première fois. Mais, en présence de son amie, la
directrice se troubla; devant cette conscience droite, elle n'osait
lever les yeux. Cependant, comme vingt-sept années de gouvernement
despotique l'avaient bronzée sur la dissimulation, elle essaya de
faire bonne contenance, et réussit.
--Nous avons trouvé une coupable, dit-elle, cela suffira, je pense.
--Vous allez la renvoyer?
--Immédiatement.
--Alors, vous pouvez me la faire connaître?
Ici la directrice hésita encore une fois; puis, se reprochant cette
faiblesse, elle dit d'une voix à peu près assurée:
--C'est mademoiselle Ranine.
--Celle qui chantait l'autre jour?
--Elle-même.
Madame Sékourof s'assit, posa ses mains jointes sur ses genoux, et
dit tranquillement:
--Cela ne se peut pas.
--Ceux qui sont en mesure de le savoir me l'ont affirmé.
--On vous trompe, vous dis-je. Cette fille ignore tout ce qu'il
faut savoir pour se lancer dans une aventure pareille. Il faut pour
cela des lectures frivoles, une curiosité malsaine, un dédain des
formes reçues; cette enfant est incapable d'avoir fait ce dont vous
l'accusez. C'est faux, vous dis-je.
La supérieure se tut un moment.
--Il faut bien que ce soit quelqu'un, dit-elle lentement, et elle est
la seule sur qui puissent se porter les soupçons.
--Ah! fit madame Sékourof qui n'ajouta rien.
Elle avait compris: la raison d'État existe pour les instituts comme
pour les empires. La famille la plus modeste et la plus ignorée a
aussi sa petite raison d'État à laquelle on sacrifie parfois des
existences.
--Et vous allez comme cela la jeter sur le pavé?
La supérieure haussa les épaules comme pour dire: Cela ne change pas
beaucoup sa destinée.
--Et elle est, m'avez-vous dit, absolument sans ressources?
--Oui, fit à regret l'autocrate féminin.
--Ne ferez-vous rien pour elle?
--La manière dont elle nous quitte m'interdit de lui offrir aucun
secours ostensiblement, mais je dispose d'un fonds secret pour
certaines charités... nous prendrons dessus de quoi lui faire un
petit trousseau.
--Elle refusera, soyez-en certaine. Vous la déshonorerez...
--Je le regretterais beaucoup, mais...
--Chargez-moi d'employer de l'argent pour elle, voulez-vous?
--Ah! de grand cœur! s'écria madame Batourof, qui vit une issue à la
situation.
--Est-elle informée de ce qui l'attend?
--Non.
--Eh bien! envoyez-la-moi. Je voudrais l'avoir vue avant le coup qui
va la frapper. Vous n'avez pas l'âme tendre, vous, ma chère, mais ces
jeunes filles ont parfois le cerveau délicat; si elle allait devenir
folle en se voyant injustement chassée pour une faute qui n'est pas
la sienne!
Un geste de la supérieure fit sourire la bonne dame.
--Oui, reprit-elle avec amertume, c'est sa faute évidemment, puisque
vous la renvoyez pour cela! L'autorité supérieure ne se trompe pas.
Voulez-vous me la faire voir?
--Soit!
La directrice sonna et donna l'ordre de faire venir Ariadne. Pendant
qu'on allait la chercher:
--Vous reculez l'exécution de mes projets, dit-elle; il faut qu'il
s'écoule un peu de temps entre ce que vous allez lui dire et ce que
je lui dirai; mais je n'ai rien à vous refuser.
Là-dessus, la directrice quitta le salon, et, quelques instants
après, Ariadne entra, le front serein, le regard franc.
--Vous me connaissez, mademoiselle, dit madame Sékourof en admirant
la pureté de ce beau visage honnête.
--Je crois, madame, vous avoir vue ici... C'est vous qui m'avez fait
chanter?
--Précisément. Seriez-vous bien aise, mademoiselle, de vous consacrer
exclusivement au chant avec un bon maître?
--Oh! madame! fit Ariadne en joignant les mains.
Elle leva les yeux sur la bonne dame, et resta muette de joie...
--Je ne suis pas riche, et je puis peu de chose pour vous; mais si
vous voulez vous contenter d'une existence très-modeste, vivre de
peu, vous priver absolument de toilettes et de plaisirs, je puis vous
mettre à même d'apprendre l'art du chant, avec des maîtres capables,
qui vous prépareront pour le théâtre si vous avez des aptitudes
suffisantes.
--Le théâtre! répéta Ariadne, le chant! Madame, vous ne plaisantez
pas?
--Je parle sérieusement. Si vous n'êtes pas capable d'atteindre
ce but, il faudra vous résigner à gagner votre vie, à donner des
leçons...
--Oh! madame, je ferai tout ce qu'on voudra, pourvu que je puisse
chanter!
--Eh bien! c'est entendu. Vous vivrez avec moi; il y a une petite
chambre auprès de la mienne, très-petite et très-simple: celle de mon
ancienne femme de chambre, qui m'a servie trente ans et qui s'est
retirée dans un asile pour les vieillards. Vous l'habiterez; ma femme
de chambre actuelle partage la chambre de la cuisinière. Vous ne
sortirez que pour vos leçons; je ne puis vous mener dans le monde,
que je ne fréquente plus; vous serez ma petite amie...
Madame Sékourof devenait de plus en plus affectueuse à mesure
qu'elle voyait une joie plus intense et plus profonde remplir les
yeux d'Ariadne. En terminant sa phrase, elle s'était rapprochée de
la jeune fille et l'attirait à elle pour l'embrasser; mais celle-ci
glissa entre ses bras et se trouva à genoux devant elle, pleurant et
riant à la fois.
--Ma mère, disait-elle, ma seconde mère! bénissez-moi, que je sente
votre protection sur moi!
Elle restait prosternée; la vieille dame, émue elle-même jusqu'aux
larmes, fit le signe de la croix sur la tête blonde, et releva
Ariadne dans ses bras.
--Quand vous quitterez l'institut, dit-elle, vous m'entendez, _quand_
vous quitterez l'institut, ma maison sera prête à vous recevoir. Vous
ne serez pas une heure sans asile ni sans amitié!
--Ah! soupira Ariadne, votre amitié est la seule que j'aie connue
depuis la mort de ma tante.
--Quoi! pas d'amies ici, pas de parents au dehors?
--Personne! Il y a cinq ans que je n'ai reçu de lettres.
--Pauvre enfant! Tant mieux, vous ne regretterez rien en quittant
l'institut.
--C'est si loin encore, dit tristement Ariadne, jusqu'au mois de juin!
Madame Sékourof n'eut pas le courage de répondre directement.
--Allons, mon enfant, dit-elle, aujourd'hui comme demain, ma maison
vous attend. Pensez-y dans vos moments d'épreuve, et, quoi qu'il
puisse vous arriver de triste ou même d'affreux, songez à ce que je
vous ai promis.
Ariadne ne songeait guère aux tristesses de la vie. Elle courut au
piano et l'ouvrit d'un geste rapide.
--Voulez-vous que je vous chante quelque chose? dit-elle à sa
bienfaitrice.
C'était tout ce qu'elle avait à lui offrir, et elle le lui offrait de
si bonne grâce!
--Non, non, le moment serait mal choisi. Retournez à la classe, mon
enfant; à bientôt!
Comme une fille soumise aux ordres de sa mère, Ariadne referma le
piano et baisa la main qui la tirait de la misère la plus horrible,
en reconnaissance d'un bienfait dont elle ne soupçonnait pas
l'étendue, et rejoignit ses compagnes. Rien d'insolite ne se passait
au promenoir ni dans les salles d'étude. Le jour s'acheva sans
encombre, et les classes se terminèrent dans l'ordre accoutumé.