IX

Mademoiselle Grabinof n'avait pas eu besoin d'éther pour elle-même

cependant, bien que ses nerfs eussent été soumis à une assez forte

alerte. Elle était certainement pleine de confiance dans la bonne

foi de ses élèves, et leur promesse de ne point s'échapper la nuit

du dortoir la rassurait pleinement; aussi nul ne pourrait expliquer

pourquoi, au lieu de se coucher tranquillement comme tout le monde,

puisqu'elle n'était pas de service ce jour-là, elle se mit en

embuscade derrière la porte de sa chambre qui donnait en face du

dortoir.

Elle se reprochait cette veille, car elle était très-lasse des deux

mauvaises nuits précédentes, et cependant un intérêt secret la

retenait: elle avait presque la certitude de voir quelque chose cette

nuit-là.

En effet, peu après onze heures, elle entendit ouvrir doucement la

porte, bien doucement la porte du dortoir, et Olga, l'aînée des

Grâces, apparut, un peu inquiète, sa jolie tête tendue, l'oreille

aux aguets, pour s'assurer de l'impunité... Elle n'avait pas fait

trois pas, que mademoiselle Grabinof se plaça devant elle, muette et

menaçante, comme l'ange qui gardait le Paradis terrestre. La jeune

fille tressaillit, mais avec une présence d'esprit extraordinaire:

--Chère mademoiselle, vous n'êtes pas couchée? Tant mieux, je venais

vous demander des gouttes. J'ai un accès d'étranglement nerveux, je

souffre horriblement. Donnez-moi des gouttes, je vous en prie!

Elle se frottait le cou avec tant de grâce, avec un geste si naturel,

que mademoiselle Grabinof, bien persuadée au fond que tout cela

n'était qu'un affreux mensonge, ne put faire autrement que de

l'emmener dans sa chambre et de lui préparer un verre d'eau sucrée.

--Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à madame Banz? demanda la

dame de classe soupçonneuse, tout en faisant fondre le sucre avec une

petite cuiller. C'est votre dame de service, et votre devoir était de

la réveiller au lieu de sortir du dortoir.

--Chère petite mademoiselle, repartit la friponne, est-ce que madame

Banz a un cœur? Elle a une écrevisse cuite à la place, bien sûr!

D'abord, elle ronfle si fort qu'il n'y a point moyen de la réveiller,

elle prend tout ce qu'on lui dit pour ses propres ronflements; et

puis, elle n'a ni bonté, ni complaisance! Ce n'est pas comme vous,

ma chérie! Et puis encore, vous savez bien que nous sommes liées

d'amitié à présent. Je ne veux plus rien devoir qu'à vous.

Madame Grabinof lui présenta un verre avec quelques gouttes d'éther

et la reconduisit jusqu'à son lit, la prévenant que, si elle se

sentait encore malade, elle n'avait qu'à venir la trouver, attendu

qu'elle laisserait sa porte ouverte toute la nuit et serait sur pied

au moindre bruit. Cet avertissement charitable fut le meilleur de

tous les calmants pour mademoiselle Olga, car, à peine seule au

milieu du dortoir endormi, elle se mit à rire en pensant à la sotte

figure que devaient faire les trois jeunes gens en bas. Ses deux

compagnes furent bientôt auprès de son lit pour obtenir des détails

de son escapade; elle leur raconta sa déconvenue.

--De sorte qu'il n'y a rien à manger, soupira l'estomac sensible; tu

avais promis de nous apporter quelque chose!

--Si tu veux que j'aille te chercher des gouttes calmantes, répondit

Olga, il y en a encore dans le flacon de mademoiselle Grabinof!

Dix minutes après, tout le monde dormait dans le dortoir, excepté

Ariadne, qui réfléchissait à son triste avenir. Ces petites scènes

nocturnes ne la troublaient pas; il y avait bien longtemps qu'elle

avait pris l'habitude d'être le témoin impassible et muet.

X

Le lendemain matin, en s'éveillant, l'institut tout entier apprit

qu'on avait trouvé «du monde» au réfectoire, la nuit.

Le panier de gourmandises était resté à l'abandon, et le premier qui

l'avait trouvé se l'était approprié, non sans se demander d'où il

venait. Le soldat de service, sûr d'être renvoyé et puni par-dessus

le marché, avait réclamé au moins quelque petite consolation sous

forme de victuailles, et l'avait obtenue. Aussi, quand la directrice

se souvint de cette pièce de conviction et l'envoya demander, il

se trouva qu'il n'était jamais entré de panier semblable dans

l'institut; au moins, personne ne l'avait vu.

Qui parla le premier de cette aventure? Comment le bruit courut-il de

couloir en couloir? Nul ne saurait le dire, mais, à sept heures du

matin, les Trois Grâces savaient à n'en point douter que leur secret

était découvert.

--Bah! j'avais toujours pensé que cela finirait par là! dit

philosophiquement Olga, en réponse aux lamentations de ses compagnes.

--Mais nous allons être renvoyées!

--On n'avoue pas! proféra la jeune fille en peignant, sans se

presser, les nattes merveilleuses de ses cheveux moirés qui lui

tombaient plus bas que le genou. On n'avoue jamais! Ce sont les

imbéciles qui avouent!

--Mais, alors, on punira toute la classe!

--On ne renvoie pas toute une classe, c'est ça qui ferait du

scandale! Sois tranquille, madame la supérieure est plus en peine que

nous de la manière dont tout cela va finir!

Cette jeune personne, profondément versée dans la science du cœur

humain, se trouvait avoir parfaitement raison: la supérieure eût

donné beaucoup pour que nul, hormis elle, n'eût eu connaissance de

l'affaire. Elle alla même jusqu'à regretter l'inspiration qui l'avait

conduite au réfectoire, et, dans son inquiétude, elle se décida à

envoyer chercher madame Sékourof, dont les conseils étaient toujours

si excellents au fond et si impraticables dans la forme.

--Il y a donc du nouveau chez vous? dit celle-ci en entrant.

--Comment! fit la directrice, tombant des nues; vous savez?

--Je l'ai appris en me levant. Voyons, est-ce toute une classe

séduite par tout un régiment, ou bien n'est-ce qu'une abominable

plaisanterie?

Madame Batourof mit son amie au fait, sans rien lui déguiser, car

c'était une conscience avec laquelle il fallait parler clair.

--Et vous ne savez pas le nom des demoiselles? demanda madame

Sékourof quand elle eut tout entendu.

La supérieure réfléchit un moment.

--Je me demande, dit-elle ensuite, si je ne ferais pas mieux de ne

pas le savoir.

--Il faut le savoir à tout prix; la chose est trop connue, grâce

à ce monde de rapporteurs et de cancanières qui grouille autour de

vous. Il faudra une satisfaction à l'opinion publique.

--On la lui donnera! soupira madame Batourof.

Cinq minutes après, Groucha apparut à la porte. Sa maîtresse devina

qu'elle avait quelque chose à lui apprendre, et sortit un instant.

Elle revint, la figure tellement bouleversée que madame Sékourof en

fut effrayée.

--Qu'y a-t-il? un nouveau malheur?

--Non, non, ma chère amie; mais je suis bouleversée! je viens

d'apprendre leurs noms.

--Eh bien!

--Impossible de les dire, même à vous. Jugez de ma position!

--Mais est-ce bien certain?

--Absolument sûr. La femme de chambre de ce dortoir-là savait tout

depuis la rentrée des classes, et ce matin, prise de frayeur, elle

est venue se confesser à Groucha.

--Ce sont de grandes familles?

La supérieure fit un signe affirmatif.

--Conseillez-moi, reprit-elle.

--Je ne puis rien vous conseiller; il est des circonstances où le

plus grand service qu'on puisse rendre à un ami est de ne lui rien

dire, afin qu'il ne se repente pas de vous avoir écouté.

Madame Sékourof s'en retourna chez elle, et la supérieure fit venir

l'inspectrice.

Celle-ci arriva aussi consternée que ses plus chers ennemis eussent

pu le désirer; elle aussi savait les noms des jeunes filles, et

certes, si l'Esprit malin s'en fût mêlé, il eût précisément choisi

ces trois-là, «la fleur de notre institut», comme disaient avec

complaisance les autorités de ce lieu lors des visites impériales.

--Je ne vous ferai pas de reproches en ce moment, commença la

supérieure, de son air le plus gourmé; nous en reparlerons plus tard.

Actuellement, il faut aviser. Peut-on punir ces trois jeunes filles?

Croyez-vous possible de faire un éclat?

L'inspectrice répondit par un signe négatif.

--Cependant, reprit madame Batourof, le bruit en est répandu

partout; impossible de l'étouffer à présent, d'autant plus que

très-probablement les jeunes gens auront parlé à leurs compagnons

d'armes... Mon Dieu, mon Dieu! quel embarras! A quoi pensaient les

dames de classe? Et vous-même... Mais je ne veux pas aborder ce sujet

à présent. Comment faire?

La supérieure s'assit dans le coin le plus éloigné de la porte, et

l'inspectrice se rapprochant, elles se mirent à chuchoter ensemble.

La conversation dura une bonne demi-heure, après quoi madame Batourof

se leva et fit le signe de la croix, en disant:

--Que le Seigneur me soit en aide! Il est des nécessités cruelles, et

le cœur me saigne en pensant... Mais, vous l'avez dit, un éclat est

impossible! Envoyez-moi mademoiselle Grabinof.

Ariadne · 第 16 / 38 题