approvisionnements de marchandises pour la traite, par les canots qui
venaient de Montréal. Elle faisait remonter ces provisions jusqu'à
l'embouchure de l'Assiniboine, au fort Gibraltar, qui était un grand
dépôt, et de là elle approvisionnait les postes échelonnés sur
l'Assiniboine.
Le but principal de la Compagnie de la Baie-d'Hudson en s'emparant du
fort Gibraltar était de briser les moyens de communication entre les
canots venant de Montréal, et les hommes de la Compagnie du Nord-Ouest
qui venaient du fort Qu'appelle pour les rencontrer.
Après la prise de leurs forts par la Baie d'Hudson, les gens du
Nord-Ouest comprirent qu'ils avaient besoin de descendre en nombre
au printemps, s'ils voulaient forcer le passage pour rencontrer
avantageusement les voyageurs du fort William. C'est ce qu'ils firent.
Ils n'avaient pas l'intention de combattre, mais seulement de s'ouvrir
un passage si on voulait le leur disputer. Ils devaient, d'ailleurs,
agir ainsi par un principe d'humanité, car en n'allant pas à la
rencontre de leurs gens pour leur porter des provisions de bouche, ils
les exposaient à mourir de faim.
Les employés du fort Douglas se tenaient jour et nuit sur le qui-vive,
car ils s'attendaient à voir arriver du fort Qu'appelle une troupe
de Métis armés. Deux sauvages étaient venus donner la nouvelle au
gouverneur Semple que la Compagnie du Nord-Ouest avait rassemblé tous
ceux qu'elle avait pu réunir, pour venir reprendre ses forts.
Mme Lajimonière, qui était au fort Douglas avec ses enfants, n'était
pas sans inquiétude. Elle savait qu'elle pouvait courir de graves
dangers si le fort était attaqué par les gens du Nord-Ouest.
Le 19 juin, vers quatre heures de l'après-midi, une sentinelle du
fort Douglas vint avertir le gouverneur Semple qu'une troupe de gens
à cheval passait en vue du fort, mais à une distance respectueuse.
Cette bande de cavaliers ne paraissait pas être animée d'intentions
hostiles, car elle avait déjà dépassé le fort Douglas et se dirigeait
vers le bas de la rivière. Alors le gouverneur comprit que leur but
était d'aller rejoindre les canots au bas de la rivière pour leur
porter des provisions. C'était ce que le gouverneur Semple voulait
empêcher.
Il donna donc immédiatement l'ordre à tous ses gens armés de sortir
du fort pour aller couper le passage aux Métis et pour leur faire
rebrousser chemin. Quand les Métis virent approcher les gens du
gouverneur, ils lui envoyèrent un des leurs pour lui demander ce qu'il
voulait d'eux en les poursuivant ainsi. Alors, soit imprudence soit
malice, un coup de fusil fut tiré et faillit blesser le métis envoyé
en députation. Ce fut le signal de la mêlée. Les cavaliers métis,
accoutumés à tirer à cheval dans leurs chasses au buffle, s'élancèrent
sur leurs ennemis et en moins de quelques minutes en tuèrent vingt et
un. Le gouverneur Semple tomba un des premiers.
La nouvelle de ce désastre arriva au fort presque aussitôt. On crut
que les Métis allaient l'attaquer immédiatement et massacrer tous
ceux qui y étaient renfermés. Un sauvage du nom de _Pigouis_, ami de
Mme Lajimonière, vint la trouver le soir même et lui dit: "_Tiens, la
Française_, pas plus tard que demain les Métis vont prendre le fort;
il faut que je te sauve avec tes enfants. Tu vas sortir d'ici ce soir,
et venir habiter dans ma loge qui est de l'autre côté de la rivière."
Mme Lajimonière, tout effrayée, se hâta de prendre ses habits et ses
enfants; puis aidée du sauvage et de sa femme, elle descendit au bord
de la rivière pour monter en canot.
La frayeur l'avait tellement énervée qu'en posant le pied dans
l'embarcation, elle s'évanouit, fit chavirer le canot et tomba dans la
rivière avec ses enfants. Heureusement trois ou quatre Indiennes qui
étaient là l'aidèrent à se sauver et la déposèrent dans le canot. Elle
traversa la rivière et vint se loger avec la famille de Pigouis.
Le lendemain, les gens du Nord-Ouest prirent le fort, mais personne ne
perdit la vie. Les prisonniers et un certain nombre de colons furent
embarqués sur des canots et envoyés à York, dans le Haut-Canada.
Mme Lajimonière passa l'été dans la loge avec les sauvages, mangeant
comme eux ce qu'elle pouvait se procurer à la pêche.
Tant que dura l'été, elle n'eut pas trop à souffrir du logement: elle
était déjà faite à la vie sous la tente; mais quand les premiers froids
d'automne se firent sentir, elle songea à abandonner la loge de Pigouis
pour se mettre un peu plus chaudement.
Il y avait sur la côte est de la rivière Rouge, en face du fort
Gibraltar, une hutte en bois bâtie par un vieux Canadien du nom de
Bellehumeur. Ce n'était pas un château, mais c'était plus chaud qu'une
tente. La maison n'était pas alors occupée: les locataires étaient
rares à cette époque. Mme Lajimonière s'empara de cette demeure pour
y passer l'hiver avec sa famille. Elle en prit possession au mois
d'octobre. Il y avait déjà un an que son mari était absent et qu'elle
n'en avait plus eu de nouvelles. Elle pensait qu'il avait péri le long
de la route, qu'il avait été massacré par quelque sauvage, ou qu'il
était tombé épuisé de faim et de fatigue.
Ce fut pour elle un automne triste et sombre. La scène du 19 juin
avait jeté l'épouvante dans le pays; on s'attendait à de terribles
représailles. Tout le monde souffrait d'un pareil état de choses, on
ne savait trop quel serait le dénouement de ces luttes. Que de fois
Mme Lajimonière, assise dans sa misérable cabane pendant les longues
soirées d'automne, dut verser des larmes en pensant à sa situation! Si
son mari ne revenait plus quels moyens de subsistance lui restait-il?
La plupart des colons abandonnaient la rivière Rouge pour retourner au
Canada. Pour se consoler dans ses ennuis elle n'avait que la prière; et
c'était à ce moyen qu'elle recourait.
Vers la fête de Noël, trois mois après son entrée dans la hutte de
Bellehumeur, quelle ne fut pas sa surprise de voir arriver, un soir,
un voyageur qu'elle reconnut pour son mari. Pour un moment, elle oublia
ses misères et ses épreuves. M. Lajimonière arrivait sain et sauf
après quatorze mois d'absence. Il raconta à sa femme, jour par jour,
l'odyssée de son long voyage: son emprisonnement au fort William et
sa délivrance à l'arrivée du régiment des Meurons, qui ne devait pas
tarder à arriver à la rivière Rouge pour reprendre le fort de la
colonie occupé par les agents du Nord-Ouest.
Le régiment des Meurons, sous la conduite du capitaine d'Orsonnens,
n'arriva cependant qu'au mois de février, guidé par des Indiens. La
route qu'il avait suivie était celle du lac Rouge. Ils atteignirent la
rivière Rouge au-dessus de Pembina. De là, ils dirigèrent leur marche
un peu à l'ouest de la rivière et vinrent camper sur l'Assiniboine,
vers l'endroit où est l'église Saint James, à six milles de
l'embouchure. Ils s'arrêtèrent un peu de temps dans cet endroit afin de
préparer des échelles pour escalader les palissades du fort Douglas.
Ils attendirent un moment favorable pour l'attaquer. Cette occasion ne
tarda pas à se présenter.
A la faveur d'une tempête de neige, ils s'approchèrent du fort sans
être vus. Les sentinelles n'eurent pas le temps de donner l'éveil. En
quelques instants tous les soldats étaient à l'intérieur du fort et
faisaient prisonniers ceux qui s'y trouvaient.
Une semaine plus tard Mme Lajimonière put se loger de nouveau dans la
maison qu'elle avait été obligée d'abandonner le 19 juin, après la
bataille contre les Métis.
Son sort semblait s'améliorer. Elle ne manqua de rien le reste de
l'hiver, et le fort, protégé par les soldats, n'eut plus à redouter
aucune attaque de l'ennemi.
Au printemps, M. Lajimonière avait besoin de repartir pour la chasse,
et le fort rempli de militaires ne parut pas à Mme Lajimonière un
lieu bien convenable pour une femme seule. Elle fit donc demander au
bourgeois de vouloir bien lui donner une large tente où elle pourrait à
quelque distance, se retirer avec sa famille. On lui accorda facilement
ce qu'elle voulait et elle alla passer l'été dans le voisinage, sous
une tente.
Lord Selkirk passa l'été à régler les affaires entre les deux
compagnies. Le fort Gibraltar fut restitué à la Compagnie du Nord-Ouest
qui le rebâtit. Des terres furent données aux militaires qu'il avait
conduits à la rivière Rouge. Il conclut un traité avec les Indiens; et
au mois d'octobre il repartit pour l'Angleterre.
M. Lajimonière alla avec d'autres le reconduire jusque sur le
territoire américain, puis il revint au fort Douglas avant le mois de
novembre.
Lord Selkirk, pour récompenser M. Lajimonière du dévouement qu'il avait
montré à la Compagnie en entreprenant le long voyage de Montréal, lui
donna une terre qui se trouve sur le côté est de la rivière Rouge,
vis-à-vis la pointe Douglas. C'est une partie de cette terre qu'un de
ses fils a vendue en 1882 pour la jolie somme de cent mille dollars.
Aussitôt que M. Lajimonière fut de retour après avoir accompagné le
Lord, il pensa à préparer sur son terrain un logement pour sa famille.
La saison était trop avancée pour songer à bâtir une maison en bois.
Pour passer l'hiver, il creusa un trou en terre au-dessus duquel il
fit une espèce de toit en chaume. Ce fut là qu'il installa sa famille
pendant l'hiver de 1817 à 1818.
Le lecteur voit ici que depuis 1806 il n'y avait pas encore
d'amélioration bien sensible dans le confort apporté au logement de Mme
Lajimonière. Les campements de Pembina, les loges dans les prairies de
la Saskatchewan, la hutte sur l'Assiniboine, la maison de Bellehumeur,
tout cela valait autant que son logement pour l'hiver de 1817 à 1818.
Cependant une pensée réjouissait le cœur de cette femme obligée de
vivre dans ce pauvre réduit, qui ressemblait plus à un caveau qu'à la
demeure d'un être humain.
Lord Selkirk, à son départ, avait fait signer par les colons
catholiques de la rivière Rouge une requête pour demander à l'évêque
de Québec d'envoyer des missionnaires porter l'Evangile dans ce pays
infidèle. Il devait lui-même présenter cette demande et employer toute
son influence à la faire réussir.
Le Lord, quoique protestant, avait compris que pour fonder une colonie
stable à la rivière Rouge il avait besoin du secours de la religion.
S'il réussissait dans son dessein, les missionnaires monteraient l'été
suivant sur des canots et seraient à la rivière Rouge vers le mois de
juillet. Cette seule pensée faisait oublier à Mme Lajimonière ses onze
années d'ennuis et de chagrins. Elle aurait encore une fois le bonheur
de voir des prêtres, de se confesser, de recevoir la sainte communion.
Elle verrait ses enfants baptisés dans la sainte Eglise, et instruits
de leur sainte religion. Quelle joie pour elle, après avoir été privée
si longtemps de voir les cérémonies religieuses, de pouvoir assister à
la sainte Messe. Ces consolantes pensées jetaient un peu de lumière sur
l'obscurité de son caveau.
Pendant l'hiver, M. Lajimonière travaillait aussi à ranimer un peu
chez sa femme l'espoir de se voir un jour logée plus commodément. Il
coupait le bois pour une maison et préparait tout ce qu'il pouvait se
procurer pour la construire le plus tôt possible afin d'y recevoir
convenablement les missionnaires qui ne manqueraient pas de leur rendre
visite. Quand les beaux jours du printemps parurent, Mme Lajimonière
sortit de terre et se logea sous la tente, en attendant que sa maison
fût prête.
Elle travailla aussi avec ses enfants à préparer un coin de terre pour
y semer du blé.
Ce printemps-là, tous les nouveaux colons avaient ensemencé de petits
champs qui ne tardèrent pas à promettre une jolie moisson.
Quand le mois de juillet arriva, la nouvelle était déjà répandue
dans la colonie que les missionnaires venaient cet été même; mais
on ne savait pas encore exactement le temps de leur arrivée. On ne
connaissait pas encore le télégraphe dans cette région; et d'ailleurs
la mode de voyager alors exposait souvent à bien des retards. On ne
voyageait pas en _express_.
On attendait donc patiemment, quand, un beau matin, c'était le 12
juillet, jour de N.-D. du Mont Carmel, un homme venant du bas de la
rivière, vint avertir le fort Douglas et le voisinage, que deux canots,
portant les missionnaires annoncés, remontaient le cours de la rivière,
et que tous les gens devaient se rendre au fort pour se trouver à leur
arrivée.
A peine la nouvelle fut-elle connue qu'aussitôt hommes, femmes et
enfants s'empressèrent de courir au fort. Ceux qui n'avaient jamais vu
de prêtres avaient hâte de contempler ces hommes de Dieu dont on leur
parlait depuis longtemps.
Mme Lajimonière ne fut pas la dernière à se rendre au lieu où les
missionnaires devaient débarquer. Elle conduisit avec elle toute sa
petite famille dont l'ainée, Reine, était âgée de onze ans.
Vers une heure de l'après-midi, par un temps superbe, plus de cent
cinquante personnes se trouvaient réunies sur le bord de la côte, en
face du fort Douglas. Tous les regards se portaient vers le détour
que fait la rivière au bout de la pointe. C'était à qui apercevrait
le premier les voyageurs. Tout à coup deux canots, ayant les drapeaux
de la compagnie, apparaissent au détour; ce sont ceux qui portent les
missionnaires. Ce fut une explosion de joie générale. Le bourgeois
du fort, M. McDonald, était catholique; il avait tout préparé pour
faire une solennelle réception. Plusieurs versaient des larmes
d'attendrissement. L'arrivée de ces prêtres rappelait le souvenir du
sol natal à ces vieux Canadiens qui avaient laissé le pays depuis si
longtemps. Ces anciens voyageurs, privés de tout secours religieux
pendant de longues années, étaient loin d'être sans reproche sous le
rapport des mœurs, mais ils n'avaient pas été atteints par l'esprit
d'impiété. Les missionnaires furent pour eux des envoyés de Dieu.
Les canots abordèrent en face du fort Douglas. M. Provencher et son
compagnon, tous deux revêtus de leur soutane, mirent pied à terre et
allèrent serrer la main à toute cette famille, qui désormais allait
devenir la leur.
On admirait la beauté de leur taille autant que la nouveauté de leur
costume. M. Provencher et son compagnon, M. Sévère Dumoulin, étaient
des hommes de haute stature et ils avaient un port majestueux. Ils se
tinrent debout sur le haut de la côte et firent asseoir autour d'eux
les femmes et les enfants; puis M. Provencher adressa la parole à
cette foule accourue au-devant de lui. Il avait une parole simple, sans
emphase, et toute paternelle. Mme Lajimonière, qui depuis douze ans
n'avait pas entendu la voix d'un prêtre, ne se possédait pas de joie.
Elle pleura de bonheur et oublia toutes ses misères et tous ses ennuis.
Il lui semblait qu'elle se retrouvait pour un moment dans sa chère
paroisse de Maskinongé, où elle avait passé des années si tranquilles
et si heureuses.
L'arrivée des missionnaires tombait un jeudi, (16 juillet). M.
Provencher, après avoir exposé à sa nouvelle famille le but de sa
mission parmi eux, voulut immédiatement travailler à la vigne du
Seigneur, en faisant entrer dans le bercail les brebis qui étaient
dehors.
En attendant qu'on eût bâti une maison pour les missionnaires, M.
Provencher et son compagnon devaient recevoir l'hospitalité au fort
de la colonie. Une grande salle dans l'une des bâtisses du fort leur
avait été destinée. C'était là que se faisaient les offices divins
et les catéchismes. M. Provencher invita toutes les mères de famille
à revenir au fort, le samedi suivant, avec leurs enfants au-dessous
de six ans auxquels il donnerait le bonheur de recevoir le baptême.
Toutes les personnes au-dessus de cet âge qui étaient encore infidèles
ne pouvaient recevoir ce sacrement qu'après avoir été instruites des
vérités chrétiennes.
Quand M. Provencher eut fini de parler, le gouverneur l'introduisit
dans le fort avec M. Dumoulin; puis Canadiens, Métis et Sauvages se
retirèrent heureux, pour revenir trois jours après.
La famille Lajimonière comptait quatre enfants; mais deux seulement
pouvaient recevoir le baptême,--les deux autres étant âgés de neuf
et onze ans,--Mme Lajimonière revint au fort le samedi avec toutes
les autres femmes. Le nombre des enfants, tant sauvages que métis,
au-dessous de six ans s'élevait à une centaine. Ce fut Mme Lajimonière
qui, étant la seule femme baptisée, servit de marraine à tous.
Pendant longtemps dans la colonie, tous les enfants l'appelèrent: _Ma
marraine_.
Le lendemain, qui était un dimanche, fut un jour solennel au fort.
Tout avait été préparé, dans la salle destinée à servir de chapelle,
pour recevoir le peuple et chanter la grand'messe, avec toute la pompe
qu'on pouvait apporter dans cette circonstance. Quel jour mémorable que
celui-ci! C'était la première fois que dans ces lieux témoins de tant
de crimes, la sainte Eglise catholique allait faire entendre sa voix
pour chanter la gloire du Seigneur. C'était la première fois que des
apôtres allaient prêcher les vérités de l'Evangile à un peuple qui,
jusque là, avait vécu à l'ombre de la mort. C'était l'Eglise de la
rivière Rouge à son berceau. C'était le grain de sénevé jeté en terre,
et qui plus tard devait produire ce grand arbre dont les immenses
rameaux ombragent aujourd'hui les déserts de l'Ouest.
M. Provencher chanta la grand'messe et donna le sermon. M. Dumoulin fit
l'office de chantre.
M. Provencher annonça que dès le lendemain les missionnaires se
mettraient à l'œuvre pour enseigner le catéchisme, et que les colons
devaient s'entendre pour commencer dès la même semaine à travailler à
bâtir un logement aux missionnaires.
M. Lajimonière fut un des premiers à se rendre sur place pour commencer
à préparer le bois. Les travaux marchèrent assez rapidement pour que la
maison devînt habitable à la fin d'octobre.
Mme Lajimonière fit tout ce qu'elle put pour rendre des services aux
missionnaires.
La colonie était dans une grande pauvreté; on ne mangeait pas de
pain, il n'y avait pas non plus de lait, les vaches importées dans le
pays par la Compagnie du Nord-Ouest étaient mortes et il n'en restait
que quatre en tout. M. Lajimonière avait été assez heureux pour en
acquérir une l'année même de l'arrivée des missionnaires.
Quand, au mois de novembre, M. Provencher laissa le fort pour habiter
sa nouvelle maison, il allait souvent, après son catéchisme, faire
une marche sur les bords de la rivière la Seine et il se rendait
ordinairement chez Mme Lajimonière. Celle-ci réservait toujours un vase
de bon lait pour le missionnaire et elle le lui offrait de bon cœur.
Durant les années 1819 et 1820, les vivres dans la colonie étaient
d'une rareté extrême. Mme Lajimonière, qui savait combien était grand
le dévouement de M. Provencher, envoyait, quand elle le pouvait, porter
par ses enfants un petit sac de viande à la mission.
M. Provencher connaissait le dévouement de cette femme. Quand il
n'avait plus rien à manger chez lui, ce qui arrivait très souvent, il
disait à l'aînée des enfants de Mme Lajimonière, quand elle retournait
chez elle après le catéchisme: "Ecoute, mon enfant, tu diras à ta mère
que je n'ai rien du tout à manger ce soir." L'enfant se hâtait de faire
la commission, et revenait aussitôt après, à travers le bois portant un
petit paquet de viande sèche pour les missionnaires.
Les années 1819, 1820, 1821, 1822 et 1823 furent des années de disette
et de misère pour la colonie. A l'arrivée des missionnaires, il n'y
avait pas encore de pain dans le pays, même à la table du gouverneur de
la Compagnie; mais on espérait en manger bientôt. Les colons avaient
ensemencé leurs champs, et les grains avaient la plus belle apparence.
Mme Lajimonière, quoique déjà accoutumée à ne manger, depuis douze ans,
que de la viande pilée, séchée au soleil, regardait avec complaisance
un petit morceau de terre que son mari avait ensemencé auprès de sa
maison. On a beau vivre longtemps sans manger de pain, le goût ne s'en
perd pas; puis cet aliment allait être pour elle un souvenir du pays
natal, ce qui en augmentait encore la valeur. Malheureusement, un
fléau dévastateur vint détruire en quelques heures toute l'espérance
de la colonie. Le 3 août, il tomba une nuée de sauterelles, qui
couvrirent la terre et dévorèrent toutes les moissons. Elles
déposèrent des œufs; et au printemps de 1819, ces œufs produisirent
autant de petites sauterelles, grosses comme des puces, qui ruinèrent
toute la végétation. Au mois de juillet, ayant atteint leur complet
développement, elles s'élevèrent dans les airs comme un nuage et
disparurent. Il n'y eut en cette année aucune récolte.
L'année suivante, 1820, chacun sema en toute confiance; et les grains
avaient la plus belle apparence, lorsque, le 26 juillet, il tomba des
airs une aussi grande quantité de sauterelles qu'en 1818. Elles firent
les mêmes dégâts et déposèrent des œufs dans la terre en sorte qu'au
printemps de 1821 les petites sauterelles qui sortirent de terre,
dévastèrent encore une fois les moissons. Le pays n'en fut délivré
qu'au mois d'août. Pendant quatre années ni grains ni légumes n'avaient
pu être récoltés.
Au printemps de 1822, les colons semèrent le peu de grain qui leur
restait; ils comptaient sur une bonne récolte, mais des souris en
nombre infini, vinrent ravager les petits champs et causèrent autant de
dommage que les sauterelles.
Après ce fléau, il ne restait plus de grain pour ensemencer les terres;
il fallut en envoyer chercher à la Prairie du Chien, sur le Mississipi.
Pour comble de malheur, il arriva trop tard pour être semé en 1823; de
sorte que cette année encore il n'y eut aucune récolte.
Pendant tout ce temps, les colons étaient obligés de vivre des produits
de la chasse et de la pêche. Une grande partie d'entre eux allaient
passer l'hiver à Pembina, parce qu'il était plus facile de s'y procurer
de la viande qu'à Saint-Boniface. Cependant, malgré les privations
qu'elle eut à supporter pendant ces années de disette, Mme Lajimonière
ne voulut plus suivre son mari à la prairie. Elle demeura donc dans sa
maison sur les bords de la rivière Rouge, à l'embouchure de la rivière
La Seine. La joie qu'elle éprouvait de se voir auprès du missionnaire,
de pouvoir recevoir les sacrements, entendre la sainte messe, et de
procurer l'instruction religieuse à ses enfants, était pour elle une
ample compensation à ses longues épreuves. Mme Lajimonière avait une
grande foi; elle le prouvait par son respect et son dévouement aux
missionnaires, et aux religieuses qui vinrent plus tard dans la colonie.
Lorsqu'en 1844, les Sœurs de la Charité arrivèrent de Montréal à la
rivière Rouge, Mme Lajimonière regardait comme le plus grand honneur la
visite de ces bonnes religieuses; et elle disait à son fils Benjamin,
chez qui elle demeurait: "Mon enfant, n'épargne rien pour faire
honneur à ces bonnes Sœurs, c'est une bénédiction pour nous que de les
recevoir."
Les récoltes, pendant les années 1824 et 1825, furent assez abondantes
et relevèrent les espérances des colons; mais la Providence réservait
encore une épreuve à cette colonie avant de lui laisser prendre son
développement. L'hiver de 1825 à 1826 fut un des plus rudes de tous
ceux qui éprouvèrent le pays. La neige commença à tomber en abondance
dès le 15 octobre, et le froid se maintint constamment à un degré très
élevé. Au printemps, cette grande quantité de neige fondant tout à
coup, produisit une inondation épouvantable. L'eau s'éleva à trente
pieds au-dessus du niveau ordinaire. Deux ou trois lieues de pays
disparurent de chaque coté de la rivière, sous ce nouveau déluge;
toutes les maisons des habitants furent emportées par la débâcle ou par
la violence des eaux.
L'eau monta graduellement depuis la fin d'avril jusqu'au 20 de mai. Ce
ne fut qu'au 10 juin qu'elle reprit son cours ordinaire.
Tous les colons allèrent chercher un refuge sur un côteau, à six milles
environ à l'ouest de Winnipeg. M. Lajimonière et sa famille se trouvant
sur le côté est de la rivière, se sauva sur une petite hauteur avec un
peu de provisions. Là, comme dans une île au milieu de l'océan, sans
secours d'aucun côté, ils attendaient la fin de l'inondation. Plus
d'une fois, Mme Lajimonière crut que c'en était fait d'elle et de ses
enfants et qu'ils allaient tous mourir de faim.