La Compagnie du Nord-Ouest recevait, chaque printemps, tous ses

approvisionnements de marchandises pour la traite, par les canots qui

venaient de Montréal. Elle faisait remonter ces provisions jusqu'à

l'embouchure de l'Assiniboine, au fort Gibraltar, qui était un grand

dépôt, et de là elle approvisionnait les postes échelonnés sur

l'Assiniboine.

Le but principal de la Compagnie de la Baie-d'Hudson en s'emparant du

fort Gibraltar était de briser les moyens de communication entre les

canots venant de Montréal, et les hommes de la Compagnie du Nord-Ouest

qui venaient du fort Qu'appelle pour les rencontrer.

Après la prise de leurs forts par la Baie d'Hudson, les gens du

Nord-Ouest comprirent qu'ils avaient besoin de descendre en nombre

au printemps, s'ils voulaient forcer le passage pour rencontrer

avantageusement les voyageurs du fort William. C'est ce qu'ils firent.

Ils n'avaient pas l'intention de combattre, mais seulement de s'ouvrir

un passage si on voulait le leur disputer. Ils devaient, d'ailleurs,

agir ainsi par un principe d'humanité, car en n'allant pas à la

rencontre de leurs gens pour leur porter des provisions de bouche, ils

les exposaient à mourir de faim.

Les employés du fort Douglas se tenaient jour et nuit sur le qui-vive,

car ils s'attendaient à voir arriver du fort Qu'appelle une troupe

de Métis armés. Deux sauvages étaient venus donner la nouvelle au

gouverneur Semple que la Compagnie du Nord-Ouest avait rassemblé tous

ceux qu'elle avait pu réunir, pour venir reprendre ses forts.

Mme Lajimonière, qui était au fort Douglas avec ses enfants, n'était

pas sans inquiétude. Elle savait qu'elle pouvait courir de graves

dangers si le fort était attaqué par les gens du Nord-Ouest.

Le 19 juin, vers quatre heures de l'après-midi, une sentinelle du

fort Douglas vint avertir le gouverneur Semple qu'une troupe de gens

à cheval passait en vue du fort, mais à une distance respectueuse.

Cette bande de cavaliers ne paraissait pas être animée d'intentions

hostiles, car elle avait déjà dépassé le fort Douglas et se dirigeait

vers le bas de la rivière. Alors le gouverneur comprit que leur but

était d'aller rejoindre les canots au bas de la rivière pour leur

porter des provisions. C'était ce que le gouverneur Semple voulait

empêcher.

Il donna donc immédiatement l'ordre à tous ses gens armés de sortir

du fort pour aller couper le passage aux Métis et pour leur faire

rebrousser chemin. Quand les Métis virent approcher les gens du

gouverneur, ils lui envoyèrent un des leurs pour lui demander ce qu'il

voulait d'eux en les poursuivant ainsi. Alors, soit imprudence soit

malice, un coup de fusil fut tiré et faillit blesser le métis envoyé

en députation. Ce fut le signal de la mêlée. Les cavaliers métis,

accoutumés à tirer à cheval dans leurs chasses au buffle, s'élancèrent

sur leurs ennemis et en moins de quelques minutes en tuèrent vingt et

un. Le gouverneur Semple tomba un des premiers.

La nouvelle de ce désastre arriva au fort presque aussitôt. On crut

que les Métis allaient l'attaquer immédiatement et massacrer tous

ceux qui y étaient renfermés. Un sauvage du nom de _Pigouis_, ami de

Mme Lajimonière, vint la trouver le soir même et lui dit: "_Tiens, la

Française_, pas plus tard que demain les Métis vont prendre le fort;

il faut que je te sauve avec tes enfants. Tu vas sortir d'ici ce soir,

et venir habiter dans ma loge qui est de l'autre côté de la rivière."

Mme Lajimonière, tout effrayée, se hâta de prendre ses habits et ses

enfants; puis aidée du sauvage et de sa femme, elle descendit au bord

de la rivière pour monter en canot.

La frayeur l'avait tellement énervée qu'en posant le pied dans

l'embarcation, elle s'évanouit, fit chavirer le canot et tomba dans la

rivière avec ses enfants. Heureusement trois ou quatre Indiennes qui

étaient là l'aidèrent à se sauver et la déposèrent dans le canot. Elle

traversa la rivière et vint se loger avec la famille de Pigouis.

Le lendemain, les gens du Nord-Ouest prirent le fort, mais personne ne

perdit la vie. Les prisonniers et un certain nombre de colons furent

embarqués sur des canots et envoyés à York, dans le Haut-Canada.

Mme Lajimonière passa l'été dans la loge avec les sauvages, mangeant

comme eux ce qu'elle pouvait se procurer à la pêche.

Tant que dura l'été, elle n'eut pas trop à souffrir du logement: elle

était déjà faite à la vie sous la tente; mais quand les premiers froids

d'automne se firent sentir, elle songea à abandonner la loge de Pigouis

pour se mettre un peu plus chaudement.

Il y avait sur la côte est de la rivière Rouge, en face du fort

Gibraltar, une hutte en bois bâtie par un vieux Canadien du nom de

Bellehumeur. Ce n'était pas un château, mais c'était plus chaud qu'une

tente. La maison n'était pas alors occupée: les locataires étaient

rares à cette époque. Mme Lajimonière s'empara de cette demeure pour

y passer l'hiver avec sa famille. Elle en prit possession au mois

d'octobre. Il y avait déjà un an que son mari était absent et qu'elle

n'en avait plus eu de nouvelles. Elle pensait qu'il avait péri le long

de la route, qu'il avait été massacré par quelque sauvage, ou qu'il

était tombé épuisé de faim et de fatigue.

Ce fut pour elle un automne triste et sombre. La scène du 19 juin

avait jeté l'épouvante dans le pays; on s'attendait à de terribles

représailles. Tout le monde souffrait d'un pareil état de choses, on

ne savait trop quel serait le dénouement de ces luttes. Que de fois

Mme Lajimonière, assise dans sa misérable cabane pendant les longues

soirées d'automne, dut verser des larmes en pensant à sa situation! Si

son mari ne revenait plus quels moyens de subsistance lui restait-il?

La plupart des colons abandonnaient la rivière Rouge pour retourner au

Canada. Pour se consoler dans ses ennuis elle n'avait que la prière; et

c'était à ce moyen qu'elle recourait.

Vers la fête de Noël, trois mois après son entrée dans la hutte de

Bellehumeur, quelle ne fut pas sa surprise de voir arriver, un soir,

un voyageur qu'elle reconnut pour son mari. Pour un moment, elle oublia

ses misères et ses épreuves. M. Lajimonière arrivait sain et sauf

après quatorze mois d'absence. Il raconta à sa femme, jour par jour,

l'odyssée de son long voyage: son emprisonnement au fort William et

sa délivrance à l'arrivée du régiment des Meurons, qui ne devait pas

tarder à arriver à la rivière Rouge pour reprendre le fort de la

colonie occupé par les agents du Nord-Ouest.

Le régiment des Meurons, sous la conduite du capitaine d'Orsonnens,

n'arriva cependant qu'au mois de février, guidé par des Indiens. La

route qu'il avait suivie était celle du lac Rouge. Ils atteignirent la

rivière Rouge au-dessus de Pembina. De là, ils dirigèrent leur marche

un peu à l'ouest de la rivière et vinrent camper sur l'Assiniboine,

vers l'endroit où est l'église Saint James, à six milles de

l'embouchure. Ils s'arrêtèrent un peu de temps dans cet endroit afin de

préparer des échelles pour escalader les palissades du fort Douglas.

Ils attendirent un moment favorable pour l'attaquer. Cette occasion ne

tarda pas à se présenter.

A la faveur d'une tempête de neige, ils s'approchèrent du fort sans

être vus. Les sentinelles n'eurent pas le temps de donner l'éveil. En

quelques instants tous les soldats étaient à l'intérieur du fort et

faisaient prisonniers ceux qui s'y trouvaient.

Une semaine plus tard Mme Lajimonière put se loger de nouveau dans la

maison qu'elle avait été obligée d'abandonner le 19 juin, après la

bataille contre les Métis.

Son sort semblait s'améliorer. Elle ne manqua de rien le reste de

l'hiver, et le fort, protégé par les soldats, n'eut plus à redouter

aucune attaque de l'ennemi.

Au printemps, M. Lajimonière avait besoin de repartir pour la chasse,

et le fort rempli de militaires ne parut pas à Mme Lajimonière un

lieu bien convenable pour une femme seule. Elle fit donc demander au

bourgeois de vouloir bien lui donner une large tente où elle pourrait à

quelque distance, se retirer avec sa famille. On lui accorda facilement

ce qu'elle voulait et elle alla passer l'été dans le voisinage, sous

une tente.

Lord Selkirk passa l'été à régler les affaires entre les deux

compagnies. Le fort Gibraltar fut restitué à la Compagnie du Nord-Ouest

qui le rebâtit. Des terres furent données aux militaires qu'il avait

conduits à la rivière Rouge. Il conclut un traité avec les Indiens; et

au mois d'octobre il repartit pour l'Angleterre.

M. Lajimonière alla avec d'autres le reconduire jusque sur le

territoire américain, puis il revint au fort Douglas avant le mois de

novembre.

Lord Selkirk, pour récompenser M. Lajimonière du dévouement qu'il avait

montré à la Compagnie en entreprenant le long voyage de Montréal, lui

donna une terre qui se trouve sur le côté est de la rivière Rouge,

vis-à-vis la pointe Douglas. C'est une partie de cette terre qu'un de

ses fils a vendue en 1882 pour la jolie somme de cent mille dollars.

Aussitôt que M. Lajimonière fut de retour après avoir accompagné le

Lord, il pensa à préparer sur son terrain un logement pour sa famille.

La saison était trop avancée pour songer à bâtir une maison en bois.

Pour passer l'hiver, il creusa un trou en terre au-dessus duquel il

fit une espèce de toit en chaume. Ce fut là qu'il installa sa famille

pendant l'hiver de 1817 à 1818.

Le lecteur voit ici que depuis 1806 il n'y avait pas encore

d'amélioration bien sensible dans le confort apporté au logement de Mme

Lajimonière. Les campements de Pembina, les loges dans les prairies de

la Saskatchewan, la hutte sur l'Assiniboine, la maison de Bellehumeur,

tout cela valait autant que son logement pour l'hiver de 1817 à 1818.

Cependant une pensée réjouissait le cœur de cette femme obligée de

vivre dans ce pauvre réduit, qui ressemblait plus à un caveau qu'à la

demeure d'un être humain.

Lord Selkirk, à son départ, avait fait signer par les colons

catholiques de la rivière Rouge une requête pour demander à l'évêque

de Québec d'envoyer des missionnaires porter l'Evangile dans ce pays

infidèle. Il devait lui-même présenter cette demande et employer toute

son influence à la faire réussir.

Le Lord, quoique protestant, avait compris que pour fonder une colonie

stable à la rivière Rouge il avait besoin du secours de la religion.

S'il réussissait dans son dessein, les missionnaires monteraient l'été

suivant sur des canots et seraient à la rivière Rouge vers le mois de

juillet. Cette seule pensée faisait oublier à Mme Lajimonière ses onze

années d'ennuis et de chagrins. Elle aurait encore une fois le bonheur

de voir des prêtres, de se confesser, de recevoir la sainte communion.

Elle verrait ses enfants baptisés dans la sainte Eglise, et instruits

de leur sainte religion. Quelle joie pour elle, après avoir été privée

si longtemps de voir les cérémonies religieuses, de pouvoir assister à

la sainte Messe. Ces consolantes pensées jetaient un peu de lumière sur

l'obscurité de son caveau.

Pendant l'hiver, M. Lajimonière travaillait aussi à ranimer un peu

chez sa femme l'espoir de se voir un jour logée plus commodément. Il

coupait le bois pour une maison et préparait tout ce qu'il pouvait se

procurer pour la construire le plus tôt possible afin d'y recevoir

convenablement les missionnaires qui ne manqueraient pas de leur rendre

visite. Quand les beaux jours du printemps parurent, Mme Lajimonière

sortit de terre et se logea sous la tente, en attendant que sa maison

fût prête.

Elle travailla aussi avec ses enfants à préparer un coin de terre pour

y semer du blé.

Ce printemps-là, tous les nouveaux colons avaient ensemencé de petits

champs qui ne tardèrent pas à promettre une jolie moisson.

Quand le mois de juillet arriva, la nouvelle était déjà répandue

dans la colonie que les missionnaires venaient cet été même; mais

on ne savait pas encore exactement le temps de leur arrivée. On ne

connaissait pas encore le télégraphe dans cette région; et d'ailleurs

la mode de voyager alors exposait souvent à bien des retards. On ne

voyageait pas en _express_.

On attendait donc patiemment, quand, un beau matin, c'était le 12

juillet, jour de N.-D. du Mont Carmel, un homme venant du bas de la

rivière, vint avertir le fort Douglas et le voisinage, que deux canots,

portant les missionnaires annoncés, remontaient le cours de la rivière,

et que tous les gens devaient se rendre au fort pour se trouver à leur

arrivée.

A peine la nouvelle fut-elle connue qu'aussitôt hommes, femmes et

enfants s'empressèrent de courir au fort. Ceux qui n'avaient jamais vu

de prêtres avaient hâte de contempler ces hommes de Dieu dont on leur

parlait depuis longtemps.

Mme Lajimonière ne fut pas la dernière à se rendre au lieu où les

missionnaires devaient débarquer. Elle conduisit avec elle toute sa

petite famille dont l'ainée, Reine, était âgée de onze ans.

Vers une heure de l'après-midi, par un temps superbe, plus de cent

cinquante personnes se trouvaient réunies sur le bord de la côte, en

face du fort Douglas. Tous les regards se portaient vers le détour

que fait la rivière au bout de la pointe. C'était à qui apercevrait

le premier les voyageurs. Tout à coup deux canots, ayant les drapeaux

de la compagnie, apparaissent au détour; ce sont ceux qui portent les

missionnaires. Ce fut une explosion de joie générale. Le bourgeois

du fort, M. McDonald, était catholique; il avait tout préparé pour

faire une solennelle réception. Plusieurs versaient des larmes

d'attendrissement. L'arrivée de ces prêtres rappelait le souvenir du

sol natal à ces vieux Canadiens qui avaient laissé le pays depuis si

longtemps. Ces anciens voyageurs, privés de tout secours religieux

pendant de longues années, étaient loin d'être sans reproche sous le

rapport des mœurs, mais ils n'avaient pas été atteints par l'esprit

d'impiété. Les missionnaires furent pour eux des envoyés de Dieu.

Les canots abordèrent en face du fort Douglas. M. Provencher et son

compagnon, tous deux revêtus de leur soutane, mirent pied à terre et

allèrent serrer la main à toute cette famille, qui désormais allait

devenir la leur.

On admirait la beauté de leur taille autant que la nouveauté de leur

costume. M. Provencher et son compagnon, M. Sévère Dumoulin, étaient

des hommes de haute stature et ils avaient un port majestueux. Ils se

tinrent debout sur le haut de la côte et firent asseoir autour d'eux

les femmes et les enfants; puis M. Provencher adressa la parole à

cette foule accourue au-devant de lui. Il avait une parole simple, sans

emphase, et toute paternelle. Mme Lajimonière, qui depuis douze ans

n'avait pas entendu la voix d'un prêtre, ne se possédait pas de joie.

Elle pleura de bonheur et oublia toutes ses misères et tous ses ennuis.

Il lui semblait qu'elle se retrouvait pour un moment dans sa chère

paroisse de Maskinongé, où elle avait passé des années si tranquilles

et si heureuses.

L'arrivée des missionnaires tombait un jeudi, (16 juillet). M.

Provencher, après avoir exposé à sa nouvelle famille le but de sa

mission parmi eux, voulut immédiatement travailler à la vigne du

Seigneur, en faisant entrer dans le bercail les brebis qui étaient

dehors.

En attendant qu'on eût bâti une maison pour les missionnaires, M.

Provencher et son compagnon devaient recevoir l'hospitalité au fort

de la colonie. Une grande salle dans l'une des bâtisses du fort leur

avait été destinée. C'était là que se faisaient les offices divins

et les catéchismes. M. Provencher invita toutes les mères de famille

à revenir au fort, le samedi suivant, avec leurs enfants au-dessous

de six ans auxquels il donnerait le bonheur de recevoir le baptême.

Toutes les personnes au-dessus de cet âge qui étaient encore infidèles

ne pouvaient recevoir ce sacrement qu'après avoir été instruites des

vérités chrétiennes.

Quand M. Provencher eut fini de parler, le gouverneur l'introduisit

dans le fort avec M. Dumoulin; puis Canadiens, Métis et Sauvages se

retirèrent heureux, pour revenir trois jours après.

La famille Lajimonière comptait quatre enfants; mais deux seulement

pouvaient recevoir le baptême,--les deux autres étant âgés de neuf

et onze ans,--Mme Lajimonière revint au fort le samedi avec toutes

les autres femmes. Le nombre des enfants, tant sauvages que métis,

au-dessous de six ans s'élevait à une centaine. Ce fut Mme Lajimonière

qui, étant la seule femme baptisée, servit de marraine à tous.

Pendant longtemps dans la colonie, tous les enfants l'appelèrent: _Ma

marraine_.

Le lendemain, qui était un dimanche, fut un jour solennel au fort.

Tout avait été préparé, dans la salle destinée à servir de chapelle,

pour recevoir le peuple et chanter la grand'messe, avec toute la pompe

qu'on pouvait apporter dans cette circonstance. Quel jour mémorable que

celui-ci! C'était la première fois que dans ces lieux témoins de tant

de crimes, la sainte Eglise catholique allait faire entendre sa voix

pour chanter la gloire du Seigneur. C'était la première fois que des

apôtres allaient prêcher les vérités de l'Evangile à un peuple qui,

jusque là, avait vécu à l'ombre de la mort. C'était l'Eglise de la

rivière Rouge à son berceau. C'était le grain de sénevé jeté en terre,

et qui plus tard devait produire ce grand arbre dont les immenses

rameaux ombragent aujourd'hui les déserts de l'Ouest.

M. Provencher chanta la grand'messe et donna le sermon. M. Dumoulin fit

l'office de chantre.

M. Provencher annonça que dès le lendemain les missionnaires se

mettraient à l'œuvre pour enseigner le catéchisme, et que les colons

devaient s'entendre pour commencer dès la même semaine à travailler à

bâtir un logement aux missionnaires.

M. Lajimonière fut un des premiers à se rendre sur place pour commencer

à préparer le bois. Les travaux marchèrent assez rapidement pour que la

maison devînt habitable à la fin d'octobre.

Mme Lajimonière fit tout ce qu'elle put pour rendre des services aux

missionnaires.

La colonie était dans une grande pauvreté; on ne mangeait pas de

pain, il n'y avait pas non plus de lait, les vaches importées dans le

pays par la Compagnie du Nord-Ouest étaient mortes et il n'en restait

que quatre en tout. M. Lajimonière avait été assez heureux pour en

acquérir une l'année même de l'arrivée des missionnaires.

Quand, au mois de novembre, M. Provencher laissa le fort pour habiter

sa nouvelle maison, il allait souvent, après son catéchisme, faire

une marche sur les bords de la rivière la Seine et il se rendait

ordinairement chez Mme Lajimonière. Celle-ci réservait toujours un vase

de bon lait pour le missionnaire et elle le lui offrait de bon cœur.

Durant les années 1819 et 1820, les vivres dans la colonie étaient

d'une rareté extrême. Mme Lajimonière, qui savait combien était grand

le dévouement de M. Provencher, envoyait, quand elle le pouvait, porter

par ses enfants un petit sac de viande à la mission.

M. Provencher connaissait le dévouement de cette femme. Quand il

n'avait plus rien à manger chez lui, ce qui arrivait très souvent, il

disait à l'aînée des enfants de Mme Lajimonière, quand elle retournait

chez elle après le catéchisme: "Ecoute, mon enfant, tu diras à ta mère

que je n'ai rien du tout à manger ce soir." L'enfant se hâtait de faire

la commission, et revenait aussitôt après, à travers le bois portant un

petit paquet de viande sèche pour les missionnaires.

Les années 1819, 1820, 1821, 1822 et 1823 furent des années de disette

et de misère pour la colonie. A l'arrivée des missionnaires, il n'y

avait pas encore de pain dans le pays, même à la table du gouverneur de

la Compagnie; mais on espérait en manger bientôt. Les colons avaient

ensemencé leurs champs, et les grains avaient la plus belle apparence.

Mme Lajimonière, quoique déjà accoutumée à ne manger, depuis douze ans,

que de la viande pilée, séchée au soleil, regardait avec complaisance

un petit morceau de terre que son mari avait ensemencé auprès de sa

maison. On a beau vivre longtemps sans manger de pain, le goût ne s'en

perd pas; puis cet aliment allait être pour elle un souvenir du pays

natal, ce qui en augmentait encore la valeur. Malheureusement, un

fléau dévastateur vint détruire en quelques heures toute l'espérance

de la colonie. Le 3 août, il tomba une nuée de sauterelles, qui

couvrirent la terre et dévorèrent toutes les moissons. Elles

déposèrent des œufs; et au printemps de 1819, ces œufs produisirent

autant de petites sauterelles, grosses comme des puces, qui ruinèrent

toute la végétation. Au mois de juillet, ayant atteint leur complet

développement, elles s'élevèrent dans les airs comme un nuage et

disparurent. Il n'y eut en cette année aucune récolte.

L'année suivante, 1820, chacun sema en toute confiance; et les grains

avaient la plus belle apparence, lorsque, le 26 juillet, il tomba des

airs une aussi grande quantité de sauterelles qu'en 1818. Elles firent

les mêmes dégâts et déposèrent des œufs dans la terre en sorte qu'au

printemps de 1821 les petites sauterelles qui sortirent de terre,

dévastèrent encore une fois les moissons. Le pays n'en fut délivré

qu'au mois d'août. Pendant quatre années ni grains ni légumes n'avaient

pu être récoltés.

Au printemps de 1822, les colons semèrent le peu de grain qui leur

restait; ils comptaient sur une bonne récolte, mais des souris en

nombre infini, vinrent ravager les petits champs et causèrent autant de

dommage que les sauterelles.

Après ce fléau, il ne restait plus de grain pour ensemencer les terres;

il fallut en envoyer chercher à la Prairie du Chien, sur le Mississipi.

Pour comble de malheur, il arriva trop tard pour être semé en 1823; de

sorte que cette année encore il n'y eut aucune récolte.

Pendant tout ce temps, les colons étaient obligés de vivre des produits

de la chasse et de la pêche. Une grande partie d'entre eux allaient

passer l'hiver à Pembina, parce qu'il était plus facile de s'y procurer

de la viande qu'à Saint-Boniface. Cependant, malgré les privations

qu'elle eut à supporter pendant ces années de disette, Mme Lajimonière

ne voulut plus suivre son mari à la prairie. Elle demeura donc dans sa

maison sur les bords de la rivière Rouge, à l'embouchure de la rivière

La Seine. La joie qu'elle éprouvait de se voir auprès du missionnaire,

de pouvoir recevoir les sacrements, entendre la sainte messe, et de

procurer l'instruction religieuse à ses enfants, était pour elle une

ample compensation à ses longues épreuves. Mme Lajimonière avait une

grande foi; elle le prouvait par son respect et son dévouement aux

missionnaires, et aux religieuses qui vinrent plus tard dans la colonie.

Lorsqu'en 1844, les Sœurs de la Charité arrivèrent de Montréal à la

rivière Rouge, Mme Lajimonière regardait comme le plus grand honneur la

visite de ces bonnes religieuses; et elle disait à son fils Benjamin,

chez qui elle demeurait: "Mon enfant, n'épargne rien pour faire

honneur à ces bonnes Sœurs, c'est une bénédiction pour nous que de les

recevoir."

Les récoltes, pendant les années 1824 et 1825, furent assez abondantes

et relevèrent les espérances des colons; mais la Providence réservait

encore une épreuve à cette colonie avant de lui laisser prendre son

développement. L'hiver de 1825 à 1826 fut un des plus rudes de tous

ceux qui éprouvèrent le pays. La neige commença à tomber en abondance

dès le 15 octobre, et le froid se maintint constamment à un degré très

élevé. Au printemps, cette grande quantité de neige fondant tout à

coup, produisit une inondation épouvantable. L'eau s'éleva à trente

pieds au-dessus du niveau ordinaire. Deux ou trois lieues de pays

disparurent de chaque coté de la rivière, sous ce nouveau déluge;

toutes les maisons des habitants furent emportées par la débâcle ou par

la violence des eaux.

L'eau monta graduellement depuis la fin d'avril jusqu'au 20 de mai. Ce

ne fut qu'au 10 juin qu'elle reprit son cours ordinaire.

Tous les colons allèrent chercher un refuge sur un côteau, à six milles

environ à l'ouest de Winnipeg. M. Lajimonière et sa famille se trouvant

sur le côté est de la rivière, se sauva sur une petite hauteur avec un

peu de provisions. Là, comme dans une île au milieu de l'océan, sans

secours d'aucun côté, ils attendaient la fin de l'inondation. Plus

d'une fois, Mme Lajimonière crut que c'en était fait d'elle et de ses

enfants et qu'ils allaient tous mourir de faim.

La première canadienne du Nord-ouest · 第 3 / 4 段