Le 20 mai, l'eau cessa de monter et deux ou trois jours après elle

commença à baisser. Enfin, le 10 juin, la rivière rentrait dans son

lit, mais il était trop tard pour penser à semer des grains. Il fallut

donc renoncer, jusqu'à l'année suivante, à l'espoir d'une récolte.

Une partie des colons quitta le pays pour retourner, les uns au Canada,

les autres aux États-Unis.

Mme Lajimonière eut la douleur de voir partir pour les États-Unis une

de ses filles mariée à un Canadien du nom de Lamère.

Mme Lajimonière, au milieu de ses misères et de ses ennuis, avait

toujours entretenu l'espoir de revoir un jour le Canada. Elle n'était

pas partie pour la rivière Rouge dans le dessein d'y demeurer toujours.

C'était d'ailleurs ce que son mari lui avait fait entendre quand elle

avait consenti à le suivre en 1807.

Mais peu à peu elle s'était désillusionnée sur ce point. Son mari

semblait bien décidé à continuer désormais son genre de vie de

chasseur. Elle commençait donc à se résigner à son sort; et tout son

désir maintenant aurait été de garder ses enfants auprès d'elle.

C'est toujours un chagrin pour une mère de se séparer de ses enfants.

Mais quand cette mère vit à six cents lieues de tous parents et amis

et qu'elle n'a près d'elle que ses enfants pour la distraire de

ses ennuis, on comprend que le sacrifice d'une séparation devient

doublement cruel.

Ce fut une bien vive douleur pour le cœur de Mme Lajimonière de voir,

après le fléau de 1826, sa fille ainée, Mme Lamère, partir pour les

États-Unis. Elle fit auprès de son mari de nouvelles instances pour

l'engager, en cette occasion, à retourner au Canada, à l'exemple des

autres familles qui renonçaient à s'établir dans un pays si éprouvé,

mais ce fut en vain. M. Lajimonière était décidé à ne jamais abandonner

la rivière Rouge.[1]

[1] Mme Lamère, après avoir passé quarante-six ans aux États-Unis

est revenue à Saint-Boniface, où elle a eu le bonheur de revoir sa

vieille mère, alors âgée de 90 ans.

Encouragé par les missionnaires qui, malgré tant d'épreuves,

persistaient à demeurer en cet endroit et à recommencer les travaux

détruits par l'inondation, M. Lajimonière rebâtit sa petite maison à

l'embouchure de la rivière La Seine.

A mesure que ses autres enfants grandirent, ils se marièrent dans le

pays, et s'établirent sur des terres aux environs de Saint-Boniface.

Aucun des garçons n'hérita des goûts de leur père pour la vie de

voyages et d'aventures.

Après les épreuves de 1826, Mme Lajimonière ne voulut plus quitter sa

maison: elle s'appliqua à élever sa famille dont les membres furent

tous d'honnêtes citoyens. Quant au père Lajimonière il garda toute sa

vie ses habitudes de chasseur. Quand Mme Lajimonière fut devenue veuve,

ce qui arriva vers 1850, elle abandonna sa maison sur la rivière Rouge

pour aller demeurer avec son fils Benjamin, à deux milles environ de

l'église de Saint-Boniface. C'est chez lui qu'elle a terminé ses jours

à l'âge avancé de 96 ans, environnée de tous les secours de la religion.

Elle mourut sans jamais avoir entendu parler des parents qu'elle avait

laissés au Canada.

Mais, nous n'en doutons pas, elle se dédommage maintenant, dans

l'éternelle patrie, des souffrances et des longs ennuis dont sa vie

presque séculaire fut si largement abreuvée dans cette vallée de

larmes.

Les femmes canadiennes qui viennent aujourd'hui à Manitoba par des

voies si faciles et qui ont l'avantage de trouver, à leur arrivée dans

le pays, non pas un désert rempli de sauvages, mais des villages pleins

d'activité, des campagnes cultivées avec soin et tout le confort des

pays établis depuis longtemps, ces femmes seraient bien peu courageuses

si elles ne pouvaient se résigner à souffrir quelques moments d'ennui

et de légères incommodités.

Celles qui liront cette rapide esquisse de la vie de Mme Lajimonière

seront sans doute touchées de tant d'audace dans le devoir, de tant

de dévouement dans le sacrifice, et s'animeront, à l'exemple de cette

femme forte, aux vertus qui font les épouses fidèles et les bonnes

mères de famille: ce sera pour nous la plus douce récompense de notre

modeste travail.

FIN.

EUSÈBE SENÉCAL & FILS, Imprimeurs, Montréal.

* * * * *

Liste des modifications:

Page 22: «abruptes» remplacé par «abrupts» (les rochers abrupts)

: «bourasque» par «boureasque» (les voyageurs se trouvaient

pris à l'improviste par une bourrasque)

Page 46: «traveser» par «traverser» (de traverser la rivière)

Page 50: «qu'il» par «qu'ils» (qu'ils ne lui voulaient aucun mal)

Page 93: «pas» par «pays» (un souvenir du pays natal)

Page 106: «l'innondation» par «l'inondation» (les travaux détruits par

l'inondation)

La première canadienne du Nord-ouest · 第 4 / 4 段