à ces courses; aussi, dès qu'il aperçut les animaux, sans s'occuper
du fardeau qu'il portait, il prit le mors aux dents et s'élança sur
le troupeau. Embarrassée par les deux sacs qui pendaient de chaque
côté du cheval, et dans l'un desquels se trouvait son enfant, Mme
Lajimonière croyait à chaque instant qu'elle allait être lancée sur le
sol et broyée sous les pieds des buffles. Elle se recommanda à Dieu et
se cramponna de son mieux aux crins du coursier. Elle ne put calculer
combien de temps dura la course, mais il est certain qu'elle la trouva
horriblement longue. Quand son mari, à force de tours et de détours,
parvint à la tirer de ce danger, elle était sur le point de succomber
à la crainte autant qu'à la fatigue. C'était vers les trois heures
de l'après-midi. M. Lajimonière, son compagnon et les deux femmes
s'arrêtèrent auprès d'une butte où il y avait du bois, et ce fut là,
quelques heures après la course, que Mme Lajimonière donna le jour à
son second enfant, qui fut surnommé Laprairie, parce qu'il était né au
milieu de la prairie.
La naissance de son premier enfant, à Pembina, n'avait pas été un jour
joyeux pour cette jeune femme, cependant, comparée à celle du second,
c'était une fête brillante. Représentez-vous une pauvre femme, seule
pour ainsi dire, au milieu d'un désert immense, à des milliers de
lieues de toute civilisation, sans secours, sans maison, presque sans
abri, et couchée sur la terre pour passer ses jours de maladie: quel
abandon! Mais ce ne fut pas tout: deux jours après la naissance de son
enfant, Mme Lajimonière, après l'avoir ondoyé, l'enveloppa de langes,
le mieux qu'elle put, le prit dans ses bras et remonta à cheval pour
se rendre le plus vite possible au fort des Prairies. On aurait peine
à croire ces choses chez une Indienne; mais quand on sait comment Mme
Lajimonière avait été élevée, on ne comprend pas comment elle ait pu
résister à de telles fatigues.
La saison n'étant pas encore avancée, les voyageurs, arrivèrent de
bonne heure et sans accident au fort des Prairies. Mme Lajimonière y
passa l'automne et l'hiver.
A l'approche du printemps, il lui arriva, aux portes du fort même,
une aventure assez curieuse avec la femme d'un Pied-Noir, qui était
campé dans les environs. Un jour Mme Lajimonière était allée, avec une
chaudière, quérir de l'eau à la rivière, et ses deux enfants étaient
restés seuls dans la maison. Du fort à la rivière, la distance n'était
pas très grande, mais les côtes sont extrêmement élevées; il faut bien
une dizaine de minutes pour monter et descendre.
Le dernier né de Mme Lajimonière était un joli petit enfant, au
teint frais, aux yeux bleus, à la tête blonde. Il avait déjà attiré
l'attention des Indiennes.
Une Pied-Noir qui s'était introduite souvent dans le fort l'avait
remarqué et avait jeté sur lui un regard d'envie. Malgré son affection
pour sa propre progéniture, elle n'eut pas de peine à se convaincre
qu'il était plus charmant que ses petits Pieds-Noirs, et elle résolut
de le voler aussitôt qu'elle en trouverait l'occasion. Elle profita
donc, ce matin là, de l'absence de Mme Lajimonière pour s'emparer de
l'enfant et s'enfuir avec lui. Elle le jeta dans l'espèce de capuchon
formé avec la couverte dont elle s'enveloppait; puis avec ce paquet sur
le dos elle se hâta de sortir du fort pour aller rejoindre ses gens, et
décamper ensuite. En montant la côte, avec sa chaudière remplie d'eau,
Mme Lajimonière vit bien une Pied-Noir qui se hâtait de s'éloigner, en
emportant un enfant, mais elle ne soupçonnait pas que ce fût le sien.
A la porte du fort, elle rencontra le bourgeois, M. Bird, qui lui
demanda d'où elle venait et pourquoi elle avait laissé ses enfants
seuls, pendant que les Pieds-noirs étaient si proches. "En voici une
qui se sauve avec un enfant, dit-il, ce pourrait bien être le vôtre
qu'elle a volé. Hâtez-vous donc de vous en assurer." Il ne fallut qu'un
instant pour voir que l'enfant avait disparu, et que sans aucun doute
l'Indienne l'emportait. Mme Lajimonière, sans demander le secours de
personne et n'écoutant que son amour maternel, s'élança à la poursuite
de la Pied-Noir, qui redoublait de vitesse pour s'échapper. Elle
était déjà parmi les siens, quand Mme Lajimonière lui mit la main sur
l'épaule. "Donne-moi mon enfant", dit-elle en l'arrêtant; "donne-moi
mon enfant que tu m'as volé." La Pied-Noir ne comprenait pas ses
paroles, mais elle comprenait bien ses gestes; elle voulut faire
semblant de ne rien comprendre et parut étonnée comme tous les voleurs
qu'on accuse. Mme Lajimonière alors ouvrit le capuchon que la Pied-Noir
avait eu soin de bien fermer, et elle aperçut son petit enfant qui
souriait. Quand elle vit son vol découvert, l'Indienne fit mine d'avoir
voulu simplement jouer un tour et elle ne fit aucune résistance pour
restituer l'enfant. Elle ne pouvait pas dire que c'était le sien
propre, la couleur la trahissait trop; elle laissa donc Mme Lajimonière
reprendre son enfant et renonça, pour le moment, au dessein d'élever un
petit Canadien pour en faire un Pied-Noir.
*
* *
Malgré la triste aventure de l'été précédent, Mme Lajimonière repartit
encore le printemps de 1809, pour suivre son mari à la prairie. Elle
commençait à s'aguerrir, et ce genre de vie l'effrayait moins qu'au
commencement: tant il est vrai qu'on s'accoutume à tout et qu'on finit
par s'attacher même à ses misères, cependant, comme on va le voir, Mme
Lajimonière n'était pas encore à la fin de ses tribulations.
Vers la fin du mois de juin, pendant les jours les plus longs de l'été,
M. Lajimonière, étant à la recherche de gibier, campa un soir sur les
bords d'un petit lac où il passa la nuit. Le lendemain, quand il voulut
reprendre ses chevaux, il s'aperçut qu'ils avaient tous disparus.
Avaient-ils été volés par les sauvages, ou bien étaient-ils allés
chercher au loin d'autres pâturages? Il n'en savait rien. Il se mit sur
leurs traces, sans savoir où il s'arrêterait, laissant sa femme seule
avec ses deux enfants dans sa loge.
Il ne revint pas le même jour, et Mme Lajimonière fut obligée de passer
la nuit seule.
La situation n'était pas des plus rassurantes. Dans le cas où elle
serait attaquée soit par des bêtes sauvages, soit par des Indiens
ennemis, elle ne pouvait espérer de secours de personne.
Le lendemain, dans le cours de l'avant-midi, une bande de sauvages de
la tribu des Sarcis, armés de flèches et de couteaux, le visage tout
barbouillé comme lorsqu'ils sont en guerre, environnèrent la loge de
Mme Lajimonière. Ces sauvages étaient en marche pour aller venger
quelques-uns de leurs guerriers qui avaient été massacrés les jours
précédents par des Cris.
Déjà ils avaient exercé leur barbarie sur les femmes des Canadiens,
compagnons de M. Lajimonière.
Belgrade, Chalifou, Caplette et Letendre étaient mariés à des Crises.
Durant l'été de 1809, ils étaient allés faire la traite dans la tribu
des Sarcis.
Leurs femmes furent massacrées en haine de leur tribu, et les Canadiens
n'échappèrent à la mort que par une prompte fuite vers le fort.
Mme Lajimonière se trouvait donc environnée de ces barbares cherchant
des ennemis à immoler pour satisfaire leur vengeance.
A la couleur de son visage ils virent qu'elle n'avait rien de commun
avec ceux qu'ils cherchaient et qu'ils ne devaient pas la traiter en
ennemie.
Le chef lui demanda par signes si elle avait son mari et où il était.
Mme Lajimonière tâcha de lui faire comprendre que son mari était à la
recherche de ses chevaux et qu'il ne tarderait pas à revenir. Ils lui
firent signe qu'ils allaient l'attendre et qu'ils ne partiraient pas
sans lui avoir parlé. Ils attachèrent leurs chevaux et s'étendirent
sur l'herbe. Le temps paraissait long à Mme Lajimonière. Elle voulut
cependant faire bonne contenance, et montrer qu'elle les traitait en
amis.
Elle avait de la viande fraîche dans sa loge, elle se mit en frais de
leur préparer un festin. La chaudière fut immédiatement remplie et mise
sur un bon brasier. En attendant, elle sacrifia une certaine quantité
de tabac que son mari tenait en réserve pour les grandes circonstances.
Quand la marmite eut bien bouilli, elle la tira du feu, découpa la
viande par morceaux, puis la servit aux sauvages sur l'herbe de la
prairie.
Le moyen de se rendre un sauvage propice c'est de lui donner à manger.
Les Sarcis furent émerveillés de cette réception, et ils firent tout
leur possible pour prouver à Mme Lajimonière qu'ils ne lui feraient
aucun mal.
Vers les cinq heures de l'après-midi son mari arriva avec ses chevaux.
Il ne s'attendait pas à trouver une pareille visite. Après s'être
assuré que sa femme n'avait d'autre mal que la peur, il dit aux
sauvages qu'il allait maintenant partir pour aller camper ailleurs.
"Non, lui dirent-ils, tu ne partiras que lorsque cinq de nos gens
seront de retour du fort où nous les avons envoyés; s'il leur arrive
quelque mal de la part de ces gens, vous répondrez pour eux."
Il était impossible de leur échapper. M. Lajimonière leur dit que sa
femme était fatiguée et malade; qu'elle avait besoin d'être seule,
et que le lendemain ils pourraient revenir avec eux. Les sauvages
consentirent à le laisser aller passer la nuit avec sa femme et ses
enfants à quelques milles plus loin, auprès d'une touffe de bois. On
était au mois de juin, temps où les jours sont dans leur plus grande
longueur et où les nuits sont resplendissantes de clarté.
M. Lajimonière et sa femme se dirigèrent vers l'endroit où ils avaient
dit aux sauvages qu'ils camperaient. Ils s'y arrêtèrent en effet
quelques instants pour prendre de la nourriture; mais dès qu'ils
crurent que les Indiens reposaient et qu'ils pouvaient partir sans être
vus par eux, ils montèrent à cheval et prirent la route du fort. Ils
savaient que, le lendemain, les sauvages, mécontents d'avoir été joués,
se mettraient à leur poursuite. Ils marchèrent donc toute la nuit, et
tout le jour suivant, sans presque s'arrêter. Ils craignaient, à chaque
instant, de voir les sauvages acharnés à leur poursuite.
Enfin, après cinq jours de marche, ils arrivèrent sur les bords de la
Saskatchewan, en face du fort des Prairies. Ils appelèrent quelqu'un
du fort pour venir les aider à traverser la rivière. Il était temps,
car, à peine touchaient-ils l'autre rive, qu'ils aperçurent au loin
les Sarcis qui les poursuivaient. Les Canadiens Belgrade, Chalifou
et Paquin étaient arrivés au fort; leurs femmes avaient déjà été
massacrées avec leurs enfants dans un camp des Sarcis, comme on l'a dit
plus haut.
M. Lajimonière et sa femme entrèrent dans le fort pour se mettre en
sûreté. Les sauvages traversèrent la rivière et vinrent se présenter à
la porte du fort pour demander les Canadiens. Le bourgeois et tous ceux
qui étaient réunis au poste tachèrent de les calmer, mais ce ne fut
qu'à force de présents qu'ils réussirent à se débarrasser d'eux sans
effusion de sang.
Mme Lajimonière ne retourna pas à la prairie le reste de l'été.
Ce genre de vie était plein de dangers et n'était guère profitable.
Elle aurait bien voulu voir son mari se fixer auprès d'un fort et
cesser cette vie d'aventures. Sa famille augmentait, il devenait de
plus en plus difficile de voyager ainsi sans s'exposer à de graves
inconvénients; cependant il n'était guère facile de parler du projet de
s'établir d'une manière permanente dans un endroit comme celui-là. Elle
se résigna donc encore à attendre avec patience.
Au printemps de 1810, elle fit un troisième voyage à la prairie. Ce
fut pendant ce voyage que vint au monde son troisième enfant. Elle
avait surnommé le second Laprairie parce qu'il était né au milieu d'une
immense prairie; elle donna à son troisième enfant, qui était une
fille, le surnom de Cyprès parce qu'elle vint au monde à la montagne
Cyprès. Son second enfant avait alors deux ans. A l'âge de six mois,
il avait failli être volé par une Pied-Noir; il paraît que tous les
sauvages jetaient sur lui des regards d'envie, car pendant l'été de
1810 une bande de sauvages fit de nouvelles tentatives pour l'avoir.
Cette fois ils n'essayèrent pas de le voler, mais ils proposèrent de
l'échanger contre des chevaux.
Un jour que Mme Lajimonière était avec son mari sous sa tente, des
Assiniboines arrivèrent auprès d'eux avec des chevaux, et le chef
descendit pour parler à Mme Lajimonière. Elle ne comprenait pas le
sauvage; mais le chef, pour lui faire entendre qu'il désirait avoir son
enfant âgé de deux ans, prit la corde qui attachait le plus beau de ses
chevaux, et, la passant autour de la main de Mme Lajimonière, lui fait
signe qu'il le lui donnait en échange de son second enfant. Comme on
peut bien le penser, Mme Lajimonière le repoussa et lui fit signe que
jamais elle ne consentirait à un tel marché. Le sauvage croyant qu'elle
ne se contentait pas d'un cheval, lui en amena un second, puis lui
passa encore la corde autour de la main comme la première fois. Elle
dit à son mari: "_Répète lui donc que je ne vends pas mon enfant_ et
qu'il m'arrachera le cœur avant que je ne consente à me séparer de lui."
--"Eh bien! dit le sauvage, prends les chevaux et un de mes
enfants."--"Non, dit-elle, jamais tu ne me feras consentir à ce
marché;" puis prenant son enfant dans ses bras elle se mit à pleurer.
Le sauvage, paraît-il, fut touché de ses larmes, car il cessa
d'insister davantage. Il continua sa route avec ses gens et ses chevaux.
Cette aventure fut sa dernière dans la Saskatchewan. Vers la fin de
l'été, elle arriva au fort des Prairies pour y passer l'hiver, et,
au printemps de 1811, son mari consentit à reprendre le chemin de la
rivière Rouge, où des épreuves d'un autre genre l'attendaient.
II
Au printemps de 1811, M. Lajimonière ne retourna pas à la prairie. Il
avait appris que Lord Selkirk voulait fonder un établissement sur les
bords de la rivière Rouge, et que les premiers colons, pour former le
noyau de cette colonie, partaient d'Europe ce printemps là même. Il
monta sur son canot et prit la route du lac Winnipeg. Mme Lajimonière
ne pleura pas en quittant le fort des Prairies. En revenant à la
rivière Rouge elle se rapprochait de 400 lieues du Canada, et il lui
semblait qu'elle retournait dans un pays civilisé. D'ailleurs, le temps
n'était pas éloigné où ce pays allait recevoir les bienfaits de la
vraie civilisation, car les missionnaires ne devaient pas tarder à y
pénétrer.
Le dessein de M. Lajimonière était de se fixer d'une manière permanente
dans la colonie dès que celle-ci offrirait des moyens de subsistance à
ses habitants.
Il n'arriva que fort tard dans l'été à l'endroit où s'élève aujourd'hui
Winnipeg: mais il ne s'arrêta que peu de temps à ce poste. Les colons
partis d'Écosse ne purent se rendre à la rivière Rouge cette année là.
Le vaisseau qui les portait étant arrivé trop tard à York, les familles
furent obligées de passer l'hiver sur les bords de la baie d'Hudson.
Ils ne partirent de là qu'au mois de juin 1812: et après avoir supporté
bien des misères, et des fatigues excessives, qui causèrent la mort
de plusieurs d'entr'eux, ils arrivèrent enfin à la rivière Rouge au
commencement de septembre.
M. Lajimonière alla passer l'hiver de 1811 à 1812 au poste de Pembina
où il avait hiverné avec sa femme en 1807. Sa famille, pendant son
voyage à la Saskatchewan, s'était accrue de deux enfants. L'ainée,
nommée Reine, parce qu'elle avait été ondoyée le jour des Rois, était
née à Pembina, en 1807; les deux autres, un garçon et une fille,
étaient nés dans les prairies, J.-Bte vers le milieu du mois d'août
1808, et Josette, dans le cours de l'été 1810.
Mme Lajimonière eut un quatrième enfant à Pembina pendant l'hiver de
1811 à 1812; il fut nommé Benjamin. Celui-ci n'eut pas comme J.-Bte
un berceau entouré d'aventures; il ne fut ni volé ni marchandé; on
laissa sa mère tranquille. Cet hivernement n'eut rien de remarquable.
M. Lajimonière n'était là qu'en attendant l'arrivée des colons, et son
intention était de repartir bientôt pour le fort Douglas. Dès que la
rivière fut libre, au printemps de 1812, il descendit avec sa femme
jusqu'au fort Gibraltar à l'embouchure de l'Assiniboine. De là il
remonta le cours de cette rivière l'espace d'une douzaine de milles et
s'arrêta un peu plus haut que l'endroit appelé aujourd'hui la paroisse
Saint-Charles.
Mme Lajimonière jusqu'à ce moment n'avait pas mené, comme on l'a vu,
une vie bien agréable: mais, au moins, pendant l'hiver, elle avait
demeuré dans les forts de la Compagnie, et là, elle ne se trouvait pas
complètement isolée. Pendant trois ans, de 1812 à 1815, elle sera seule
avec ses enfants, logée dans une petite hutte, à douze milles de toute
habitation.
M. Lajimonière se construisit une petite maison en bois brut, sans
planchers ni fenêtres, et s'installa dans ce château avec sa famille.
Pour vivre alors à la rivière Rouge il fallait chasser: la vie et
la mort étaient au bout du fusil. M. Lajimonière avait à nourrir et
vêtir sa femme et quatre enfants. Il continua, sur l'Assiniboine, le
genre de vie de la Saskatchewan; seulement, il laissait sa femme à la
maison avec ses enfants. Ses absences duraient quelquefois des mois
entiers. Alors, Mme Lajimonière n'avait pour toute distraction, dans sa
solitude, que le soin de sa famille dans une maison à peine assez large
pour elle.
Dans l'automne de 1815, M. Lajimonière annonça qu'il allait s'absenter
pour plus longtemps que de coutume.
Mais avant de parler de son absence, et des misères que sa femme eut
à supporter durant ce temps, disons un mot des événements qui avaient
lieu alors, à la rivière Rouge, entre les compagnies de traite.
La grande Compagnie du Nord-Ouest, fondée en 1784, par une société
de marchands de Montréal, avait toujours été, depuis sa fondation,
l'antagoniste de la société de la Baie d'Hudson. Elles se faisaient
concurrence pour le commerce des pelleteries jusque dans le fond du
Nord.
Partout où l'une des deux compagnies bâtissait un fort, l'autre se
hâtait d'en élever un à côté, et c'était à qui débiterait le plus de
pelleteries. Vers les années 1806 et 1807, les parts de la Compagnie
de la Baie d'Hudson avaient énormément baissé et la Compagnie du
Nord-Ouest était alors à l'apogée de sa gloire. Ce fut à cette époque
qu'un seigneur écossais, Thomas Douglas, Lord Selkirk, vint à Montréal
et prit connaissance de l'état de commerce de ces compagnies. Il
retourna en Angleterre, acheta la moitié des parts de la Compagnie de
la Baie d'Hudson, qui étaient tombées au-dessous de 60, après avoir été
à 250 pour cent.
Le capital des actions de la Compagnie de la Baie d'Hudson était de
cent mille louis sterling. Lord Selkirk acheta des actions jusqu'au
montant de quarante mille louis. On peut juger de l'influence qu'il
exerça sur la Compagnie.
Encouragé par ces premières spéculations, il forma le dessein de
s'assurer, pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, le monopole
exclusif de la traite dans tous les territoires du Nord-Ouest. Il
savait, d'après les explications qu'il avait reçues à Montréal,
qu'une compagnie qui n'aurait personne pour lui faire concurrence,
réaliserait, par la traite des pelleteries, une fortune colossale.
Il acheta donc des actionnaires de la Compagnie de la Baie d'Hudson
une grande étendue de terrain sur les bords de la rivière Rouge, et
annonça en Europe qu'il allait fonder une colonie.
Le but de Lord Selkirk en fondant une colonie à la rivière Rouge,
n'était pas simplement de former un établissement agricole, mais était
aussi de s'assurer de la part des nouveaux colons un secours contre
la Compagnie du Nord-Ouest, dont il voulait ruiner le commerce. Lord
Selkirk prétendait que la Compagnie de la Baie d'Hudson, en vertu de
la charte que lui avait octroyée Charles II en 1670, avait le droit
exclusif de pêche et de chasse, non seulement sur les bords de la Baie
d'Hudson, mais encore sur tout le Nord-Ouest, jusqu'aux Montagnes
Rocheuses à l'ouest, et jusqu'à la mer glaciale au Nord.
La rivalité entre ces deux compagnies commença sérieusement à l'arrivée
des premiers colons, en 1812, et se continua avec acharnement jusqu'en
1822, époque où elles se réunirent en une seule sous le nom de
Compagnie de la Baie d'Hudson.
Les Canadiens-français et les métis embrassaient ordinairement la
cause de la Compagnie du Nord-Ouest. Les Ecossais et les gens d'origine
anglaise, ainsi que quelques sauvages étaient dévoués à la Baie
d'Hudson.
M. Lajimonière n'avait jamais été au service d'aucune compagnie: il
était resté libre dans le pays, faisant la chasse à son compte et
vendant ses pelleteries tantôt à la Compagnie de la Baie d'Hudson,
tantôt à la compagnie du Nord-Ouest. Cependant, après son séjour à la
Saskatchewan, où il avait vécu dans les forts de la Baie d'Hudson, il
se montra toujours en faveur de cette dernière Compagnie.
Au printemps de 1815, dans le cours du mois de mars, deux forts
de la Compagnie du Nord-Ouest furent pris par les employés de la
Baie d'Hudson. Tout ce qu'ils contenaient fut enlevé; provisions,
marchandises et fourrures, tout fut transporté au fort Douglas. Les
bourgeois et les commis de ces deux postes furent faits prisonniers
et tous leurs papiers confisqués. Les messagers porteurs des lettres
envoyées du Canada à la Compagnie du Nord-Ouest furent arrêtés et leurs
lettres interceptées.
Les agents de la compagnie du Nord-Ouest, pour surprendre les desseins
de leurs ennemis, arrêtaient tous les courriers de la Compagnie de la
Baie d'Hudson et les faisaient prisonniers dans leurs forts. Il était
donc très difficile de faire parvenir des lettres de la rivière Rouge à
Montréal. La distance à travers les bois était de six cents lieues; et
pour éviter de passer auprès des différents postes échelonnés le long
de la route, il fallait prendre des chemins détournés, coupés par des
marais, des lacs et des rivières, et passer par des contrées inhabitées
presque pendant tout le voyage.
Le gouverneur du fort Douglas, s'adressa à J.-Bte Lajimonière pour
envoyer les lettres à Lord Selkirk, qui se trouvait à Montréal.
Quelques jours avant la Toussaint 1815, il le fit venir au fort et lui
demanda s'il était capable d'aller à Montréal porter des lettres sans
être arrêté sur sa route. M. Lajimonière, habitué à la vie sauvage,
pouvait défier le plus habile Indien pour s'orienter dans un voyage
de long cours: il avait un coup d'œil qui valait bien la meilleure
boussole.
M. Lajimonière répondit qu'il pouvait se rendre seul à Montréal, sans
être arrêté et qu'il se faisait fort d'aller remettre lui-même à Lord
Selkirk les lettres qu'on voudrait lui confier.
La saison était déjà avancée; l'intrépide messager avait besoin de se
hâter pour ne pas être arrêté par la neige. Il fit ses préparatifs
de départ le jour même de la Toussaint. S'il ne lui arrivait aucun
accident, il pourrait être de retour dans le cours de l'hiver; mais
il lui fallait placer sa famille pour la mettre à l'abri de la misère
pendant son absence.
Le bourgeois du fort de la colonie dit à M. Lajimonière d'emmener sa
femme au fort, qu'elle y serait logée et nourrie jusqu'à son retour
de Montréal. Mme Lajimonière laissa donc sa hutte, sur les bords de
l'Assiniboine, pour venir habiter le fort Douglas.
Nous ne suivrons pas son mari dans toutes les étapes de son voyage qui
fut long et rude. Nous dirons seulement que, parti de la rivière Rouge
le 1er novembre 1815, il ne fut de retour qu'au mois de décembre 1816.
Il fut assez heureux pour arriver à Montréal sans tomber entre les
mains des agents de la Compagnie du Nord-Ouest, et pour remettre à
Lord Selkirk lui-même les lettres dont il était porteur. Il n'eut pas
la même chance dans son retour. Peut-être que n'ayant plus de papiers
importants sur lui il était moins sur ses gardes; aussi, en passant au
fort William, il fut fait prisonnier, et demeura dans ce poste jusqu'à
l'arrivée du régiment des Meurons que Lord Selkirk fit monter à la
rivière Rouge pour reprendre le fort Douglas, dans l'automne de 1816.
Les forts qui avaient été capturés par les employés de la
Baie-d'Hudson étaient le fort Gibraltar, à l'embouchure de
l'Assiniboine, et le fort Pembina situé aux frontières américaines. Les
choses s'étaient ainsi passées:
Le 17 mars au soir, les hommes du fort Douglas, sous la conduite de M.
Colin Robertson, s'emparèrent par surprise du fort Gibraltar, bâti par
la Compagnie du Nord-Ouest à l'embouchure de l'Assiniboine. Le fort fut
pillé et démantelé et le bourgeois ainsi que les commis transportés
au fort Douglas. Quelques jours après, les mêmes employés de la
Baie-d'Hudson surprenaient un autre fort de la Compagnie du Nord-Ouest
à Pembina, et lui faisaient subir le même sort qu'au fort Gibraltar.
Une troisième tentative fut faite pour se saisir du fort Qu'appelle,
mais elle échoua. La guerre, comme on le voit, était ouvertement
déclarée; la Compagnie de la Baie d'Hudson était décidée à écraser sa
rivale et à la chasser à main armée.