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BIBLIOTHÈQUE
RELIGIEUSE ET NATIONALE
APPROUVÉE
PAR MGR L'ÉVÊQUE DE MONTRÉAL.
1re SÉRIE IN-12
[Illustration: On lui prépara des présents et des discours. Tous
voulaient lui faire bonne mine.]
LA
PREMIÈRE CANADIENNE
DU
NORD-OUEST
OU
Biographie de Marie-Anne Gaboury, arrivée au Nord-Ouest
en 1806, et décédée à Saint-Boniface
à l'âge de 96 ans
PAR
M. l'abbé G. DUGAST.
La femme forte est la joie de son mari.
ECCL., XXVI, 2.
MONTRÉAL
LIBRAIRIE SAINT-JOSEPH
CADIEUX & DEROME
1883
Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada en l'année
mil huit cent quatre-vingt-trois, par CADIEUX & DEROME, au bureau du
Ministre de l'Agriculture à Ottawa.
AVANT-PROPOS.
La première Canadienne-Française qui partit du Canada pour aller à la
Rivière Rouge, dans le Nord-Ouest, fut Marie-Anne Gaboury, épouse de
J.-Bte Lajimonière et mère de la nombreuse famille Lajimonière établie
au Manitoba. Elle arriva dans ce pays dès le commencement de ce siècle,
en l'année 1807, et ce ne fut qu'en 1818, que d'autres Canadiennes
osèrent suivre leurs maris dans ces contrées sauvages.
Indépendamment de toute autre considération, le seul fait d'avoir eu le
courage de suivre son époux sur cette terre lointaine, pour obéir à un
devoir d'épouse fidèle et dévouée, suffirait pour que son nom méritât
d'être connu; mais outre ce motif, la vie de Mme Lajimonière pendant
les douze premières années qu'elle eut à passer au milieu des sauvages,
dans les prairies de l'Ouest, a été semée de tant d'épisodes émouvants
que le plus simple récit de cette vie héroïque ne peut manquer
d'intéresser quiconque est capable d'apprécier le courage et d'admirer
le dévouement.
Peu de femmes ont eu, autant de fatigues à supporter que Mme
Lajimonière, de dangers à courir, et d'ennuis à dévorer. Les voyageurs
des pays d'en haut qui vivent encore ont seuls une idée de ce
qu'étaient les déserts sauvages du N. O. il y a plus de soixante ans;
de ce que les marches à travers les immenses prairies et les bois
avaient de fatigant, même pour les hommes forts et robustes. Malgré
ces difficultés, Mme Lajimonière, pendant près de douze ans, a suivi
son mari, tantôt à pied, tantôt à cheval, dans toutes les courses
aventureuses de sa vie de trappeur, au milieu des nations barbares,
souvent en guerre les unes contre les autres.
Son genre de vie, quoique devenu plus calme après l'arrivée des
missionnaires, fut cependant très loin de lui offrir le confort des
pays civilisés. Les différents fléaux qui affligèrent la colonie
naissante de la Rivière Rouge soumirent longtemps ses habitants à une
foule de privations et de misères; Mme Lajimonière en eut sa large
part. Ce qui étonnera le lecteur, après avoir parcouru cette notice,
sera d'apprendre que cette femme, qui paraissait d'une constitution
délicate, a pu arriver, sans aucune infirmité, jusqu'à l'âge avancé
de 96 ans. Si le dicton populaire, _La misère ne fait pas mourir_, a
pu être vrai quelquefois, c'est bien assurément dans la vie de Mme
Lajimonière.
Comme cette femme a vécu, à la Rivière Rouge, à l'époque où se sont
passés, entre les deux compagnies de traite, les événements les plus
importants dans l'histoire du pays, et comme son mari, M. Lajimonière,
par ses rapports avec la Compagnie de la Baie d'Hudson, fut obligé d'y
prendre part, nous serons naturellement amené à en dire un mot dans le
cours de ce récit.
Tous les faits que nous rapporterons, nous les avons recueillis de la
bouche des plus anciens habitants de la Rivière Rouge, en particulier
de la famille Lajimonière elle-même, dont les plus anciens membres
sont encore vivants. Nous avons mis le plus grand soin à nous assurer
de l'exactitude des dates et des faits. Ce n'est donc pas un roman que
nous avons écrit, mais bien les _scènes très réelles d'une vie réelle_.
C'est après avoir lu l'histoire des Canadiens dans l'Ouest, par M.
Tassé, que nous avons pensé à recueillir sur la première Canadienne
venue à la Rivière Rouge, les notes que nous publions aujourd'hui.
LA PREMIÈRE CANADIENNE
DU
NORD-OUEST.
I
Marie-Anne Gaboury naquit à Maskinongé, diocèse de Trois-Rivières,
le 6 novembre 1782, du mariage de Charles Gaboury et de Marie-Anne
Tessier. Elle fut baptisée le même jour par le révérend M. Rinfret qui
desservait alors cette paroisse. Un de ses oncles, M. Gaboury entra
dans les ordres et demeura longtemps à Saint-Sulpice.
A l'âge de 14 ans, elle sortit de sa famille pour aller demeurer au
presbytère, chez M. le curé Vinet, pour aider la ménagère. Sa vie, qui
devait être plus tard si accidentée, fut assez monotone jusqu'à l'âge
de 25 ans. Enfermée, avec une vieille gouvernante, entre les quatre
murs d'un presbytère, elle dut trouver la solitude bien profonde:
ordinairement le séjour dans ces demeures permet peu de rapports avec
le monde. Là, les jours se suivent et se ressemblent. Pendant onze ans
la jeune Marie-Anne Gaboury vécut ainsi calme et tranquille, auprès
de l'église, sans soupçonner le moins du monde que les années qui
suivraient allaient opérer un changement aussi incroyable dans son
existence.
Durant l'hiver de l'année 1806, un jeune Canadien, du nom de J.-Bte
Lajimonière, qui avait déjà passé cinq ans dans le N. Ouest, descendit
au Canada pour revoir sa famille établie à Maskinongé.
Les vieillards se rappellent encore quelle sensation produisait dans la
paroisse l'arrivée d'un voyageur des pays _d'en-haut_. Tout le monde
voulait le voir, lui parler, et surtout l'entendre: il avait tant
d'histoires émouvantes à raconter! Des récits merveilleux tombaient de
ses lèvres; ce n'était pas toujours l'exacte vérité; mais n'importe,
c'était intéressant; on n'en demandait pas davantage. A beau mentir qui
vient de loin! Parents, amis, étrangers, accouraient se presser autour
du narrateur pendant les longues soirées d'hiver. C'était quelquefois
à la suite de ces narrations si propres à exalter l'imagination d'une
jeunesse avide d'aventures que se déclaraient les vocations pour les
lointains voyages. Les jeunes filles les plus timides, ne pouvant
maîtriser leur curiosité, sortaient de leur retraite pour venir
éprouver un petit frisson d'horreur au récit d'une histoire effrayante.
On ne doit donc pas s'étonner, si Marie-Anne Gaboury alors âgée de
vingt-cinq ans, obtint de sa vieille gouvernante, après beaucoup de
recommandations, la permission d'assister aux veillées dont un jeune
voyageur était le héros, à Maskinongé, pendant l'hiver de 1807. Ce fut
probablement à l'une de ces réunions qu'elle fit la connaissance du
jeune trappeur et se laissa prendre au charme de ses récits.
Pendant son séjour en Canada, M. Lajimonière n'avait communiqué à
personne son dessein de remonter dans le Nord-Ouest, et dans la
paroisse tous ses amis pensaient que cinq années d'aventures chez les
sauvages suffisaient pour le dégoûter des voyages, et que désormais
il allait reprendre la vie paisible de cultivateur au foyer de sa
famille. Marie-Anne Gaboury était elle-même dans cette conviction,
quand M. Jean-Baptiste Lajimonière la demanda en mariage. Elle avait
alors vingt-cinq ans. Avant de donner son consentement, elle consulta
sa famille et son curé, chez qui elle demeurait depuis onze ans.
Personne ne pensa à poser pour condition qu'il ne repartirait plus pour
les voyages, tant on était persuadé qu'il n'y songeait pas lui-même. M.
Lajimonière appartenant à une famille respectable de Maskinongé, les
parents de Marie-Anne Gaboury ne firent point d'objection à ce que leur
fille lui donnât sa main. Le mariage fut fixé au 21 avril.
Jusque là, tout allait bien. Les noces eurent lieu sans qu'aucune
arrière-pensée apportât l'ombre la plus légère au bonheur de la jeune
épouse, et troublât le moins du monde ses rêves d'avenir.
Cependant, le printemps, amenant avec lui la maladie des voyages, ne
tarda pas à arriver.
C'est une chose étrange que cette passion des aventures quand une
fois elle a pris racine dans un cœur: on dirait que les fatigues,
les misères et les dangers ne font que la développer davantage. Le
voyageur ressemble au joueur, qui se passionne pour le jeu à mesure
qu'il perd: il espère, à chaque nouveau voyage qu'il entreprend, qu'il
reviendra accompagné de la fortune. Nos anciens Canadiens qui ont
voyagé autrefois dans le N. O. pour les compagnies de traite n'ont
jamais pu dans la suite, malgré les misères qu'ils supportaient dans
leurs courses, se complaire à la vie tranquille des habitants de la
campagne; ceux qui se sont faits cultivateurs plus tard font exception
à la coutume générale.
Vers les premiers jours de mai; M. Lajimonière déclara donc à sa
femme que son intention était de repartir bientôt pour aller faire un
second voyage au Nord-Ouest. Cette nouvelle fut un coup poignant pour
Mme Lajimonière; cependant elle ne se découragea pas trop d'abord;
elle crut qu'à force d'instances et de prières, elle finirait par
détourner son mari de ce dessein, qu'il lui avait caché avant de la
demander en mariage; mais quand, après avoir apporté les raisons les
plus fortes et les plus convaincantes, elle vit que cette résolution
était inébranlable et qu'il voulait partir à tout prix, elle sentit
alors tout ce qu'il y avait de pénible dans sa position. Il était trop
tard pour poser des conditions; il ne restait plus d'autre alternative
que celle de laisser partir seul son époux, sans espoir de ne le revoir
qu'après de bien longues années, peut-être jamais; ou bien de partir
avec lui pour aller dans un pays barbare partager, pendant le reste de
ses jours, ses fatigues, ses misères, et ses dangers.
A la rigueur, elle n'était pas obligée de prendre ce dernier parti. Ses
parents étaient opposés à ce voyage; ils savaient que si leur fille se
décidait à l'entreprendre, ils ne la reverraient plus jamais sur cette
terre; et cette pensée les affligeait profondément.
Dans son incertitude, Madame Lajimonière alla consulter son curé, M.
Vinet, chez qui elle venait de passer les onze dernières années de
sa vie; et elle prit d'avance la résolution de suivre la voie qu'il
lui indiquerait. Dans une telle situation, un conseil irréprochable
n'était pas chose facile à donner. M. Vinet ne se fit pas illusion sur
les épreuves de tout genre qui attendaient cette jeune femme dans le
cas où elle consentirait à partir avec son mari. Il savait qu'une fois
rendue dans ces lointaines contrées, elle ne pourrait plus trouver ni
pour elle-même ni pour sa famille (si Dieu lui en donnait une) aucun
secours religieux. Les missionnaires n'avaient pas alors pénétré jusque
là pour y porter les lumières de la foi, et tous les peuples de ces
immenses territoires vivaient encore dans l'infidélité. Sous le rapport
temporel l'aspect n'était pas plus souriant: elle serait obligée de se
faire à la vie nomade comme les sauvages du désert pendant bien des
années peut-être; il était facile de prévoir que la civilisation ne
pénétrerait pas de sitôt dans cette partie de l'Amérique. Cependant,
après avoir tout bien examiné, sans flatter le tableau, M. Vinet dit
à Mme Lajimonière que si, malgré cet avenir chargé de nuages, elle se
sentait le courage et la force de partir pour le Nord-Ouest, il lui
conseillait de suivre son mari plutôt que de le laisser partir seul.
De ce moment la résolution de Mme Lajimonière fut arrêtée; elle
se remit entre les mains de la divine Providence, et commença
immédiatement les préparatifs de son départ.
Ce fut dans la première semaine de mai, à peine quinze jours après son
mariage, que Mme Lajimonière fit ses adieux à la belle paroisse de
Maskinongé, où elle avait coulé des jours si calmes, et que désormais
elle ne devait plus revoir.
Si, à ce moment là, le tableau de l'avenir se fut déroulé devant elle
pour lui laisser voir avec ses ennuis, ses misères et ses souffrances,
les soixante et dix années qu'elle aurait à passer dans les pays
sauvages qui désormais allaient devenir sa patrie, il est bien
probable que son courage aurait failli et qu'elle aurait renoncé au
dessein de suivre son mari sur cette terre lointaine: mais heureusement
que pour Mme Lajimonière comme pour les autres, le drame de la vie ne
s'est montré que jour par jour, et au moment de se séparer pour jamais
de sa famille, de ses amis, et de tout ce qu'elle avait de plus cher au
monde, elle a pu encore bercer son imagination de douces espérances.
C'est ainsi que se passe la vie, semée de peines et de soucis, dont
quelquefois le poids nous accable; notre existence deviendrait un
fardeau doublement pesant si nous connaissions d'avance toutes les
épreuves que l'avenir nous réserve; mais le désert que nous traversons
est rempli de mirages, et nous marchons toujours encouragés par la vue
d'une oasis où nous espérons trouver le repos.
De Maskinongé, M. Lajimonière, avec son épouse, se rendit à Lachine
près de Montréal, pour attendre le départ des canots sur lesquels il
devait prendre son passage.
Chaque printemps, dès que les rivières étaient navigables, des canots,
chargés de marchandises pour la traite des pelleteries et de provisions
pour les _forts_ se mettaient en route pour le Nord. Ces canots étaient
conduits par des voyageurs, la plupart canadiens, engagés dans les
villes et les campagnes, pour le service de la puissante Compagnie du
Nord-Ouest. Ordinairement c'étaient des jeunes gens qui partaient pour
ces voyages. La Compagnie, qui désirait garder ses serviteurs le plus
longtemps possible à son service, choisissait de préférence des hommes
qui n'étaient pas mariés; cependant quelquefois elle acceptait aussi
ces derniers; mais jamais jusque là aucun d'eux n'avait eu l'idée de
conduire sa femme avec lui dans ces contrées sauvages appelées les pays
d'_en-haut_. C'était un voyage rude et pénible même pour des hommes;
plus d'un voyageur qui avait signé son engagement de gaieté de cœur,
et qui était parti en chantant de gais refrains, versait des larmes de
regret et se sentait pris de découragement après cinq ou six jours de
cette vie de voyageur. Il arrivait même que quelques-uns d'eux, à la
faveur des ténèbres de la nuit, trouvaient moyen de déserter à travers
les bois, pour retourner au pays, aimant mieux s'exposer au danger de
mourir de faim qu'à celui de succomber sous le fardeau.
Mme Lajimonière n'eut avec elle aucune compagne pour son voyage; elle
s'embarqua sur les canots, seule de son sexe, mais ayant à ses côtés
un homme fier d'être son mari et de la protéger de sa force et de son
amour, et commença dès le premier jour l'apprentissage du genre de
vie qu'elle allait désormais mener pendant plus de douze ans; car à
part quelques rares moments, où elle fut logée avec ses enfants dans
les forts de la Compagnie, on peut dire qu'elle n'eut plus d'autre
habitation que des tentes jusqu'à l'année 1818.
Durant le voyage, Mme Lajimonière n'eut pas, comme les hommes, à manier
l'aviron ou à porter de lourds fardeaux sur ses épaules; cependant elle
n'en éprouvait pas moins la fatigue de passer des journées entières
assise au fond d'un canot, sans pouvoir changer de position, exposée
aux rayons du soleil, aux vents ou à la pluie; puis le soir, de coucher
sur une grève, au bord d'un lac ou d'une rivière, sans autre lit que la
terre dure; toutes choses beaucoup plus poétiques dans les livres qu'en
réalité.
En partant de Lachine, les canots se rendaient à Sainte-Anne, endroit
éloigné d'environ deux milles de l'extrémité est de l'île de Montréal.
C'était là que se faisait le premier campement, et les conducteurs des
canots ne croyaient commencer réellement leur voyage qu'à partir de ce
lieu.
Le lendemain, au départ, on faisait les adieux au Canada, et on
lançait les canots à force d'aviron sur le lac des deux Montagnes. Les
embarcations dont les voyageurs se servaient depuis Lachine jusqu'au
fort William, à l'extrémité du lac Supérieur, étaient ce qu'on appelait
les canots des _maîtres_; ils contenaient dix-huit rameurs et il
fallait huit hommes pour les porter. Toutes les marchandises et les
provisions qui formaient la cargaison d'un canot étaient attachées par
ballots pesant de quatre-vingt à quatre-vingt dix livres. Pour avoir
une idée des fatigues et des difficultés qu'offraient ces voyages,
disons que de Lachine au lac Huron, il y avait à faire au moins
vingt-six portages. Arrivés au pied d'un rapide, tous les voyageurs
conduisaient le canot à la côte; puis prenant sur leurs épaules les
ballots de marchandises, ils les portaient jusqu'à l'endroit où la
rivière redevenait navigable; on en faisait autant du canot. Les
portages avaient quelquefois jusqu'à un mille de long. Il fallait
recommencer le même travail chaque fois que la navigation était
interrompue par une cascade ou une chute. Les chemins des portages
étaient ardus et pénibles; il fallait gravir des rochers, passer à
travers les bois dans des sentiers à peine battus, ou bien marcher
dans les savanes où le pied s'enfonçait dans l'eau et la vase. Mme
Lajimonière avait à suivre tous les jours les voyageurs dans ces
marches fatigantes, et à porter dans ses bras une partie des effets
qu'elle emportait avec elle. Malgré les difficultés d'une pareille
route, les voyageurs arrivèrent sans accident à l'entrée du lac
Supérieur, à la tête du sault Sainte-Marie. Ce lac, comme on le sait,
est une vaste mer intérieure sur laquelle naviguent aujourd'hui comme
sur l'océan des vaisseaux de haut tonnage; il est sujet à de fréquentes
tempêtes, et quand cette masse d'eau est soulevée par un vent violent
la navigation devient dangereuse, même pour de gros navires; ses vagues
furieuses vont se briser contre les rochers abrupts qui bordent ses
côtes au nord; et souvent il devient très difficile aux vaisseaux de
trouver un abri pour se mettre en sûreté. Les canots de la Compagnie,
chargés jusqu'au bord, n'avaient pas la témérité, on le pense bien, de
s'éloigner des côtes. Dès que les guides voyaient le vent s'élever ils
se hâtaient de gagner la baie la plus proche, où ils attendaient le
retour du beau temps. Il arrivait quelquefois que, durant la traversée,
de la pointe d'une baie à l'autre, les voyageurs se trouvaient pris
à l'improviste par une bourrasque, et alors les canots couraient les
plus grands dangers; il en périssait même de temps à autre, et alors
marchandises et voyageurs disparaissaient au fond du lac qui est d'une
profondeur étonnante même à quelques pieds du bord.
Cette année là, les canots eurent deux terribles tempêtes à essuyer;
durant l'une d'elles surtout, une partie de l'expédition faillit périr
au milieu des vagues. Mme Lajimonière, bien des années plus tard,
racontait encore à ses enfants les frayeurs mortelles qu'elle avait
ressenties en cette occasion, et avec quelle ferveur elle avait prié en
se voyant sur une si frêle embarcation.
En partant du Canada, elle avait apporté avec elle des objets de
piété; une médaille et un chapelet. Elle fut assez heureuse pour les
conserver durant toute sa vie. A l'âge de 96 ans, elle avait encore en
sa possession le même chapelet qu'elle portait sur elle en venant à la
rivière Rouge.
Dans tous les dangers qu'elle eut à courir pendant les nombreux
voyages qu'elle fut obligée de faire, elle avait recours à son
chapelet, et elle disait vers la fin de sa vie que c'était sa dévotion
à la très sainte Vierge qui l'avait préservée de tout malheur.
Après un mois de marche environ la troupe de voyageurs arrivait au fort
William.--C'était un peu plus de la moitié du chemin pour arriver à la
rivière Rouge, mais c'était à peine la moitié des difficultés de la
route qu'on avait surmontées. Le trajet de la baie du Tonnerre au lac
Winnipeg se faisait tantôt en canot, tantôt sur terre. Les portages
étaient aussi fréquents qu'entre le lac Huron et Montréal. Les canots
dont se servaient les voyageurs pour cette partie du chemin étaient
beaucoup plus petits que les premiers, parce que le pays à travers
lequel on avait à passer offrait beaucoup plus d'obstacles. Ceux qui
ont travaillé depuis quelques années sur la partie du Pacifique entre
Winnipeg et la baie du Tonnerre ont une idée de cette nature sauvage,
semée de rochers et de précipices, et comprennent combien nos anciens
voyageurs des pays d'en haut avaient besoin d'énergie et de courage
pour ne pas succomber dans les fatigues de ces voyages.
Du fort William la route se fit sans accidents, et les canots
arrivèrent au grand lac Winnipeg vers la première semaine de juillet.
L'entrée du lac Winnipeg était pour la Compagnie du N.-O. une espèce
d'entrepôt où les voyageurs des postes de l'ouest et du haut de la
rivière Rouge, se rendaient chaque printemps pour attendre l'arrivée
des canots.
Là chaque troupe de voyageurs prenait les marchandises et les
provisions destinées aux différents forts, et après quelques jours
employés à fêter, les hommes venus du fort William s'en retournaient,
tandis que ceux qui étaient venus les rencontrer reprenaient chacun sa
direction.
M. et Mme Lajimonière s'embarquèrent sur les canots qui allaient à
Pembina, car c'était dans ce poste qu'ils avaient l'intention de
passer l'hiver.
Avant son voyage à Maskinongé, M. Lajimonière avait déjà demeuré quatre
ans à cet endroit; il y avait même laissé une indienne qu'il avait
gardée pendant son séjour dans ce poste. Nous verrons bientôt qu'elle
fut une occasion de chagrin pour Mme Lajimonière.
Les canots, en remontant la rivière, s'arrêtèrent au fort Gibraltar,
qui était bâti à l'embouchure de l'Assiniboine, afin d'y déposer des
marchandises. Ce comptoir avec celui de la baie d'Hudson, bâti un mille
plus bas, étaient les seuls établissements le long de la rivière Rouge,
depuis le lac Winnipeg jusqu'à Pembina. Tout était solitaire et sauvage
sur les côtes de la rivière; nulle trace d'habitation n'apparaissait
aux regards des voyageurs, et dans ces solitudes immenses aucun autre
bruit que le cri des oiseaux, fuyant à leur approche, ne frappait leur
oreille. Après quatre ou cinq jours employés à remonter le cours
tortueux de la rivière, on arriva au poste de Pembina.
M. Lajimonière planta sa tente dans le voisinage du fort pour attendre
la saison de la chasse d'automne.
Il y avait auprès de ce fort cinq ou six Canadiens trappeurs qui
étaient mariés à des femmes du pays. La vie de ces hommes ne différait
pas de celle des sauvages: comme eux ils habitaient dans des loges
de peaux, campaient auprès du fort pendant l'été et allaient passer
l'hiver dans les prairies pour y faire la chasse. Mme Lajimonière
n'eut pour toute société, à son arrivée à Pembina, que les femmes
indiennes de ces quelques Canadiens. Mais elle ne savait pas la langue
sauvage et les indiennes ne parlaient pas le français,--en sorte que
la conversation ne pouvait se faire que par signes. On peut juger des
ennuis qu'elle eut à dévorer, quand, seule sous sa tente, pendant
que son mari était absent pour aller chasser, elle se reportait par
la pensée vers sa famille, qu'elle avait laissée pour toujours, et
qu'elle se voyait si loin de tout pays civilisé.
Jean-Baptiste Lajimonière, nous l'avons déjà dit, avait comme tous les
voyageurs du nord de ce temps, pris pour femme une Indienne, pendant
les cinq années qu'il avait passées à Pembina. Il avait abandonné cette
femme un an avant son voyage au Canada, et celle-ci avait continué de
vivre loin du fort avec ses parents et d'autres sauvages. Quand, après
deux ans d'absence, cette Indienne vit revenir, avec une femme, celui
qu'elle avait regardé comme son mari, la jalousie s'empara d'elle, et
elle résolut de se venger de cet affront sur Mme Lajimonière.
On sait que les sauvages infidèles ont certains breuvages qu'ils
préparent et qu'ils font boire à leurs ennemis pour leur communiquer
des maléfices. Sur ces sortes de breuvages, ils font des invocations à
leur _manitou_ pour le prier de venir à leur aide, afin de causer du
mal à leur ennemi. Beaucoup de personnes, qui ont vécu longtemps chez
les sauvages, assurent que ces breuvages, qui s'appelleraient plutôt
des poisons, ne réussissent que trop souvent à produire l'effet désiré.
Cette Indienne forma donc le dessein d'empoisonner Mme Lajimonière.
Elle tâcha d'abord de dissimuler sa jalousie et de se montrer le
plus aimable possible. Sous le prétexte de rendre des services à Mme
Lajimonière, elle venait tous les jours lui faire visite dans sa loge.
Mme Lajimonière, ignorant les rapports que cette femme sauvage avait
eus avec son mari, ne pouvait soupçonner aucune mauvaise intention
cachée sous ces bons procédés, et elle ne se tenait nullement sur ses
gardes.
Heureusement l'Indienne confia son secret à la femme d'un des Canadiens
qui vivait auprès du fort. Celle-ci se hâta d'avertir Mme Lajimonière
du danger qui la menaçait: elle lui conseilla en même temps de
s'éloigner du fort avec son mari pour quelque temps. M. Lajimonière,
qui savait ce que peut la jalousie et la soif de la vengeance dans le
cœur des sauvages, leva sa tente immédiatement, et partit pour aller
passer l'hiver dans le haut de la rivière Pembina.
A l'automne, presque tous les chasseurs se rendaient à cet endroit, qui
était le plus favorable pour la chasse au buffle. Cette place portait
le nom de Grand-Camp.
Plus tard, en 1812, quand les premiers Ecossais arrivèrent à la rivière
Rouge, ils furent obligés, pendant trois ou quatre hivers, de se
transporter là pour se procurer de quoi vivre par la chasse, n'ayant
aucun autre moyen de subsistance dans le pays.
M. Lajimonière cependant ne demeura pas au Grand-Camp avec sa femme
jusqu'au printemps. Vers le commencement de janvier, il revint au poste
de Pembina. Le jour des Rois, il était logé dans une maison du fort,
et ce fut là que le 6 janvier Mme Lajimonière mit au monde son premier
enfant.
Ce jour, ordinairement si joyeux et si consolant pour une mère,
fut triste et sombre pour Mme Lajimonière. Elle ondoya son enfant
elle-même, car elle était seule capable de le faire sûrement.
C'était une fille, elle lui donna le nom de Reine, parce quelle
naissait le jour des Rois: mais elle n'eut pas la consolation de la
voir porter à l'église pour y recevoir le saint baptême accompagné
de ses touchantes cérémonies: elle n'entendit pas le son joyeux des
cloches, qui fait tressaillir de bonheur le cœur d'une jeune mère; elle
ne reçut point les visites si consolantes des parents et des amis, qui
viennent partager les joies de la famille en ce beau jour.
Cependant Mme Lajimonière continua de demeurer au fort de la Compagnie
jusqu'au mois de mai. Son mari passait presque tout son temps à la
chasse. C'était d'ailleurs le seul moyen qu'avaient les trappeurs de
se procurer de la nourriture. Il est vrai qu'à cette époque le gibier
était très abondant, et un chasseur tant soit peu habile n'était
jamais exposé à jeûner.
Quand les beaux jours du printemps furent revenus et que les rivières
et les lacs furent débarrassés de leur épaisse couche de glace, M.
Lajimonière annonça à sa femme qu'il avait l'intention de laisser
Pembina pour monter à la Saskatchewan en société avec trois Canadiens
qui avaient passé l'hiver à Pembina. Les noms de ces Canadiens étaient:
Chalifou, Belgrade et Paquin. Tous les trois étaient mariés avec des
Indiennes de la tribu des Cris.
Ils se procurèrent deux canots assez larges pour eux, leurs femmes et
quelques provisions pour le voyage, puis ils se mirent en route, vers
la fin de mai 1807.
Les canots descendirent tranquillement la rivière Rouge jusqu'à
l'entrée du lac Winnipeg, dont ils longèrent les côtes jusqu'à
l'embouchure de la Grande Saskatchewan. Le bagage que traînait Mme
Lajimonière se réduisait à peu de chose: son enfant et un peu de
provisions pour trois ou quatre jours d'avance, c'était tout ce
qu'elle portait avec elle. Elle enveloppait son enfant dans un maillot
sauvage, à la manière des femmes indiennes; il fallait bien, sur ce
point, adopter les usages du pays, parce qu'ils sont les plus commodes.
Néanmoins, nous devons remarquer que, quoique Mme Lajimonière ait vécu
soixante et douze ans dans un pays sauvage, elle n'adopta jamais pour
elle-même aucun des costumes indiens, elle tenait à garder autant que
possible les modes de son pays.
Les voyageurs s'avançaient à petites journées; rien d'ailleurs ne les
pressait: ils pouvaient chasser le gibier dont ils avaient besoin et
ils le trouvaient en abondance sur la route: étant au commencement
de la belle saison, ils avaient devant eux tout le temps nécessaire
pour se rendre avant l'automne au fort des Prairies, où ils comptaient
passer l'hiver.
Le soir, les canots accostaient au rivage, au premier endroit venu.
On allumait un grand feu sur la côte pour préparer le repas et pour
chasser les maringouins qui fourmillent le long de ces grèves. Ce feu
servait aussi à tenir à distance les bêtes féroces pendant la nuit.
Après quelques semaines, les canots arrivèrent auprès du fort
Cumberland où les voyageurs avaient l'intention de s'arrêter un peu.
Il y avait autour du fort un grand nombre de sauvages, réunis alors
pour la traite. D'avance, ils avaient appris la nouvelle qu'une femme
blanche, venant du pays des Français, était arrivée parmi eux, et
qu'elle devait bientôt passer au fort Cumberland. C'était pour eux un
grand sujet de curiosité. Ils firent mille questions pour savoir si
elle était bien différente des femmes sauvages; si elle était bonne ou
méchante, s'il y avait des précautions à prendre pour lui parler.
Le canadien Belgrade, qui avait devancé ses compagnons pour arriver
au fort, dit aux sauvages que cette Française était bien bonne, mais
qu'elle était très _forte en médecines_ et qu'elle avait la puissance
de faire mourir, rien qu'en les regardant, tous ceux qui l'insultaient.
Dans l'espace de quelques minutes, tout le camp fut instruit de cette
particularité merveilleuse, et tous se promirent bien de faire leur
possible pour se rendre favorables les regards de la Française. On lui
prépara des présents et des discours. Quand Mme Lajimonière arriva
au camp, c'était à qui lui présenterait ses hommages. Tous voulaient
lui faire bonne mine. Prends-nous _en pitié, lui disaient-ils; nous
sommes contents de te voir_; et ils prenaient un plaisir indicible à la
regarder.
Mme Lajimonière était loin d'être dépourvue d'agréments. Les traits de
son visage étaient réguliers et sa peau d'une grande blancheur. Pour
les sauvages, qui n'avaient jamais vu d'autres beautés que leurs noires
compagnes, c'était une merveille; aussi lui témoignèrent-ils un respect
extraordinaire.
Après une semaine de repos, les voyageurs continuèrent leur route vers
le fort des Prairies.
Un soir qu'ils s'étaient arrêtés fort tard pour camper, ils attachèrent
leurs canots aux saules du rivage, et allumèrent un grand feu au pied
de la côte, où ils trouvèrent des arbres renversés. Après le souper,
les voyageurs causaient ensemble autour du bûcher enflammé; Belgrade,
Chalifou, Paquin et Lajimonière étaient assis entre la rivière et le
bûcher, pendant qu'un nommé Bouvier, qui s'était joint à eux sur la
route, se trouvait seul de l'autre côté du feu. A quelques pas de
distance Mme Lajimonière était à préparer le campement avec les femmes
des Canadiens, quand tout à coup Bouvier poussa un cri de détresse, et
appela ses compagnons à son secours.
Au premier cri qu'il fait entendre chaque chasseur saisit son fusil et
se prépare à se défendre contre l'ennemi qui vient les attaquer. On
passe vite de l'autre côté du brasier pour voir ce que devient Bouvier,
et contre qui il a à lutter. On ne pouvait pas soupçonner qu'un animal
sauvage viendrait auprès du feu attaquer un homme pendant la nuit, car
le feu a pour effet de mettre les bêtes fauves en fuite. Cependant à
peine les quatre chasseurs ont-ils fait quelques pas qu'ils aperçoivent
leur malheureux compagnon emporté dans le bois par une ourse suivie de
deux oursons.
Elle tenait Bouvier dans ses griffes et le frappait rudement au visage
pour l'assommer.
Aussitôt qu'elle vit quatre hommes à sa poursuite elle redoubla de
fureur contre sa proie et se mit à lui labourer le visage avec ses
ongles. M. Lajimonière, qui était un chasseur intrépide, la harcelait
de la crosse de son fusil pour lui faire lâcher prise; dans la crainte
de tuer Bouvier en voulant le sauver, il n'osait pas tirer sur l'ourse.
Cependant Bouvier, se sentant étrangler, criait de toutes ses forces:
_tirez donc; j'aime autant mourir d'un coup de fusil que d'être dévoré
tout vivant_.
M. Lajimonière fit feu sur la bête à bout portant et la blessa
mortellement. Cependant, comme elle conservait encore assez de forces,
elle lâcha Bouvier pour se ruer sur celui qui venait de l'attaquer
aussi rudement. M. Lajimonière s'y attendait, et, comme son fusil
n'avait qu'un seul coup, il prit sa course vers son canot, où il
avait un second fusil tout chargé. A peine l'avait-il saisi, que déjà
l'ourse arrivait sur la grève et se levait pour monter sur le canot. M.
Lajimonière, ne craignant plus de blesser son compagnon, visa la bête
en pleine poitrine: cette fois, elle ne se releva plus.
Dès que l'ourse ne fut plus à craindre, Mme Lajimonière, qui, pendant
tout ce tumulte, avait été toute tremblante de peur, alla relever le
malheureux Bouvier qui était tout couvert de blessures et à moitié
mort. L'ourse, avec ses ongles, lui avait arraché la peau du visage
depuis la racine des cheveux jusqu'au bas du menton. Il ne lui restait
ni yeux, ni nez, tout avait disparu. Cependant il n'était pas blessé
mortellement: on pansa ses plaies aussi bien qu'on pouvait le faire en
pareille circonstance et on entreprit de le transporter au fort des
Prairies. Mme Lajimonière prit soin de lui le long de la route. Il
finit par guérir de ses blessures, mais il demeura aveugle et infirme
le reste de ses jours. Il vécut plusieurs années au fort des Prairies.
Quand les premiers missionnaires arrivèrent à la rivière Rouge en 1818,
il obtint de se faire descendre à Saint-Boniface pour y rencontrer des
prêtres. Il termina ses jours chez Mgr Provencher. On rapporte que dans
les dernières années de sa vie il passait ses journées à faire des
croix et des crucifix, tout aveugle qu'il était; mais il ne fit jamais
de chefs-d'œuvre.
Revenons maintenant à nos voyageurs. Ils reprirent leur route le
lendemain, et continuèrent leur voyage vers le fort des Prairies, où
ils arrivèrent à la fin du mois d'août. M. Lajimonière y avait déjà
passé l'hiver deux ans auparavant; il connaissait le bourgeois du fort,
M. Bird, et il obtint pour lui-même et sa femme une place dans le fort
pour l'automne et l'hiver.
Le fort des Prairies, appelé aujourd'hui _Edmondton_ était le
fort le plus important de l'ouest à cette époque. C'était le grand
point de réunion des sauvages. Les Indiens de toutes les tribus s'y
rencontraient: des Pieds Noirs, des Assiniboines, des Sarcis, _des
gens_ du Sang, des Cris, etc., et quand ces diverses nations étaient
rassemblées autour du fort, elles inspiraient souvent des craintes
très sérieuses aux bourgeois et aux employés. Il s'y livra plus d'une
bataille où le sang coula, où plus d'un combattant trouva la mort.
Ceux qui avaient la garde des forts avaient souvent besoin d'une
audace invincible et de muscles d'acier pour dominer ces barbares, qui
ne connaissaient d'autre souveraineté que celle de la force et de la
bravoure. Les sauvages sont comme les fauves qu'on ne dompte que par la
puissance du regard.
On raconte qu'une fois, le bourgeois d'un fort sur la Saskatchewan
était resté seul au poste avec un serviteur, pendant que tous les
employés étaient allés, les uns à la prairie, les autres conduire des
_pièces_ à un fort voisin. Une bande de Pieds-Noirs, qui étaient
campés à quelques arpents de la palissade, s'avisèrent à l'entrée
de la nuit d'aller se faire ouvrir les portes du fort pour demander
de la boisson et du tabac. Sachant que le bourgeois était seul avec
son serviteur, ils s'imaginaient avoir facilement raison de lui en
l'intimidant par leur nombre, et ne doutant nullement qu'ils en
obtiendraient tout ce qu'ils voudraient.
Ils se rendirent donc auprès de la porte principale du fort et se
mirent à frapper pour entrer. Le serviteur, effrayé par ce bruit,
accourut pour voir de quoi il s'agissait. Il ouvrit un petit guichet,
par lequel on pouvait examiner sans danger les gens du dehors. Quand
il aperçut cette bande de sauvages à une heure aussi avancée de la
nuit, il comprit que l'affaire allait être sérieuse. Le bourgeois était
déjà au lit. Le serviteur dit aux sauvages d'attendre un moment, qu'il
allait avertir son maître et apporter les clefs du fort.
De chaque côté de la porte il y avait une tourelle munie d'un bon
canon chargé à balles. Il n'y avait qu'à y mettre le feu pour faire
danser les sauvages. Le bourgeois dit à son serviteur: "_Va dans
l'une des tourelles; ôte les balles qui sont dans le canon et laisse
seulement la charge de poudre; j'en ferai autant de l'autre côté,
puis quand je te crierai: tue, tu tueras_." Pendant ce temps là, les
sauvages attendaient patiemment à la porte, croyant en vérité qu'on
était à chercher les clefs pour les introduire. Quand le bourgeois
fut rendu à l'affût du canon, duquel il arracha les balles, il poussa
un cri à son serviteur pour l'avertir de faire feu. Les deux coups
partirent presqu'en même temps. Les sauvages qui ne s'attendaient pas
à ce salut solennel, faillirent en perdre connaissance. Ils furent
si effrayés qu'ils bondirent trois pieds en l'air; puis obéissant au
ressort qui les poussait en avant, ils s'élancèrent du côté de leur
camp, sans regarder ni à droite ni à gauche. Le bourgeois, joyeux
et triomphant, passa la tête à travers une ouverture et leur cria:
"arrêtez, arrêtez, j'ai encore un autre coup à vous tirer." Il paraît
qu'ils lui firent grâce de ce coup et qu'ils ne furent point tentés de
revenir.
Mais on ne s'en tirait pas toujours aussi gaîment.
Dans une autre occasion, un fort voisin de celui-ci fut le théâtre
d'une scène affreuse. Les employés du fort étaient partis, un matin,
avec des canots, pour porter des provisions à quelques lieues plus
haut, dans un autre poste de traite, et le commis, nommé Kite,
était resté seul. Les canots étaient conduits par quatre Canadiens:
_Montour_, _Millet_, _Morin_ et _St-Germain_. Un métis, nommé
Tourangeau, suivait les Canadiens dans un petit canot. Durant la
journée, des sauvages, qui étaient campés de l'autre côté de la
rivière, vis-à-vis le fort, envoyèrent un jeune Indien au magasin
pour acheter de la poudre. Quand le commis lui eut donné ce qu'il
demandait, il lui mit, en badinant, la main sur la tête, sans penser
que le jeune Indien pourrait prendre ombrage de cette démonstration
familière et pure de toute mauvaise intention. A peine de retour à son
camp, celui-ci tomba malade, et mourut avant la fin de la journée. Au
moment de rendre le dernier soupir, il dit à ses parents que c'était
le commis du fort qui était la cause de son mal; que, le matin, il lui
avait jeté un _sort mauvais_ en lui mettant la main sur la tête. Les
sauvages ne crurent que trop facilement à la parole de l'enfant. Pour
eux, le commis n'était ni plus ni moins qu'un sorcier dont il fallait
se débarrasser le plus tôt possible. L'occasion était favorable; contre
un seul homme la lutte devait être facile et le pillage sans danger.
Le lendemain, à la pointe du jour, les sauvages traversèrent donc en
grand nombre la rivière, pénétrèrent dans le magasin, se ruèrent sur
le commis et le percèrent à coups de couteau. Ils commencèrent ensuite
à piller le fort. Pendant ce temps les Canadiens qui étaient partis
la veille s'en revenaient sans soupçonner l'ombre d'un danger. Une
vieille métis, qui vivait parmi les sauvages, sachant qu'on allait
les massacrer dès qu'ils mettraient le pied sur la côte, essaya de
leur sauver la vie sans exposer la sienne. Elle alla se placer sur
une petite île, à deux ou trois milles plus haut, pour arrêter les
voyageurs quand elle les verrait passer. Malheureusement il était
tard quand ils passèrent, ils ne la remarquèrent pas et elle ne
réussit pas à se faire entendre. En arrivant au fort les sauvages les
assassinèrent, et prirent la fuite.
Tourangeau, le métis, était demeuré en arrière des Canadiens, et
n'arriva au fort qu'un jour après eux. Il fut surpris en débarquant
de ne voir personne sur la côte. Il se dirigea vers la porte pour
voir quelle était la cause du silence qui régnait partout. Le premier
objet qui frappa ses regards fut le cadavre d'un de ses compagnons
qui était percé de coups de couteau. A mesure qu'il pénètre dans
l'intérieur du fort il rencontre les autres cadavres et enfin le corps
du commis déjà en décomposition. Comme il n'y a plus là aucun être
humain vivant, il ne peut recevoir d'explication sur cette horrible
boucherie. Il commence à songer que peut-être des sauvages, cachés
dans les environs, vont lui faire subir le même sort et que déjà on
le vise pour le tuer. Fou de peur, il court à son canot, le pousse au
large et se met à ramer de toutes ses forces pour atteindre le poste
voisin. Il se proposait de voyager toute la nuit, afin de se soustraire
à la poursuite des sauvages. Vers dix heures du soir, il aperçut sur la
grève un grand feu environné de monde. A la distance où il se trouvait
il ne lui était pas possible de distinguer si c'étaient des ennemis.
Quand il fut arrivé vis-à-vis le campement, il adressa la parole en
français, afin de voir si ces gens ne seraient pas des Canadiens du
poste voisin. Grande fut sa joie quand il entendit qu'on lui répondait
dans la même langue, c'étaient des employés de la Compagnie qui, eux
aussi, allaient porter des provisions dans des postes plus éloignés.
Tourangeau se hâta de traverser la rivière et de leur raconter la scène
effrayante dont il avait été le témoin.
Tels étaient les dangers que les voyageurs couraient, à cette époque,
pour le service des compagnies, dans ces immenses solitudes de
l'ouest. Un pareil genre de vie devait offrir peu d'attraits à une
femme accoutumée à la vie paisible des campagnes du Canada.
Mme Lajimonière hiverna pendant quatre années consécutives au fort des
Prairies. Arrivée à ce poste dans l'automne de 1808, elle ne retourna
à la rivière Rouge qu'au printemps de 1811. Pendant l'hiver, son
mari était absent la plus grande partie du temps, pour visiter ses
pièges et se procurer des fourrures. Il n'était pas engagé au service
des compagnies, il chassait pour son propre compte, et vendait ses
pelleteries au fort comme les Indiens. Le printemps, quand le temps
des belles fourrures était passé, M. Lajimonière laissait le fort pour
aller à la prairie chasser le buffle; sa femme l'accompagnait. Elle
montait à cheval, et chevauchait des journées entières à travers les
prairies et les bois. Quand son mari trouvait un endroit favorable pour
la chasse, il y plantait sa tente et y séjournait quelque temps.
Durant l'été de 1808, M. Lajimonière était campé sur les bords d'une
petite rivière avec son compagnon Belgrade, qui lui aussi avait sa
femme à la prairie. Un jour qu'ils étaient à visiter leurs pièges au
loin et que les deux femmes étaient restées seules sous la tente, tout
à coup une bande de sauvages de la nation des Cris passa auprès de leur
tente. En apercevant cette petite loge isolée autour de laquelle ils ne
voyaient personne, les sauvages eurent la curiosité de la visiter. Dès
que la femme de Belgrade les vit approcher, elle saisit dans ses bras
l'enfant de Mme Lajimonière, et se sauva à toutes jambes dans le bois,
croyant que les sauvages allaient les massacrer.
Ils entourèrent la loge, et le chef de la bande descendit pour examiner
s'il n'y aurait pas là un ennemi caché.
Mme Lajimonière, qui n'était pas accoutumée à ces visites crut un
instant que sa dernière heure était arrivée. Quand le chef indien se
présenta à l'ouverture de la tente il ne fut pas peu surpris de voir
à genoux une jeune femme blanche comme il n'en avait jamais vue. Mme
Lajimonière, en effet, était à genoux au milieu de sa loge et disait
son chapelet demandant à la sainte Vierge de la protéger.
Il y avait parmi ces sauvages un Canadien du nom de Batoche Letendre;
il avait épousé une femme de leur tribu et avait adopté leur genre de
vie.
Il s'approcha lui aussi de la loge de Mme Lajimonière et dès qu'il
reconnut une Canadienne, il se hâta de la rassurer en lui disant
qu'elle n'avait rien à craindre de leur part "Je vis depuis longtemps
au milieu d'eux, dit-il, et je suis certain qu'ils ne vous feront
aucun mal." Ces paroles rassurèrent un peu Mme Lajimonière. Cependant,
seule au milieu d'un désert, avec une bande de guerriers sauvages à la
recherche de quelque ennemi à scalper, les heures lui parurent d'une
longueur désespérante. Vers la fin du jour, son mari était de retour
de la chasse. Il fut étrangement surpris de trouver d'aussi nombreux
visiteurs autour de sa loge; les uns étaient nonchalamment étendus sur
l'herbe, fumant leur calumet, les autres avaient soin de leurs chevaux
à quelque distance.
Il crut d'abord que sa femme avait été massacrée et que le même sort
l'attendait. Ne la voyant pas sortir de sa tente, il lui cria d'aussi
loin qu'il put se faire entendre: "Marie-Anne, vis-tu encore?" "Oui,
dit-elle, je vis, mais je me meurs de peur."
M. Lajimonière connaissait les usages des sauvages et il parlait
facilement leur langue. Il s'approcha donc hardiment de la bande, et
après leur avoir donné la main en signe de paix, il les pria d'aller
camper plus loin, afin de laisser reposer sa femme qui était fatiguée
et malade.
Les sauvages assurèrent à M. Lajimonière qu'il était leur ami, qu'ils
ne lui voulaient aucun mal et qu'ils allaient, en effet, passer la nuit
un peu plus loin.
Quand ils furent partis, la femme de Belgrade, qui avait passé la
journée cachée dans le bois, revint trouver Mme Lajimonière avec son
enfant, et tous trois se félicitèrent d'en avoir été quittes pour la
peur.
Le lendemain, J.-Bte Lajimonière et son compagnon levèrent le camp pour
se rapprocher du fort des Prairies. On était alors au mois d'août. Mme
Lajimonière suivait son mari à cheval, portant avec elle son enfant
emmaillotté dans un sac qu'elle laissait pendre d'un côté du cheval,
tandis que de l'autre côté elle portait un sac de provisions, qui par
son poids contrebalançait le poids de l'enfant et l'empêchait de tomber.
Mme Lajimonière chevauchait ainsi des journées entières quand il
fallait retourner au fort des Prairies pour reprendre les quartiers
d'hiver. Durant la saison d'été, son mari se portait quelquefois à de
grandes distances du fort. Cette année là, il avait campé quelque temps
dans les environs de la rivière Bataille. Deux ou trois jours après
son aventure avec les sauvages, M. Lajimonière était au milieu d'une
grande prairie fréquentée par d'innombrables troupeaux de buffles,
quand tout-à-coup il rencontra sur son passage une bande de ces
animaux. La présence d'un troupeau de buffles produit sur les chevaux
des chasseurs un effet étonnant. Sans être excité par son cavalier, un
cheval parfois s'élance à la poursuite des buffles avec tant d'ardeur
qu'il devient impossible de le maîtriser. Le chasseur, ainsi mêlé à des
milliers d'animaux lancés dans une course furibonde, court les plus
grands dangers.