LUMÎR, _posant sa plume_.--Il y a des choses que je ne comprends pas.
LOUIS--Il y a des choses que tu ne comprends pas? Qu'est-ce que tu ne
comprends pas, mon petit ange?
LUMÎR--Ton père avait peur de toi. Comment a-t-il accepté ce tête à
tête?
LOUIS--Il n'a pu faire autrement. Il n'a pas pu résister. C'était
intéressant de s'expliquer à fond avec moi et de me voir vaincu et
suppliant.
En outre, il me méprisait.
C'était intéressant de me braver en face avec cet argent dans sa poche
qui lui chauffait le cœur.
LUMÎR--Et comment a-t-il pu signer cette obligation de trois cent mille
francs?
LOUIS--Bah! Qu'avait-il à craindre d'Ali? Tous deux se tenaient par
trop de liens et de communications. C'était une assurance à rebours.
Il tenait à ce que nous l'aimassions pour lui-même. Rien que ces bons
petits vingt mille francs dont il n'a pas eu le courage de se séparer.
LUMÎR--C'est une trouvaille de Sichel.
LOUIS--Elle lui fait honneur.
LUMÎR--Il pensait que s'il lui laissait toute sa fortune,...
LOUIS--D'une part cela m'ôterait tout intérêt à sa mort à lui....
LUMÎR--Et d'autre part, quand il viendrait à mourir,...
LOUIS--Cela m'encouragerait à l'épouser. Oui, c'est bien son genre de
plaisanteries.
LUMÎR--Mais tu ne l'aimes pas, Louis, dis-moi?
LOUIS--Si fait, _contessina_, elle seule.
_(Il l'embrasse)._
Que votre joue est fraîche et vos mains sont glacées.
_(Il feint de vouloir l'embrasser de nouveau. Léger mouvement de
répulsion)._
Je vous dégoûte, Lumîr?
LUMÎR--J'ai cru voir la figure cruelle et dévorante de votre père, le
meunier naïf et méchant.
Non, vous êtes redevenu le même,--le même qu'avant.
LOUIS--Lumîr, je vous demande de ne plus me parler du vieux Monsieur.
C'est vrai, je l'ai tué, j'ai tué mon père, autant que la chose
dépendait de moi. Le cœur y était.
Et pour ces souvenirs pénibles, cette action toutes les nuits lentement
qui se prépare et qu'on recommence en rêve,
Je sais que c'est une question de fermeté, de patience et de temps.
LUMÎR--Quelles sont tes intentions?
LOUIS--Repartir pour l'Algérie, le plus tôt possible, une fois la
liquidation mise en train par quoi tout est remis entre les mains du
couple.
LUMÎR--Sans regret?
LOUIS--Des regrets? Qu'ils gardent tous ces biens! C'est un soulagement
pour moi.
LUMÎR--Ainsi, rien ne s'est passé?
LOUIS--Rien ne s'est passé.
LUMÎR--Tu retournes en Algérie avec moi?
LOUIS--Avec toi, si tu le veux.
_(Elle rit, la tête baissée et fait signe que non)._
Non? Tu ne peux pas revenir avec moi?
LUMÎR--Non.
LOUIS--C'est en Pologne que tu veux aller?
LUMÎR _à voix basse, comme se parlant à elle-même_.--Oui ... en Pologne
... partir...
LOUIS--N'est-ce pas, de toutes manières, tu n'as jamais eu l'intention
de revenir avec moi?
_(Elle secoue la tête.)_
Qui t'appelle dans cette Pologne?
LUMÎR, _comme si elle avait l'esprit ailleurs_.--Un parent qui est
malade m'appelle.
LOUIS--Pourquoi essayes-tu de mentir?
LUMÎR--Pourquoi me poses-tu des questions?
_(Silence)._
LOUIS--Lumîr, qu'est-ce qu'il y a?
LUMÎR--Que ce lieu est horrible et cette pluie depuis huit jours qui
n'en finit pas!
Cette grande maison ravagée, dépossédée de ses maîtres, morte...
Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que quelqu'un l'enlève, et tout
cela pendant si longtemps qui fut toute la joie et toute l'espérance de
l'humanité,
Maintenant descendu et déposé contre le mur. On l'a oublié là.
Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse et luisante, ce
vieillard colorié qui n'est que joues et toupet!
Que je suis seule ici! Grand Dieu, que je suis seule ici et que je m'y
sens étrangère!
Tout, autour de moi, m'est hostile et je n'y ai aucune place. Les
choses mêmes autour de moi, on dirait qu'elles ne me voient pas et que
je n'y suis pas.
LOUIS--Viens avec moi. Rentre avec moi dans la vie et dans la réalité.
LUMÎR--La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins,
je suis éveillée pour ce court moment.
LOUIS--La vraie vie est présente avec toutes ces choses que nous avons
à y faire et qui attendent de nous l'existence.
Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin devant nous est déblayé.
LUMÎR--Je n'ai point de goût à cette terre étrangère.
LOUIS--La chose qu'on a faite n'est pas une étrangère pour nous.
LUMÎR--Je n'ai rien fait autrement que par loyauté,
A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts et j'ai récupéré cet
argent.
Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule dans ce vaste
univers!
Unique et absolument seule.
LOUIS, _amer_.--Il y a la patrie là-bas.
LUMÎR--Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans
avenir, sans amour!
Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus
effrayant que la mort,
Qui ne me montre rien autour de moi que des figures aussi vaines que le
sable, un peuple d'ombres nulles.
Le torrent qui passe et personne absolument de qui je sois connue,
Rien que la rumeur éternelle de ces bouches sans aucun sens qui parlent
en une langue étrangère.
LOUIS--Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je sais que tu le savais.
LUMÎR _(petit sourire)_.--Autrefois?
LOUIS--Je t'aime encore.
LUMÎR--Non, tu ne m'aimes plus et je suis déjà partie.
Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser à ce que tu fis
avant-hier.
LOUIS--Pour cette Lumîr.
LUMÎR _(elle étend la main pour le toucher)_.--C'est vrai. Ah, pauvre
ami, ah, frère, que j'ai de peine pour toi!
LOUIS--Et c'est parce que tu m'aimais que tu m'as dressé cette embûche?
LUMÎR--Tu parles de ce petit mensonge que j'ai fait, et de ce premier
pistolet qui, effectivement, était chargé à balle?
LOUIS--Tu voulais la mort certaine pour mon père et pour moi le crime
et l'échafaud.
LUMÎR.--Je suis plus jeune que toi et tout cela est ma propre part
bientôt.
LOUIS--Tu voulais me faire mourir?
LUMÎR--Fallait-il que je te laisse à cette femme?
LOUIS--Je ne veux pas épouser Sichel.
LUMÎR--C'est ce qu'elle veut qui est la chose importante.
Et tu vois qu'elle a tout l'argent.
LOUIS--Que m'importe l'argent?
LUMÎR--Beaucoup. Nous avons vécu trop durement, toi et moi, pour ne pas
savoir ce que vaut l'argent.
LOUIS--Je t'ai rendu le tien.
LUMÎR--Oui, tu es quitte avec moi. Nous sommes quittes tous les deux.
LOUIS--Tu m'as fait commettre ce crime et maintenant, tu m'abandonnes.
LUMÎR--Non pas, tu n'as qu'à venir avec moi où je vais.
LOUIS--Tu sais bien que je ne puis pas, toutes ces choses que j'ai
commencées m'attachent.
LUMÎR, _doucement_.--Est-ce que c'est triste que je parte?
LOUIS--Non, ce n'est pas triste.
LUMÎR--Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah, n'essaye pas de feindre! Je
vois ce regard enfantin dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et
ce trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire malheureux!
LOUIS--De cela aussi, je viendrai à bout.
LUMÎR--Louis, est-ce que tu tiens tellement à vivre sans moi?
LOUIS--Ne me mets pas en colère! Ne me regarde pas ainsi de cet air de
compassion et de mépris! J'aime mieux ton indifférence.
LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi.
LOUIS--N'est-ce pas un malheur de s'entendre parler ainsi par un bout
de femme qu'on tordrait entre ses deux mains?
Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, pourquoi est-ce que tu ne
veux pas faire ce que je veux? Ce n'est pas juste.
LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi.
LOUIS--Lumîr, il y a tant de choses devant nous!
LUMÎR--Non, il n'y a pas tant de choses devant nous.
LOUIS, _doucement_.--Reste, je ne puis me passer de toi.
LUMÎR, passionnément.--C'est vrai que tu ne peux te passer de moi?
Dis-le encore! C'est vrai que tu ne peux te passer de moi? Pour de bon?
ah, ce n'était pas long à dire!
C'est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais
avoir. Un bonheur court.
LOUIS--Il sera long si tu veux.
LUMÎR--Je ne suis pas très belle. Si j'étais très belle, peut-être cela
vaudrait la peine de vivre.
Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts de la femme.
J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que des hommes autour de moi.
Regarde comme tout tient sur moi. C'est foutu on ne sait comment.
LOUIS--C'est bien ainsi.
LUMÎR--Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J'aurais voulu
une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute
rouge.