LUMÎR--Bon, il y a mille femmes comme moi, ce n'est pas la peine de
vivre.
LOUIS--Il n'y en a qu'une seule pour moi.
LUMÎR--C'est vrai qu'il n'y en a qu'une seule pour toi? Ah, je sais
que c'est vrai! Ah, dis ce que tu veux! Il y a tout de même en toi
maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère!
Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut plus être comblé.
Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es seul.
A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce que tu as fait,
(_doucement_) parricide!
Nous sommes seuls tous les deux dans cet horrible désert.
Deux âmes humaines dans le néant qui sont capables de se donner l'une à
l'autre.
Et en une seule seconde, pareille à la détonation de tout le temps qui
s'anéantit, de remplacer toutes choses l'un par l'autre!
N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune perspective? Ah, si la
vie était longue.
Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle est courte et il y a
moyen de la rendre plus courte encore.
Si courte que l'éternité y tienne!
LOUIS--Je n'ai que faire de l'éternité.
LUMÎR--Si courte que l'éternité y tienne! Si courte que ce monde y
tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant
d'affaires!
Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose
que nous deux n'y tienne!
Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson qui s'en va toute en
poussière ne laissant qu'un peu d'or entre les doigts et toutes ces
choses à qui nous n'avons pas de proportion?
Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité.
Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur jadis quittée, la
terre de Ur, l'antique Consolation!
Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que ce moment seul enfin
où nous nous serons aperçus face à face!
Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous renfermons.
Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme une épée, loyal, plein
d'honneur, il y a moyen de rompre la paroi.
Il y a moyen de faire un serment et de se donner tout entier à cet
autre qui seul existe.
Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela qui est autour de nous
le néant,
Comme des braves!
De se donner soi-même et de croire à l'autre tout entier!
De se donner et de croire en un seul éclair!--Chacun de nous à l'autre
et à cela seul!
LOUIS--Que veux-tu de moi?
LUMÎR--Je veux que tu m'accompagnes où je vais.
LOUIS--En Pologne?
LUMÎR--En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse,
Ur de Chaldée, la source des larmes dans le cœur de celle que tu aimes.
Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne.
LOUIS--Non, Lumîr.
_(Silence)._
LUMÎR--C'est bien. Épouse la maitresse de ton père.
LOUIS--Tu y tiens?
LUMÎR--Ne lui as-tu pas fait tort? Ne l'as-tu pas privée de ce Turelure
auquel elle avait droit?
Toi aussi, tu es un Turelure.
Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français.
Est-ce qu'un Français peut se passer de femme?
LOUIS--Je puis me passer de toi.
LUMÎR--Elle t'aime. Tu serres les dents?
LOUIS--Ce n'est pas une chose agréable à entendre dire.
LUMÎR--Elle t'aime. J'ai vu comme elle te regarde aussi tendre et
vibrante sous ton œil qu'une corde à violon. Elle te collera au corps
avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le corps comme de la ficelle,
le lierre dans du bois de chêne.
LOUIS--C'est bien. C'est tout de même moi qui suis le plus fort.
LUMÎR--Vis heureux.
LOUIS--Heureux ou non.
LUMÎR--Adieu donc, frère!
LOUIS--Ah, ne souris pas ainsi, avec ce sourire qui dégoûte d'être
vivant!
LUMÎR--Vis. Je ne veux pas de toi...
LOUIS--Penses-tu sauver la Pologne?
LUMÎR--C'est la moquerie que vous me faites tous, Ali, Sichel, ton
père, tous les Juifs autour de nous.
LOUIS--Tu ne peux pas susciter ton pays à toi toute seule.
LUMÎR--Non.
_(Elle regarde le crucifix)._
LOUIS--Si Dieu existait, il sauverait la Pologne.
LUMÎR--Ce n'est pas de la sauver qu'il s'agit.
LOUIS--De quoi s'agit-il donc?
LUMÎR--De quitter Turelure et les siens.
LOUIS--N'est-ce pas! Il faut donner tort à Dieu une fois de plus? Il
faut ajouter une injustice de plus au compte de la Pologne!
_(Silence)._
Il faut interrompre la prescription? Il faut donner de l'occupation une
fois de plus à ses bourreaux?
_(Silence)._
Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien?
LUMÎR--Ce sont les Français qui emploient de pareils mots.
LOUIS--Pourquoi donc t'en vas-tu là-bas?
LUMÎR--Je vais vers ma patrie terrestre puisqu'il n'y en a point
d'autres. Là où je ne sois plus une étrangère.
Avec ceux-là qui sont d'une même race que moi, mes frères, dans une
nuit profonde.
Avec ceux-là qui sont dépouillés de ce qui était inutile et de tout
excepté de l'amour que l'on peut se donner l'un à l'autre, mon peuple
dans les ténèbres!
Cet amour dont tu n'as pas voulu, cette chose essentielle que je n'ai
pu donner, mon âme.
Voici que je la leur apporte, comme un prisonnier lié par tous les
membres, qui cherche son frère dans la nuit avec la bouche, une figure
humaine dans la nuit pour lui donner ce pain à manger qu'il tient entre
les dents!
Si je vis, je ne puis être à tous.
Mais si je meurs, je suis toute à tous et tous sont un en moi.
LOUIS--Ceux qui t'appellent sont fous.
LUMÎR--C'est vrai, je les trouve fous aussi, pauvres frères, mais cela
ne fait rien.
LOUIS--Et même si je t'avais épousée, tu pars et me préfères ces gens
que tu ne connais pas?
LUMÎR--Oui.
LOUIS--Je fais donc bien de te laisser aller.
LUMÎR--Non, frère. Même si ta vie est longue.
Tu ne trouveras plus une pareille occasion de la donner pour celle qui
se donnait à toi.
LOUIS--La consigne est de vivre.
LUMÎR--La mienne est de mourir.
Bassement, ignoblement, entre deux employés mécontents de s'être levés
de si bonne heure.
Une lanterne, une nuit de pluie comme il y en a là-bas avant l'hiver,
la pluie qui tombe à torrents, sans aucun espoir.
C'est une jeune fille qu'on va pendre à une barre de fer entre les deux
murs d'une prison. Adieu!
LOUIS--Sans aucun espoir.
LUMÎR--Oui, adieu sans aucun espoir, dans le ciel et sur la terre!
_(Elle sort)_