garçon en théologie, que jamais homme ne lui avoit donné tant de peine
sur le purgatoire. Il dit les choses plaisamment, et c'est ce qui
étonne les gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant
d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son ordre on le
prendroit pour un arracheur de dents. Il contoit qu'à la drôlerie des
ponts de Cé, son père, passant sur la levée à cheval, tomba dans
l'eau. «J'allai pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais,
aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon père.» Il a une
certaine vision de sentir tout ce qu'il mange, et, comme il a le nez
long[402] et la vue courte, il se barbouille fort souvent le nez, et
il lui est arrivé, en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en
faire aller jusque sur son chapeau[403], soit que la main lui tremble
ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si désagréable à voir
que, pour prouver que la dévotion de sa femme étoit véritable, on
disoit que si ce n'étoit pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec
son mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie; et dans une
chanson que voici il y a un couplet qui en parle:
Lorsque ce grand capitaine[404],
Monsieur du Montbazon,
Conduisit par la plaine
Le premier bataillon,
Tout droit au bac d'Asnières;
Mais Saintot, qui le vit,
Lui fit tourner visière
A la rue Béthizy[405].
Après prit sa rondache,
Le prince Guémené,
Disant à sa bardache:
Où est mon père allé?
Il est allé en guerre
Avec le duc d'Usez;
Et ils s'en vont belle erre
Par la porte Baudets[406].
Entendant cette alarme,
Monsieur de Marigny[407]
Alla crier aux armes
Au président Chévry,
Disant: Mon capitaine,
Allons tout promptement,
Et prenons pour enseigne
Le marquis de Royan[408].
Ce grand foudre de guerre,
Le comte de Bullion[409],
Étoit comme un tonnerre.
Dedans son bataillon,
Composé de vingt-hommes
Et de quatre tambours,
Criant: Hélas! nous sommes
A la fin de nos jours.
Le comte de Noailles[410],
Brillant comme un Phébus,
Menoit à la bataille
Tous les enfants perdus,
Criant: Qui me veut suivre?
Et le gros Saint-Brisson[411],
Conduisoit pour tous vivres
De l'avoine et du son.
Monsieur de Parabelle,
Gouverneur de Poitou,
Qui, depuis La Rochelle,
N'avoit point vu le loup,
Faisoit toujours merveilles,
Aux Croates et Hongrois
Il coupa les oreilles,
Comme il fit aux Anglois.
[402] Il l'a eu cassé. (T.)
[403] On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en
fournissent d'autres exemples.
[404] Sur l'air: _Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan_.
(T.)--_Ferlore_, perde, gâté, détruit, vient du mot allemand
_verloren_ (perdu). Le contact continuel avec les lansquenets
allemands, qui servirent dans nos armées depuis François Ier
jusqu'à Henri IV, avoit introduit à cette époque, dans notre
langue, une foule de mots dérivés de l'allemand.
[405] Où est son hôtel. (T.)
[406] Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom,
vers Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place _Baudoyer_.
[407] Frère de M. de Montbazon. (T.)
[408] Deux veaux. (T.)
[409] Introducteur des ambassadeurs. (T.)
[410] Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il
ne fût brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux
combats, et le feu Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il
vouloit avoir quelques braves autour de sa personne. (T.)
[411] Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel,
avoit un valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que,
dès qu'il étoit levé, M. de Saint-Brisson demandoit _l'avoine_.
Voici quelques-uns de ses bons mots:
Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la Bastille.--Je ne
m'en étonne point, répondit-il, il est bien sorti de Philipsbourg, qui
est bien une meilleure place.»
Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le Dauphin: «Il a de
qui tenir, dit-il, de donner déjà des coups de pied à sa mère.»
Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite devant
Gallas[412]: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible de vous
avoir suivi jusqu'à Metz, après que vous l'avez battu tant de fois.»
[412] Général de l'empereur.
Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour le faire descendre
du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis le premier que vous en avez fait
descendre,» à cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour
de lui.
Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté. Il y a
trois ans qu'Avaugour prétendit entrer en carrosse au Louvre: il ne
put l'obtenir. Le prince de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit
d'y entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher de d'Avaugour
mit ses chevaux sous les porches de la maison de Guémené, durant un
grand soleil. «Entre, entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le
Louvre.» En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour celui-là
on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est qu'on trouva un billet
de madame de Guémené à M. le comte (_de Soissons_), où il y avoit: «Je
vous ménage un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que
le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère a tellement
gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à faire tourner la cervelle
à l'aîné, qui voyoit bien qu'on faisoit à l'autre tous les avantages
dont on pouvoit s'aviser.
Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous ma soeur auprès de ma
nièce de Montbazon? ma soeur n'est pas assez prude.--Voire, dit
Guémené, cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle auprès d'une
jeune princesse.» Le prince de Guémené dit que sa femme veut qu'on la
traite d'Altesse principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence
royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à la cour du roi de
Portugal. Il dit plaisamment que le prince de Tarente devroit dire le
Roi mon père et non pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne
diroit pas Monsieur mon père.
Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, s'amusoit à aller
chez madame de Guémené. On parle d'aller au bois de Vincennes; il fut
assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et
les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement
du monde, et lui disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu
l'honneur d'étudier avec M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il,
madame, il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée de cet
impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber un de ses gants; il
jette la portière à bas, et va pour le ramasser, cependant elle fait
relever la portière, et laisse là M. le magistrat, qui revint des murs
du bois de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir du
sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit à des dames:
«Mesdames, je suis bien fâché de n'être pas de votre quartier; je vous
ramenerois.» A d'autres: «Je vous irois conduire si c'étoit mon
chemin.» Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille
d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit de l'éloquence de
Jean Boccace, dont elle prétendoit descendre, et lui dit que quand il
seroit aussi éloquent que lui, il ne pourroit pourtant représenter
combien il étoit passionné pour ses mérites.
A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires d'État, il
leur dit (il leur montroit des paysans réfugiés): «Taisez-vous, voilà
des créatures de M. le cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que
c'était à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit évêque
_in partibus infidelium_.
On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le menton à Miossens. «Au
Dictionnaire de Rohan, dit le prince de Guémené, _menton_ veut dire
_mentula_.»
Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: «Vraiment, dit-il, elle a
grand tort de n'avoir pas pris le comte de Montbazon mon fils
(mademoiselle de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il
a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon catholique que lui;
et si elle vouloit avoir un bon mari, hélas! où en trouveroit-on de
meilleurs que dans notre race?»
Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On disoit que ses amants
faisoient tous mauvaise fin; M. de Montmorency, M. le comte de
Soissons, M. de Bouterville et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit
quand on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau, lorsque
le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit qu'en sa jeunesse, ne se
trouvant pas le front assez beau, elle y mit un bandeau de taffetas
jaune pâle; le blanc étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du
reste: cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle
Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de Gèvres; quoique le père de la
fille offrît la carte blanche, elle ne le voulut pas, de peur d'être
grand'mère. Cependant, peu d'années après elle le maria avec la fille
du second lit du maréchal de Schomberg le père. Elle a des saillies de
dévotion, puis elle revient dans le monde. Elle fit ajuster sa maison
de la Place-Royale. M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les
Jansénistes ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque tout ceci
s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le plus beau du monde; je
crois qu'il y a grand plaisir à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros
d'Émery dans le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas
trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: «C'est qu'elle
veut convertir le bon larron.» Elle ne le lui pardonna qu'en une
maladie où elle crut mourir. Toute dévote qu'elle étoit, quand on
disputa le tabouret à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui
dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison elle seroit
capable de jouer du poignard. Elle a un fils, qu'on appelle le
chevalier de Rohan, qui est bien fait, qui a du coeur, mais il n'a
guère d'esprit, ou plutôt il l'a déréglé. Elle entend assez ses
affaires; et c'est par sa conduite que le marquisat de Marigny, que le
frère de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de la maréchale
d'Estrées et de Montmort le maître des requêtes, leur est revenu; il
fut déclaré mal acheté. Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince
de Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra un doigt. «Je
vous en pourrois montrer deux, dit l'autre,» et, en faisant cela, lui
fit les cornes.
RANGOUSE.
Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, et ensuite
il entra chez le maréchal de Thémines, où il prit enfin la qualité de
secrétaire. Quand il se vit sans emploi, il s'avisa de faire des
lettres; mais il s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit
des lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi, pour le Roi
au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal de Richelieu au Roi; et
ainsi du reste, selon les occurrences du temps. Il y en avoit même
pour M. le Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le
Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il les savoit
toutes par coeur. Un jour qu'il alloit à son pays il les récita quasi
toutes à un gentilhomme qu'il avoit trouvé par les chemins. Quand ce
gentilhomme fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme
du monde le plus curieux, et qui savoit par coeur toutes les lettres
que les plus grands de la cour s'étoient écrites depuis quelques
années en çà. Mais, ne trouvant pas grand profit à cela, il quitta
cette sorte de lettres et n'en a plus montré que de celles qu'il a
écrites en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui
pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprimé
de ces nouveaux caractères qui imitent la lettre bâtarde; et, par une
subtilité digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux
pages, afin que quand il présentoit son livre à quelqu'un, ce livre
commençât toujours par la lettre qui étoit adressée à celui à qui il
le présentoit; car il change les feuillets comme il veut en le faisant
relier[413]. Vous ne sauriez croire combien cela lui a valu[414]. Il y
a dix ans qu'il avoua à un de mes amis qu'il y avoit gagné quinze
mille livres qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il
a famille; depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan
lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en a eu qui ne l'ont
pas si bien payé. M. d'Angoulême le fils se contenta de lui rendre son
livre et de lui donner une pistole[415]. Il avoit fait une lettre pour
Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause que le cardinal de
Richelieu lui avoit ôté le gouvernement de Leucate[416]; Saint-Aunez
ne la prit point, ou en donna fort peu de chose[417]. Depuis,
craignant que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya prier de
considérer que cette lettre étoit trop pleine de louanges, que cela
lui nuiroit sans doute, et qu'il lui feroit plaisir de ne la point
faire courir. «Jésus! dit Rangouse, il a bien du souci pour rien;
croit-il qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à lui pour
si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite, je la ferai imprimer
sous un autre nom, en changeant un ou deux endroits: il n'a que faire
de s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux son compte à
porter des lettres aux commis des finances qu'aux seigneurs de la
cour. Celles qu'il fait à cette heure sont beaucoup meilleures que les
premières; car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser
un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont l'adresse étoit: _A
monsieur Lesperier_ (il étoit au maréchal de Gramont), _mon bon ami,
qui m'as toujours assisté dans mes petites nécessités_. Il en a fait
une au duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour l'archevêque
de Rouen; je veux dire que cette lettre n'eût pu être si bien faite
par un honnête homme que par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui
fit faire, et il la trouva si plaisante, qu'il la retint par coeur et
lui en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne propre. Le
bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela sérieusement, et crut
qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur[418]. La voici:
«MONSEIGNEUR,
»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet pas de
donner leurs portraits au public sans les accompagner du vôtre. Je ne
prétends pas toucher à la généalogie de la maison de Crussol, dont
vous tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non pas une
lettre: je dirai seulement que vous êtes entre la noblesse le premier
duc et pair de France, reconnu le plus paisible et le plus modéré de
tous les seigneurs. Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos
forces; votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce que
beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez avec patience; vous
êtes demeuré calme dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans
la bonace. Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est
que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles;
enfin l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de
semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute son
étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire un
abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité, j'ai
voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec laquelle je
finirai.
»Votre, etc.»
[413] Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a
présenté à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: _Lettres
héroïques aux grands de l'État, par le sieur de Rangouse,
imprimées aux dépens de l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des
nouveaux caractères inventés par H. Moreau_, 1645. Le volume
commence par une épître dédicatoire à la Reine régente.
[414] C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve
dans _l'Histoire du poète Sibus_, où on lit, au nombre des
ouvrages attribués à cet être fantastique: «Très-humbles actions
de grâces de la part du corps des auteurs à M. de Rangouse, de ce
qu'ayant fait un gros tome de lettres, en se faisant donner au
moins dix pistoles de chacun de ceux à qui elles sont adressées,
il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un
seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de faire en une
centaine.» (_Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce
temps_; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.)
[415] Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (_Voyez_
plus haut l'article _Gramont_.)
[416] Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous
Louis XIV.
[417] Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses
ancêtres, son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât
ce gouvernement à sa postérité, ou qu'on la récompensât
autrement; car ayant été amené au pied des murailles par les
Espagnols qui l'avoient pris, afin d'obliger sa femme à rendre la
place. Il lui cria: «Laissez-moi mourir plutôt,» et fut pendu.
Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, et qui supporte certains
corsaires; il est beau et galant, et on en conte une chose assez
étrange. Il engrossa la soeur du prince de Masserane en Piémont.
Le prince, enragé, enferme sa soeur dans un château à la
campagne. Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais
seul. L'amant, plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le
pistolet à la gorge, parle à sa soeur en sa présence; après il
s'en va et ne lâche point son homme qu'il ne fût en lieu sûr.
L'autre n'osa jamais crier, ni faire la moindre résistance. (T.)
[418] Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se
plaindre de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur
d'être le plus sot homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il
lui arriva une assez plaisante aventure; il étoit un peu
luxurieux, et, ayant conclu avec je ne sais quelle femme à trente
pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle), il se couche le
premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui dit
qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à
son mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit
dit qu'il étoit aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se
sauve sans avoir le loisir de remettre son cordon bleu. (T.)
Rangouse a donné le titre de _Temple de la gloire_ à son dernier
volume de lettres. Une fois qu'il rencontra M. Chapelain par la
ville, il l'avoit vu quelque part, il se met à côté de lui et lui
parle avec toutes les soumissions imaginables; car un Gascon se fait
tout ce qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme vint à
passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout contre: «Monsieur
Chapelain, vous voyez, au moins, je me frotte aux honnêtes gens.» Chez
M. Pelisson on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de champ
faisoit des exclamations, et disoit naïvement: «Je n'entends pas le
latin; mais je ne laisse pas de pénétrer assez avant pour voir que cet
ouvrage est admirablement beau.»
CATALOGNE.
Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des femmes de ce
pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement, et on se sert pour
cela des meneurs des dames. Ce ne sont pas des domestiques pour
l'ordinaire, mais quelquefois un savetier qui, les fêtes et les
dimanches, prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le bras
à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à l'église. La meilleure
marque qu'on puisse avoir d'être bien avec elles, c'est quand elles
vous envoient ces messieurs les écuyers pour savoir l'état de votre
santé, sous prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade. Cet
homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et bien souvent il dit à
vos gens qu'il vient pour vous donner avis de quelque pièce curieuse
qui est à vendre, où il trouve quelque semblable échappatoire; alors
vous n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre, car elles
n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu de ne vous rien
refuser. La plupart du temps elles sont assez malheureuses; leurs
maris ne leur laissent prendre aucun divertissement, entretiennent
presque tous des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux,
c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule, ils n'en
laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront tout le reste chez
leur mignonne, avec qui ils iront souper et coucher; madame cependant
s'entretiendra, s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme
tient auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les
religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a de la
galanterie, c'est dans les couvents; partout on y entre pour de
l'argent; même ceux des Catalans, qui sont plus jaloux que les autres,
tiennent leurs concubines dans les religions, et on les nomme
_Commendadas_. Il arriva, la première fois que l'armée de France entra
dans le port de Barcelonne; que des religieuses qui étoient assez
proche du port faisoient bâtir et quêtoient pour achever leur
bâtiment; elles furent donc demander la charité à quelques officiers
des galères; mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal
fournis, ils leur donnent cent forçats pour porter la terre et leur
servir de manoeuvres. Cependant ces officiers cajolèrent les
religieuses, et firent si bien qu'elles leur permirent d'entrer dans
leur couvent déguisés en galériens: ils se mêlèrent parmi les forçats,
et furent trouver leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent
bien rêvé pour inventer un habit bien convenable à des esclaves
d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux rencontrer.
Il y avoit en ce temps-là une dame nommée la baronne d'Alby; elle
étoit de la maison d'Arragon[419], et s'appeloit Hippolita. Elle étoit
plus agréable que belle; on n'a jamais vu une personne plus
spirituelle, ni plus adroite. Son mari, qui étoit fort débauché, et
elle, étaient séparés de corps et de biens. Cette femme eut un si
grand déplaisir de la révolte de Catalogne, et avoit une si grande
passion pour la couronne d'Espagne, qu'elle a mis plusieurs fois sa
vie en danger pour tâcher à réduire cet État sous son premier maître.
D'ailleurs, elle étoit galante. Auprès du maréchal de La Mothe, il y
avoit un huguenot, déjà âgé, nommé La Vallée (nous en parlerons
ailleurs), qui étoit bien avec lui. Dona Hippolita, qui le connoissoit
d'amoureuse manière, fit si bien que par son moyen elle obtint
permission d'écrire en Arragon, et partout où elle voudroit. On lui
accorda cela facilement, parce que les mêmes personnes qui portoient
ses lettres en portoient aussi du maréchal à ceux avec qui il avoit
intelligence dans le pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour
gagner entièrement La Vallée, et lui fit même une des plus grandes
faveurs que les dames fassent en ce pays-là: c'est qu'elle l'avertit
qu'elle iroit voir les tombeaux la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvât
en tel lieu pour l'accompagner. La dévotion espagnole ne consiste
qu'en grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le
Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en chaque église,
en l'honneur de Notre-Seigneur; et il y a de l'émulation à qui les
fera les plus magnifiques; c'est comme les _Præsepia_[420] à Rome. Les
dames y vont voilées, et c'est en ce temps de pénitence qu'elles font
le plus de galanteries. On appelle cela _Festeggiar_. La Vallée se
trouva à l'assignation, mais il eut le déplaisir de voir qu'il n'étoit
pas le seul galant, car la dame avoit un Catalan avec elle, homme de
qualité, et La Vallée croit qu'au retour ils furent coucher ensemble.
Voilà tout ce que notre François en eut. Le maréchal de Brezé l'avoit
cajolée avant cela, mais elle ne le pouvoit souffrir. Depuis, quand on
fit une si grande conjuration contre le comte d'Harcourt, elle s'y
trouva embarrassée, et son amant, dont nous avons parlé, eut le cou
coupé: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon.
[419] De quelque branche de cadets ou plutôt de quelque bâtard.
[420] Les crèches.