J'ai ouï conter une histoire arrivée à Madrid, que je mettrai ici tout

de suite: «Une fille de qualité étant devenue amoureuse d'un page de

son père, lui accorda toutes choses, et se trouva grosse peu de temps

après. Cependant son père l'accorde avec un homme de condition, dont

l'alliance lui étoit avantageuse. Dans cette extrémité, cette pauvre

fille a recours à une femme veuve, qui étoit femme d'esprit et grande

_intrigueuse_, et trouve moyen de l'aller voir secrètement. Elles

songèrent long-temps avant que de pouvoir trouver quelque

invention[421], enfin, la veuve lui dit qu'elle iroit dire au

cardinal-inquisiteur l'état où elle se trouvoit, et le désespoir où

elle étoit; que si on ne l'avoit retenue elle se seroit déjà

poignardée, et auroit tout d'un coup ôté la vie à elle et à son

enfant; qu'il n'y avoit qu'un remède qui dépendoit de lui seul:

c'étoit de faire mettre dans les prisons de l'Inquisition le cavalier

avec lequel cette fille est accordée, et, que durant le temps qu'il y

sera, on la pourra faire accoucher en cachette.» La fille, approuva le

conseil de cette femme, et la chose réussit comme elle l'avoit pensé.

Le cardinal eut de la peine à s'y résoudre, mais enfin il y consentit.

La fille accoucha heureusement; mais le cavalier, outré de l'affront

qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition qui soit

infamante, mourut de déplaisir, quoiqu'elle lui écrivît tous les jours

qu'elle ne l'en estimoit pas moins, que ce n'étoit qu'une calomnie et

que la vérité se découvriroit bientôt.

[421] Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne, à qui cette

femme l'a conté. (T.)

LE COMTE D'HARCOURT.

Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf, assez mal à son

aise. En sa jeunesse, il a fait une espèce de vie de filou, ou du

moins de goinfre. Il avoit fait une fantaisie de monosyllabes: c'est

ainsi qu'ils l'appeloient, où chacun avoit une épithète, comme lui

s'appeloit _Le Rond_ (il est gros et court), Faret[422], _Le_

_Vieux_; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours ainsi; pour lui

il se nommoit _Le Gros_; quand ils étoient trois confrères ensemble,

ils pouvoient recevoir qui ils vouloient.

[422] Nicolas Faret, mauvais poète ridiculisé par Despréaux.

Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage. Il fut fait

chevalier de l'ordre à la dernière promotion; et quand ce vint à

biffer les armes de son frère qui étoit avec la Reine-mère, il alla se

mettre derrière le grand-autel. Les gens de coeur disoient qu'ils

eussent beaucoup mieux aimé n'être point chevaliers de l'ordre; mais

il avoit besoin de mille écus d'or de pension. Après il revint. Faret,

qui étoit à lui, pour le mettre en train de faire quelque chose, lui

proposa de s'offrir au cardinal de Richelieu pour épouser telle qu'il

voudroit de ses parentes; et après il en parla à Bois-Robert qu'il

connoissoit comme étant de l'Académie, aussi bien que lui. Bois-Robert

en parla au cardinal, qui lui répondit en riant:

Le comte d'Harcourt,

Du Bois, a l'esprit bien court.

Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu d'en

parler davantage, recharge encore une fois. «Est-ce tout de bon? dit

le cardinal: parlez-vous sérieusement?--Oui, monseigneur, c'est un

homme qui sera entièrement à vous; c'est un homme de grand coeur. Il

a, comme vous savez, battu Bouteville, et vous pouvez vous fier à sa

parole.» Le cardinal lui donna emploi, et le surprit en le lui

donnant, car il lui dit: «Monsieur le comte, le Roi veut que vous

sortiez du royaume.» Le comte étonné lui dit qu'il étoit prêt d'obéir.

«Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant l'armée navale.»

Cette campagne-là, il reprit les îles de Saint-Honorat et de

Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse à l'histoire à dire comme

cette conquête étoit moralement impossible au peu de forces qu'il

avoit. J'ai vu le marbre que le commandant espagnol laissa sur la

porte, où il y a que: rien ne peut résister à l'invincible valeur du

comte d'Harcourt. Au retour, il épousa madame de Puy-Laurens. Après,

on l'envoya en la place du cardinal de La Vallette en Italie, où il

secourut Casal et reprit Turin. Durant ce siége, il mangeoit en public

pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que les soldats.

Jamais les François n'ont si bien montré qu'ils fussent aussi bons à

la fatigue que quelque autre nation du monde qu'à ce siége-là. A cette

effroyable sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut où les

lignes avoient été forcées; il avoit sept ou huit gentilshommes avec

lui qui appeloient poltrons les soldats qu'ils trouvoient fuyants:

«Non, non, dit le comte d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est

qu'ils ne m'ont pas à leur tête.» Il y alla, et il y faisoit bien

chaud. Il échoua après à Lérida, comme nous verrons dans les Mémoires

de la Régence. Ce même Brito, qui après fit aussi recevoir un affront

à M. le Prince, commandoit alors dans la place. On a fort décrié ce

pauvre homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers

qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement, au maréchal de La

Mothe et au maréchal du Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a

point de jugement, et qu'il dit à tout ce qu'on propose: «Faites

donc.» Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous lui, il n'y en

a guère qui le prennent pour un grand capitaine. Cependant il est

brave et heureux. Pour les siéges, il n'y réussit que rarement.

La Reine lui donna la charge de grand écuyer après la mort de M. le

Grand; car il n'avoit point de bien, et disoit que ses fils auroient

nom, l'un _La Verdure_, et l'autre _La Violette_. Quand il eut cette

charge, après l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui

devoit donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui préférer un

petit Mouerou, que Faret avoit pris comme un copiste pour écrire sous

lui. Faret est mort de regret de se voir si mal reconnu. Avant cela,

le cardinal de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt: »Il

faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car ce bon seigneur

s'est toujours laissé gouverner par quelque faquin.» On disoit de lui

qu'il prenoit tout et rendoit tout, car il prit le gouvernement de

Guyenne quand M. d'Épernon fut chassé, et après, celui de Normandie

quand M. de Longueville fut arrêté, et les rendit. Ce qu'il a fait de

plus vilain, à mon avis, ce fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit

prisonnier au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il y a

six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme c'est, qu'il conta à

un garçon qui montre le jardin de Rambouillet toutes ses prétentions

et toutes ses plus importantes affaires.

LE BARON DE MOULIN.

C'est un gentilhomme de Champagne dont le père a toujours eu bonne

table et a fait assez de dépense; il y a du bien dans la maison. En sa

jeunesse, ç'a été un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le

derrière masqué qu'il montroit à la portière, comme si c'eût été son

visage. Une autre fois, pour se défaire d'une femme qui lui demandoit

de l'argent, il mit son c.. hors du lit; et, comme il avoit la tête

entre les jambes, on eût dit que sa voix venoit de dedans le lit:

c'étoit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit tout

à-la-fois, et cette femme disoit: «Je vois bien que monsieur est bien

mal, il a l'haleine bien mauvaise.» Un jour, après avoir bien attendu,

dans une boutique de lingère, que des femmes eussent essayé des

collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit, et il se déboutonnoit

déjà pour cela, essayer aussi une chemise au miroir[423].

[423] D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.)

Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y rencontra un homme

qui lui sembla plus laid que lui. Il l'est étrangement. «Ah! monsieur,

lui dit-il, qu'il y a long-temps que je vous cherche!» L'autre fut

assez surpris. «C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je cherchois un

homme plus laid que moi, et, si je ne me trompe, vous êtes cet

homme-là. Venez plutôt voir chez ce miroitier.»

Il fit mettre dans sa cornette un moulin à vent, et le mot _Nargue Du

Moulin, s'il ne tourne_. A propos de cela, M. d'Ablancour dit que

c'est de lui qu'il a appris tous les termes de la guerre et toutes les

marches, et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions. M.

Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable.

Son père le maria, en dépit de lui, à une laide fille, mais riche,

nommée Chenevières; elle est fille d'un oncle du baron Du Moulin, qui

l'a eue d'une de ses plus proches parentes; cette fille n'a jamais été

légitimée. Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat se devoit

passer, il se déguisa en lavandière, et se mit à battre la lessive à

une fontaine proche de la maison. Un avocat, ami de son père, qui

venoit pour le contrat, le rencontra, et le fit résoudre à faire ce

que son père souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient bonne

table; c'est un original; il pette, rotte et pue comme un bouc; car,

outre ses pets, il mâche toujours du tabac. Il est libre en paroles,

et ne prétend se contraindre pour personne. Depuis quelques années, il

s'est mis à aimer les simples, et un jour il mena un curieux, par une

grosse pluie, en voir un, disoit-il, qui étoit unique, _acuminatum,

olens, recens_, etc. C'étoit un étron qu'il venoit de faire dans une

planche.

Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il se nomme Des

Moulins, Le Coq, frère de feu Le Coq, conseiller au parlement, écrit

si mal qu'on ne peut lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il

la plie brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y fait

des pâtés. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-même, et qu'il

n'en put venir à bout: «Que je suis fou! dit-il; ce n'est plus à moi

désormais à la lire; c'est à celui à qui je l'envoie.»

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.

Pages.

Le maréchal de Bassompierre. 5

Le cardinal de La Rochefoucauld. 19

Madame Des Loges et Borstel. 22

Notice sur madame Des Loges, tirée des manuscrits

de Conrart. 26

Madame de Berighen et son fils. 30

Le chancelier Séguier. 33

Jodelet. 42

Haute-Fontaine. 43

Mesdames de Rohan. 46

Pardaillan d'Escandecat. 85

Fontenay Coup-d'Epée. Le chevalier de

Miraumont. 86

Ferrier, sa fille et Tardieu. 92

Du Moustier. 98

Le président Le Cogneux. 103

M. d'Émery. 117

Des Barreaux. 134

Chenailles. 140

Marion de L'Orme. 141

Feu M. de Paris. 145

Le feu archevêque de Rouen. 148

Balzac. 153

Le président Pascal et Blaise Pascal. 174

Bertaut, neveu de l'évêque de Séez. 177

Le maréchal de Guébriant. 180

Madame d'Atis. 185

M. de Belley. 188

M. Pavillon. 193

M. Gauffre. _Ibid._

Le général des Capucins. 194

Le maréchal de L'Hôpital. 195

Menant et sa fille. 203

Le maréchal de Gassion. 207

Luillier (père de Chapelle). 219

La maréchale de Thémines. 223

Le Pailleur. 237

Le comte de Saint-Brisse. 240

Le maréchal de Châtillon.

La comtesse de La Suze et sa soeur, la princesse de

Wirtemberg. 245

Le maréchal de Saint-Luc. 257

Le comte d'Estelan. 260

La Montarbault, Samois et de Lorme. 263

Jaloux. Des Bias. 270

Rapoil. 271

Moisselle. 272

Tenosi, provençal. 273

Coiffier. 274

Madame Lévesque et madame Compain. 278

La Cambrai. 289

Coustenan. 292

Madame de Maintenon et sa belle-fille. 297

Madame de Liancourt et sa belle-fille. 303

Le président Nicolaï. 312

Porchères l'Augier. 317

Le Père André. 321

Villemontée. 333

Madame Pilou. 336

Bordier et ses fils. 354

M. et madame de Brassac. 363

Roussel (Jacques). 365

Le marquis d'Exideuil et sa femme. 370

M. Servien. 375

M. d'Avaux. 381

Bazinière, ses deux fils et ses deux filles. 388

Courcelles, cadet de Bazinière. 396

Madame de Serran. 397

Madame de Barbezière. 400

La comtesse de Vertus. 403

Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.) 410

M. de Montbazon. 415

M. d'Avaugour. 418

M. et madame de Guémené. 421

Rangouse. 428

Catalogne. 433

Le comte d'Harcourt. 437

Le baron de Moulin. 441

FIN DU TOME TROISIÈME.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 28 / 28 段