bizarre personne qui vive. Pour tout train, quelquefois elle n'a eu
qu'un cocher, et ce cocher la peignoit aussi bien que ses chevaux.
Quand elle voyageoit, elle couchoit aux faubourgs des villes de peur
de trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. Elle dit un jour une
assez plaisante chose. Sa fille de Vertus étoit allée, après la mort
de madame la comtesse[392], demeurer chez madame de Rohan la mère. «A
quoi songe, dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame de
Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller ailleurs.» Cette
mademoiselle de Vertus a du mérite; elle sait le latin; elle n'est pas
si belle que sa soeur. Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui
rien donner. Elle écrit fort raisonnablement; mais l'affaire de M. de
La Rochefoucauld l'a fort décriée. C'est la plus belle après madame de
Montbazon, car elle a encore trois soeurs, dont l'une nommée
mademoiselle de Chantocé, qui n'est pas la plus belle, voulant
demeurer à Paris, où elle n'a ni mère, ni soeur, ni belle-soeur, se
retira chez la Petite-Mère Hospitalière: là, pour voir du monde, elle
recevoit les gens dans la salle des malades; et on voyoit cette fille
toute couverte d'or dans un lieu où un malade rend un lavement,
l'autre change de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie,
et celle-là se confesse.
[392] La comtesse de Soissons.
Le dernier évêque d'Angers étant malade de la maladie dont il mourut,
madame de Vertus envoya un gentilhomme pour savoir de lui-même comment
il se portoit. Il se trouva obligé de cette civilité, et se mit sur
les louanges de la dame jusqu'à faire un éloge en forme. Enfin le
gentilhomme, ennuyé de cela, lui dit: «Monsieur, que dirai-je à madame
de votre santé?--Monsieur, répondit-il, dites-lui que je rêve.»
Cette vieille folle, à l'âge de soixante-treize ans, a épousé un jeune
garçon appelé le chevalier de La Porte, disant pour ses raisons que
c'eût été dommage de laisser mourir d'amour un pauvre garçon qui,
apparemment, a encore long-temps à vivre. Lui l'a épousée à cause
qu'il avoit été condamné à donner vingt-deux mille livres à une fille
qui lui avoit fait un procès pour le faire condamner à l'épouser, et
il n'avoit pas un sou pour payer cette dette-là ni les autres. Mais le
pauvre chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car
quoiqu'il tînt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de Goetlo et les
filles en eurent avis: c'étoit à Paris où ils étaient tous en procès
avec elle, parce qu'elle changeoit tout son bien de nature. Ils
obtinrent une permission du lieutenant-civil de sceller chez le
chevalier aussi bien que chez la mère.
Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les formes; l'âge et
la conduite de cette femme la rendoient ridicule. Un commissaire se
met dans un grenier d'une maison vis-à-vis de celle du chevalier, d'où
il voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours; après il
demanda main-forte et alla mettre son scellé. Le chevalier présenta
requête. Sa requête fut reçue; mais ordonné qu'on feroit description
des coffres, et qu'ils seroient mis en dépôt. Le grand-maître y vint
avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit déjà fait son
devoir. Elle court fortune d'être interdite et le chevalier de n'avoir
rien gagné qu'une vieille femme. Il fut mal conseillé, car il faut
tout prévoir en tel cas; il n'avoit qu'à tout porter à l'Arsenal.
Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante mille écus à
madame de Montausier, la voyant en faveur. Madame de Montausier les
refusa, et lui dit: «Hé! madame, vous avez tant de grandes filles qui
n'en ont pas trop.» Elle a fait depuis de fort impertinentes donations
entre-vifs, comme vingt mille livres à Ferrand, doyen du parlement,
afin qu'il sollicitât pour elle.
Mademoiselle de Clisson, troisième soeur de madame de Montbazon, est
une personne qui n'a de défaut que de n'avoir pas de santé. Quoique
maltraitée de sa mère, elle ne voulut point assister à l'inventaire de
ses biens, et empêcha qu'on ne l'enlevât et qu'on ne l'interdît; mais
elle travailla pour faire casser le mariage: ce qui fut exécuté. Le
frère aîné, qui a gagné mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la
gagner. Elle et ses soeurs et le comte de Goetlo plaident contre
l'aîné, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager aussi bien
qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a de la vertu, et, par
modestie, elle ne l'a point voulu accuser d'impuissance.
Elle conte ainsi la mort du galant de sa mère. Le comte de Vertus
étoit un fort bon homme, et qui ne manquoit point d'esprit. Son foible
étoit sa femme; il l'aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu'on pût
la voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou, appelé
Saint-Germain La Troche, homme d'esprit et de coeur, et bien fait de
sa personne, fut aimé de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions
auprès d'elle, fut averti aussitôt de l'affaire. Il estimoit
Saint-Germain, et faisoit profession d'amitié avec lui; il trouva à
propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit d'être amoureux d'une
belle femme, mais qu'il lui feroit plaisir de venir moins souvent chez
lui. Saint-Germain s'en trouva quitte à bon marché. Il y venoit moins
en apparence, mais il faisoit bien des visites en cachette: c'étoit à
Chantocé en Anjou. Le comte savoit tout; il n'en témoigna pourtant
rien jusqu'à ce que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant
eût eu la hardiesse de coucher dans le château. Les gens dont la dame
et lui se servoient étoient gagnés par le mari. Ayant appris cela, il
défendit sa maison à Saint-Germain. Cet homme, au désespoir d'être
privé de ses amours, écrit à la belle, et la presse de consentir qu'il
la défasse de leur tyran. Les agents gagnés faisoient passer toutes
les lettres par les mains du mari qui avoit l'adresse de lever les
cachets sans qu'on s'en aperçût. Elle répondit qu'elle ne s'y pouvoit
encore résoudre. Il réitère, et lui écrit qu'il mourra de chagrin si
elle ne consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent. Et par
une troisième lettre, il lui mande que dans ce jour-là elle sera en
liberté; que le comte va à Angers, et que sur le chemin il lui
dressera une embuscade. Le comte retient cette lettre, se garde bien
de partir; et ayant appris que Saint-Germain dînoit en passant dans le
bourg de Chantocé, il se résolut de ne pas laisser passer l'occasion.
Il lui envoie dire qu'il fera meilleure chère au château qu'au
cabaret, et qu'il le prioit de venir dîner avec lui. Le galant, qui ne
demandoit qu'à être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant
de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son épée; il l'avoit ôtée
pour dîner; il oublie de la prendre. Dès qu'il fut dans la salle, le
comte lui dit: «Tenez, en lui présentant son dernier billet,
connoissez-vous cela?--Oui, répondit Saint-Germain, et j'entends bien
ce que cela veut dire.--Il faut mourir.» Les gens du comte mirent
aussitôt l'épée à la main. Ce pauvre homme n'eut pour toute ressource
qu'un siége pliant. Il avoit déjà reçu un grand coup d'épée quand le
mari entra dans la chambre de sa femme, qui n'étoit séparée de la
salle que par une antichambre. Il la prend par la main, et lui dit:
«Venez, ne craignez rien; je vous aime trop pour rien entreprendre
contre vous.» Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant qui
étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le château
d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on peut penser. Les
parents du mort, quand ils eurent vu la lettre, ne firent point de
poursuites. La comtesse avoit ouï tout le bruit qu'on fit en
assassinant son favori: elle étoit grosse; elle ne se blessa pourtant
point, mais la petite fille qu'elle fit, et qui ne vécut que huit ans,
étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où la mère avoit
été, car elle s'écrioit: «Ah! sauvez-moi; voilà un homme l'épée à la
main qui me veut tuer.» Et elle s'évanouissoit. Elle expira d'un de
ces évanouissements[393].
[393] On a prétendu que Jacques Ier, roi d'Angleterre, que Marie
Stuart portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut
assassiné sous ses yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une
épée nue. Ce fait est néanmoins fort contesté, quoique Digby
assure dans son _Discours sur la poudre de sympathie_ qu'il en a
été témoin.
MADAME DE MONTBAZON
(MARIE DE BRETAGNE).
Elle étoit fille aînée du comte de Vertus et de la comtesse dont nous
venons de parler. Elle étoit encore fort jeune et étoit en religion
quand le bon homme de Montbazon l'épousa; c'est pourquoi il l'a
toujours appelée _ma religieuse_. Il en écrivit une lettre à la
Reine-mère, ou plutôt il la copia, car elle étoit assez raisonnable
pour avoir été écrite par un plus habile homme que lui[394]. La
substance étoit qu'il savoit bien de quoi cela menaçoit une personne
de son âge; mais qu'il espéroit que le bon exemple que lui donneroit
Sa Majesté la retiendroit toujours dans les bornes du devoir, etc.
Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe _que bon chien chasse de
race_. C'étoit une des plus belles personnes qu'on pût voir, et ce fut
un grand ornement à la cour; elle défaisoit toutes les autres au bal,
et, au jugement des Polonois, au mariage de la princesse Marie,
quoiqu'elle eût plus de trente-cinq ans, elle remporta encore le prix.
Mais, pour moi, je n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez
grand et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse, et en ce
temps-là elle avoit déjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de
tétons qu'il ne faut; il est vrai qu'ils étoient bien blancs et bien
durs; mais ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint fort
blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté.
[394] Une fois il dit en présence de la feue Reine-mère et de la
Reine: «Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de
bien.» Je pense même que c'étoit parlant à leur personne. (T.)
Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut à la cour, elle
disoit qu'on n'étoit bon à rien à trente ans, et qu'elle vouloit qu'on
la jetât dans la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à
penser si elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de M. de
Montbazon, fut des premiers[395]. On en fit un vaudeville dont la fin
étoit:
Mais il fait cocu son beau-père
Et lui dépense tout son bien.
Tout en disant ses patenotres,
Il fait ce que lui font les autres.
[395] Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de
Saint-Simon en a tâté aussi bien que les autres (il ne ressemble
pas mal à un ramoneur):
Un ramoneur nommé _Simon_,
Lequel ramone haut et _bas_,
A bien ramoné la _maison_
De monseigneur de _Montbazon_. (T.)
M. de Montmorency chanta ce couplet à M. de Chevreuse dans la cour du
logis du Roi; je pense que c'étoit à Saint-Germain. M. de Chevreuse
dit: «Ah! c'est trop,» et mit l'épée à la main; l'autre en fit autant.
Les gardes ne voulurent pas les traiter comme ils pouvoient à cause
de leur qualité, et on les accommoda. M. d'Orléans l'a aimée, et M. le
comte (de Soissons) aussi. Il en contoit auparavant à madame la
princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon, et la rivale de
la duchesse. Elle l'obligea, à ce qu'on m'a dit toutefois, de faire
une malice à madame de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre
ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et après en
demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs pourquoi M. le comte
quitta madame de Montbazon. Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put
rien avoir, je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt,
aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux dont on a le plus
parlé. Lorsque les ennemis prirent Corbie, sur le bruit qui courut que
Picolomini avoit dit que s'il venoit à Paris, il vouloit madame de
Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce franc Picoüard qui
étoit toujours sur les éclaircissements, et qui n'a pas le sens
commun, on fit un cartel de lui à Picolomini et la réponse. Il y avoit
au cartel:
«Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, Montdidier et Roye,
«A toi, Picolomini, lieutenant-général des armées de l'empereur en
Flandre, fais savoir que ne pouvant souffrir davantage les cruautés
exercées dans mes gouvernements, je désire en tirer raison par
l'effusion de ton sang. J'ai choisi le lieu où je veux vous voir
l'épée à la main. Mon trompette vous y conduira; ne manquez de vous y
trouver, si vous êtes un homme de bien, avec une brette de quatre
pieds de long pour terminer nos différends.»
_Réponse._
«Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre gouvernement; je
souhaiterois pour ma satisfaction que vous vous fussiez trouvé à onze
batailles et soixante-douze siéges de villes comme moi, pour vous voir
en lieu où je ne fus jamais qu'avec joie, et d'où je ne revins jamais
sans avantage. Mais, dans l'état où vous êtes, je ne puis hasarder ma
réputation contre vous sans faire tort à celle de mon maître qui m'a
confié ses armées. J'ai deux cents capitaines dans mes troupes, dont
le moindre croiroit se faire tort de venir aux mains avec vous.
Toutefois, si vous persévérez dans ce dessein, il s'en trouvera
quelqu'un qui, en ma considération, ravalera son estime jusque là.
Adieu, monsieur d'Hocquincourt; faites bonne garde. Vous savez que je
ne suis pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre des
places que commander des armées.»
Ce M. d'Hocquincourt ayant gagné une femme-de-chambre, se mit un soir
sous le lit de la belle. Par malheur le bon homme se trouva en belle
humeur, et vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls
qui, incontinent, sentirent le galant, et firent tant qu'il fut
contraint d'en sortir. Pour un sot il ne s'en sauva pas trop mal: «Ma
foi, dit-il, monseigneur[396], je m'étois caché pour savoir si vous
étiez aussi bon compagnon qu'on dit.» Quand il se mit à la cajoler, il
lui déclara, en homme de son pays, qu'il ne savoit ce que c'étoit que
de faire l'amant transi, qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit
fortune ailleurs. C'est comme il faut avec une femme qui a toujours
pris de l'argent ou des nippes. Roville, après lui, y laissa bien des
plumes, et on a dit que Bonnel Bullion, c'est-à-dire le dernier des
hommes, y avoit été reçu pour son argent. En un vaudeville, il y
avoit:
Cinq cents écus bourgeois font lever la chemise.
[396] On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.)
Quand le duc de Weimar vint ici la première fois, en causant avec la
Reine de la manière dont il en usoit pour le butin, il dit qu'il le
laissoit tout aux soldats et aux officiers. «Mais, lui dit la Reine,
si vous preniez quelque belle dame, comme madame de Montbazon, par
exemple?--Ho! ho! madame, répondit-il malicieusement en prononçant le
B à l'allemande, ce seroit _un pon putin_ pour le général.»
Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin, M. de Soubise
d'aujourd'hui, qui étoit un fort bel enfant; il s'appeloit le comte de
Rochefort.
On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, à
l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la Reine aperçut
que quelque chose lui découloit sur le visage. On dit pourtant qu'elle
ne mettoit du blanc qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et
qu'elle l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses
intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront dans les
Mémoires de la Régence. J'ajouterai que quand elle se sentoit grosse,
après qu'elle eut eu assez d'enfants, elle couroit au grand trot en
carrosse partout Paris, et disoit: «Je viens de rompre le cou à un
enfant.»
Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle M. d'Enhaut, devint
amoureux d'elle, et un jour qu'on lui arrachoit une dent: «Misérable
mortel que je suis, s'écria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en
arracher une à cette divinité!» Il part de la main et s'en alla faire
arracher seize.
M. DE MONTBAZON[397].
M. de Montbazon, Hercule de Rohan, étoit un grand homme bien fait, et
qui, en sa jeunesse, avoit été fort dispos. Il avoit fait un bâtiment
à Rochefort (à deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut
jamais; c'est un château de cartes, tout plein de petites tourelles,
de lanternes, d'échauguettes[398] et de petites plate-formes; il n'y a
rien d'à-propos que les cornes qu'on y voit partout, et qui lui
conviennent par plus d'un titre, car il étoit grand veneur de France.
Quand il montroit cette maison aux gens: «Voilà, disoit-il, se
touchant du bout du doigt le front, voilà qui l'a faite.» Il y a un
portrait dans la galerie, où son père, qui étoit aveugle, lui montroit
le ciel avec le doigt avec ce demi-vers de Virgile: _Disce puer,
virtutem_; or, _ce puer_ avoit la plus grosse barbe que j'aie guère
vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme c'étoit un homme
tout simple, et qui a dit bien des sottises, on lui a attribué, et au
duc d'Usez aussi, tout ce qui se disoit mal à propos; il y a même,
dans M. Gaulard[399], quelques-unes des naïvetés qu'on leur donne. On
lui fait dire à M. d'Usez, en voyant mourir un cheval: «Qu'est-ce que
de nous?» Pour l'autre (le duc d'Usez), il est constant qu'il dit à la
Reine, qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit: «Que ce seroit
quand il plairoit à Sa Majesté.» Et il fut si sot que d'aller dire au
feu Roi, que la Reine et madame de Chevreuse lisoient le _Cabinet
satirique_.
[397] Hercule de Rohan, né en 1567, mort le 16 octobre 1654.
[398] _Échauguette_, lieu couvert et élevé pour placer une
sentinelle. (_Dict. de Trévoux._) Guérite bâtie.
[399] Tallemant indique ici _les Contes facétieux du sieur
Gaulard, gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_, ouvrage
singulier d'Étienne Tabouret, plus connu sous le nom de _sieur
Des Accords_. Ce Recueil fait partie de ses _Bigarrures_, dont il
existe plusieurs éditions.
«Madame, disoit-il à la Reine, laissez-moi aller trouver ma femme,
elle m'attend; et dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est
moi.»
A cause qu'il avoit ouï qu'en parlant de saint Paul, on ajoutoit _ce
grand vaisseau d'élection_, il crut que c'étoit un grand vaisseau
appelé _Élection_, dans lequel cet apôtre voyageoit, et disoit: «Je
crois que c'étoit un beau navire que ce grand vaisseau d'_élection_ de
saint Paul.»
Ce vieux fou de son mari, à l'âge de quatre-vingts ans, devint
amoureux d'une fille qui jouoit fort bien du luth. Elle en fit
confidence à madame de Montbazon. Le bon homme pria mademoiselle de
Clisson, soeur de sa femme, de donner à dîner à la demoiselle et à
lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinière, il lui enverroit
son cuisinier avec tout ce qu'il faudroit. Il ne lui envoya qu'un
petit lapin et lui amena onze personnes. Elle le connoissoit bien, et
ne s'étoit point laissé surprendre. On coucha madame de Montbazon, et,
exprès, la demoiselle passa dans le lieu où elle étoit, faisant
semblant d'aller chercher son lit; il la suivit et s'assit; puis il
lui dit; «Venez me baiser.--Venez-y vous-même.» Il répète; elle
répond: «Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.--Je vous
souffletterai.» Elle s'obstine. Il se mit en une telle colère qu'il
l'eût jetée par la fenêtre s'il en eût eu la force. A quelques années
de là, il s'éprit de la fille de son concierge de Rochefort, et il
fallut absolument la mettre coucher avec lui; c'étoit un tendron. La
voilà couchée: il la fait relever en lui reprochant qu'elle n'avoit
pas prié Dieu. Le maréchal d'Ornano n'eût pas voulu avoir affaire à
une vierge ni à une personne qui eût eu nom Marie, par le respect
qu'il portoit à la vierge. On dit qu'il disoit à quelqu'un: «Je ne
sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon; si je la battois
un peu?»
Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au Louvre qu'il ne demandât:
«Quelle heure est-il?» Une fois on lui dit: «Onze heures.» Il se mit à
rire. M. de Candale dit: «Il auroit donc bien ri si on lui eût dit
qu'il étoit midi.»
Le feu Roi demandoit une fois: «De quel ordre est ce portrait (c'étoit
aux Feuillants)?--C'est de l'ordre _des Feuillants_,» dit M. de
Montbazon.
Il disoit: «Nous voilà à l'année qui vient.»
M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une écurie à Rochefort,
le 25 octobre l'an 1637: «J'ai fait faire cette porte-ci pour entrer
dans mon écurie.»
Il mourut cinq ou six ans devant sa femme.
M. D'AVAUGOUR.
C'est le frère de madame de Montbazon; pour le visage, il étoit plus
beau qu'elle; mais il n'avoit point bonne mine. Il ne manque pas
d'esprit, mais il est bizarre et aime le procès; il plaide avec toutes
ses soeurs et sa mère; point de réputation du côté de la bravoure. Il
épousa, en premières noces, la fille du comte Du Lude, encore enfant;
il en fut jaloux. Elle mourut pour s'être blessée, si je ne me trompe,
et on murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne le tiens
nullement coupable de sa mort. En secondes noces, il a épousé
mademoiselle de Clermont d'Entragues, celle qui croyoit que Montausier
lui en vouloit et n'osoit le dire. La vanité d'avoir un manteau ducal,
car cet homme en a un, et nonobstant l'arrêt du temps d'Henri IV, qui
défend à toutes personnes de prendre le nom de Bretagne, il le prend
hautement, et ses sujets le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que
sa mère qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il
disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison, qui, comme
j'ai dit, étoit frère bâtard de la reine Anne de Bretagne qui l'ait
eu, et ce fut en considération de ce qu'elle venoit de Charles de
Blois, qui avoit disputé la Duché[400].
[400] A la maison de Montfort.
Il a eu cinq mères à la fois: madame de La Varenne, madame de Vertus,
madame Feydeau, la comtesse Du Lude et madame de Clermont.
Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientôt qu'elle avoit
fait une sottise; car cet homme ne bouge de chez lui à Clisson, et, en
huit ans, elle n'est venue qu'un pauvre petit voyage à Paris; encore
fut-ce pour un procès. Cette maison a sept ponts-levis, et ce sont des
précipices tout autour. Elle appartenoit autrefois, je pense, au
connétable de Clisson, qui la fortifia ainsi contre le duc de
Bretagne. Là, cet homme s'est amusé à faire une grande dépense en
serrures; pour tout le reste il est avare[401]. Je ne voudrois point
d'un mari qui ne dépensât qu'en serrures.
[401] On dit qu'il a parqueté une écurie. (T.)
Il épousa, en premières noces, mademoiselle Du Lude, une des plus
belles et des plus douces personnes de ce siècle. Il en devint jaloux
sans sujet; mais, comme on l'a vu par la suite, il étoit impuissant.
Sa seconde femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en délivrer
en lui faisant un procès sur l'impuissance: «Qu'une honnête femme ne
se plaignoit jamais de cela.» La petite-vérole étant à Clisson dans
toutes les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller; elle se
trouva mal aussitôt, et elle entendit qu'il disoit au médecin: «Pour
son visage, je ne m'en soucie guère; mais il ne faut pas qu'elle
meure.» Elle fut assez sage pour n'en rien témoigner; mais elle n'en
mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit qu'elle étoit
plus belle que madame de Roquelaure, sa cadette.
En se mariant, il vouloit qu'on s'obligeât à lui donner le deuil de M.
de Clermont, qui étoit déjà assez vieux. Voyez le bel article. Ce fut
du temps que le Prince étoit à Lérida. Arnauld envoya sur cela des
vers que voici à madame de Rambouillet:
Prince breton, prince breton,
Vous êtes un joli poupon
D'épouser notre demoiselle;
Elle est si bonne, elle est si belle;
D'or elle a plus d'un million.
Elle en emplira votre écuelle,
Prince breton.
Prince breton, prince breton,
Vous avez un bien gros menton
Pour si blanche et blonde femelle.
Que si jamais dans sa cervelle
Se fourroit quelque amour fripon,
Ma foi, vous en auriez dans l'aile,
Prince breton.
Prince breton, prince breton,
Je ne le dis pas tout de bon;
Nous avons vu mainte prunelle
Se radoucir pour l'amour d'elle;
Mais toujours elle disoit non:
Et ma foi vous l'aurez pucelle,
Prince breton.
Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue.
M. ET MADAME DE GUÉMENÉ.
Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon, du premier lit, et
frère de madame de Chevreuse; sa femme est aussi de la maison de
Rohan, et sa parente proche. C'est encore une belle personne,
quoiqu'elle ait cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu
trop plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme à vingt
ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée que madame de
Montbazon; avec cela elle a tout autrement d'esprit, et n'a jamais
fait d'emportement comme l'autre.