Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique. Quand il fait

vilain temps les vendredis, elle fait enchérir son beurre de

Clichy-la-Garenne d'un sou par livre, en disant: «Il n'en sera guère

venu aujourd'hui au marché.» Il en eut deux fils et deux filles: ses

fils n'étoient pas mal faits. L'aîné, qui est aujourd'hui trésorier de

l'épargne, étoit assez agréable, et peut-être, s'il eût été bien

élevé, en eût-on fait quelque chose; mais le père, qui est mort riche

de quatre millions, ne voulut jamais faire la dépense d'un gouverneur,

ni envoyer voyager ce jeune garçon; au contraire, regardant à ce qui

lui coûteroit le moins et se trouvant en année durant le siége

d'Arras, il envoya son fils à Amiens, avec titre de commis de

l'épargne, mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce jeune

fou se fit faire des armes qu'il porta à la cour, et rompit tant de

fois la tête à M. de Noyers de le faire mettre dans l'escadron de M.

le Grand, quand on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre,

et le lui recommanda. On n'étoit pas à mi-chemin, et le grand-maître,

qui venoit au-devant du convoi, n'avoit point encore paru, quand il

prit une si grande épouvante à cet écolier déguisé, que sans avoir vu

ni ennemis ni autres gens que ceux avec qui il étoit, il passa sur le

corps à toute l'armée, et galopa jusqu'à Amiens, où il s'alla cacher

dans un grenier au foin, et après dit que son cheval l'avoit emporté.

Sur cela on fit un vaudeville que voici:

Je suis Bazinière farouche[379],

Qui ne puis par monts ni par vaux

Retenir mes vites chevaux,

Tant ils sont forts en bouche.

Je règne[380] caché dans du foin;

Mais au convoi je n'y vais point.

[379] Il a l'air hagard. (T.)

[380] L'Harmonie, à son récit au Ballet du mariage du duc

d'Enghien, disoit:

_Je règne_, etc. (T.)

Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la déclaration que voici:

«A tous ceux, etc.--Avons déclaré et déclarons le cheval du sieur de

La Bazinière atteint et convaincu du crime de fort-en-bouche, etc.;

et, quant audit sieur de La Bazinière, nous le remettons et

rétablissons en sa pristine fame et renommée, et lui permettons

d'aspirer aux charges et dignités auxquelles la grandeur de son

courage et sa naissance le peuvent faire prétendre. Fait à Amiens,

etc.» Bazinière devint malade de la peur qu'il avoit eue, et on le

ramena dans un brancard à Paris. Le jeune Guenaut, médecin, qui le

conduisoit, rencontra de jeunes gens qui alloient à la cour; il leur

dit qu'il accompagnoit un blessé. «Et qui?--Bazinière.» Ils se mirent

à rire. L'hiver suivant, un frère de madame de Champré l'ayant raillé,

Bazinière l'attendit au passage et le fit attaquer par quatre hommes

de chez son père, et lui cependant se tenoit les bras croisés. Mes

frères et moi, car c'étoit auprès du logis, allâmes au secours de ce

garçon qui, à la foire, donna après sur les oreilles à Bazinière. Le

lendemain de cet assassinat une dame du quartier, chez qui il alla,

lui dit en riant: «Vraiment, monsieur, je ne vous conçois point, vous

qui avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans cesse comme

cela.» Bazinière, le printemps venu, fit un voyage au Maine, où il

devint amoureux de madame de Pezé, fille de madame de Lansac et soeur

de madame de Toussy. Cette dame n'étoit plus jeune, et vivoit dans un

abandonnement effroyable. Il demeura quelque temps avec elle; mais à

la fin il lui arriva une aventure qui le fit revenir à Paris. Le

maître-d'hôtel, qui, peut-être, servoit aussi d'autre chose à la dame,

las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu, un soir se mit

en embuscade en un endroit où il falloit qu'il passât pour aller

coucher avec madame, il étoit minuit; il n'y avoit point de lumière;

de sorte que ce galant homme, faisant semblant que c'étoit un laquais,

et lui disant: «Petit fripon, que ne vous allez vous coucher, au lieu

de faire ici du bruit à madame?» donna maint horion à notre badaud de

Paris. Durant cette amourette, le père fut assez impertinent pour se

plaindre que madame de Pezé débauchoit son fils; notez qu'elle étoit

parente du cardinal de Richelieu. Enfin le bonhomme mourut.

En ce temps la Chémerault, après la mort du cardinal, étoit revenue à

Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit ailleurs, _la Belle Gueuse_, et

on disoit qu'elle n'avoit pour tout bien qu'un âne de Mirebalais[381].

Elle avoit fait représenter à la Reine qu'elle ne pouvoit faire

fortune que par sa beauté, et que ces occasions se rencontreroient

bien plutôt à Paris qu'à la province. La Reine y consentit donc; mais

elle ne voulut point que cette fille, qui avoit été un temps

l'espionne du cardinal, et qui après s'étoit mise du parti de M. le

Grand, allât au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa

misère. Il lui dit en riant: «Il faut que je vous amène un épouseur.»

Quelques jours après il y mena Bazinière. A quelque temps de là la

belle lui dit: «Vous avez peut-être dit plus vrai que vous ne pensez;

je pense que Bazinière m'épousera.» Bazinière effectivement en étoit

épris; mais comme il vouloit par ce mariage avoir entrée à la cour, il

souhaitoit qu'auparavant sa maîtresse fît sa paix avec la Reine. Les

parents de la fille firent si bien que la Reine lui permit de se

trouver au cercle, mais non pas de lui faire la révérence. Après cela

Bazinière l'épousa sans le consentement de sa mère, qui fit

terriblement la méchante. La belle-fille, qui étoit adroite et fourbe,

se vêtit simplement et se tint chez elle, faisant la mélancolique.

Elle envoya un jour la nourrice de son mari trouver madame de La

Bazinière. Cette nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son

personnage; elle applaudit d'abord à cette mère irritée, puis

insensiblement elle lui dit: «Madame, si vous saviez en quel état est

cette jeune femme, vous ne seriez peut-être pas si en colère contre

elle; elle n'a point de joie d'être si avantageusement mariée,

puisqu'elle n'est point aux bonnes grâces d'une personne qu'elle

estime tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil, et quand

on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une nouvelle mariée, elle répond

que cet habit convient à la tristesse qu'elle a dans l'âme. Au reste,

madame, c'est bien la plus belle amitié que celle qui est entre eux

que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en étonne point; car c'est

bien la plus belle créature qu'on puisse voir de deux yeux.» Bref,

cette femme sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mère, et la fit

résoudre à voir son fils; et ensuite tout fut accommodé, et ils

vinrent loger avec elle.

[381] Ils valent beaucoup de revenu. (T.)--Le Mirebalais est une

petite contrée de France située en Poitou, et dont Mirebeau est

la capitale.

Cette femme, qui avoit tant d'obligation à son mari, ne laissa pas, au

bout d'un an et demi, de le mettre de la confrérie, et cela par

intérêt. D'Émery, pour changer, voulut tâter d'une maigre, et laissant

Marion, en conta à madame de La Bazinière. Par son moyen, elle obtint

de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat, à table chez

d'Émery, contoit les obligations qu'il lui avoit, que c'étoit son

protecteur, etc. Tout le monde rougissoit pour lui. On en fit ce

couplet:

D'Emery n'a jamais fait

Un cocu plus satisfait

Que le petit Bazinière,

Lere la, lere lanlère.

Je ne sais si d'Émery et lui avoient _bigné_[382], mais notre

trésorier fit alors quelques galanteries avec Marion. Un jour il avoit

fait préparer la collation en quelque maison autour de Paris, et déjà

il étoit parti en carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de

Brissac, qui alors étoit le patron de la demoiselle, ne la trouvant

point chez elle, apprit où elle étoit allée. Il court après et les

attrape. D'abord il crie: «Laquais! un bâton. Mademoiselle, où

allez-vous? Monsieur, changez de place, dit-il à La Bazinière, je me

veux mettre auprès d'elle.» Ils font collation; au retour, il la fait

monter dans son carrosse, et sur ce que Bazinière disoit qu'il en

auroit la raison, il le fit environner de laquais qui le menacèrent du

bâton. Le chevalier de Chémerault, aujourd'hui Chémerault, qui est

gendre de Tabouret, car d'Émery lui fit donner la fille de ce

partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais ils furent accommodés.

Roquelaure se moqua des façons qu'avoit faites Brissac pour embrasser

un gentilhomme, car en ce temps-là ils étoient encore infatués de

Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par L'Aigle; Roquelaure

s'excusa sur la fièvre-quarte qu'il avoit depuis quelques mois.

L'Aigle lui répondit que puisque, malgré sa fièvre, il jouoit, faisoit

sa cour et soupoit en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une

méchante échappatoire. «Bien, dit Roquelaure, ne dites point que je

vous ai dit cela; dès que je me porterai tant soit peu mieux, car je

n'ai point de force, je vous ferai savoir de mes nouvelles.» En effet,

au bout de dix jours il envoya un brave nommé Champfleury[383] dire à

L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants. L'Aigle dit qu'on

seroit trop tôt séparé; qu'il valoit mieux aller au Cours. Comme ils y

alloient, ils furent arrêtés. On disoit que madame de Mirepoix, soeur

de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes de M. le

Prince qui les arrêtèrent: ne les ayant pas trouvés au Cours, ils s'en

retournoient quand ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux

tirés; le vent fit lever un des rideaux tirés, et on aperçut des

chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupçon; ils tirèrent

les rideaux et trouvèrent ce qu'ils cherchoient. Ils devoient se

battre à l'épée et au poignard. Le marquis étoit faible, et craignoit

qu'on ne passât sur lui. Champfleury dit à L'Aigle: «Pour nous, nous

nous battrons à l'épée seule.» L'Aigle répondit: «Pour moi, je

rougirais de me battre autrement que ceux que je sers.» Ce M. de

Brissac étoit si jaloux de Marion, qu'il avoit loué une maison tout

contre la sienne pour l'épier mieux.

[382] Ce mot paroît être pris ici dans le sens de _troqué_. En

Bretagne, bigner se dit pour échanger, troquer, en style

populaire.

[383] Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a été capitaine des

gardes du Mazarin. (T.)

Pour revenir à madame de La Bazinière, elle eut envie de la maison de

Monnerot, à Sèvres. D'Émery dit à cet homme qu'il lui apportât une

déclaration. Il y va. «M. d'Émery ne vous a-t-il dit que cela? lui

dit-elle.--Non, madame.» Elle croyoit qu'il la lui achèteroit, et que

ce seroit un contrat et non une déclaration qu'il lui enverroit.

Il y a environ un an qu'il arriva à madame de La Bazinière une chose

un peu fâcheuse: Une fille, qui lui servoit de demoiselle, étant mal

satisfaite, lui vola une cassette où il y avoit des lettres de M. de

Metz, de M. d'Émery et de M. de Beaufort: pour les rendre elle

demandoit deux mille écus. On parle à elle; on lui donne rendez-vous à

Bonneuil, maison de Chabenas[384], commis et maquereau de d'Émery.

Elle n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y va; mais

elle n'y porte que les lettres qui ne disoient rien: on la vole sur le

chemin; et avec ses lettres on lui prend de l'argent pour faire

croire que ç'avoit été des voleurs. Elle en reconnut un qui étoit

procureur-fiscal du faubourg Saint-Germain, nommé Plessis; c'étoit le

factotum de Chabenas: elle obtint prise de corps cantre lui. Je pense

que tout s'accommoda pour quelque argent.

[384] Ce benêt met des plumes quand il va à sa terre; il n'a pu

être reçu conseiller. (T)

Bazinière fit mettre des couronnes à son carrosse, du temps qu'elles

étoient moins communes qu'elles ne sont; ce fut en se mariant. Depuis,

quelqu'un, en parlant de la multitude des manteaux de ducs qu'on

voyoit, dit devant Mademoiselle: «Je ne désespère pas que Bazinière

n'en mette un.--Non, dit-elle, il ne mettra qu'une mandille.»

COURCELLES, CADET DE BAZINIÈRE.

Le cadet de Bazinière, nommé Courcelles, étoit fort étourdi, et

faisoit la plus folle dépense du monde: il achetoit à crédit des

chevaux et des chiens à de grands seigneurs, et les revendoit à vil

prix après pour avoir de l'argent. De cette façon ou autrement il

devoit quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui gouverneur de

Pignerol. Courcelles se moqua de lui au lieu de le satisfaire.

L'autre, l'ayant trouvé un jour au Cours tout seul, l'appela.

Courcelles, en jeune homme, va dans son carrosse; Pienne, qui étoit

accompagné, fit toucher à toute bride, sans faire autre bruit, et le

mène au logis d'un de ses amis. En entrant il cria, pour lui faire

peur: «Çà, çà, des étrivières.» Ce garçon fut si outré de ce mot

d'étrivières, que, seul, comme il étoit, et sans armes, il se jette au

cou de Pienne pour l'étrangler. On l'emmena dans une chambre en le

menaçant toujours. Cela lui émut tellement la bile qu'encore qu'on

l'eût bientôt relâché sans lui avoir donné le moindre coup, et rien

fait de pis que le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois

jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de coeur que son aîné. La

mère voulut poursuivre; mais on l'apaisa. Ce fut après le mariage de

son frère que cette aventure arriva.

MADAME DE SERRAN.

La fille aînée de La Bazinière, qui n'étoit nullement jolie, avoit été

accordée, du vivant du cardinal de Richelieu, à Plessis-Chivray[385],

frère de la maréchale de Gramont: on attendoit qu'elle eût douze ans

pour la marier. Le cardinal mort, la mère, en donnant soixante mille

livres au cavalier, demeura en liberté de marier sa fille à qui il lui

plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent mille écus de bien, ne cherchoit

encore que de grands partis, ayant manqué mademoiselle de Noailles,

maria son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille qui

n'avoit guère que douze ans, et à qui on donna quatre cent mille

livres en mariage. La voilà donc chez son mari. Bautru, qui est homme

d'esprit, lui souffrit bien de petites choses; mais il eut tort de lui

laisser mettre des couronnes, et de lui donner un écuyer qui avoit

l'épée au côté. Il y eut bientôt noise entre lui et madame de La

Bazinière, car l'année de feu son mari étant venue, on ne voulut pas

laisser exercer la charge à son fils qui étoit trop jeune. Bautru s'y

opposa, craignant que cela ne préjudiciât à sa belle-fille. Cependant

la mère ayant répondu, Bazinière exerçoit; la jeune Bazinière en

vouloit à la mort à Bautru, et mit dans la tête de cette jeune femme

que son mari, qui à la vérité n'est qu'un sot, étoit indigne d'elle;

que sa soeur épouseroit un duc et pair, et que c'étoit une chose bien

cruelle de n'être la femme que d'un homme de robe, quand on pouvoit

avoir le tabouret chez la Reine. Cela alla si avant que, comme elle

n'avoit point eu encore d'enfants, on lui parloit de se faire

démarier. Bautru, voyant cela, feint une promenade à Issy, où l'on fit

trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y étoit avec sa femme, dit:

«Allons pour cinq ou six jours aux champs chez nos amis.» Ainsi, on la

mena en Anjou, à Serran, où on ne la traita pas le mieux du monde. Une

fois qu'elle disoit: «Mais que craint-on? je ne vois pas un homme.--Il

y a des valets, dit ce Serran.--Cela est bon pour votre mère,» lui

répondit-elle. Avant cela, elle lui avoit dit des choses fort

offensantes. «J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion pour votre

personne que pour votre soutane.» Un jour que le Père Des Mares

prêchoit à Sainte-Eustache sur les devoirs qu'un mari et une femme se

doivent l'un à l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de

quelque façon qu'il pût être. Elle prit cela pour elle, et dit assez

haut: «Vraiment, il est aisé à voir que M. Bautru a du crédit dans la

paroisse; il y fait prêcher en faveur de monsieur son fils.» Cependant

Serran étoit mieux fait qu'elle.

[385] Plessis-Chivray fut depuis tué en duel par le marquis de

Coeuvre; c'est un des plus beaux combats de la régence. Il n'y

eut point de raillerie. Ils étoient seuls et avec de petites

épées. On fut étonné qu'ayant le coup qu'il avoit il eût pu avoir

encore deux heures pour songer à sa conscience: on attribua cela

au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et depuis bien des

jeunes gens en portent. Coeuvre fut aussi fort blessé; mais il

eut l'avantage. (T.)

En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage avoit eu permission

d'aller à Serran, étoit son garde-corps. On fut contraint d'empêcher

qu'elle ne reçût des lettres, car sa mère et sa belle-soeur lui

écrivoient le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-là un

honnête homme étant venu de ce pays-là, à la prière de madame de

Serran, alla voir madame de La Bazinière. Dès qu'elle le vit, elle lui

cria: «Ah! monsieur, ma fille est-elle encore en vie?»

Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu assez d'esprit

pour cela, afin de se venger de ce que cette petite femme avoit dit

que l'emploi d'intendant de justice en Anjou, qu'avoit Serran, étoit

un emploi à faire pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit traité

avec mépris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier à

dîner tous les parents de feu M. de La Bazinière, dont les plus hupés

étoient des notaires de village ou des fermiers, et, la prenant par la

main, elle les lui fit tous saluer en lui disant de quel degré chacun

d'eux étoit parent de feu son père; puis, la fit dîner, avec eux.

Comme elle étoit encore en Anjou, sa cadette fut enlevée. La mère,

pour se consoler, voulut voir sa fille qui étoit grosse; elle

craignoit aussi qu'elle ne fût pas bien accouchée à la province.

Bautru n'y vouloit point entendre. Enfin, on fit dire à la bonne femme

par un tiers qu'il falloit bourse délier. Elle donna cent mille

livres, et on la fit venir en chaise. Arrivée à Paris, le beau-père

fit ce qu'il put pour la gagner, mais en vain. Elle haïssoit son mari

mortellement; c'étoit une étourdie et lui un benêt qui vouloit railler

et faire l'esprit fort comme son père; mais cela lui réussit si mal

que cela fait pitié. Il fait toutes choses à contre-temps; il prend

tout de travers[386]; on lui fait les cornes en jouant avec lui. Sa

femme disoit: «Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je

suis assurée que M. de Serran mourra jeune.» Elle s'est trompée elle,

car elle est morte à vingt-deux ans, et a laissé deux enfants, je

crois, à ce mari qu'elle devoit enterrer.

[386] Serran a passé pour un ennuyeux homme, à cause qu'il

vouloit faire comme son père, et cela ne lui réussissoit pas.

Depuis il s'est corrigé; il ne cherche plus à dire de bons mots,

et c'est un homme peu naturel à la vérité, mais qui passent

partout. Un jour que sa femme et lui se battoient, Bautru, qu'on

vint quérir pour mettre le holà, les regarda faire, et dit: _Quod

Deus junxit, homo non separet_; puis s'en alla. Il trouvoit

peut-être à propos que la petite femme fût mortifiée.

(T.)

MADAME DE BARBEZIÈRE.

La cadette Bazinière étoit jolie; elle n'avoit guère qu'onze ans quand

elle fut enlevée par un frère de madame de La Bazinière la jeune,

qu'on appeloit Barbezière; c'est le nom de la maison, qui est une

bonne maison de Poitou. Ce garçon, qui étoit bien fait, avoit toute

liberté chez madame de La Bazinière la mère, jusque-là qu'étant

malade, elle le reçut dans son logis. On ne sait pas bien si sa soeur

étoit du complot, car il ne l'a pas dit. Lopez[387] pourtant avertit

la mère qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit mieux dans

un couvent. Elle répondit que Barbezière l'empêcheroit. Madame

d'Hautefort, alors en faveur, l'avoit fait demander par la Reine pour

Montignère son frère; mais la bonne femme avoit toujours tenu bon.

Elle étoit amoureuse, à ce qu'a dit Barbezière, du chevalier de

Chémerault et non de lui, comme on l'a cru; sans cela il n'eût jamais

songé à la fille, et se fût contenté de la mère. Quoi qu'il en soit,

un jour que la mère et la fille, à sa prière, allèrent avec lui pour

prendre l'air à Clichy, à une lieue de Paris, au retour, des gens à

cheval jetèrent le cocher en bas, en mirent un autre en sa place, et

laissèrent madame de La Bazinière dans un blé. M. de Mauroy, intendant

des finances, en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena à

Paris. Il n'y avoit personne qui fût en état de les suivre. Madame de

La Bazinière avoit bien mené son sommelier à cheval; mais Barbezière,

le voyant assez bien monté, l'avoit renvoyé d'assez bonne heure à

Paris, sous prétexte qu'il avoit oublié de commander un remède qu'on

lui avoit ordonné pour ce soir-là. Le sommelier rencontra les

enleveurs, et pensa retourner pour en avertir, car il les prenait pour

des voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit à madame La

Bazinière qu'il y avoit des voleurs, qu'on les avoit vus. Elle ne

vouloit pas retourner; mais Barbezière lui dit: «Hé! madame, que

craignez-vous? Je connois tous ces messieurs-là; ce sont tous

officiers de l'armée.» La belle-mère, au désespoir de sa belle-fille,

dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de Toulangeon que pour cela; et

que son fils n'étoit allé en Poitou, pour voir, disoit-il, les

parents de sa femme, qu'afin de n'être pas ici quand on feroit le

coup. Bazinière, de retour, inventa de nouveaux serments pour jurer

qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'Émery ayant voulu apaiser la

bonne femme, elle lui dit en colère: «Vous ne venez céans que pour

débaucher ma belle-fille.» Le chevalier de Marans, qui avoit loué des

chevaux et placé des relais pour Barbezière, fut arrêté; mais M. le

Prince le tira de prison d'autorité. Barbezière avoit un vaisseau

prêt; il passe en Hollande, et se met à Culembourg en la protection du

seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est une souveraineté.

La mère a fait ce qu'elle a pu pour gagner le comte, mais en vain. On

sut que la pauvre enfant avoit fort pleuré, et qu'elle pleuroit encore

long-temps après quand son mari n'y étoit pas. Il se jeta dans le

parti de M. le Prince, et elle mourut de la petite-vérole à Stenay.

Madame de Longueville écrivit à madame de La Bazinière, la mère, en

faveur d'un fils qu'elle a laissé. Elle étoit aussi fière qu'une

autre, toute misérable qu'elle étoit, et elle disoit: «Il est vrai

qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezière, de l'avoir ainsi préféré

à tant de bons partis.» Barbezière cajola ensuite une fille[388] de

madame de Longueville, nommée La Châtre, et dont il eut un enfant;

elle est à Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse

de mariage. Depuis, se fiant à l'amnistie, il vint à Paris (1650).

Madame de La Bazinière, qui l'avoit fait rouer en effigie, le fit

mettre au Fort-l'Évêque; mais le prince de Conti, alors en crédit par

son mariage, l'en tira. Nous verrons dans les Mémoires de la Régence

comme il eut le cou coupé en 1657 pour un enlèvement d'une autre

nature.

[387] On a vu plus haut un article sur Lopez.

[388] Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle

disoit: «Que je suis malheureuse!» Tourney, sa compagne, pour la

consoler, lui disoit: «Ma chère, pourquoi s'affliger tant? il n'y

en a pas une de nous à qui il n'en pende autant.» (T.)

LA COMTESSE DE VERTUS.

La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet,

celui de qui madame de Bar disoit: «Il a plus gagné à porter les

poulets du Roi mon frère, qu'à larder ceux de sa cuisine;» car il

avoit, dit-on, été écuyer de cuisine. Henri IV lui fit du bien; il

l'avoit bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la porte de

sa maison, en Anjou, la statue de Henri IV, et au bas: _Il m'a donné

l'honneur et les biens_. Elle épousa le comte de Vertus, qui est venu

d'un frère bâtard de la reine Anne de Bretagne; ç'a été une fort belle

femme[389].

[389] Ce comte étoit accordé avec une fille de Retz: le Roi lui

proposa d'épouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille

écus. Il crut faire sa fortune; mais dès qu'il l'eut vue, il s'en

éprit d'une telle force qu'il l'épousa deux jours après, et

aussitôt, de peur du Roi, il l'emmena en Bretagne. Henri IV fut

tué bientôt après. A soixante-dix ans, la comtesse de Vertus

apprenoit à danser, et dansoit la _figurée_. (T.)

Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle:

Qui te pourroit, _Vertus_, voir toute nue[390].

Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner vilainement

un de ses galants qu'il avoit fait venir par une lettre supposée. J'ai

parlé ailleurs de Bautru-Cherelles; il a été aussi de ses favoris. Il

lui écrivit une fois, autant pour la traiter de coquette que pour la

cajoler, que sa maison étoit le palais d'Atlant[391]; que chacun y

trouvoit sa maîtresse. Son mari mourut, il y a près de dix-huit ans;

depuis elle a toujours porté un bandeau de veuve, à cause qu'à son gré

cette coiffure lui sioit bien; et avec cela elle a long-temps porté

des habits comme une jeune personne, car elle a été long-temps belle.

Elle a de l'esprit; mais ç'a toujours été un esprit déréglé; elle se

mêloit de faire de belles lettres. Ce qu'il y a de meilleur, c'est des

choses qu'elle tire des lettres qu'elle a de Bautru, car on y

remarquoit son air. Une fois elle écrivoit à sa fille de Vertus, sur

je ne sais quelle froideur qui étoit entre elles, que _la grande Ourse

et la petite Ourse n'étoient pas si gelées qu'elle_.

[390] C'est le vingt-septième quatrain de Pibrac.

Qui te pourroit, vertu, voir toute nue,

O qu'ardemment de toi seroit épris:

Puisqu'en tout temps les plus rares esprits

T'ont fait l'amour au travers d'une nue.

[391] Allusion au géant Atlante qui enlevoit les dames et les

renfermoit dans son château magique. (_Orlando Furioso_, ch. 4.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 25 / 28 段