lieutenant de roi de Limousin, qui ne se tourmentait guère de ce que
faisoit sa femme[360]: il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a
rétablie, et son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins,
tandis que monsieur ronfloit de son côté, elle donnoit, étant encore
au lit, audience à tout le monde. On dit qu'un jour quelqu'un de ses
gens, revenant de la ville la plus proche, apporta bonne provision de
sangles, quoiqu'il n'eût eu ordre d'apporter que des étrivières. Elle
se mit à crier. «Hé bien! hé bien! lui dit un gentilhomme de son mari,
ne vous fâchez pas; vous n'aurez que les étrivières.» Elle se
divertissoit avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine à
en garder, car elle n'étoit point jolie, et peut-être ne payoit-elle
pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un d'eux allât à la chasse
avec son mari: «Hé! mordieu, madame, dit le bonhomme, je vous le
laisse tous les jours; que je l'aie au moins cette après-dînée.» Sa
famille mit un jour en délibération si on jetteroit par les fenêtres
un certain Prieuzac[361] de Bordeaux, qui vivoit fort scandaleusement
avec madame. Il fut d'avis qu'on ne lui fît point de mal.
[360] Il avoit un secrétaire nommé Fauché, qui concubinoit avec
madame. Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un
jour, par pays, comme ce gouverneur se fut approché de la litière
de madame pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met
l'épée à la main, l'attaque; l'autre se défend, et le tue. (T.)
[361] Frère de l'académicien. (T.)
M. SERVIEN[362].
Son père étoit procureur général des Etats de Dauphiné; sa mère étoit
demoiselle. Il fut procureur général à Grenoble, puis maître des
requêtes. Il a eu un frère chevalier de Malte. Il avoit un parent bien
proche qui étoit homme d'affaires. Le comte de Saint-Aignan épousa la
fille de cet homme[363].
[362] Abel Servien, né en 1594, mort en 1659.
[363] L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des
enfants de Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres.
Servien lui prêta de quoi acheter la charge de premier
gentilhomme de la chambre; il en doit tous les intérêts qui
montent à deux cent mille livres, en cette année 1667. (T.)
Il aima mieux être sous-secrétaire d'Etat que chef d'un corps qui le
haïroit[364]. Chavigny, à qui le cardinal avoit reproché qu'il ne
s'attachoit pas comme Servien à son emploi, ne cherchoit que
l'occasion de le débusquer. Voici comme elle se présenta: Servien
badinoit avec une chanteuse nommée mademoiselle Vincent, et avoit une
chambre chez elle, où il travailloit à ses affaires quand il avoit
travaillé à autre chose. Le prétexte étoit qu'elle avoit un mari que
Servien disoit être de ses amis. Bois-Robert l'ayant prié de je ne
sais quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit étourdiment que,
s'il en eût prié mademoiselle Vincent, cela eût été fait aussitôt.
Servien, piqué de cela, dit à Bois-Robert, dans la salle des gardes du
cardinal: «Ecoutez, monsieur de Bois-Robert, on vous appelle _le
Bois_; mais on vous en fera tâter.» Bois-Robert lui répondit: «Votre
maître et le mien le saura.» Servien va pour dîner à la table ronde à
laquelle le cardinal ne mangeoit point. Bois-Robert entre; le cardinal
lui dit: «Qu'avez-vous, le Bois? vous êtes bien triste.--Monseigneur,
ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'être profané: on me menace.»
Saint-Georges, capitaine des gardes du cardinal, ami de Servien, court
pour l'avertir. Servien se dépêcha de dîner; mais il arriva trop tard,
car le cardinal sut tout. Il dit à Bois-Robert: «Avez-vous des
témoins?--Tous vos domestiques; mais ils ne voudront rien dire: il y a
encore Chalusset, lieutenant du château de Nantes.» Bois-Robert va à
Chalusset, et le gagne par l'espérance que M. de Bullion, ennemi de
Servien, lui feroit du bien. En effet, Chalusset eut deux mille écus
pour cela, et Bois-Robert autant. Bullion lui dit: «Allez, vous êtes
mon fait; il me faut un homme comme vous auprès de M. le cardinal.
Venez me voir.» Mais Bois-Robert ne put se tenir de faire des contes
de lui. Voici ce qu'il dit à Ruel dans le parc: Bullion eut envie de
faire ses affaires; il alla dans le bois, et, appuyé sur Nazin, son
courrier, et Coquet, son maquereau, il se déchargeoit de son paquet.
Bois-Robert alla dire au cardinal que des provinciaux, voyant je ne
sais quoi de blanc à travers les feuilles, faisoient de grandes
révérences, prenant le c.. de M. de Bullion pour un visage. Une autre
fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin, Bois-Robert
dit: «M. de Bullion a pissé dedans.» Il pissoit partout. Ce fut là le
prétexte de l'éloignement de Servien, à qui le cardinal envoya
pourtant offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia, et
dit qu'il en avoit. On le relégua à Angers, où il a été jusqu'à la
mort du feu Roi. Là, il chassoit et coquetoit.
[364] On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement
de Bordeaux donna des arrêts contre lui, ne voulant point
recevoir d'intendant. Le Roi ôta la charge au premier président,
et la donna à Servien; mais, avant qu'il y fût installé, il vaqua
une charge de secrétaire d'État, et on lui donna le choix. (T.)
Bois-Robert fait un conte à propos de Servien. Le cardinal avoit un
brutal de valet-de-chambre nommé Des Noyers. Un jour ce garçon se mit
à tournoyer autour de M. Servien: «Qu'y a-t-il? qu'as-tu?--Peste de
vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gagé que vous étiez borgne de
l'oeil gauche, et c'est de l'oeil droit.» Ce même, au premier de l'an,
leur demanda si Jésus-Christ, quand il naquit, était catholique. On
lui rit au nez. «Je veux dire chrétien,» dit-il. On rit encore plus
fort. «Pourquoi tant rire? Quelle fête est-il aujourd'hui?--La
Circoncision.--Hé bien! ne falloit-il pas qu'il fût Juif?»
Le cardinal demanda un jour à Bautru: «Que fait M. Servien à
Angers?--Il _bigotte_.» C'est qu'il étoit amoureux d'une madame Bigot.
C'étoit une belle femme mariée à un M. Bigot, dont le père avoit été
procureur général du grand conseil, mais qui s'étoit incommodé pour
s'être fait huguenot; et le fils étoit un ridicule qui, déjà âgé,
avoit épousé une belle fille qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit
par un contrôle général des traites d'Anjou que lui avoit donné
Rambouillet, son beau-frère, qui alors avoit les cinq grosses fermes.
Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant à Reims. Sa soeur, madame
Rambouillet, dit: «Il ne fera point sa commission; mais il deviendra
amoureux de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi là.» Il ne manque
pas. Il avoit mis des portraits de cette fille dans l'hôtellerie où il
couchoit à Nanteuil, afin de la voir en allant et en revenant. Une
fois il vint ici, et ne baisa ni sa soeur, ni sa nièce en arrivant. On
sut depuis qu'il avoit juré à sa maîtresse de ne baiser pas une femme
en son voyage. Le voilà marié. Le soir de ses noces, car il aimoit la
mascarade, il dansa un ballet, composé de son beau-père, de sa
belle-mère, de sa mariée et de lui. Les médisants d'Angers disoient:
«M. Bigot est en faveur: il couche avec la maîtresse de M. Servien.»
C'étoit un _becco cornuto_, et qui même n'avoit pas l'esprit de
s'empêcher de faire connoître qu'il le savoit. Il y avoit presse à qui
auroit Servien pour galant. Ménage, qui étoit alors à Angers, disoit à
toutes ces femelles: «Pourquoi vous tourmentez-vous tant? il vous voit
toutes de même oeil.» Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas
d'aller à la chasse; mais, dès qu'il craignoit quelque branche, il
mettoit la main devant son bon oeil; et quelquefois on le trouvoit à
dix pas de son cheval, car, ne voyant goutte, la première chose le
jetoit à bas. Servien s'éprit aussi d'une fille d'Angers, qu'on
appeloit mademoiselle Avril. L'abbé Servien eut peur qu'il ne
l'épousât, et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle, qui n'est
point sotte, lui voulut ôter cette fantaisie, et lui dit qu'elle n'en
feroit rien. Quelques jours après, l'abbé revient et la presse encore;
«car, disoit-il, je le sais de bonne part.--Hé bien! lui dit-elle,
monsieur l'abbé, je le lui dirai; mais je lui dirai que c'est vous
qui me l'avez fait dire.» En effet, un soir qu'une dame de la campagne
avoit assemblée pour faire voir toutes les beautés de la ville à
Jarzé, qui y étoit venu depuis deux jours, et que Jarzé faisoit le
dédaigneux: «Mon Dieu! l'impertinent homme! dit madame Bigot; s'il se
vient mettre auprès de moi, je m'en irai ailleurs.--Je vous en
empêcherai bien, répondit Servien en riant, car je ne bougerai
d'auprès de vous.» En causant, il lui dit qu'il n'aimoit rien tant que
les violons, et qu'étant procureur général à Grenoble, il quittoit
tous ses procès pour écouter s'il y avoit le moindre rebec[365] dans
la rue. «A propos, lui dit-elle, on dit que vous nous les ferez
entendre bientôt les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est
un peu bien petite; il faudra que sa grand'mère vous prête la sienne.»
Il prit tout cela en raillant. Pourtant, sur la fin, ils s'en
expliquèrent tout au long. L'abbé cependant ne put s'ôter cela de
l'esprit, et il fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de
d'Onzain de Vibraye[366] qui avoit été tué à Arras. Il eut de la peine
à s'y résoudre, car il n'étoit pas trop épouseur. La Bigot, qui en
enrageoit, lui faisoit la guerre de ce qu'il épousoit la fille de M.
de La Grise[367]: c'étoit une médisance de province. Une baronne de
La Roche-des-Aubiers, mère de cette jeune veuve, avoit été mariée fort
long-temps sans avoir d'enfants. Enfin, un gentilhomme, nommé La
Grise, se rendit familier dans la maison, et y gouvernoit tout.
Incontinent madame devint grosse de madame Servien. Le mari meurt peu
après; La Grise épouse la veuve.
[365] Le _rebec_ étoit une espèce de violon champêtre à trois
cordes. (Voyez _le Dictionnaire de Trévoux_, et Roquefort, _de
l'État de la poésie françoise aux XIIe et XIIIe siècles_; Paris,
1815, p. 108.)
[366] Servien épousa, le 14 décembre 1640, Augustine Le Roux,
fille de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et
d'Avoye Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain.
[367] La Grise a été lieutenant des gardes-du-corps. (T.)--Il est
question d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La
Grise, sa fille, dans _l'Histoire de la comtesse des Barres_
(l'abbé de Choisi); Bruxelles, François Foppens, 1736, p. 55 et
suivantes. Il est vraisemblable que Choisi parle de la belle-mère
de Servien et d'une fille qu'elle auroit eue de son second
mariage.
Le maréchal de Brézé disoit à La Grise: «Etre cocu, ce n'est pas
grande merveille; mais il n'arrive guère qu'on le soit de la façon
comme toi.» On dit aussi que madame d'Onzain aimoit Sévigny, dont nous
parlerons ailleurs; en sorte que la mère passoit bien des articles
fâcheux que Servien proposoit exprès, parce qu'il n'y alloit pas de
bon coeur, et que la belle accoucha au bout de sept mois. On disoit
qu'elle étoit pressée de se marier. Au commencement elle le trouvoit
vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir.
Son retour et ses emplois aux pays étrangers, avec ses querelles avec
M. d'Avaux et sa surintendance, se trouveront dans les Mémoires que la
régence nous fournira.
Cette madame Bigot revint à Paris faute d'emploi pour son mari. Ici,
Lyonne, qui avoit les mémoires de son oncle Servien, se mit à lui en
conter. Il avoit une chambre chez elle, comme l'autre chez
mademoiselle Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria.
Depuis, son mari et elle, qui n'étoit plus jeune, ont bien eu de la
peine à subsister, et Servien, tout surintendant qu'il est, n'en a
aucun soin. Une fois pourtant il lui fit donner je ne sais quelle
commission à l'année navale. Un jour, dînant chez M. de Vendôme, ce
sot homme s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage à avoir
une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien plus vite;
que la sienne n'avoit qu'à aller chez M. Servien, et qu'aussitôt elle
étoit expédiée. «Voire, dit M. de Vendôme, nous sommes du même âge lui
et moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste.» Elle a un
fils qui est bien fait.
M. D'AVAUX[368].
M. d'Avaux étoit frère du président de Mesme. Nous avons dit, dans
l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les femmes, et qu'il n'étoit
pas mal fait. Il en conta ici à la fille d'un conseiller au Châtelet,
nommé M. d'Amours. C'étoit une belle fille, et qui avoit deux beaux
noms, car elle s'appeloit _Aurore d'Amours_. On croit qu'il a eu assez
de privautés avec elle; et comme il ne voulut pas l'épouser, elle se
fit religieuse. M. d'Avaux avoit déjà été ambassadeur à Venise, et
avoit fait la paix du Nord, quand cette belle se mit dans un couvent.
Dans le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage et pour
un homme de bien. Le mari de la comtesse Éléonore, fille du roi de
Danemark[369], que nous avons vu ici avec sa femme, disoit que M.
d'Avaux les avoit pensé faire devenir fous en Danemark, tant il
faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: «Bien, monsieur,
voilà qui est bien: faisons bien la comédie.»
[368] Claude de Mesme, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris le
19 novembre 1650.
[369] De ces filles d'une femme qu'il épousa comme une femme de
conscience. (T.)
M. d'Avaux étoit l'homme de la robe qui avoit le plus de bel esprit,
et qui écrivoit le mieux en françois. On croit que le cardinal de
Richelieu ne l'aimoit point quoiqu'il l'employât. Le feu Roi mort, cet
homme, avec cette réputation, avoit droit de prétendre quelque chose.
On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de rente: il la
reçoit pour un de ses neveux, fils de son cadet M. d'Irval, ne voulant
pas apparemment tenir cela pour une récompense, et aussi ne voulant
pas que ce bénéfice fût perdu pour sa famille[370]. La Reine, ou
plutôt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances avec M. Le
Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit alors empêcher qu'on ne
l'élevât; mais après il lui fit donner l'emploi de Munster pour
l'éloigner. Servien, qui devoit aller ambassadeur à Rome, fut proposé
par Lyonne en la place de Chavigny pour être son collègue. Ils ne
furent pas long-temps ensemble sans se quereller. Dès Charleville,
Servien eut un courrier particulier; cela donna de la jalousie à
l'autre. D'un autre côté, d'Avaux avoit un grand équipage, car, avec
les appointements de surintendant et les quinze cents écus qu'ils
touchoient par mois de la cour, comme plénipotentiaire, il avoit
cinquante mille écus à manger. Servien le pria de considérer qu'il
n'avoit pas tant à dépenser, et qu'il lui feroit plaisir de se
régler, afin qu'il n'y eût point tant de différence. D'Avaux répondit
que chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit.
[370] En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille
écus dont il acheta une charge à un d'Erbigny, fils de sa soeur,
et une compagnie aux gardes, qu'il donna au frère de celui-là.
(T.)
D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie, et qu'il en
avoit conté à madame Servien, qui eût été quasi la petite-fille de son
mari, et qui étoit jolie et coquette. Il y a un recueil imprimé des
lettres, ou plutôt des factums que lui et Servien ont écrits l'un
contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda, ou du moins
fit en sorte qu'il n'y eut plus de scandale.
En 1647, que se fit la rupture de la paix générale, la cour ne fut pas
trop satisfaite de lui, et le cardinal dit au président de Mesme qu'il
savoit bien que d'Avaux ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi.
Il étoit surintendant des finances; M. d'Émery ne vouloit point un tel
collègue, et d'ailleurs on avoit quelque soupçon qu'il ne pensât au
chapeau, car il faisoit furieusement le catholique: il avoit dit que
la religion catholique étoit ruinée en Allemagne si on faisoit ce que
les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le duc de Bavière, que
c'étoit le prince le plus catholique de l'Europe. Il porta les
intérêts des ennemis de la Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande
pour empêcher la paix avec l'Espagne, il demanda la liberté de
conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les Catholiques
d'Allemagne à demander pour lui un chapeau de cardinal. L'année
d'après il eut ordre de la cour de revenir à Paris, dans sa maison; de
ne se point mêler de sa charge de surintendant des finances, et de ne
voir le Roi ni la Reine. Il vint à Roissy chez son frère aîné, entre
Paris et Senlis. Depuis, il se démit volontairement de sa
surintendance, lorsqu'il avoit comme refait sa paix, et que d'Émery
étoit mort.
Dès ce temps-là la dévotion l'avoit pris. Un jour, Ogier, le
prédicateur[371], à qui il avoit donné deux mille livres de rente sur
cette abbaye de son neveu, ayant pressenti que M. d'Avaux méditoit sa
retraite, lui dit, comme ils étoient dans cette belle maison qu'il a
fait bâtir rue Sainte-Avoie[372]: «Voici qui est magnifique; mais ce
n'est rien en comparaison de cette maison céleste, etc.» L'autre
s'ouvrit à lui. Il avoit résolu de se retirer dans une espèce de
désert en Bretagne, d'y bâtir quelque couvent, ou même d'instituer
quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme manquât de
vanité, il en avoit: témoin cette maison dont nous venons de parler.
Elle revient à huit cent mille livres; cependant elle est petite, et
il n'y a pas un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu de
deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage, il y avoit des
maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs, pour la somme qu'il y a
employée, il eût fait un beau bâtiment; mais il vouloit bâtir _in
fundo avito_, car les de Mesme se piquent furieusement de noblesse,
quoique leur bisaïeul ne fut qu'un docteur en droit à Toulouse; mais
ils disent que c'étoit un gentilhomme qui montroit le droit pour son
plaisir, et qu'ils font venir d'un consul Memmius; au moins se
sont-ils laissé cajoler de ce grotesque[373].
[371] François Ogier, prédicateur du Roi, acquit dans son temps
de la célébrité. Il prit la défense de Balzac contre le père
Goulu, général des Feuillants, qui l'avoit grossièrement attaqué.
[372] Cet hôtel subsiste encore; mais il a éprouvé de grands
changements, parce qu'il a été converti en maison de commerce. Il
est situé dans la rue Sainte-Avoie, vis-à-vis d'un passage
nouvellement ouvert, qui conduit à la rue du Chaume.
[373] Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, écrit à
Memmius, son collègue. (T.)
Il avoit la tête un peu bien petite pour avoir beaucoup de cervelle,
et il me souvient qu'il mena étourdiment le cardinal Mazarin à
l'oraison funèbre du feu Roi que fit Ogier, où il y avoit bien des
choses contre le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de
faire cette retraite. Il mourut de fièvre; en 1650, à l'âge de
cinquante-cinq ans ou environ. Son frère de Mesme mit dans les billets
d'enterrement: _haut et puissant seigneur et commandeur des ordres du
Roi_[374]. Il faut être évêque, archevêque ou cardinal pour cela. Il
avoit été officier (_de l'ordre_) et s'étoit conservé le cordon; il
étoit charitable. Durant qu'on bâtissoit sa maison, il faisoit payer
les journées et panser à ses dépens les ouvriers qui se blessoient. Il
ne fit point de testament; peut-être ne croyoit-il pas mourir si tôt?
On dit qu'il avoit dessein de faire le fils aîné de M. d'Irval,
aujourd'hui d'Avaux, son héritier. Il avoit prié Frotté, cet homme qui
fut si fidèle au maréchal de Marillac, son maître, de l'avertir de
donner sa vaisselle d'argent aux pauvres. Frotté l'oublia. Sa femme
s'en ressouvint et l'écrivit à M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui
en parla. Il dit: «On trouvera un écrit pour cela dans mon cabinet.»
Mais pour moi, je doute que le président de Mesme en ait rien fait,
car il donna si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi
vingt ans M. d'Avaux, que c'étoit une chose honteuse[375].
[374] Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il
y a fondement à cela dans l'institution, tant tout y est bien
digéré. (T.)
[375] D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.)
D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier _le Danois_[376], qui n'a
jamais rien eu de lui après l'avoir servi dans tout le Septentrion, et
y avoir ruiné sa santé. Mais il défendit de demander compte à Pepin,
son intendant, «car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien,» et
il lui laissa la maison où il loge. On consulta si on devoit faire une
oraison funèbre. Ogier dit que comme on ne pouvoit s'empêcher de
parler du grand effort qu'il fit à Munster pour faire signer la paix,
cela hoqueroit la cour. Cet Ogier a fait son éloge au-devant des
sermons qu'il a donnés au public.
[376] Charles Ogier, frère aîné du prédicateur. Secrétaire du
comte d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Suède, en
Danemark et en Pologne. On a de lui _Ephemerides, sive iter
Danicum, Suecicum, Polonicum_; Paris, 1656, in-8º, ouvrage
posthume publié par son frère.
Le président de Mesme traitoit si fort ses frères de haut en bas,
qu'il ne daignoit quasi leur ôter le chapeau. Il ne se levoit pas et
disoit: «Donnez un siége à mon frère.» Ce n'étoit point par
familiarité, c'étoit par orgueil[377]. Il avoit aimé les femmes, et il
disoit, quand il en avoit payé quelqu'une, car je crois qu'il n'en
avoit guère autrement, qu'il lui étoit permis de demander: «Il m'en a
tant coûté; trouvez-vous que ce soit trop cher?» Comme on dit: «Cette
étoffe me coûte tant, ai-je été trompé?» Il mourut un mois après son
frère d'Avaux. Il laissa sa charge de président au mortier à son neveu
d'Avaux, à condition qu'il épouseroit une de ses filles; il en a deux.
La charge lui sera comptée pour quatre cent mille livres, et pour rien
si sa fille ne le veut pas épouser. C'est pour conserver la charge
dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la charge jusqu'à ce que
son fils soit en âge. Ce fils est reçu en survivance, et je pense
qu'il la laissera exercer à son père tant qu'il voudra. On l'appelle
_le président de Mesme_; il y a un dicton au Palais: _De Mesme
toujours de Mesme_. Quand il parloit d'un conseiller qu'il estimoit:
«C'est, disoit-il, un grand sénateur.» Il railloit M. d'Irval, son
cadet, comme un écolier, et M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent
mille livres de rente en fonds de terre. La confiscation de Bussy,
frère de sa première femme, tué par Bouteville, lui a valu quarante
mille livres de rente. La veuve, qui est de Fossé, et qui a
inclination pour l'épée, a donné sa fille en _catimini_ à La Vivonne,
fils de Mortemart.
[377] Il appeloit sa femme Demoiselle. Le président de Thou,
l'historien, appeloit la sienne _Domine_. Blondel, le ministre,
appeloit la sienne _ma Gaine_. Les médisants disoient que c'étoit
une coutelière.
(T.)
BAZINIÈRE,
SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES.
Feu La Bazinière, trésorier de l'épargne, se nommoit Massé Bertrand;
il étoit fils d'un paysan d'Anjou, et, à son avénement à Paris, il fut
laquais chez le président Gayan[378]: c'étoit même un fort sot garçon;
mais il falloit qu'il fût né aux finances. Après il fut clerc chez un
procureur, ensuite commis, et insensiblement il parvint à être
trésorier de l'épargne. Cela ne seroit que louable s'il en eût bien
usé; mais c'étoit le plus rustre et le plus avare de tous les hommes.
Une fois, comme il parloit d'affaires à un homme, il le quitte sans
dire gare, et s'en va gourmer un garçon couvreur, en lui disant: «Tu
as tes poches toutes pleines de mon plomb.» Il se trouva que c'étoit
une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa poche. On disoit
que c'étoit l'homme de France le mieux servi, et qu'il ne changeoit
jamais de valets; c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y
demeuraient en attendant que l'humeur libérale prît à leur maître. Son
portier fut contraint, pour être payé, de lui proposer de faire faire
une boutique d'une porte cochère inutile qu'il avoit chez lui, et la
fit louer à un frère vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers
au lieu de ses gages.
[378] Pierre Gayan, président des enquêtes, le 21 juin 1614. (T.)