Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, étant allé à Rome, y

passa pour le plus fou des François qui y eussent encore été. Il avoit

mis des houppes rouges[351] à ses chevaux de carrosse comme un homme

de grande qualité: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette

pleine de louis, et lui dit tout bas: «Qui a cela à dépenser en un

voyage de Rome, peut mettre telles houppes qu'il lui plaît à ses

chevaux.» Le Barigel vit bien que c'étoit un extravagant, et le laissa

là. Il fit le galant de la princesse Rossane, et, pour faire

connoissance, il battit un des estafiers de cette princesse en sa

présence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au Cours, il se mit

les pieds sur la portière, et le chapeau renfoncé dans sa tête, et la

morgua. Elle en rit. Il avoit accoutumé son cocher à courir à toute

bride contre les carrosses où il y avoit des gens avec des lunettes

sur le nez comme on en voit en quantité en ce pays-là. Il avoit une

canne qu'il mettoit en arrêt comme une lance, et crioit: _Au faquin,

au faquin!_ Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu,

enveloppé d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit quelque femme.

L'opinion que l'on avoit que c'étoit un fou achevé lui sauva la vie,

autrement on l'eût assommé de coups. Il fit faire des soutanes de

tabis pour lui et pour quelques autres, afin de faire _fric fric_ la

nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on l'obligeoit à

jouer trop tard à sa fantaisie chez son père, il fit apporter son

peignoir et mettre ses cheveux sous son bonnet. Le père, qui est fier

aux autres, se laisse mâtiner à ce maître fou. Il se délecte de passer

pour impie, et il tourmente son père et lui veut faire rendre compte,

quoiqu'il eût un carrosse à quatre chevaux entretenu, lui, un

valet-de-chambre et trois laquais nourris, avec huit mille livres pour

s'habiller et pour ses menus plaisirs.

[351] Cela est de grande qualité à Rome. Pour rire on l'a appelé

un temps _le chevalier Bordier_; il avoit été à l'Académie. (T.)

Une fois il parla d'amour à une femme qui ne l'ayant pas autrement

écouté, il se mit à se promener à grands pas une heure durant tout

autour de la chambre, frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle

s'en moqua fort, et il fut contraint de la laisser là.

Il fut une fois une heure entière à chanter devant une barrière de

sergents:

Les recors et les sergents

Sont des gens

Qui ne sont point obligeants.

Enfin le sergent commença à vouloir prendre la hallebarde, et le

cocher à toucher.

Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour faire de

méchants vers. Ceux qui le fréquentent disent qu'il n'a pas l'âme mal

faite. Pour moi, je trouve qu'il fait si fort le marquis, que

j'aurois, toutes les fois que je le vois, envie de lui dire

l'épigramme de Laffemas.

Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle avec La Feuillade

dont le monde ne fut nullement fâché. Il devoit aller avec madame de

Franquetot et madame Scarron cul-de-jatte[352], au Cours ou quelque

autre part; mais les dames vouloient acheter des coiffes et des

masques en passant. La Feuillade y vint faire visite. Raincy, qui fait

l'homme d'importance, sans considérer que l'autre étoit plus de

qualité que lui et assez mal endurant, dit à ces dames qu'il seroit

temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent par hasard

des coiffes et des masques à leur fantaisie, il se passeroit quelques

heures à cette emplète; après il se mit à contrefaire les

_niépesseries_ de femmes. La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop

plaisant, dit: «Vous pourriez ajouter encore que la flèche se pourroit

bien rompre.--En ce cas-là, dit Raincy en goguenardant, elles auroient

l'honneur de ma conversation, qui n'est pas trop désagréable.--Ma foi!

répliqua La Feuillade, pas si agréable aussi que vous penseriez bien;»

et lui dit quelque chose encore sur ce ton-là, puis finit ainsi:

«Mesdames, il faut vous laisser partir, aussi bien monsieur que voilà

ne se trouveroit peut-être pas trop bien de notre conversation.»

Raincy a été si bon que de s'en plaindre au maréchal d'Albret, à cause

qu'il le connoissoit. Cela est ridicule, car il semble qu'il ait

prétendu qu'on en fît un accommodement. Le maréchal d'Albret en a

parlé à La Feuillade, qui a répondu «que tout ce qu'il pouvoit,

c'étoit de saluer Raincy quand Raincy le salueroit.»

[352] Madame Scarron, qui fut depuis la célèbre madame de

Maintenon.

Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot, même en visite.

Une fois il fut comme cela chez M. Conrart, qui dit après: «Il y a des

gens qui acquièrent de la réputation en parlant; celui-ci en croit

acquérir en ne parlant pas.» Il ne parle effectivement qu'où il

s'imagine qu'on l'admirera. Scudéry, sa soeur, Chapelain et Conrart

même l'achevèrent en louant une élégie, ou plutôt un centon qu'il

avoit fait.

Bordier le père étant mort en 1660, ses enfants et ses gendres Morain

et Gallard, tous deux maîtres des requêtes, furent assez fous pour

mettre des couronnes à ses armes. Cela fit renouveler cent choses à

quoi on n'auroit peut-être pas pensé.

Le Raincy emploie tout son temps à s'habiller. Quelquefois il n'est

pas prêt à quatre heures du soir. Il est mort assez jeune. Le curé de

Saint-Gervais, Sachot, qui le connoissoit et qui étoit son curé, lui

alla déclarer qu'il falloit songer à sa conscience: il n'y vouloit pas

entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui parla de sa

jeunesse, de ses études, de son esprit et de ses vers, qu'il mit

au-dessus de ceux d'Horace; après il en fit tout ce qu'il voulut, et

lui donna une telle crainte des jugements de Dieu, que l'autre, pour

se mortifier, fit sa confession à genoux nus sur le carreau. Bordier

l'aîné n'a pas laissé de demeurer à son aise; il a quatre cent mille

livres de bien, et s'est fait président de la cour des aides: c'est un

fort bonhomme. Il a de l'amitié pour moi parce que mademoiselle

Margonne est ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect.

M. ET MADAME DE BRASSAC.

M. de Brassac étoit un gentilhomme de Saintonge, qui tenoit rang de

seigneur. Durant les guerres de la religion, comme il étoit encore

huguenot, il fut gouverneur de Saint-Jean-d'Angely. Il étoit hargneux,

toujours en colère, et, quoiqu'il eût étudié, il n'avoit pourtant

point pris le beau des sciences et des lettres. On dit qu'un jour que

ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient pour faire un maire, il leur

dit: «Allez, messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme de

bien.--Oui, oui, monsieur, répondirent-ils, nous en ferons un qui ne

sera point rousseau.» Or, il l'étoit en diable.

Il épousa la soeur du marquis de Montausier, père de celui

d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce M. de Montausier, son

beau-frère, avoit une femme catholique, soeur de Des Roches Bantaut,

lieutenant de roi de Poitou, de la maison de Châteaubriant. M. de

Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion avec sa

femme, et vouloit persuader à cette dame de changer encore, ce qu'elle

n'a jamais voulu faire. Le père Joseph prit ce M. de Brassac en

amitié, lui fit avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de

Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois, avec

la surintendance de la maison de la Reine: et quand madame de Brassac

fut faite dame d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre

d'État.

Madame de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et qui

sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le latin,

qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères: il est vrai

qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de

beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la théologie, et un peu

aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit assez bien son Euclide.

Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à méditer, et avoit si peu

l'esprit à la cour, qu'elle ne s'étoit corrigée ni de l'accent

landore[353] ni des mauvais mots de la province. J'ai dit ailleurs

comme madame de Senecey fut chassée. Le cardinal jeta les yeux sur

madame de Brassac; je veux croire que le père Joseph n'y nuisit pas.

Elle dit au cardinal qu'elle se sentoit plus propre à une vie retirée

qu'à la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres à qui cette

charge conviendroit mieux; et qu'au reste elle ne pouvoit lui faire

espérer de lui rendre auprès de la Reine tous les services qu'il

pourroit peut-être prétendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voilà dame

d'honneur. Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine et le

cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut servir à deux

maîtres. La Reine s'en louoit à tout le monde: ce n'étoit pas peu pour

une personne qui avoit été mise auprès d'elle de la main de son

ennemi. Si madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup de

joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse. Le Roi mort, on fit

revenir tous les exilés, durant le règne de peu de jours de M. de

Beauvais. Madame de Senecey fit plus de bruit que toutes les autres

ensemble. Elle avoit été assez adroite pour faire accroire à la Reine

que ç'avoit été pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chassée, et c'étoit

pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine la place de madame de

Lansac, gouvernante du Roi; mais elle, qui connoissoit bien à qui elle

avoit affaire, dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la

rétablissoit dans sa charge. La Reine disoit: «Mais je suis la plus

satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen de la chasser?

Cependant madame de Senecey ne veut pas revenir autrement.» Elle se

résout donc à donner congé à madame de Brassac, en lui disant qu'elle

étoit très-contente d'elle, mais que madame de Senecey le vouloit.

Voilà madame de Senecey en la place de madame de Brassac et de madame

de Lansac. Madame de Brassac se retire avec son mari, qui étoit encore

surintendant de la maison de la Reine. Il mourut un an ou deux après,

et elle ne lui survécut guère.

[353] Manière de parler traînante.

ROUSSEL (JACQUES).

Roussel étoit fils d'un honnête bourgeois de Châlons, qui, par mauvais

ménage ou autrement, fut contraint de faire banqueroute, si bien que

M. Ostorne, greffier de Sédan, prit son fils comme par pitié, et le

donna à M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec

beaucoup d'autres, pour aller au collége avec eux, et leur porter

leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive quelquefois que les valets

ont autant ou plus d'esprit que leurs maîtres, il profita plus qu'eux

au collége, et devint si habile, principalement en grec, que feu M. de

Bouillon[354] lui donna sa bibliothèque à gouverner, avec deux cents

livres de pension. Voilà son premier établissement. Ensuite M. Ostorne

le considéra davantage, et le fit manger à table avec les

pensionnaires; il leur faisoit répétition, et avoit vingt écus de

chacun par an. Après avoir été quelques années en cet état, il vint à

se débaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son devoir, et ne

revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait régent de la première.

Durant ce temps-là il vint des seigneurs polonois à Sédan, qui le

prirent pour les instruire; et comme on ne touche pas toujours de

l'argent à point nommé quand il vient de si loin, et que peut-être il

leur faisoit faire la débauche, il fut contraint de s'engager pour

eux, et la somme montoit à trois ou quatre mille francs. Ces messieurs

les Polonois, voyant que leur argent ne venoit point, partirent sans

dire adieu. Roussel, mis en action par les créanciers, qui se

saisirent de sa personne, obtint délai, et s'achemina en Pologne, où

les autres s'étoient déjà rendus. Ils le reçurent avec toute la

civilité imaginable, et ne lui rendirent pas seulement la somme dont

il avoit répondu, mais lui payèrent largement son voyage pour l'aller

et pour le retour. Cependant Roussel, qui étoit adroit et

entreprenant, ayant rencontré une heureuse conjoncture pour lui, car

il étoit question d'élire un roi, et il étoit très-versé à faire des

harangues, se fit connoître des principaux palatins du pays; de sorte

qu'à son retour en France il quitta la poussière de l'école, et alla

trouver le cardinal de Richelieu, à La Rochelle, à qui il dit qu'il

avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il lui plairoit, et lui

montra quelques pièces par écrit pour justifier ce qu'il disoit. Le

cardinal, qui le prenoit pour un fou, et qui ne songeoit pas à se

faire roi de Pologne, le congédia. De sorte que notre homme va trouver

M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins assez chimériques;

mais comme il avoit l'empereur et le roi d'Espagne sur les bras, il ne

le voulut pas écouter. Roussel va à Venise, où il se fait présenter à

M. de Candale. Ruvigny étoit alors à Venise; il avoit vu Roussel à

Sédan. Roussel, qui le reconnut, lui fit signe. Le galant homme

vouloit persuader à M. de Candale que pour peu d'argent on se feroit

céder par le roi de Suède je ne sais combien d'îles, avec titre de

souverain. M. de Candale, mal avec son père, ne vivoit alors que de sa

pension de Venise et de son régiment de Hollande. Ruvigny, voyant que

Roussel avoit de longues conférences avec lui, l'avertit de ce qu'il

savoit. M. de Candale, pour se défaire de cet homme, l'adressa au

marquis d'Exideuil[355], aîné de Chalais, et qui s'étoit mis à voyager

à cause de la mort de son frère. Ce marquis, comme vous verrez, avoit

et a encore la cervelle _à l'escarpolette_. Roussel et lui prirent

résolution ensemble d'aller voir Bethlem Gabor[356], qui les reçut

fort bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers d'État,

Roussel lui plut tellement qu'il résolut de l'envoyer ambassadeur en

Moscovie avec le marquis, l'un pour sa qualité et l'autre pour son

savoir. Ils partent tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en

retournoit. Le marquis avoit un si grand train, et lui et Roussel

faisoient si bonne chère, qu'avant que d'arriver à Constantinople ils

eurent mangé une bonne partie de leur argent: ils prirent cette route

parce que l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui crut

que leur nécessité venoit du mauvais ménage des officiers du marquis,

y voulut mettre ordre, et se voulut charger de la dépense. En effet,

il entreprit pour une certaine somme de les rendre tous à Moscou; mais

il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua à mi-chemin, et le

marquis fut contraint de prendre tout ce que ses gentilhommes

pouvoient avoir, qui, en colère de cela, dirent quelques injures à

Roussel, mêlées de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement

qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur de

Moscovie, qui étoit neveu du patriarche, que le grand-duc envoya le

marquis en Sibérie, où il fut trois ans prisonnier, mais dans une

prison si rude, qu'on ne lui portoit à manger que par une

lucarne[357]. Enfin, les artifices de Roussel étant reconnus, et le

patriarche mort, on le mit en liberté. Là dedans il apprit par coeur

les quatre premiers livres de _l'Énéïde_. Il les pouvoit bien

apprendre tous douze, ce me semble. Tous les potentats de l'Europe, à

la prière du roi de France, écrivirent au grand-duc pour la délivrance

du marquis. Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand. Chalais

est une principauté comme Enrichemont et Marsillac.

[354] Le premier duc de Bouillon, père du dernier mort. (T.)

[355] Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., étoit

frère cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, décapité à

Nantes en 1626.

[356] Bethlem Gabor étoit prince de Transylvanie.

[357] Le voyageur Oléarius a prétendu que Charles de Talleyrand,

marquis d'Exideuil, avoit le caractère d'ambassadeur. Ce point a

donné lieu à des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8

de la préface de _l'Histoire de l'empire de Russie_, a réfuté

l'erreur du voyageur. Le prince Labanoff, associé étranger des

bibliophiles françois, qui a publié dans notre langue le _Recueil

de pièces historiques sur la reine Anne ou Agnès, épouse de Henri

Ier_ (Paris, 1825, in-8º), a réfuté victorieusement Oléarius dans

une lettre adressée au rédacteur du _Globe_, le 15 novembre 1827.

Cette lettre a été imprimée à part, à très-petit nombre.

Cependant Roussel entra en crédit auprès du grand-duc; et, la mort de

Bethlem Gabor étant survenue, il se fait députer vers le roi de Suède,

en qualité d'ambassadeur, pour moyenner quelque ligue contre le roi de

Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que le roi de Suède

en sût rien, il fait entendre au grand-duc que ce prince armera

moyennant un million. Le grand-duc, par avance, envoie quatre cent

mille livres que Roussel touche. La fourbe se découvrit; mais Roussel

met mal le grand-duc avec le roi de Suède, qui le retient à son

service, et l'envoie en ambassade, premièrement en Hollande, puis à

Constantinople, où il est mort de la peste[358].

[358] Cet article montre combien Tallemant étoit bien informé des

particularités anecdotiques sur lesquelles roulent principalement

ses Mémoires. Nous croyons devoir insérer ici la lettre de Louis

XIII au czar Michel Féodrowitch, dans laquelle il réclame le

marquis d'Exideuil. L'original de cette lettre existoit aux

archives des affaires étrangères à Moscou; il y fut retrouvé par

suite de recherches faites par M. le comte Just de Noailles,

alors ambassadeur de France en Russie, qui avoit témoigné le

désir d'éclaircir un point sur lequel il s'étoit élevé tant de

contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pièce a été

communiquée par M. de Noailles, l'a publiée par _post-scriptum_ à

sa lettre du 15 novembre 1827, p. 17 à 23.

«Très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime

prince, nostre très-cher et bon amy le grand seigneur empereur et

grand-duc Michel Féodrowitch, souverain seigneur et conservateur

de toute la Russie, etc., etc., etc.....»

«Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand,

marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arrivé

à Mosco, au mois de may 1630, de la part du défunt prince Bethlem

Gabor, pour traîtter quelque union avec vostre magnipotence et

ledit prince, ledit marquis auroit esté accusé par un nommé

Roussel, qu'il se servoit du prétexte d'ambassadeur pour entrer

dans les pays de vostre magnipotence, à dessein seulement de

reconnoistre vos ports, passages et forces, pour après en advertir

le roy de Pologne, et que, en conséquence de cette accusation, à

laquelle ledit Roussel se porta pour se venger de la haine qui

s'engendra entre eux deux, ledit marquis auroit esté envoyé en une

de vos villes, où il est encore gardé, nonobstant que dans ses

papiers, qui furent visités, il ne se soit rien trouvé pour le

convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit marquis

d'Eyxideuilh apartient à personne qui tienne grand rang en nostre

royaume, et que ses prédécesseurs nous ont rendu de signalés

services, et qu'outre ces considérations, nous nous sentons

obligés de protéger nos subjets, principalement ceux qui sont

eslevés par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette

lettre à vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de

commander que ledit marquis soit promtement mis en liberté et

qu'il lui soit permis d'aller où bon lui semblera. Ses parents

envoient exprès par delà ce gentilhomme, lequel estant bien

instruit des particularités de cette affaire, en pourra plus

amplement informer vostre magnipotence, si besoin est, et

l'assurera qu'encore que notre demande soit bien juste, nous ne

laisserons de recevoir à grand plaisir l'effet que nous en

désirons, et que nous espérons de vostre magnipotence et de son

amitié envers nous. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ayt,

très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime et bon

prince, nostre très-cher amy, en sa sainte garde. Écrit à

Fontainebleau, le troisième jour de mars 1635.»

«Votre bon amy,

«_Signé_ LOUIS.

«_Contresigné_ BOUTHILLIER.»

LE MARQUIS D'EXIDUEIL

ET SA FEMME.

Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil épousa

mademoiselle de Pompadour, fille d'une soeur de la chancelière.

Quoique le mari et la femme fussent fort dissemblables pour le corps,

car il étoit fort laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de

plus semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que l'autre:

mais comme les fous ne s'accordent guère entre eux, il y avoit

toujours noise en ménage. Elle, étoit coquette et le mari jaloux. Pour

l'obliger à recevoir grand monde chez elle, et à venir ensuite à la

cour, elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit réussir qu'auprès du

marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le feu Roi étoit devenu

amoureux d'elle; qu'il le lui avoit fait dire par quelqu'un qu'elle

lui nomma; mais que, comme il vouloit toujours se conserver la

réputation de chaste, il vouloit que l'affaire fût secrète. Or, il

faut que vous sachiez que le Roi étoit alors en Lorraine. «Pour cela,

ajouta-t-elle, on a trouvé de certains chevaux qui, en un jour et une

nuit, peuvent venir de Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine; de

sorte qu'il n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans la

confidence, d'empêcher qu'on ne voie le Roi pendant un jour. Par ce

moyen, vous et moi gouvernerons tout.» Après, elle lui dit qu'on se

vouloit servir d'elle pour négocier en Flandre, et que M. le

garde-des-sceaux[359] avoit fait faire pour cela de certains carrosses

tirés par de cette sorte de chevaux dont nous venons de parler. «Je

vous veux découvrir» ajouta-t-elle, la cause de la richesse de

messieurs Seguier: elle vient d'une naine indienne qu'ils ont chez

eux. Cette naine possédoit un grand trésor, et fut prise par les

Espagnols; mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent séparés

par la tempête, et la naine, avec ses richesses, fut jetée sur une

côte de France, où un des Seguier avoit un château. Il la reçut fort

bien, et elle se donna à lui avec son trésor. Cette naine est

prophétesse, et par les avis qu'elle donne, il est impossible, si on

les suit, qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication

avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions bientôt le

cardinal de Richelieu.»

[359] Il n'étoit pas encore chancelier. (T.)

Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son soûl, elle fit

accroire au marquis que la naine ne vivoit que de cela; et cependant

elle en faisoit des collations avec ses galants; car le mari, persuadé

de tout ce que sa femme lui avoit dit, promettoit à tous ses voisins

des charges et des emplois, et recevoit toute la province chez lui,

parce qu'elle lui avoit fait entendre qu'il falloit se faire connoître

avant que d'être premier ministre. Après, ils viennent à Paris; la

cour sembloit bien plus plaisante à la dame que le Limousin. Elle n'en

vouloit point partir: cela les brouilla si bien, qu'il s'en alla seul

dans la province; elle coquette ici tout à son aise. Esprit,

l'académicien, qui étoit alors à M. le chancelier, étant familier chez

elle, se mit à lui en conter. Il l'aima quelque temps sans découvrir

sa folie. Elle étoit belle et avoit de l'esprit. Un jour qu'il ne

s'étoit pas trouvé quelque part: «Si vous pensiez, lui dit-elle, me

faire encore de ces tours-là, je m'en irois à Meaux.» Cela lui sembla

si extravagant qu'il lui répondit: «Et moi, j'irois à Pontoise.»

Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit que de sa vie il n'a été

si surpris. Elle l'envoya un jour quérir. Il la trouva sur un lit, les

bras pendants, pâle, défigurée, un chien expirant à ses pieds, une

écuelle pleine de brouet noir. «Hé bien! lui dit-elle d'une voix

dolente, vous voyez,» et se mit à lui conter, avec un million de

circonstances bizarres, combien de fois depuis cinq ans elle avoit

pensé être empoisonnée par son mari. Après elle se jette dans un

couvent: le chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui

étoit absent et amoureux d'elle, étoit pourtant bien embarrassé

d'avoir un chancelier de France sur les bras. Au bout de quinze jours

cette fantaisie passe à cette folle; elle écrit à son mari qu'elle le

vouloit aller trouver, et qu'il vînt au-devant d'elle. Il y vint: les

voilà les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire parler et

avoir des aventures. L'aventure du poison lui avoit semblé belle. On a

dit aussi que c'étoit pour entendre les plaintes de ses amants qu'elle

avoit fait cette extravagance, et qu'elle s'étoit mise ensuite dans un

couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie au bout de

quelques années, et employa les derniers moments de sa vie à conter à

son mari combien elle avoit eu de galants, qui ils étoient, et jusqu'à

quel point elle les avoit aimés; car on ne dit point qu'elle ait

conclu avec pas un. Son mari mourut quelque temps après. Ils ont

laissé deux garçons.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 23 / 28 段