Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l'ont voulu

épouser, «mais, soit dit à mon honneur, ils ont été tous trois mis aux

Petites-Maisons.»

Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville, qu'il étoit

vrai que comme un soir un conseiller d'état, homme de quelque âge, la

ramenoit chez elle, elle étoit à la portière, et lui au fond, il la

prit par la tête, elle qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa

tout son soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que sa

vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement à se

dépêtrer de ses mains; et elle arriva à sa porte, car il n'y avoit pas

loin, avant que d'avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l'a

jamais voulu nommer. Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame

de Guémené dit à Sa Majesté: «Madame, faites conter à madame Pilou

l'aventure du conseiller d'état.--Ne voilà-t-il pas, dit la bonne

femme, vous regorgez d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un

pauvre misérable, vous en enragez.» A propos d'amants: elle dit

qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes

arracheront les yeux pour leur avoir parlé d'amour; mais il n'y a que

des araignées dans ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a

encore mené.

Le cardinal de La Valette, en colère contre elle pour quelque chose,

vouloit, disoit-il, la faire lier sur le cheval de bronze.

L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, se mit un jour à la

railler fort sottement. «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été

condamné par arrêt du parlement à faire le plaisant? car, à moins que

de cela, vous vous en passeriez fort bien.»

Une fois madame de Chaulnes, la mère, lui dit quelque chose qui ne lui

plut pas. «Si vous ne me traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne

mettrai jamais le pied céans. Je n'ai que faire de vous ni de

personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien qu'il ne nous en

faut. A cause que vous êtes duchesse, et que je ne suis que fille et

femme de procureur, vous pensez me maltraiter; adieu, madame, j'ai ma

maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit rien à personne.» Le

lendemain madame de Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et

lui demanda pardon.

Quand M. de Chavigny alla demeurer à l'hôtel de Saint-Paul, il trouva

madame Pilou quelque part et lui dit: «Madame, à cette heure que je

suis votre voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir.» Elle y

va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit assez le fier.

Depuis cela, dès qu'il étoit en un lieu elle en sortoit. Enfin, à je

ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubet, au fort de sa faveur,

il vit qu'elle s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il

alla à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son

serviteur. «Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu'une petite

bourgeoise, vous êtes un grand seigneur, vous ne m'avez pas bien

traitée, vous ne m'y attraperez plus; je n'ai que faire de vous ni de

personne.» Il lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le

pria depuis cela.

Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce qui arrive à nos

parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on attrape le cousin-germain,

c'est bien fait de se déprendre. J'avois je ne sais quel parent qui

fut un peu pendu à Melun; sa soeur disoit qu'il avoit été mal

jugé.--A-t-il été confessé? lui dis-je. A-t-il été enterré en terre

sainte?--Oui.--Je le tiens pour bien pendu, ma mie.»

Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un prône contre la

danse; elle l'alla trouver et lui dit: «Mon bon ami, vous ne savez ce

que vous dites. Vous n'avez jamais été au bal; cela est plus innocent

que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée, moi, de voir des

prêtres qui plaident toute leur vie les uns contre les autres.» Elle

se confesse à lui d'une plaisante façon; elle cause avec lui, et le

lendemain elle lui dit: «Hier, je vous dis tous mes sentiments; j'y

ajoute encore cela, et j'en demande pardon à Dieu.»

«Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je vois des

laquais qui disent: Bon Dieu! la laide femme!--Je me retourne.

Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'étois à quinze ans,

quoique j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en France

qui se puisse vanter de cela.» Elle disoit qu'il n'y avoit personne au

monde qui se fût si bien accommodé qu'elle de deux fort vilaines

choses, de la laideur et de la vieillesse. «Cela me donne,

disoit-elle, un million de commodités: je fais et dis tout ce qu'il

me plaît.» Elle est gaie, et ne craint point du tout la mort: elle

danse le branle de la torche, quand elle est en liberté, et dit que la

torche ne lui manque jamais à proprement parler. «Je suis, dit-elle,

le guéridon de la compagnie[343].»

[343] Le branle étoit une ronde où les danseurs et danseuses se

tenoient tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur

portoit un chandelier, une torche ou un flambeau allumé. Ce

passage de Tallemant est obscur aujourd'hui que ces usages

anciens sont oubliés. Le mot _guéridon_ désigne vraisemblablement

une personne qui, durant le branle, étoit placée au centre du

cercle.

Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle approuve fort les

mariages par amour; «car, dit-elle, voulez-vous qu'on se marie par

haine?»

Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un roman, croyoit que

c'étoit une étrange chose, et s'en vint lui dire: «Jésus! madame

Pilou! on vous a mis dans un roman.--Va, va, lui dit-elle, la comtesse

de Maure y est bien[344].» Cela l'arrêta tout court, car c'est aussi

une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de mademoiselle de Scudéry, où

elle s'appelle _Arricidie_, et y est fort avantageusement, comme une

philosophe et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier,

et lui dit: «Mademoiselle, d'un haillon vous en avez fait de la toile

d'or.» L'autre lui voulut dire: «Madame, mon frère a trouvé que votre

caractère[345], etc.--Voire, votre frère, je ne connois point votre

frère; c'est à vous que j'en ai l'obligation. A cela, en vérité, j'ai

reconnu que j'avois bien des amis; car il n'y a pas jusqu'à la Reine

qui ne s'en soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on retire de ne

faire de mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle, je me trouvai

embarrassée au Palais-Royal, à la mort du cardinal de Richelieu, avec

bien des femmes entre des carrosses. Un homme me prend, et me porte

jusque dans la salle où l'on voyoit son effigie. Je regarde cet homme.

Il me dit: Vous avez autrefois pris la peine de solliciter pour moi,

je vous servirai en tout ce que je pourrai.»

[344] Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.)

[345] Mademoiselle de Scudéry faisoit paroître ses ouvrages sous

le nom de Georges de Scudéry, son frère. On savoit jusqu'à

présent peu de choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni

à Tallemant l'un de ses plus curieux articles. Cependant Sauval

nous avoit appris qu'elle jouoit un rôle dans un roman de

mademoiselle de Scudéry. «La vieille madame Pilou, dit-il,

célèbre dans le Cyrus, sous le nom d'_Arricidie_ et de la _Morale

vivante_, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc.» (_Sauval_, _Antiquités

de Paris_, t. 1, p. 189.)

C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été: il

y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la

choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame

d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, dit: «Quand

madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?»

Elle ne se veut point mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a

toujours du déplaisir.

Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon aux Minimes de la

Place-Royale: une autre fût retournée chez elle; mais elle, bien loin

de cela: «Il faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai bien

faire place.» Elle étoit si sale et si puante que tout le monde la

fuyoit; elle eut de la place de reste.

Quand elle voit des gens qui sont quelque temps dans la mortification,

et qui après retournent à leur première vie: «Ils font, dit-elle,

comme l'ânesse de ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on

enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il falloit pour aller

dîner à demi-lieue d'ici. Elle va bien jusqu'à la moitié du chemin;

mais se ressouvenant de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette

toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort bien quelque

temps, puis tout d'un coup ils jettent le froc aux orties, dès qu'ils

se ressouviennent de leur ânon.»

Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez, dites-vous, ruiner

le cardinal; ma foi vous vous y prenez bien. Tout ce que vous faites

ne sert qu'à l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre à

la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que sans cet homme

vous lui feriez bien du mal.»

Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle eût

soixante-seize ans: il est vrai que rien ne lui fait mal. On est bien

aise qu'elle aille partout, et on dit, quand il est arrivé quelque

chose d'extraordinaire: «Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle alla

à Meudon chez madame de Guénégaud pour quelques jours, pour mettre

dans du marc un bras qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en

carrosse. M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se trouva. Il

lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je vous en remercie,

gardez cela pour d'autres; Robert Pilou et moi avons du bien plus

qu'il ne nous en faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon:

quand vous me verrez ne tressaillez point, car je n'ai rien à vous

demander. Il n'y a peut-être que moi en France qui vous ose parler

comme cela.»

Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé fut mariée en

Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier Brendi, qui a fait

_l'Éromène_. Cette femme et madame Pilou avoient toujours eu soin de

s'écrire. Au bout de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris;

jamais on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la Brendi,

étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans une terre de sa nièce

de Mayerne, riche héritière.

Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents livres à dire d'une

somme qu'on lui avoit donnée à garder. Or, il n'y avoit que sa

servante à qui elle se fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de

son cabinet. Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la fière

assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que c'étoit elle.

Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre en justice comme on le lui

conseilloit, elle lui paya deux cents livres qu'elle lui devoit de ses

gages, disant: «Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle

à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.» Depuis, il se trouva

que celui-là même qui avoit donné à madame Pilou cet argent à garder,

avoit escamoté ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et

que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant de méchantes

excuses. Elle rappelle sa servante, la prie d'oublier le passé, lui

confirme la parole qu'elle lui avoit donnée de lui laisser deux cents

livres de rente viagère et cent écus en argent, et pour la soulager

elle prit une petite servante encore.

La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d'un si grand

débordement de bile qu'elle en tomba de son haut[346]; revenue, elle

se confessa sur l'heure; elle n'en fut malade que dix ou douze jours.

Toute la cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant

arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. M. Valot, premier

médecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyoient point

y allèrent; c'étoit la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée,

qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; quoiqu'elle ait

quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul rendre grâces à Dieu

avec un manteau de chambre noir doublé de panne verte; c'est une

antiquaille qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi

propre qu'il y en ait à Paris.

[346] A la Pentecôte de l'année 1656. (T.)

Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus guère jeune, est

allée la voir toute parée de pierreries du Temple[347], et lui a dit

que la grande réputation qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé

si elle ne connoissoit personne qui fût curieux de parfums de gants

d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses semblables; que le

secrétaire de l'ambassadeur du Portugal en faisoit venir d'admirables.

Madame Pilou lui dit: «N'avez-vous que cela à me dire?--Hé! madame,

répondit cette femme, comme vous êtes bonne amie, et que tout le

monde dit que vous conseillez si bien les gens, je voudrois bien

vous demander par quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon

mari.--Comment s'appelle-t-il?--Ha! madame, je n'oserois vous

dire son nom.--Les noms ne sont faits que pour nommer les gens,

dites?--Vraiment, madame, je n'oserois.» Enfin, après bien des façons,

elle dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. «Je ne

me mêle point de démarier les gens.» Un autre jour elle revint, et dit

à madame Pilou qu'elle la viendroit divertir quelquefois avec son

luth, qu'elle en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous et

de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez toute la mine de

ne valoir rien, et ce secrétaire de l'ambassadeur est sans doute votre

galant.--Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure

que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.--Ma mie, dit madame

Pilou, il y a plus loin de rien à un que d'un à mille.» Et sur cela

elle la pria de se retirer.

[347] Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouvé le

secret de colorer les cristaux. (T.)

Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit appeler madame

la marquise de...... Elle fit bien des compliments à madame Pilou sur

sa réputation. La bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous êtes

venue ici pour quelqu'autre chose.--Madame, dit l'autre, puisque vous

voulez que je vous parle franchement, c'est que je me veux remarier.

J'ai huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un fils

d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai bien trois mille livres

de rente: il est vrai que j'ai aussi quelques affaires. Comme vous

connoissez bien des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez

quelque conseiller ou quelque président bien accommodé, car le comte

celui-ci, et le marquis celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux

demeurer à Paris.--Jésus! madame, dit madame Pilou, vous moquez-vous

de vous vouloir remarier? Vous êtes vieille et laide.--Hé! madame,

répondit cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, et

voilà encore toutes mes dents.--Cela n'y fait rien, reprit la bonne

femme, voilà encore toutes les miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts

ans. Allez, madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à Paris:

épousez ce marquis, épousez ce comte si vous voulez, je ne me mêle

point de faire des mariages, et je me garderois bien de conseiller aux

gens de vous épouser.»

«Il a fallu, disoit-elle, que je vécusse jusqu'à quatre-vingts ans

pour désabuser le monde. On m'a crue une intrigante, moi qui toute ma

vie n'ai fait que prêcher ces sottes femmes, sans y rien gagner:

j'étois comme la servante de l'Arche, quand j'avois chassé les bêtes

d'un endroit, elles y revenoient aussitôt.»

La pauvre madame Pilou déchoit furieusement: il falloit qu'elle

mourût, il y a dix ans, quand le Roi et la Reine-mère, en passant

devant chez elle, envoyoient savoir de ses nouvelles, et que toute la

cour y alloit[348]; elle avoit alors une fluxion sur les jambes qui la

retenoit au logis. Dès que ses jambes l'ont pu porter, elle a couru

partout. Elle a un défaut, c'est qu'elle n'a jamais su aimer à lire,

ni à entendre lire. Elle s'ennuie dans sa maison; cependant,

quoiqu'elle ait fort bon sens, elle n'a plus guère de mémoire: elle ne

voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de bonne pâte, car

à quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement effroyable, et après un

dévoiement par bas, pour avoir allumé sa bougie à une chandelle

empoisonnée que des laquais avoient fait faire pour endormir un de

leurs camarades. Il y étoit entré de l'arsenic; elle fut purgée pour

long-temps. Une fois en visite elle se mit à conter une histoire d'une

fille à qui un amant étoit tombé sur la tête, dont elle étoit morte,

comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de circonstances, et

on ne se soucioit guère de la personne qui n'étoit pas trop connue.

Elle s'en aperçut, et s'en tira en concluant ainsi: «C'est pour vous

apprendre, messieurs et mesdames, à craindre plus les amants que vous

ne les avez craints jusqu'à cette heure.»

[348] Ce passage a été écrit par Tallemant à la marge du

manuscrit, vers 1663 ou 1664. La Reine-mère mourut en 1666; cette

circonstance fixe l'époque de la décrépitude de l'intéressante

madame Pilou.

BORDIER ET SES FILS.

Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils d'un chandelier

de la Place Maubert qui le fit étudier. Il fut quelque temps avocat;

puis s'étant jeté dans les affaires, il y fit fortune, et fut

secrétaire du conseil. Il n'y a pas plus de dix ans que son père étoit

mort. Il fut long-temps fâché contre son fils, de ce que, pour

l'obliger à se défaire d'une charge de crieur de corps, il lui avoit

suscité un homme par qui il lui en avoit tant fait offrir, qu'enfin le

bonhomme l'avoit vendue. Ce chandelier étoit fort charitable: son fils

lui a toujours porté respect.

Il lui arriva une fâcheuse aventure du temps du cardinal de Richelieu.

Son Eminence, en revenant de Charonne, pensa verser dans le faubourg

Saint-Antoine, qui alors n'étoit point pavé; au moins n'y avoit-il

qu'une chaussée fort étroite au milieu, et dont le pavé étoit tout

défait. Le cardinal le voulut faire paver, et demande à Bordier qu'il

avançât dix mille écus pour cela; ce fut à l'Arsenal qu'il lui parla.

Bordier lui dit qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas

accoutumé d'être refusé: le voilà en colère; il relègue Bordier à

Bourges. En cette extrémité notre nouveau riche a recours à

mademoiselle de Rambouillet[349]; car ses affaires dépérissoient. Il

avoit déjà en quelque rencontre éprouvé la bonté et le crédit de cette

demoiselle. Elle fit si bien, par le moyen de madame d'Aiguillon,

qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais pour se raccommoder avec le

cardinal, il fallut qu'il avouât qu'il avoit perdu le sens, que

ç'avoit été un aveuglement, et qu'il se mît à genoux. Mademoiselle de

Rambouillet n'en fut guère bien payée; car M. de Rambouillet ayant eu

affaire de cet homme quelque temps après, il en fut traité si

incivilement, qu'il demanda à celui qui le menoit[350] si c'était bien

M. Bordier à qui il avoit parlé.

[349] Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier.

[350] On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa

vie, étoit presque aveugle.

Laffemas fit cette épigramme:

Bordier pleure sa décadence,

Au lieu de se voir élevé

Par les degrés à l'intendance,

Il est tombé sur le pavé.

A l'Arsenal un coup de foudre

A pensé le réduire en poudre,

A faute de s'humilier.

C'est son arrogance ordinaire;

Pour être fils d'un chandelier,

Il a bien manqué de lumière.

A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa nièce Liébaud, fille de

sa soeur, à Lamezan, lieutenant des gendarmes. Madame Pilou, voyant

qu'on mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit chez madame

Margonne, bonne amie de Bordier: «Ma foi! cela sera plaisant de voir

ses armoiries. Qu'y mettront-ils? Trois chandelles.» Cela déplut

furieusement à madame Margonne, car il y avoit du monde; la bonne

femme s'en aperçut, et dit en riant: «Voyez-vous, il est permis de

radoter à quatre-vingt-deux ans; il y en a bien qui radotent plus

jeunes.»

C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se prend fort pour

un autre en toute chose. Il veut faire le plaisant, et il n'y a pas un

si méchant plaisant au monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes

folies qu'on puisse faire; cela l'incommodera à la fin, car il faut

bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il est vrai que le lieu

est fort agréable, et que, malgré le peu d'eau, le terrain fâcheux

pour cela et pour les terrasses, et toutes les fautes qu'il y a à

l'architecture, c'est une maison fort agréable. On dit qu'elle lui

coûte plus d'un million.

Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'aîné, qui est une pauvre

espèce d'homme, s'est marié pour lui faire dépit, et voici d'où cela

vient. Ce garçon devint amoureux de la fille du premier lit d'un M.

Margonne, receveur-général de Soissons. La seconde femme de ce

Margonne, dont nous parlerons ailleurs, étoit la bonne amie, pour ne

rien dire de pis, de Bordier: ils étaient voisins. La fille étoit bien

faite, elle a beaucoup d'esprit et beaucoup de coeur. Le jeune homme

ne lui parle point de sa passion: il lui portoit trop de respect; mais

assez d'autres lui en parloient. Cela dura quatre ans qu'elle évitoit

toujours sa rencontre, et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en

parle, ou en fait parler à son père, qui va trouver madame Pilou, et

lui dit: «Après avoir bâti le Raincy (voyez la vanité de l'homme),

irois-je dire à la Reine: Madame, je marie mon fils à Anne Margonne?»

Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine n'avoit que

faire à qui il mariât son fils, et lui chanta sa gamme comme il

falloit.

On dit à mademoiselle Margonne que si elle vouloit on l'enlèveroit.

Elle répondit qu'on s'en gardât bien, et qu'elle ne le pardonneroit

jamais. Ce garçon désespéré se jette dans un couvent; le père ne

savoit où il en étoit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle eût

daigné avertir le jeune homme d'y demeurer encore quelque temps, le

bonhomme eût consenti à tout; mais cette fille, qui avoit l'âme bien

faite, ne voulut jamais rien faire qui ne témoignât du courage. Enfin

il vint à dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller au

Parlement avec douze mille livres de rente, et qu'on fît l'affaire

sans l'obliger de signer. La fille, qui se conseilloit à sa

belle-mère, car le père n'en savoit rien, voyant que cette femme, qui

pourtant ne manque pas de sens, s'ébranloit, a vite recours à madame

Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: «Ou il me

demandera, son manteau sur les deux épaules, et comme on a accoutumé

de faire, ou il ne m'aura pas.»

Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors commis de Fieubet, son

oncle, se présenta: on fit le mariage. Madame Pilou fit l'affaire et

la proposa. Bordier, au désespoir, s'en va en Hollande, et

mademoiselle de Hère a fait depuis ce que mademoiselle Margonne

n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus irritée contre

Bordier, c'est que cet homme, qui disoit qu'il ne souhaitoit rien tant

qu'une belle-fille comme elle, dès qu'il vit son fils épris, il la

traita le plus incivilement du monde, elle qui en usoit si bien. Elle

a de l'esprit, de la vertu, du coeur; c'est une personne fort

raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit doucement avec son

mari qui l'estime fort, et elle est estimée de toute la famille à tel

point, qu'elle y est comme l'arbitre de tous leurs différends, et

Bordier a été contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes

l'ont incommodé, et on doute que le père soit à son aise. Cet homme

n'en usa point mal en l'affaire de son fils, car il ne s'emporta

point, ne dit rien contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis

il le lui a pardonné; mais il n'y a pas de cordialité entre eux.

Avant la révocation des prêts, cet homme craignoit le serein, se

serroit le nez quand le serein le surprenoit à l'air: il avoit sans

cesse des étouffements. Depuis, quand il a fallu songer tout de bon à

s'empêcher de donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein,

et n'a pas eu le moindre étouffement.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 22 / 28 段