A la fête de Pâques, il se faisoit une objection. «Mais un mari et une

femme qui couchent ensemble un si beau jour, que feront-ils? A cela il

faut répondre par une comparaison. Si le jour de Pâques un débiteur

vous apporte de l'argent, il est bonne fête; mais les gens ne sont pas

toujours en humeur de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites

l'application, mesdames[329]»

[329] Je doute qu'il ait dit cela. (T.)

A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire quitter à ces

femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles ont le nez dedans.»

«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais c'est une ville

comme La Rochelle, qui ne se prend point sans mouffles.»

Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, Dieu dit, le

voyant venir de loin: «Qui est-ce?» et puis, quand il fut plus près:

«Ah! c'est mon bon serviteur David; bras dessus, bras dessous,

camarades comme cochons.»

Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit à

Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez la musique

toute prête; voici mon fils qui vient.»

Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: «Nous, Ninus,

etc., à tous manants et habitants de notre bonne ville de Ninive,

savoir faisons que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal

maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons que, etc.; et

parce que ledit maître Jonas est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit

dix fois _ledit Jonas_ et _ledit Dieu_.

En carême, il compara un jour la charité à l'échelle de Jacob, et

disoit que ce n'étoit pas une échelle de chêne ou de hêtre, mais que

le premier échelon étoit _hareng_, le deuxième _morue_; et ainsi de

suite, il dit toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il,

envoyer au couvent des Augustins[330].»

[330] Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgré la défense,

de la viande dans le carême, elle étoit saisie et envoyée aux

Augustins chargés de la distribuer aux pauvres malades.

Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort pressé de leur donner

un sermon, il leur dit: «Eh! bien! me voilà; à cause que je suis

_Boullanger_, vous croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne

songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit à leur raconter

toutes ses occupations. Après, il compara une fille qui entroit en

religion à un peloton. «Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de

bureau ou de papier sur lequel on commence à devider les premières

aiguillées; mais, quelque bien qu'on fasse, il reste toujours un

petit trou qu'on ne sauroit boucher.»

A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint Ignace; il

voulut leur donner sur les doigts. Il fit un dialogue entre Dieu et le

saint, qui lui demandoit un lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous

mettre, disoit Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint Benoît

et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation des lieux occupés

par les principaux ordres. «Mettez-nous seulement, dit saint Ignace,

en lieu où il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En

sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher céans

qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement on m'y auroit fait

méchante chère.» Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux

Jésuites en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il, est comme

une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, le

vinaigre, les macérations, les docteurs: _vos estis sal terræ_; et

l'huile, les bons pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon

père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous dira: Vous êtes

damné si vous continuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour

peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement une

grande tache; mettez un bon père Jésuite dans une province, elle en

sera enfin toute pleine.» Les Jésuites se plaignirent à lui-même de ce

qu'il avoit dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais

je me suis laissé emporter; je ne savois que vous dire. Dans quatre

jours c'est la fête de notre Père saint Augustin, venez prêcher chez

nous, et dites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.»

Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit à son sermon

incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; il se mit à lui faire un

train tout semblable à celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six

beaux chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec

des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien

des pages, bien des laquais vêtus de jaune passementé de noir et de

blanc.»

Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y a la grande rue

des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; mais il n'y a point de rue

des Vierges: ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien

étroit.»

«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus de besogne

qu'un huguenot; un huguenot va lentement comme ses psaumes: _Lève le

coeur, ouvre l'oreille_, etc. Mais un catholique chante: _Appelez

Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas_, etc.» Et en disant cela, il

faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire que ce conte vient de

Sédan, où Du Moulin ayant dit à un arquebusier qui chantoit _Appelez

Robinette_, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,»

l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va vite en chantant

_Robinette_, et comme elle va lentement en chantant: _Lève le coeur,

ouvre l'oreille_, etc.»

On dit encore qu'un artisan lui dit: _qui au conseil des malins n'a

été_ empêchoit sa lime d'aller, et qu'il faisoit beaucoup plus

d'ouvrage avec _Jean Foutaquin pour du pain et pour des poires, Jean

Foutaquin pour des poires et pour du pain_.

Parlant d'_Hosanna_, il dit «que les enfants étoient montés sur un

arbre; je ne saurois vous en dire le nom, je vous le dirai tantôt.»

Son sermon fini: «Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un

sycomore.»

«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: Jésus-Christ nous l'a

dit, il le faut croire.» Deux Jésuites entrent là-dessus. «Tenez,

dit-il, voilà deux des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il

n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé Du Four, qui, dans

les guerres des huguenots, ayant trouvé des Jésuites à cheval, leur

demanda qui ils étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie de

Jésus.--Je le connois, dit-il, brave capitaine, mais d'infanterie; à

pied, à pied; mes Pères;» et il leur ôta leurs chevaux.

Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il attend long-temps

avant que de frapper; il menace, mais il ne frappe pas: c'est, dit-il,

comme ce chasseur que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être

cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant il ne le frappe

pas, et il n'y a que quatre doigts entre deux.»

Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu que saint Joseph,

car le petit Jésus le servoit comme un apprenti. Il lui disoit:

«Donnez-moi, je vous prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela;

apportez-moi, je vous prie, cette tarière, etc.»

«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal de Richelieu; oui,

Dieu veut la paix, le Roi la veut, la Reine la veut, mais le diable ne

la veut pas[331].»

[331] On s'est plu à attribuer au Père André beaucoup de traits

ridicules qu'il n'a jamais prononcés. Guéret met dans la bouche

de ce religieux des observations qui peuvent être considérées

comme l'opinion saine qu'on peut s'en former: «Tout goguenard que

vous le croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a

pas toujours fait rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des

vérités qui ont renvoyé des évêques dans leurs diocèses, et qui

ont fait rougir plus d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre

en riant; il ne s'est point asservi à cette lâche complaisance

dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait

profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmandé le vice que

vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez

aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il les a

traités sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux....

(_Jésuites_) s'ils sont satisfaits du panégyrique de leur

fondateur;....... On ne me reprochera jamais d'avoir fait des

contes à plaisir, comme il y en a beaucoup....... J'ai suivi la

pente de mon naturel qui étoit naïf, et qui me portoit à

instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi,

pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des

pensées sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien

jusqu'aux conditions les plus serviles et aux choses les plus

ravalées, d'où je tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles

ont produit leur effet, ces comparaisons, etc.» (_La Guerre des

auteurs anciens et modernes_; Paris, 1671, in-12, p. 154.)

VILLEMONTÉE.

Villemontée est d'une assez bonne famille de Paris. Il épousa la soeur

de La Barre, dont nous avons parlé; il devint maître des requêtes, et

eut l'intendance de Poitou, où sa femme et lui, aussi bons ménagers

l'un que l'autre, faisoient une fort grande dépense. Elle devint

amoureuse, à La Rochelle, d'un gentilhomme du grand-prieur de la

Porte, nommé L'Épinay. Cette amourette passa bien avant, et le mari

surprit un billet de sa femme en ces termes: «Notre soutane va aux

champs; viens vite, car je meurs d'envie............» Villemontée est

pourtant bien fait; mais peut-être........ On a dit que le

grand-prieur, en colère de ce que l'intendante l'avoit refusé, avoit

fait avertir le mari par des Jésuites. J'ai de la peine à le croire,

car c'étoit un bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit de

cette lettre. Il mit en prison, dans un château, une bossue de La

Rochelle, nommée La Villepoux, qu'on accusoit d'avoir été la

_Dariolette_[332]; et, après l'y avoir tenue long-temps, il la laissa

aller, et il mit sa femme en religion: depuis, il la relégua à une

terre. Il eut assez d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui

étoit l'aînée. Elle ne voulut pas déshonorer sa mère en faisant

autrement qu'elle; elle trouva de très-bonne heure un L'Épinay. Ce fut

un nommé Ruelle, que mademoiselle de Bussy avoit donné au père pour

secrétaire. Elle eut l'honnêteté de lui permettre de lui faire un

enfant; elle n'avoit que douze ans. Le père se contenta de le faire

fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit s'empêcher

d'être toujours un peu fou. Cette aventure ne fut pas trop divulguée,

et elle n'empêcha pas que Belloy, qui a été depuis capitaine des

gardes de M. d'Orléans, ne l'épousât. Elle étoit pour lors auprès de

madame de Fontaines, dame d'atour de Madame, où Villemontée l'avoit

mise. Belloy fut attrapé en toutes façons, car on dit qu'il n'a point

eu ce qu'on lui avoit promis en mariage, les affaires du beau-père

étant si décousues qu'il fut contraint de vendre ses terres pour

payer une partie de ses dettes; de peur même qu'on ne le mît en

prison, il se fit prêtre, et sa femme retourna dans un couvent.

[332] Voir la note 3 de la page 48 du tome 1.

Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemontée, le faisoit

subsister par les emplois qu'il lui procuroit. Enfin, en 1657, M. de

Saint-Malo (Villeroy) rendit au cardinal l'évêché de Saint-Malo de

trente-six mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq

mille livres, à cause du voisinage de Paris. Le Tellier fit donner

Saint-Malo à Villemontée, qui n'en jouit encore que par économat, à

cause que sa femme n'a point fait de voeux, mais a seulement protesté

devant le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une femme

avec son mari. Elle étoit si folle que, sous le prétexte qu'elle étoit

la femme d'un évêque, elle ne vouloit pas céder à une maréchale de

France, disant qu'elle ne devoit céder qu'aux princesses. Apparemment

quand on le reçut prêtre, ou qu'on le fit évêque, on ne se souvint pas

du canon du concile de Trente.

MADAME PILOU[333].

Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée par hasard

vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, soeurs de ce Mayerne[334]

qui a été premier médecin du roi d'Angleterre, où il a fait une assez

grande fortune: c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle fit

amitié avec ces filles, qui étoient des personnes raisonnables, et

qui, comme huguenotes, en fuyant la persécution, avoient vu assez de

pays[335]. Cette connoissance lui servit, et la tira en quelque sorte

du _calinage_[336] de sa famille, car son père n'étoit qu'un

procureur. Cela lui servit à connoître une madame de La Fosse, leur

parente, riche veuve, qui avoit été galante, et qui, en mourant, lui

laissa du bien. Elle épousa un procureur nommé Pilou, qui ne fit pas

grande fortune; en récompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore.

Il n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle, mais il

n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur sens, et qui dise mieux

les choses.

[333] Anne Baudesson, femme de Jean Pilou.

[334] Il étoit gentilhomme, mais si adonné à la médecine,

qu'étant enfant il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.)

[335] Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de

madame de Rohan, qui avoit été mariée fort jeune: ainsi madame

Pilou connut tout le monde à l'Arsenal. (T.)

[336] _Calinage_, niaiserie, enfantillage, commérage et nullité

de la conversation bourgeoise de ce temps-là.

Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, n'étoit pas la plus

grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientôt un

grand nombre de connoissances, mais la plupart de la ville.

Insensiblement elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint à

être bien venue partout, et chez la Reine-mère.

Elle étoit fort embarrassée d'un certain brave, nommé Montenac, qui

vouloit enlever madame de La Fosse. Un jour ayant trouvé feu M. de

Candale: «Monsieur lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens

à l'armée, ne sauriez-vous nous défaire de Montenac? Tous les ans vous

me faites tuer quelques-uns de mes amis, et celui-là revient

toujours.--Il faut, répondit-il, que je me défasse de deux ou trois

hommes qui m'importunent, et après je vous déferai de celui-là, car il

est raisonnable que mes importuns passent les premiers.»

Elle a fait trois classes de tout le monde: ses inférieurs, à qui elle

fait tout le bien qu'elle peut; ses égaux, avec lesquels elle est

toute prête de se réconcilier quand ils voudront, et les grands

seigneurs, pour qui elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un

lieu comme Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne,

et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui

viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a quelquefois de sottes gens

qui rient dès qu'elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient dès

que Jodelet paroît.

La femme d'un procureur, laide comme un diable, qui avoit commencé

par des femmes qui n'avoient pas le meilleur bruit du monde, ne

pouvoit guère passer dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas

bien particulièrement, que pour une créature qui servoit aux

galanteries de tant de jolies personnes qu'elle fréquentoit. On a dit

de madame de La Maison-Fort qu'elle n'étoit plus si cruelle

Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud

Avec madame de Pilou.

On a chanté:

Brion soupire[337]

Et n'ose dire

A la Chalais qu'elle fait son martyre.

Un moment sans la voir lui semble une heure,

Et madame Pilou veut qu'il en meure.

[337] M. d'Anville. Ils allèrent devant le prêtre pour se

fiancer. Là, il lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer

outre. (T.)

Or, madame Pilou étoit la bonne amie de madame de Castille, mère de

madame de Chalais, et il ne faut point trouver étrange qu'elle fût

familière chez cette belle. Il lui arriva une fois une plaisante

aventure avec cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, soeur de

M. de Châteauneuf, étoit après à louer d'elle une maison, qui est

devant la chapelle de la Reine, où M. de Châteauneuf a logé

long-temps. Elle envoya un matin un gentilhomme pour lui parler.

Madame de Castille, alors veuve, étoit encore au lit, et madame Pilou,

qui étoit couchée avec elle, lasse des barguigneries de cet homme,

mit la tête à demi hors du lit, et dit: «Allez, monsieur, allez, on ne

l'aura pas à meilleur marché.» Or, elle a la voix assez grosse. Cet

homme s'en retourne, et dit à madame de Vaucelas qu'il seroit inutile

de prétendre avoir meilleur marché de cette maison, qu'il avoit parlé

à madame de Castille, et que M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en

rabattroit rien[338]. Cela fit d'autant plus rire que cette madame de

Castille étoit un peu galante. On en parla au moins avec Almeras,

homme riche, et M. de Bassompierre écrivoit de Madrid que le duc

d'Almeras faisoit soulever _Castille la vieille_[339].

[338] Il étoit aisé de s'y tromper, car elle est noire et barbue.

Il y a un vaudeville qui dit:

Dame Pilou, pour paroître moins d'âge,

A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.)

[339] Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.)

J'ai ouï dire à Ruvigny que mesdames de Rohan et les autres galantes

de la Place[340] ne craignoient rien tant que madame Pilou, bien loin

qu'elle les servît dans leurs amourettes. Je sais de bonne part que

toute sa vie elle a prêché ses amies qui ne se gouvernoient pas bien.

«Enfin, disoit-elle, ne pouvant les réduire, je leur disois: Au moins

n'écrivez point.--Voire, me répondoient-elles, ne point écrire c'est

faire l'amour en chambrières.» Je sais bien qu'une fois, comme on lui

disoit: «Que ne dites-vous à une telle qu'elle se perd de

réputation?--La mère, répondit-elle, m'a pensé faire devenir folle,

voulez-vous que la fille m'achève?»

[340] _La Place_ par excellence étoit alors la Place-Royale,

aujourd'hui si dédaignée.

Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et dit tout avec une

liberté admirable. Elle a dit un million de choses de bon sens. «Quand

je vois, disoit-elle, ces nouvelles mariées qui vont donnant du timon

de leur carrosse contre les maisons, je me mets à crier: Qui veut du

plomb? Plomb à vendre! plomb à vendre! Qui veut du plomb? Voici des

gens qui en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait pas la

moitié des cocus qui se devroient faire, tant il y a de sots maris.»

[1658] Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a marié une

servante depuis un an, vint un jour lui demander si elle ne

connoissoit point quelque prêtre de Saint-Paul pour les démarier,

sa femme et lui; qu'à la vérité elle étoit grosse, mais qu'il

aime mieux prendre l'enfant. Ils avoient été mariés par un prêtre

de Saint-Paul.

[1659 juin]. M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de quatre-vingts

ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gèvres, va trouver

madame Pilou, et lui dit: «Je vous prie, parlez à mon père, il ne

veut point me voir. Mademoiselle Scarron (soeur du cul-de-jatte),

qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis c'est qu'il

ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien mourir.» Elle y va;

la première fois, elle fit venir les morts subites à propos, et

dit qu'on étoit bien heureux d'avoir le loisir de penser à soi.

Le malade dit qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser

plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que

cet homme disoit que les gens d'Eglise mêmes avoient des

maîtresses, elle marche sur le pied à Guénaut, afin qu'il

l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit: «Madame Pilou, vos

prônes m'ennuient.» Elle se retire et ne s'en mêle plus. Sur cela

on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avoit

répondu: «Vous n'étiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.»

Elle l'apprend à quelques jours de là; elle va voir. M. de

Langres, La Rivière; il avoit dîné assez de gens avec lui: «Ah!

dit-il, madame Pilou, je défendois votre cause.» Elle se met là

dans un fauteuil. «Je vous entends, lui dit-elle; je sais le

conte qu'on fait par la ville; je ne m'étonne pas que ces

bruits-là aient couru. Je me suis trouvée engagée avec des femmes

qui ont bien fait parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour

les remettre dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on a

cru que j'étois de la manigance. Je vous laisse à penser si, avec

la beauté que Dieu m'avoit donnée, et de la naissance dont je

suis, j'eusse été bien venue à rompre avec elles à cause de cela.

Leurs gens croyoient que j'étois de l'intrigue; ils ont crié cela

partout: mais Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts ans,

afin qu'on me fît justice. Ceux qui font ce conte-là n'oseroient

le faire en ma présence. Je sais toutes les iniquités de toutes

les familles de la ville et de la cour. Tel fait le gentilhomme

de bonne maison que je sais bien d'où il vient; à d'autres, je

leur montrerais que leur père étoit un cocu et un banqueroutier;

je les défie tous tant qu'ils sont.» Il y en avoit là de verreux

qui ne firent que rire du bout des dents. Le prince de Guémené y

étoit pour cocu, et l'abbé d'Effiat pour race de fous; son frère

est mort en démence. Il y en avoit encore d'autres.

Un jour elle disoit, à propos de demi-fous, qu'il étoit difficile

de s'en garder. «Quand un homme a un chapeau vert, je ne m'y

saurois tromper; mais quand il n'a qu'un chapeau vert brun, il est

assez malaisé. Il m'est arrivé bien des fois, disoit-elle, que

lorsque j'y regardois de bien près, je trouvois que tel chapeau,

que je croyois noir, n'étoit que vert brun.» Elle dit que

naturellement elle _sent_ le sot, et que dès qu'il y en a

quelqu'un en une compagnie, elle l'évente tout aussitôt.

Elle disoit que les amants entre deux vins sont les plus plaisants

de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous. «Ils me font

rire, dit-elle, car ils croient que personne ne voit ce qu'ils

font.»

J'ai déjà dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais faire devant

le cardinal de Richelieu les contes qu'elle savoit du feu

président de Chevry, après sa mort même, de peur de nuire à son

fils[341]. Elle a toujours été fort bien avec les gens de

finances; mais elle n'en a point profité: elle a servi beaucoup de

personnes en de grandes affaires, et n'a rien pris.

[341] _Voyez_ l'article du président de Chevry, tome 1, page 261.

Il contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit

racontés à Tallemant sur ce financier.

Elle dit que l'année de Corbie, durant le grand effroi qu'on eut à

Paris[342], elle s'en alla chez le feu président de Chevry, qui lui

dit: «Les ennemis viendront par la porte Saint-Antoine, et braqueront

leur canon qui _fessera_ dans toute la rue.--Il faut donc aller,

disois-je, dans les petites rues.--Un autre, me disoit-il, prendroit

les petites comme les grandes. Enfin, je retourne chez moi dans la rue

Saint-Antoine; il me fâchoit bien de désemparer; mon mari étoit malade

jusqu'à tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui dis: Mon pauvre

homme, il faut que je m'en aille, tu fermeras les yeux, et tu diras

que tu es mort.»

[342] En 1636. Voyez _les Mémoires de Montglat_, à cette date.

Ce mari mort, la voilà seule avec son fils, qui est un bon garçon,

fort simple, qui s'est jeté dans la dévotion. Ils ont du bien de

reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils feroient quelque

constitution, mais ils aiment mieux donner aux pauvres. Leur dévotion

n'est point incommode. Madame Pilou est à son aise; à cause de cela on

l'appelle _la douairière de Pilou_.

Elle disoit à ce garçon, qui se faisoit malade à force de courir à

toutes les dévotions: «Mon Dieu! Robert, à quoi bon se tourmenter

tant? veux-tu aller par-delà paradis?» Elle me disoit un jour: «Je lui

faisois hier des reproches de ce qu'il n'étoit point propre.--Madame

Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience; cela viendra avec le

temps.» Et il a cinquante-deux ans.» Elle avoit été fort long-temps à

le persuader de prendre un manteau doublé de panne. Le premier jour

qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit volé ce manteau, et

on lui donna un coup de bâton sur la tête dont il pensa mourir. Il

pria sur l'heure qu'on ne courût pas après cet homme; et, croyant

mourir, il fit promettre à sa mère de ne le poursuivre point. Elle dit

que son fils fait un recueil de billets d'enterrement.

Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, en parlant de je

ne sais combien de dames de grande condition, disoit: _Nous autres_,

etc. «Cela me fait souvenir, dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau

d'oranges qui alla à fond dans la rivière. Les oranges alloient sur

l'eau. Il y avoit (révérence de parler) un étron sec parmi elles; cet

étron disoit: _Nous autres oranges_ nous allons sur l'eau.»

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 21 / 28 段