président de Barentin[310]. Il en étoit jaloux, et une fois il leur
offrit de leur faire mettre des draps blancs. Lui cependant devint
amoureux de madame de Boudarnaut, une femme fort décriée; et pour
faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de grandes
fêtes et avoit gagné madame de Monglat; ce n'étoit pas grande
conquête. Pour faire qu'elle y en entraînât d'autres, il obligea un
jour sa femme d'en être: la partie étoit de manger à Brunoy, à quatre
lieues d'ici; c'est une terre à elle: elle ne voulut jamais se mettre
à table. Une autre fois qu'ils y étoient avec madame de Rieux, leur
belle-soeur, il lui prit je ne sais combien de visions.
«Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-soeur est une coquette.--Non,
demeurez.» Il changea deux fois d'avis. Il la voulut mener à
Montreuil; on disoit que c'étoit pour s'en défaire, car cet air-là est
contraire à ceux qui sont menacés du poumon. Etant arrivée à Amiens,
elle le pria de l'y laisser. Ce fut là qu'elle eut la petite-vérole
dont elle mourut. Madame de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec
elle; mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle lui
demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais fait tort. Il
dit que de la voir souffrir comme elle souffroit, cela le toucha; mais
qu'après il fut ravi d'en être délivré[311]. Il vit bien avec sa
seconde femme mademoiselle de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde
d'y manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager l'autre.
[310] Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de
Bois-Dauphin. Elle étoit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a
vécu jusqu'en 1704.
[311] Elle mourut à Amiens le 3 octobre 1654, à l'âge d'environ
vingt-huit ans.
LE PRÉSIDENT NICOLAÏ.
Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est le huitième du
nom, premier président de la chambre des comptes, en sa jeunesse eut
bien des amourettes: celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il
eut avec la femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit
vulgairement _la belle Bourgeoise_, car c'étoit une fort belle
personne. Le mari étoit jaloux. Notre président fut trois mois dans un
cabaret, comme garçon (_de cabaret_), il n'en avoit pas trop mal la
mine, afin de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans qu'on
se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement qu'avec
bien de la peine: depuis il eut un peu plus de facilité; mais elle le
quitta pour un autre. Elle s'en repentit après, et se mit à genoux
devant lui pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en
voulut plus ouïr parler.
La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: elle se faisoit
conduire par lui au sermon; elle lui faisoit mille caresses. Lui, qui
étoit amoureux de sa Lévesque[312], ne s'y amusa point: il est vrai
qu'il croyoit qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se
trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se
raccommodèrent.
[312] _Voyez_ précédemment dans ce volume l'art. de la femme
Lévesque.
Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle il eut une
fille. On a cru qu'il l'avoit épousée. Cette autre maîtresse étant
morte, il pensa à se marier. Prêt d'être accordé avec mademoiselle
Amelot, aujourd'hui madame d'Aumont[313], il vit la cousine-germaine
de cette fille à l'église; elle se nommoit également Amelot. Il en
devint amoureux; aussi étoit-elle tout autrement jolie que l'autre, et
il l'épousa; mais ils ont fait un triste ménage. Le désordre vient de
ce qu'elle ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il
l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se réserva la
faculté de lui donner cinquante mille écus, comme il a fait. Il l'a
mariée à un gentilhomme. Il avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa
femme a l'honneur de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le
logis en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne lui
donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, des habits,
etc., firent un procès au président. Or, la cause fut plaidée à la
grand'chambre, et il fut condamné. Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir
qu'on mît dans l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier
président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il n'eût pas sujet de
s'en louer, car ayant été chez lui pour une affaire qu'il avoit à la
chambre, M. Nicolaï ne le voulut point voir. L'affaire se fit
pourtant. Il a passé pour homme de bien, et avec raison, et ne se
faisoit point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de se
faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour éloquent, mais
sans autre fondement que de parler avec quelque facilité; il étoit
toujours prolixe. Cet homme avoit encore à sa mort une chambre qui
n'avoit que de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il
achetoit les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit
ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit laissé pour
s'entretenir huit mille livres de rentes, qui lui étoient venues du
côté des Amelot, elle avoit fait peindre et dorer son appartement;
elle étoit magnifique en toute chose.
[313] Femme du frère aîné du maréchal; il est gouverneur de
Touraine.
(T.)
Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux garçon: il a
été guidon des gendarmes, puis premier écuyer de la grande écurie.
C'étoit lui qui disoit qu'un carrosse étoit un grand maquereau à
Paris. Du temps qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure,
car il y en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, mais
que son frère le président étoit un fou mélancolique. C'est un assez
plaisant robin.
Le président voulut marier son fils de bonne heure; on chercha les
meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux sur mademoiselle Fieubet, et
il y consentit, lui, qui avoit tant pesté contre les gens qui voloient
le Roi[314]. Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son
côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé de Saint-Paul
de jeter les autres, et cela, pour je ne sais quelle bagatelle dont
elle n'étoit pas satisfaite dans les articles. Cela se raccommoda
pourtant. Le jour des noces de son fils, le président demandoit si un
point de Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien dix
écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour huit livres dix
sols de ruban d'argent à un habit où il y en avoit pour cent écus.
[314] Fieubet étoit d'une origine de finance.
Deux ans après, condamné par tous les médecins, et ayant reçu
l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie que s'il alloit à Bourbon,
il guériroit comme il guérit il y avoit dix ans: c'étoit au mois de
mars. Il fait acheter secrètement un bonnet et un justaucorps fourré,
des bassins, une seringue, etc., et commanda que son carrosse fut prêt
pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre en avertit sa femme et
son fils. «Dites-lui, dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il
y a un cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur les
oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et le fils le
suivirent. Dès Essonne[315] le voilà plus mal que jamais: il envoie
quérir un médecin à Corbeil, à qui le fils dit le mot. Cet homme lui
promet de le guérir s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le
curé, à qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas voir
sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour recevoir sa
bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut comme un autre homme.
[315] Bourg à six lieues de Paris.
Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès quinze ans, elle
avoit deux petits laquais avec qui elle s'amusoit à jouer et à badiner
tout le jour. Cette petite demoiselle s'alla mettre une fois dans la
tête que sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour en avoir,
elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse traîner des billets faits
à plaisir, comme si elle écrivoit à quelque marquis; on les porte à la
présidente qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne
falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le président
Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa fille, et la marquise
d'Hervault, femme du lieutenant de roi de Touraine, aussi parente bien
proche. Ils concluent de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat
pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement la chose, et
puis on la retira. Dans les Mémoires de la Régence, il sera parlé de
la mère et de la fille.
PORCHÈRES L'AUGIER[316].
Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères d'Arbaud,
dont il est parlé dans l'historiette de Malherbe, étoient tous deux de
Provence, tous deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux
traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit pas de la
maison de Porchères[317], assez bonne en ce pays-là; mais ils
s'accordoient en un point, c'est qu'ils étoient l'un et l'autre de
méchants auteurs. Notre Porchères commença à paroître au temps de
Nervèze et de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en vers
ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir par le sonnet que
voici sur les yeux de madame de Beaufort:
Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux;
Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue,
Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux,
Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue,
Des foudres de l'Amour signes présagieux.
Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal?
Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal;
Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique;
Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs.
Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,
Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs[318].
[316] Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de
pièces de vers signées _Porchères_, sans qu'il y soit fait aucune
distinction des deux poètes qui ont porté ce nom.
[317] L'un s'appeloit L'Augier de Porchères, l'autre d'Arbaud de
Porchères. Le nom de terre seul leur étoit commun; ainsi ils
étoient de deux familles différentes.
[318] Ce sonnet ridicule se trouve dans _le Parnasse des plus
excellents poètes de ce temps_; Paris, Guillemot, 1607; petit
in-12, t. 1, fol. 286. Il est aussi dans _le Séjour des Muses, ou
la Crème des bons vers_; Rouen, 1627, in-8, p. 372.
Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil du Carrousel, où
il n'y a rien de bon de lui qu'une devise italienne dont le corps est
une fusée, et le mot _da l'ardore l'ardire_[319].
[319] Cette devise avoit frappé madame de Sévigné; elle en parle
dans la lettre à sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se
souvenoit pas du livre dans lequel elle l'avoit vue.
Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois que Porchères a
contribué avec Matthieu à gâter les Italiens d'aujourd'hui, et les
Italiens à leur tour ont gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que
vingt ans qu'on a vu des secrétaires d'état[320] donner deux pistoles
du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi[321].
[320] Brienne. (T.)
[321] Virgilio Malvezzi, écrivain italien, attaché à Philippe IV,
roi d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut
à Cologne, en 1654.
La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il alloit tous les
jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi de faire les ballets et
autres choses semblables; pour cela, il avoit douze cents écus de
pension. Il voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office,
mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit pas que le nom
de _ballet_ y entrât, et après y avoir bien rêvé, il prit la qualité
d'_intendant des plaisirs nocturnes_. Par cette raison il voulut se
formaliser de ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut
dansé au mariage du duc d'Enghien[322].
[322] Au mariage du grand Condé. Il eut lieu le 11 février 1641.
Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant homme du monde
après M. Des Yveteaux, et le plus vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur,
qu'étant allé chez Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut,
en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pièces à
des chaussons. Il le trouva au lit; mais le poète avoit eu le loisir
de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet; car si personne ne
le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se
servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre toute à
lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda à Le Pailleur
permission de se lever, et avec sa bonne robe-de-chambre il se met
auprès du feu. «Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi,
apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon
habit de satin.--Monsieur, quel temps fait-il.--Il ne fait ni beau ni
laid?--Il ne faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, fait
au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits qui avoient tous
passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et
lui dit: «Tenez, prenez lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant
que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de
cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces empesées qui
avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il
n'eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit
toujours quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La
maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le diable qui a beau
se faire agréable aux yeux de ceux qu'il veut tenter: il y a toujours
quelque griffe crochue qui gâte tout[323].» C'est de lui que Sorel se
moque dans _Francion_, où un poète demande son pourpoint d'épigramme,
etc.
[323] Voiture fit ce pont-breton:
Vous êtes seigneur,
Monsieur de Porchères;
Chacun vous révère
Et vous porte honneur.
Changez de jartières,
Monsieur le rimeur. (T.)
Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, durant laquelle
il fit une confession générale. Depuis cela il ne voulut plus se
peindre la barbe et s'habilla comme un autre homme. Il disoit que,
pendant son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il fit
imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est tout constant que
Porchères lui-même en demanda le privilége à M. Conrart, et aussi des
lettres d'académicien pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce
fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout ce qu'il dit
de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on ne rendoit point ses
lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois ans. Il étoit grand et bien
fait.
LE PÈRE ANDRÉ[324].
Le Père André, augustin, vulgairement appelé le _Petit Père André_,
étoit de la famille des Boullanger de Paris, qui est une bonne
famille de la robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et
d'Avents; mais il a toujours prêché en bateleur, non qu'il eût
dessein de faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et
avoit même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit en
conversation comme il prêchoit.
[324] André de Boullanger, dit _le petit Père André_, mourut en
1657.
Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, il se
donnoit la discipline; mais il y étoit né, et ne s'en pouvoit tenir.
Comme il prêchoit un Avent au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris,
à cause de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des
principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries donnoient,
l'envoya quérir et le retint en prison à l'archevêché. M. de Metz[325]
s'en formalisa, disant «que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter
un religieux qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit de l'abbaye
de Saint-Germain;» et effectivement il le fit délivrer; mais ce fut à
condition qu'il prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire;
mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur de dire quelque
chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit rien qui vaille, et il fut
contraint de finir assez brusquement. Il étoit bon religieux et fort
suivi par toutes sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le
reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit du talent
pour la prédication. On fait plusieurs contes de lui dont j'ai
recueilli les meilleurs.
[325] Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri IV,
évêque de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1623. Il
abdiqua en 1669 en faveur du roi Casimir.
Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus dans l'eau, tant
il le trouvoit pesant; mais on ne sauroit noyer qui a été pendu.»
Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se plaignoit toujours
que les dames venoient trop tard. «Quand on vous vient réveiller, leur
disoit-il: «Mon Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!»
Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous à votre
fille-de-chambre, je gage que la cloche n'a pas sonné; vous êtes
toujours si hâtée! il n'est point si tard que vous dites.» Hé! si
j'étois là, ajoutoit-il, que je vous ferois bien lever le cul!»
Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le peintre de la
_Reine-mère_, à meilleur titre que Rubens, qui a peint la galerie du
Luxembourg; car il est le peintre de la Reine mère de Dieu.»
Il prêchoit sur ces paroles: _J'ai acheté une métairie, je m'en vais
la voir_. «Vous êtes un sot! dit-il, vous la deviez aller voir avant
que de l'acheter.»
A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les galants de la
Madeleine; il les habilla à la mode: «Enfin, dit-il, ils étoient
faits comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le
monde se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se gardèrent
bien de se lever. Un jour, il lui prit une vision, après avoir bien
harangué contre la débauche de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en
vois là-bas une toute semblable à la Madelaine; mais, parce qu'elle ne
s'amende point, je la veux noter, et lui jeter mon mouchoir à la
tête.» En disant cela, il prend son mouchoir et fait semblant de le
vouloir jeter: toutes les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je
croyois qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il remit
une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la fête de Notre-Dame, qui
étoit le lendemain, et, continuant la suite de l'Evangile: «Voilà,
dit-il, la Madelaine qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il
disoit qu'il y avoit des _Madelains_ aussi bien que des _Madelaines_.
«Notre père saint Augustin, dit-il, a été long-temps un grand
_Madelain_.» Puis, décrivant les parfums de la Madelaine: «Elle avoit
de l'eau. De l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau de
diable, de l'eau de Satan.»
Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur du temps
de François Ier. «La Madelaine, disoit-il, n'étoit pas une petite
garce, comme celles qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit
une grande garce comme madame d'Étampes[326].» Cette madame d'Étampes
lui fit défendre la chaire. Quelques années après, ayant été rétabli,
le jour de la Madelaine, il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait
des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez la Madelaine
telle qu'il vous plaira. Passons la première partie de sa vie, et
venons à la seconde.»
[326] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'Étampes,
etc.
Le père André comparoit une fois les femmes à un pommier qui étoit sur
un grand chemin. «Les passans ont envie de ses pommes; les uns en
cueillent, les autres en abattent: il y en a même qui montent dessus,
et vous les secouent comme tous les diables.»
Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes; cela vous maigrit,
dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, en montrant un gros bras, je jeûne
tous les jours, et voilà le plus petit de mes membres.»
«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je gage qu'il n'y
en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle se lève;» puis il s'arrête.
«Hé bien! continue-t-il, vous voyez que pas une n'ose se lever.»
Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de chose. Il lui
ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée à son sermon: l'avocat y
fut. L'Évangile du jour étoit: _Dæmonium mutum_, etc. «Savez-vous,
dit-il, ce que c'est que _Dæmonium mutum_? Je m'en vais vous le dire:
C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau ils jasent assez;
devant un confesseur, au diable le mot, vous n'en sauriez rien tirer.»
Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit tomber le discours sur
la bergerie, et qu'il falloit de bons chiens pour la garder. «Vous
autres, dit-il aux paroissiens, vous avez un bon chien de curé.»
Pour montrer que l'honneur étoit plutôt _in honorante quam in
honorato_ (à celui qui honoroit qu'à celui qui étoit honoré): «Par
exemple, disoit-il, quand je rencontre mon cousin, le président
Boullanger que voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau
lui demeure.»
Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit, il dit, en
parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs, c'étoit un grand
avocat-général.»
Dans l'opinion qu'ils[327] ont de l'Eucharistie, on ne pouvoit pas
dire une plus grande sottise que celle qu'il dit une fois prêchant sur
le Saint-Sacrement. «En voilà assez, dit-il, car les médecins disent:
_Omnis saturatio mala, panis autem pessima_. Toute réplétion est
mauvaise, et surtout celle de pain.»
[327] _Ils_, les catholiques. Il ne faut pas oublier que
Tallemant étoit de la religion réformée.
Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les modes: «Vous
voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme des meûniers; et quand vous
arriverez en enfer, les diables crieront: _A l'anneau! à l'anneau!_»
Pour faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou environ
qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui
sont attachés au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le
milieu du ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer
s'échauffa, c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis
qu'on limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission du prévôt
des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui fallut un confesseur.
On en fit des tailles douces aux almanachs, et un an durant, dès qu'on
voyoit un meûnier, on crioit: «_A l'anneau! à l'anneau, meunier!_» On
fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens et des mouches des
femmes, avec une chanson que voici:
Dieu! que la mouche a d'efficace!
Que cet animal est charmant!
Le plus parfait ajustement
Sans elle n'auroit point de grâce.
Si vous n'avez mouche sur nez,
Adieu galants, adieu fleurettes;
Si vous n'avez mouche sur nez,
Adieu galants enfarinés.
Vous auriez beau être frisée,
Par anneaux tombants sur le sein,
Sans un amoureux _assassin_[328]
Vous ne serez guère prisée.
Si, etc.
Portez-en à l'oeil, à la _temple_,
Ayez-en le front chamarré,
Et sans craindre votre curé,
Portez-en jusque dans le temple,
Si, etc.
Mais surtout soyez curieuse
Et difficile au dernier point,
Et gardez de n'en porter point
Que de chez la bonne faiseuse.
Si, etc.
[328] Espèce de mouche. (T.)
LES ENFARINÉS.
Houspillons des modes nouvelles,
Singes des galants de la cour,
Venez farcer à votre tour,
Car le théâtre vous appelle.
Si vous n'êtes enfarinés,
Adieu l'amour de la coquette,
Si vous n'êtes enfarinés,
Vous n'aurez rien qu'un pied de nez.
Enfarinez bien votre tête
Et les collets de vos manteaux;
Vous en serez cent fois plus beaux,
Et ferez bien plus de conquêtes.
Si, etc.
Quand on vous voit passer on crie:
_Meunier, à l'anneau! à l'anneau!_
Il ne faut pas faire le veau,
Ni vous fâcher que l'on en rie.
Si, etc.
Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du Roi, foin de la
Reine, foin de M. le cardinal, foin de vous, foin de moi, _omnis caro
foenum_.»
Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, après qu'ils
eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce qui, en voyant de si belles
femmes, _tam delectas mulieres_, n'ait envie d'enfoncer la barricade?»
Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela se fit, dit-il,
sur une montagne. Je ne sais ce que ces montagnes ont fait à Dieu;
mais, quand il parle à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra
partout que son derrière, et parla à lui comme une demoiselle masquée.
Quand il donne sa loi, c'est encore sur une montagne; le sacrifice
d'Abraham, aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur,
encore sur une montagne. Il ne fait rien de miraculeux que sur ces
montagnes; aussi la Transfiguration, n'étoit-ce pas une affaire de
vallon?»
Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant en chaire:
«Voilà la prophétie accomplie: _Super altare vitulos_.»
Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels le tonnerre
étoit tombé sans en blesser un seul. «Ah! dit-il, regardez quelle
bénédiction de Dieu; si le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en
fût réchappé pas un.» On dit _Carme en cuisine_.