[294] Anne, bâtarde de Béthune, se remaria en 1654. Il sembleroit

qu'elle auroit apporté cette terre de Gravelle à son premier

mari; comment Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en

auroit-il fait le don? Notre première supposition seroit-elle

fausse, ou le premier mari auroit-il vendu cette terre que le

second acheta postérieurement?

Coustenan avoit un cadet aussi enragé que lui; il demeuroit au Maine.

Il avoit de la haine contre un bourgeois son voisin, et un jour il

alla avec quatre ou cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois

voulut capituler. Point de quartier: il se prépare. Il avoit huit

coups à tirer; des deux premiers il en mit deux hors de combat, et

jette du troisième Coustenan par terre. Les autres vont à lui: il en

blesse fort un et met l'autre en fuite; puis il va à Coustenan, qui

lui crie: «Ne m'achève pas.--Va, je te laisserai vivre, dit le

bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'éloigne, donne-moi de quoi

faire mon voyage.» Il lui prit tout son argent et s'en alla.

MADAME DE MAINTENON[295]

ET SA BELLE-FILLE[296].

Madame de Maintenon étoit héritière de la maison de Salvert

d'Auvergne, une bonne maison, mais non pas des principales de la

province. Elle épousa M. de Maintenon d'Angennes, qui étoit à la

vérité un des plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles.

Cette femme, qui étoit assez bien faite, ne mena pas une vie fort

exemplaire; entre autres, on en a fort médit avec feu M. d'Épernon.

Un jour, comme elle étoit à Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point

accoutumé d'en user ainsi, d'aller prendre congé de madame la

princesse de Conti. L'autre lui demanda où elle alloit: «Je m'en vais,

lui dit-elle, trouver M. d'Épernon.--Vous, madame! répondit la

princesse, et qu'avez-vous à démêler avec M. d'Épernon?--C'est,

madame, reprit-elle, qu'il m'a priée d'aller régler sa maison.» Une

autre fois, comme on dansoit un ballet au Petit-Bourbon[297], et qu'il

y avoit un grand désordre à la porte, on ouït cette femme crier à

haute voix: «Soldats des gardes, frappez! tuez! je vous en ferai

avouer par votre colonel en toutes choses.» Elle le prenoit de ce

ton-là; et, sous ombre que M. d'Épernon, durant les brouilleries de la

Reine-mère, l'avoit peut-être employée à quelque bagatelle, elle

vouloit qu'on crût qu'il ne s'étoit rien fait en France où elle n'eût

eu bonne part. Un jour elle alla au Palais à la boutique d'un libraire

qui est à un des piliers de la grand'salle, et, en présence de bon

nombre d'avocats, elle demanda le tome du _Mercure François_ de ce

temps-là: elle regarda à l'endroit où elle s'imaginoit être; et, ne

s'y étant point trouvée, elle dit en jetant le livre: «Il a menti! Si

je lui eusse donné de l'argent, il n'eût pas mis un autre à ma place.»

[295] Françoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de

Salvert et de Saint-Gervais, avoit épousé en 1607 Charles

d'Angennes, marquis de Maintenon. Elle mourut en 1647.

[296] Marie Le Clerc Du Tremblay, mariée en 1640 à Louis

d'Angennes de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle

est morte en 1702. Ce fut son fils Charles-François d'Angennes,

marquis de Maintenon, qui vendit à Françoise d'Aubigné, veuve

Scarron, la terre dont elle a depuis porté le nom.

[297] Voir tome 1, p. 51, note 2.

Pour son malheur elle avoit eu une grand'mère de la maison de

Courtenay; ces Courtenay prétendent être princes du sang: cela

l'acheva de rendre insupportable sur sa noblesse. Elle s'en

instruisit, et ayant trouvé qu'un Pierre de Courtenay, comte

d'Auxerre, avoit été empereur de Constantinople, elle disoit à tout

bout de champ: _l'emperière ma grand'mère_.

Etant veuve, et espérant épouser M. d'Épernon, elle se faisoit servir

à plats couverts et avoit un dais. Mon beau-père[298] a une terre vers

Chartres, et elle y en avoit une aussi. Une fois que j'y étois, il lui

donna à manger: elle nous dit des vanités les plus extravagantes du

monde, entre autres sur le propos des bâtards: elle nous dit qu'elle

se pouvoit vanter que ses _bâtards_, aussi bien que ceux des princes,

étoient gentilshommes. Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une

femme dît _mes bâtards_. Comme héritière et aînée de la maison, elle

croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle nous convia à

dîner. En attendant qu'on servît, elle nous pria de nous asseoir. Je

fus tout étonné que cette folle se plantât à la place d'honneur, et sa

belle-fille auprès d'elle, sur des chaises où il y avoit des carreaux,

et dit à toute la compagnie, dont la moitié étoit des femmes, qu'ils

s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur de belles chaises de bois qui

n'avoient jamais été garnies, car il n'y eut jamais petite-fille

d'_emperière_ si mal meublée. Elle avoit, disoit-elle, des meubles

magnifiques à Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu bien loin

pour y envoyer quérir des siéges. A dîner, elle se mit au haut bout,

et nous vîmes je ne sais quel _quinola_[299], qui la menoit

d'ordinaire, servir sur table l'épée au côté et le manteau sur les

épaules. Ce même officier avoit servi le jour de devant sur table,

tête nue (ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins, à qui

elle l'avoit prêté. Je ne doute pas que ce ne fût par ordre, et que

dans sa cervelle creuse elle ne s'imaginât que sa grandeur paroissoit

en ce que ce même homme qui servoit nu-tête chez un particulier avoit

l'épée au côté chez elle.

[298] Tallemant avoit épousé une fille de Rambouillet, le

financier.

[299] _Quinola._ On appeloit ainsi un homme gagé qui accompagnoit

une dame. (_Dict. de Trévoux._)

Cette femme faisoit la jeune et ne l'étoit nullement; elle se faisoit

craindre comme le feu à ses valets et à ses paysans: aussi ne

savoit-elle ce que c'étoit que de pardonner. Ses enfants étoient

presque tous mal avec elle. Elle avoit marié l'aîné à la fille de M.

du Tremblay[300], gouverneur de la Bastille. La mère, madame du

Tremblay, étoit de bien meilleure maison que son mari; elle étoit de

La Fayette; on en avoit fort médit. Cette fille étoit belle, mais elle

ne dégénéroit pas; c'étoit, et c'est encore une des plus grandes

écervelées qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour

aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui avoit dit: «Ma

fille, vous sortez d'une maison où l'on a toujours vécu en honneur;

mais vous allez être sous la charge d'une belle-mère de qui on a assez

mal parlé; ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant les

yeux la vie de votre mère;» et quand elle entra chez son mari, madame

de Maintenon lui dit: «Ma fille, vous venez d'un lieu où vous n'avez

pas eu tous les bons exemples imaginables; vous entrez dans une

famille où vous ne trouverez rien qui ne soit à imiter. Je vous

conjure donc d'oublier tout ce que vous avez vu, et de vous conformer

à tout ce que vous verrez.»

[300] Il s'appeloit Leclerc, et étoit frère du Père Joseph. (T.)

Cette jeune femme, de quelque côté qu'elle tournât, ne pouvoit manquer

de prendre le bon chemin. Elle n'y faillit pas; aussi son mari

l'ennuya bientôt. Il est vrai que c'étoit un ridicule homme, et qui

avoit l'âme aussi basse que sa mère: ajoutez qu'elle aimoit à

_chopiner_. La première chose qui éclata, ce fut je ne sais quel

rendez-vous à Montleu avec Bullion; mais M. de Bullion, son père, lui

défendit de continuer. Le prince de Harcourt ensuite fit autrement de

bruit, et elle ne s'en cachoit pas trop; et sans son frère Tremblay,

le maître des requêtes, qui le découvrit, elle se faisoit enlever par

son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre trois semaines durant

dans une métairie comme un paysan, afin qu'il la pût voir tous les

jours sans que le mari s'en doutât. Un jour, chez M. du Vigean, on

apporta un poulet de sa part à Roquelaure: le voilà aussitôt à en

faire parade. On vint dire à un autre homme de la cour, qui y étoit

aussi, qu'un petit page le demandoit: c'étoit un poulet de la même. Il

le montra aussi pour rabattre le caquet à l'autre. On disoit qu'elle

contoit toujours toute sa vie à son dernier galant, et qu'il savoit

toutes les aventures de ses prédécesseurs. Après, elle se mit dans un

couvent, ne pouvant, disoit-elle, demeurer à la campagne avec son

mari. La belle-mère vient à mourir, elle sort du couvent. Je me

souviens d'une lettre qu'écrivit Maintenon à une de ses soeurs avec

laquelle il étoit mal: il y avoit pour tout potage: «_Ma soeur, ma

mère est morte; ne parlons plus de rien._ De Gredin, à six lieues de

Loches, à l'enseigne du Cheval-Noir, le 6 de février 1650, si je ne

me trompe.»

Cette femme est étourdie en toutes choses. Un jour de cour, durant le

carnaval, elle logeoit à la rue Saint-Antoine; elle avoit fait mettre

auprès d'elle à la fenêtre son portrait; elle étoit peinte en

Madeleine. Elle a une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes,

madame d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux d'Angennes, et

toutes deux veuves, donnèrent de quoi marier cette fille, de peur

d'accident, et la marièrent à un M. de Villeré, du pays du Maine. Pour

la seconde, on l'a mise avec madame de Saint-Etienne à Reims[301];

elle n'est pas trop belle.

[301] Madame de Saint-Étienne étoit une fille du marquis de

Rambouillet. (Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.)

Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore plus en liberté.

Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit encore que dix ans. Cette

enfant, en 1654, étoit habillée magnifiquement; mais l'année d'après

on ne vit point cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit

les robes, étoit mort. On disoit que cette femme l'avoit tué. On

trouve en quelques endroits, dans les Mémoires de la régence, où il

est parlé d'elle, à propos du duc de Brunswick, prince étranger, à qui

elle fit faire une espèce d'affront dans une assemblée. A cette heure,

pour cinquante pistoles on couche avec elle.

MADAME DE LIANCOURT[302]

ET SA BELLE-FILLE[303].

Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt, il faut un peu

parler de son père et de son aïeul. M. de Schomberg, son aïeul, homme

de qualité, amena des reîtres en France pour le service de Henri III.

Il s'établit en France et à la cour; il se mêla de beaucoup de choses,

mais il laissa à sa mort ses affaires si embrouillées que sa femme fut

long-temps sans oser sortir de chez elle de peur qu'on ne l'arrêtât.

Enfin, M. de Neubourg, père de madame du Vigean, qui étoit un homme

intelligent et secourable, par amitié prit soin des affaires de cette

maison, et la mit en état de se pouvoir maintenir.

[302] Jeanne de Schomberg, mariée en 1618 à François de Cossé,

comte de Brissac, avec lequel son mariage fut déclaré nul;

remariée en 1620 à Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La

Roche-Guyon. Elle mourut le 14 juin 1674.

[303] Anne-Élizabeth de Lannoi, mariée en 1643 à Henri Roger Du

Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648,

à Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf.

Elle mourut en 1654.

Ce même M. de Neubourg eut la même charité pour M. de Praslin, et lui

aida si vertement qu'il maintint son rang à la cour, eut le loisir de

pousser sa fortune, et se vit enfin maréchal de France.

Madame de Sully, dont le mari étoit surintendant des finances, devint

amoureuse de M. de Schomberg, père de madame de Liancourt, qui étoit

encore tout jeune, et il s'en prévalut si bien que pour une fois elle

lui fit rétablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui avoient

été supprimées. Cette amourette dura long-temps, et ensuite il se sut

si bien maintenir auprès d'elle qu'elle fit résoudre M. de Sully à

marier son fils aîné du deuxième lit, le feu comte d'Orval, avec

mademoiselle de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt. Ce garçon,

quoique du deuxième lit, n'eut pas laissé d'être fort riche s'il eût

vécu; car celui qui lui a succédé, son cadet, le comte d'Orval

d'aujourd'hui, a eu beaucoup de bien; mais il l'a mangé le plus

ridiculement du monde, sans avoir jamais paru.

Ce mariage, quoique entre des personnes de différentes religions,

s'alloit pourtant achever sans la mort de Henri IV, mais madame de

Schomberg, ayant vu M. de Sully disgracié, ne voulut plus y entendre.

Il eut l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le fils

aîné du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidélité et de son

ingratitude, qui étoit d'autant plus grande, que si sa fille n'eût été

accordée avec le fils d'un duc, jamais il n'eût pu prétendre à

Brissac.

Ce comte de Brissac n'étoit point agréable: au contraire, il étoit

stupide et mal fait. Pour elle, elle étoit fort brune, mais fort

agréable, fort spirituelle et fort gaie. Elle trouva cet homme si

dégoûtant qu'elle conçut une aversion étrange pour lui. Dès-lors elle

avoit jeté les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti sortable:

il étoit bien fait et assez galant; mais il n'y avoit rien entre eux,

et elle ne lui avoit jamais parlé. Quand elle vit l'affaire avancée,

elle s'alla jeter aux pieds de madame de Schomberg, sa grand'mère,

auprès de laquelle elle avoit été élevée, pour la supplier de fléchir

son père; qu'elle aimoit bien mieux mourir que d'épouser un homme

qu'elle ne pouvoit aimer. Elle pleura tant, que la bonne femme en fut

émue. Mais le père, qui voyoit que cette alliance lui étoit

avantageuse, et qui croyoit que c'étoit une vision de sa fille, voulut

que l'affaire s'achevât.

Elle se laissa coucher, mais avec résolution de ne lui rien accorder.

Toute la nuit elle ne voulut point joindre, et le lendemain elle

protesta de ne coucher jamais avec lui. Ensuite, on les démaria sous

prétexte d'impuissance. Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu faire

en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti; cependant elle a

toujours eu tellement devant les yeux cette espèce de tache que cela

l'a toujours fait aller bride en main.

Elle épousa ensuite M. de Liancourt[304], qui étoit fort riche; elle

n'en eut qu'un fils pour tous enfants. Elle avoit avant la mort de ce

garçon tout sujet de contentement; cependant, soit que ce fût à cause

des deux fils du duc avec qui elle avoit été fiancée, ou que

naturellement elle fût ambitieuse, elle ne goûtoit pas autrement sa

félicité parce qu'elle n'avoit pas le tabouret. Par une rencontre

bizarre, elle fut démariée, et son frère, un M. de Schomberg, épousa

une personne démariée d'avec M. de Candale.

[304] J'ai ouï dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller

une dame, s'amusa à jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant

son collier de perles au col qu'il mit à la chatte. Ce collier

étoit de grand prix; la chatte ne fit que mettre le nez hors la

porte, on n'en eut jamais de nouvelles depuis. M. de Liancourt en

donna un autre. Jamais il ne s'est joué si chèrement avec

personne qu'avec cette chatte. (T.)

Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt acheta l'hôtel de

Bouillon dans la rue de Seine bien cher; c'étoit une belle maison.

Elle le fit jeter à bas pour bâtir l'hôtel de Liancourt d'aujourd'hui

qu'elle n'achèvera peut-être jamais[305]. A Liancourt, elle a fait

tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux, pour des allées et

pour des prairies: tous les ans elle y ajoute quelque nouvelle beauté.

Quand madame d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez

plaisante. Elle fit couvrir une grande table de ces fruits qui sont

beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de compotes de ces mêmes

fruits avec des biscuits et des massepains d'amandes amères. Personne

n'y mit la dent qui ne crachât aussitôt. Elle empêcha madame

d'Aiguillon d'y toucher; et, après avoir un peu ri des autres, elle

mena tout le monde dans une autre salle où il y avoit une bonne et

véritable collation. Cela me fait souvenir d'un conte que j'ai ouï

faire. Un garçon qui passoit pour fort avare, perdit une collation

contre des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne voyant que

des boyaux, elles se mettent à le vouloir battre. Il fut dans une

autre chambre; elles le suivent, mais elles furent bien surprises d'y

trouver une collation magnifique.

[305] Cet hôtel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld;

il avoit son entrée sur la rue de Seine et ses jardins se

prolongeoient jusqu'à la rue des Petits-Augustins. Il a été

abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts a été construite sur ce

terrain.

Quand madame de Liancourt vit son fils en âge d'aller à l'armée,

quoiqu'elle l'aimât uniquement, elle ne marchanda point et le donna au

maréchal de Gassion, afin qu'il apprît le métier sous lui; on

l'appeloit le comte de La Roche-Guyon. J'ai ouï dire que le maréchal

en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le faisoit appeler

toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit quelque belle occasion. On

le maria avec une héritière très-riche, fille du comte de Lannoi,

gouverneur de Montreuil en Picardie; il étoit petit, mais bien fait.

Elle étoit jolie. Ils ne firent pas bon ménage. Il s'étoit jeté dans

cette cabale _garçaillère_ et libertine de M. le Prince[306], et il

méprisoit un peu trop sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de

Brissac, peut-être pour venger son père, la cajola dès le temps du

mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec un poulet qu'elle

avala. Depuis, on la garde étroitement.

[306] Henri de Bourbon, père du grand Condé. (_Voyez_ son article

précédemment, t. 2, p. 180.)

Il fut tué au second siége de Mardick[307], deux ans après son

mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore[308]. Dès avant cela, on

dit que madame de La Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle

devoit être bien aise de passer l'été en un si beau lieu que

Liancourt, répondit qu'il n'y avoit point de belles prisons. Son père,

le comte de Lannoi, avoit fait bâtir une petite maison derrière le

jardin de l'hôtel de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer;

de sorte qu'il étoit quasi toujours chez sa fille, et il s'aperçut de

bonne heure qu'elle s'engageoit avec Vardes. Ils se voyoient chez

madame de Guébriant, tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres

comme de personnes qui s'étoient donné la foi, et que cela le fit

résoudre à enlever sa fille une belle nuit avec quarante

chevau-légers. Il est constant que Vardes la devoit enlever le

lendemain. Le chevalier de Rivière disoit plaisamment: «Le bonhomme

croit avoir enlevé madame de La Roche-Guyon, et il a enlevé madame de

Vardes.»

[307] Le 6 août 1646.

[308] Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La

Roche-Guyon, épousa le 13 décembre 1659 François, septième du

nom, duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des _Maximes_, et

elle mourut le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de

Liancourt, son aïeule, écrivit l'ouvrage dont nous avons rapporté

le titre, note 3 de la page 160 du tome second.

Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour madame de La

Roche-Guyon, et que M. le comte de Lannoi pouvoit bien emmener sa

fille où il lui plairoit sans faire tout ce vacarme. Bientôt après

elle fut mariée à Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils aîné de M.

d'Elbeuf. Dès que Vardes vit que cette affaire s'avançoit, il alla

trouver Jarzé, alors cornette des chevau-légers, et lui dit qu'il le

venoit prier de le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui

dire ce que c'étoit, il vouloit qu'il lui promît de le servir à sa

mode. Jarzé en fit grande difficulté: mais Vardes lui ayant représenté

qu'un homme d'honneur ne pouvoit demander que des choses dans la

bienséance, il le lui promit. «Allez-vous-en donc, je vous prie,

trouver le prince d'Harcourt avec mon frère Moret, et lui dites, de ma

part, que je m'étonne fort qu'un homme de sa condition se soit mis à

rechercher une femme qui a beaucoup de bonne volonté pour moi; que

personne n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit lui en

donner des preuves, et qu'alors Moret montreroit les lettres de madame

de La Roche-Guyon, si M. le Prince d'Harcourt le désiroit.» Jarzé lui

représenta que le plus court seroit de déclarer au prince d'Harcourt

que M. de Vardes étoit si fort engagé dans cette recherche, qu'il ne

pouvoit souffrir qu'un autre y pensât, et que là-dessus on verroit ce

qu'il voudroit dire. Vardes lui répondit: «Vous m'avez promis de me

servir à ma mode.» Jarzé et Moret y allèrent donc; et le prince

d'Harcourt ayant demandé à voir les lettres, Moret les lui montra: il

les lut toutes, et leur répondit, à ce qu'ils ont rapporté, «que

puisque ses parents l'avoient engagé en cette affaire, qu'il étoit

résolu d'aller jusqu'au bout.» Il dit, peut-être lui a-t-on conseillé

depuis de le dire ainsi, qu'il lui répondit qu'il ne croyoit point que

madame de La Roche-Guyon eût écrit ces lettres; M. d'Elbeuf dit qu'il

feroit expliquer Jarzé, et cela est encore à faire. Tout le monde

blâma la conduite de cet amant; et si le prince d'Harcourt eût fait

son devoir, il leur eût fait sauter les fenêtres.

Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps ensemble

sans qu'il arrivât du désordre: elle lui avoit, dit-on, déclaré

qu'elle ne l'aimeroit jamais. Un jour qu'elle étoit allée avec sa

belle-mère voir Mademoiselle, elle fit si bien qu'elle obligea madame

d'Elbeuf à la laisser chez Mademoiselle, et à la venir reprendre le

soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en avoit point, ni

personne de ses gens n'étoit avec elle. A quelque temps de là, elle se

glisse dans la foule et monte dans un carrosse gris qui l'attendoit à

la porte, et revint dans une chaise rouge après que le carrosse que

madame d'Elbeuf lui avoit envoyé s'en fut en allé. Elle en envoie

demander un à sa belle-mère, et dit après pour excuse qu'elle avoit

été se promener aux Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit

point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer à une personne qu'elle

croyoit fort secrète, mais qui l'a redit, qu'elle étoit allée demander

ses lettres à Vardes, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il les eût; mais

qu'il ne les lui avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable.

Le prince d'Harcourt, après l'avoir enfermée, lui dit qu'il lui

tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant, fit si bien qu'elle

fit sortir un sommelier qui avertit Vardes du dessein du mari. Vardes

partit le lendemain pour l'armée, sans passer par Saint-Denis, où on

le vouloit attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda[309].

[309] Le récit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre

écrite par Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, le 17 août 1654.

«Que sert à madame d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon,

si elle ne peut étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut

qu'elle s'aille enfermer dans Montreuil? En vérité c'est une

tyrannie épouvantable que celle qu'elle souffre; et je crois

qu'après cela on la devroit excuser si elle se vengeoit de son

tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée, il y a

long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une

personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui

donneroit des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu

qu'on la primât, et entre nous je crois que son mari est sur la

défensive.»

Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens à cause qu'ils

n'étoient pas assez fidèles espions. Un soir, après avoir pris congé

de sa femme, qui feignoit de se vouloir coucher, c'étoit à onze heures

en été, il vit un laquais qui, tout essoufflé, montoit dans la chambre

de sa femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement: il voit

un carrosse à la porte, et peu de temps après sa femme y monter toute

seule; le laquais retourne, et le carrosse va tout seul; il monte

derrière. On va aux Tuileries; il la voit entrer seule; il entre

après, la suit de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de

Longueville et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les évite

point; elle se tient avec elles et ne témoigne aucune inquiétude. Elle

part en même temps, et retourne au logis, le mari à la place des

laquais. Le lendemain il lui dit qu'elle étoit folle, et qu'elle

jouoit à se perdre de réputation. «Monsieur, je voulois rêver en

liberté.» Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de crime;

mais la vérité est que la conduite de la bonne dame étoit pitoyable.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 19 / 28 段