quelque temps des catéchismes au bout du Pont-Neuf, et qui depuis a
fait l'espion du cardinal Mazarin, étant parent de la belle, la
prétendoit b.....; mais il le vouloit faire d'autorité; elle se moqua
de lui. Enragé de cela contre Patru, il y mena un jeune abbé qu'on
appeloit l'abbé de La Terrière, qui s'éprit aussitôt: celui-là n'y
réussit pas mieux que lui. Tous deux, pour savoir la vérité de
l'affaire, s'avisent de gagner un des prêtres qui, certains jours de
la semaine sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent
l'absolution des cas réservés à l'évêque. Le galant avoit accoutumé de
se confesser. Ce prêtre gagné s'y trouva seul. L'avocat se confesse à
lui de coucher avec une femme mariée; et après cela le prêtre dit
assez haut: «Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce que
je voulois savoir.» A quelque temps de là, je ne sais quel traîneur
d'épée le vint trouver; Patru l'avoit vu plusieurs fois aux Carmes:
«Monsieur, lui dit-il, un tel abbé s'est adressé à moi pour vous faire
jeter une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques balafres
sur le visage; mais je n'ai garde de le faire. Comme vous voyez, je
vous en avertis; ne faites semblant de rien, laissez-nous le plumer:
il a encore quelque argent de reste de son bénéfice qu'il a vendu à
l'abbé Le Normand.» Ce jeune abbé se fit Minime ensuite, et fit faire
des excuses à Patru.
Cet abbé Le Normand étoit fils d'un maître des requêtes et petit-fils
d'un commissaire du Châtelet. Lévesque étoit tout fier qu'un fils de
maître des requêtes fût parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce
n'étoit qu'un impertinent.
Bois-Robert appelle l'abbé Le Normand _Dom Scélérat_.
Madame Lévesque et Patru furent assez long-temps sans traverses,
jusqu'à ce qu'un jour qu'ils étoient ensemble dans la chambre de la
belle, le mari passe pour aller dans un cabinet, sans faire semblant
de les voir; le galant dit à la belle: «On nous l'a débauché
tout-à-fait; il y a long-temps que je prévois qu'il faudra rompre avec
lui pour le faire revenir, car il me recherchera sans doute; je m'en
vais: dites-lui que je suis parti très-mal satisfait, et que je ne
veux plus rentrer céans; il ne manquera pas de dire que c'est ce qu'il
demande, mais ne vous en épouvantez point.» Cela arrive comme il
l'avoit dit: Lévesque venoit de boire avec des jeunes gens qui lui
avoient brouillé la cervelle. Au bout de quelques jours Patru trouve
Lévesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout franc. L'autre, qui
avoit mis de l'eau dans son vin, en fut un peu surpris, et dit le jour
même à sa femme: «Vraiment M. Patru est tout de bon en colère; il m'a
aujourd'hui tourné le dos aux Carmes.--Je vous avois bien dit,
répondit-elle, qu'il partit de céans très-mal satisfait.» Ce
ressentiment que Patru avoit témoigné fit l'effet qu'il espéroit;
voilà Lévesque à courir après lui. Comme ils étoient sur le point de
renouer, Lévesque meurt en fort peu de jours; et il étoit si bien
revenu qu'il dit en mourant à sa femme qu'elle se fiât à lui en toutes
choses, et qu'il n'avoit qu'un seul regret, c'est de n'avoir pas
renoué avec lui. Il déclara aussi qu'il lui devoit quelque argent,
dont Patru n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste
combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportât à ce que Patru diroit.
La veuve envoya quelques jours après demander au galant combien son
mari lui pouvoit devoir. Il lui manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne
lui étoit rien dû. Elle lui écrivit que cela étoit venu à la
connoissance de son père, et qu'il falloit absolument le dire, et
qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il répondit qu'il s'en
garderoit bien, et que, puisqu'il falloit nécessairement qu'elle
payât, il y avoit tant; qu'elle en fît comme elle le trouveroit à
propos; mais qu'il ne pouvoit se résoudre à lui envoyer un exploit,
quoiqu'il sût bien que sans cela elle ne pouvoit payer sûrement. Le
père, voyant cela, envoya l'argent, et fit faire un exploit à sa
fantaisie.
Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne trouvoit pas plus de
sûreté à une veuve qu'à une fille. Elle le pressoit de la venir voir:
lui s'en excusa un temps sur la bienséance qui ne permettoit pas qu'il
retournât si promptement chez la veuve d'un homme avec qui tout le
monde savoit qu'il étoit mal. Après, il lui parla franchement, et lui
dit «qu'il ne pouvoit pas la voir sans lui faire tort; car s'il
l'épousoit, il la mettoit mal à son aise, et s'il ne l'épousoit pas,
il la perdoit en l'empêchant de se remarier.» La voilà au désespoir.
Elle crut que si elle se lassoit cajoler par d'autres elle le feroit
revenir; elle alloit à l'église avec une foule de petits galants. Il
m'a avoué que cela lui brûloit les yeux, et qu'il n'a de sa vie si mal
passé son temps que de voir qu'une des plus belles personnes du
monde, et dont il étoit aussi amoureux qu'on pouvoit être, le
souhaitoit si ardemment, et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur.
Il en eut la fièvre: sa raison fut pourtant la maîtresse, et il ne vit
jamais depuis madame Lévesque chez elle.
La belle, qui s'étoit laissé approcher par tant de galants,
s'accoutuma insensiblement à cette coquetterie, et on ne sait si
Chandenier, depuis capitaine des gardes-du-corps, le feu président de
Mesmes et le président Tambonneau, ne succédèrent point à Patru pour
quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-là et bien
d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et elle lui faisoit
confidence de tout ce qu'ils lui faisoient dire et de tout ce qu'ils
lui faisoient offrir.
La Barre, payeur des rentes, garçon de plaisir et riche, mais fort
écervelé et assez matériel, s'en éprit et n'en eut rien qu'avec une
promesse de mariage; il y eut même un contrat de mariage ensuite et un
acte de célébration. Durant six mois et davantage, la mère de La Barre
la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle eût plaidé comme il
faut, elle auroit gagné sa cause; mais il ne dit point cette
particularité, on ne sait pourquoi. Si Patru eût osé plaider pour
elle, la chose eût été autrement. La cause fut appointée, et il fut
dit qu'il l'épouseroit, ou lui donneroit cinq mille écus pour elle, et
vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit eu. Ce procès fut quatre
ou cinq ans à juger.
Avant madame Lévesque, La Barre avoit été amoureux de la Dalesseau,
fameuse courtisane, et l'avoit entretenue; cette femme avoit été à un
quart d'écu: jusqu'à trente ans elle ne fut point estimée. M. de
Retz, le bonhomme, s'étant mis à l'entretenir, elle devint aussitôt
fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et puis La Barre, qui y dépensoit
mille livres par mois. Le comte d'Harcourt couchoit avec elle
par-dessus le marché; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner le
grenier au foin, car il n'avoit point d'argent à donner. Une fois il
passa toute la nuit sur des fagots. Elle fut toujours entretenue
jusqu'à ce qu'elle quittât le métier; alors, car elle avoit amassé du
bien, elle vivoit en honnête femme, et il y alloit beaucoup de gens de
qualité qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit Guenault m'a
dit qu'en une grande maladie qu'elle eut, comme elle se porta mieux,
et qu'il lui eut demandé comment elle se trouvoit: «Hé! dit-elle, le
crucifix s'éloigne peu à peu.» Patru, qui a vu de ses lettres, dit
qu'elle écrit fort raisonnablement. Enfin, un conseiller mal aisé,
conseiller à la cour des Aides, nommé Le Roux, l'épousa. Je trouve
qu'elle fit une sottise: depuis, je n'ai pas ouï parler d'elle.
Cependant La Barre devint amoureux de la femme d'un nommé Compain de
Tours, petit partisan, qui étoit venue à Paris avec son mari; c'étoit
une jolie personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit tout le
monde, et qui concluoit assez facilement, pourvu qu'on payât bien. La
Barre et elle ne purent pourtant mettre l'aventure à fin à Paris, car
le mari ne la quittoit point: mais ils s'avisèrent d'une assez
plaisante invention. Compain part de Paris avec sa femme; La Barre les
laisse aller. Trois ou quatre heures après il prend la poste avec un
nommé La Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores à
Etampes, où la belle étoit logée. Elle, qui avoit le mot, se coucha
dès qu'elle fut arrivée, feignant de se trouver mal. La Barre ne se
laisse point voir au mari, et la va trouver, tandis que Compain
soupoit à table d'hôte. Après souper La Salle l'engage au jeu, de
sorte que le galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il étoit
venu. Le lendemain il demande à La Salle s'il n'avoit point d'argent:
La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il va vite porter à la
servante de la dame. Quand elle fut partie, et qu'il fallut payer leur
couchée, La Barre dit à La Salle que la Compain ne lui avoit pas
laissé un sou. «Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit de
garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.--J'eusse laissé mon
épée, répond La Barre; et puis les officiers d'ici me connoissent
apparemment.» Ils retournèrent à Paris.
Depuis, La Barre continua à envoyer des présents à la Compain; mais
elle ne lui fut pas trop fidèle. Il eut avis qu'un conseiller de
Tours, nommé Milon, étoit le beau, et qu'ils se réjouissoient tous
deux à ses dépens: il en voulut savoir la vérité. Pour cela, il envoie
son valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante de la
donzelle, et eut des lettres du conseiller à elle. Cette intelligence
fut découverte, et le conseiller présenta requête, disant que cet
homme étoit venu pour l'assassiner. Il avoit fait une information sous
main, et, ayant eu permission d'informer, il fit arrêter cet homme et
le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvrées. La Barre,
confirmé dans son soupçon, en fut si irrité qu'il jura de se venger.
En ce noble dessein il achète quatre estocades de même longueur, et
s'en va à Tours avec un brave, nommé Vieuville, qui lui devoit servir
de second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua de lui,
et ne se voulut jamais battre.
J'ai oublié que la Compain se décria si fort à Paris qu'on en fit un
vaudeville que voici:
Je suis la belle Tourangelle
Qui viens me montrer à la cour.
Qui sait acheter mon amour
Ne me trouva jamais cruelle;
Et l'on m'appelle la Compain,
Car mon ... est mon gagne-pain.
Elle étoit plaisante. Une fois à Paris, je ne sais quel godelureau lui
donna une sérénade. Le lendemain elle lui dit: «Monsieur, en vous
remerciant; vos violons ont réveillé mon mari, et il m'a _croquée_.»
L'affaire de la Lévesque fut jugée ensuite comme je l'ai dit, et La
Barre se retira à l'hôtel de Chevreuse, fort embarrassé, car il ne la
vouloit pas épouser, et après toutes les dépenses qu'il avoit faites,
il lui étoit impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner.
Comme il étoit en cette peine, un secrétaire du Roi, nommé
Bois-Triquet, qui avoit été autrefois petit commis chez son père, lui
vint offrir sa fille; elle étoit assez jolie, et son bien au compte du
père étoit assez considérable. La Barre l'épousa; mais, par la suite,
on a trouvé qu'ils s'étoient trompés tous deux; car la Lévesque a eu
bien de la peine à être payée pour ses quinze mille livres et pour les
vingt mille livres applicables à l'enfant. Il obtint arrêt par lequel
il fut dit que ce petit garçon seroit mis entre ses mains, attendu la
mauvaise vie de la mère. Elle s'étoit fort décriée depuis qu'elle eut
perdu son procès. Durant tout ce tripotage, elle se remaria à un
avocat du Châtelet, nommé Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien
avec les procureurs, s'amusa à faire le plaidoyer de la cause grasse
pour les clercs sur le mariage d'un procureur du Châtelet, qui avoit
été contraint de prendre la vache et le veau. On sut que c'étoit lui,
et au carnaval suivant les procureurs, pour se venger, firent faire le
plaidoyer sur l'affaire de la Lévesque; mais on le sut, et le
lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqué, y mit si bon ordre que la
cause ne fut point plaidée: même il y eut quelques clercs qui furent
mis en prison.
La pauvre femme, pour se dépayser, fit résoudre son mari à aller
demeurer à Chinon, et à y acheter une charge d'avocat du Roi, qu'on
leur avoit dit être à vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs
meubles; mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le monde à
Chinon, qui est le pays de Rabelais, étoit informé de leur vie. Ils y
furent joués et ne trouvèrent point de charge à vendre, et ils se
virent contraints de demeurer à Orléans quelque temps pour avoir le
loisir de se rétablir à Paris.
LA CAMBRAI.
Un orfèvre, nommé Cambrai, qui avoit sa boutique vers le Châtelet, au
bout du Pont-au-Change, avoit une femme aussi bien faite qu'il y en
eût dans toute la bourgeoisie. Elle étoit entretenue par un auditeur
des comptes, nommé Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement, n'en
avoit point de soupçon; car il le tenoit pour son ami, et croyoit,
tant il étoit bon, que c'étoit à sa considération que ce garçon lui
prêtoit de l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une fortune
assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt mille écus.
Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme il pleuvoit bien
fort, se mit à couvert tout à cheval sous l'auvent de sa boutique;
mais pour être plus commodément il descendit et entra dans l'allée de
la maison. La Cambrai étoit alors toute seule dans la boutique, et,
l'ayant aperçu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit si jolie y entra
fort volontiers; les voilà à causer. La dame, qui n'étoit pas trop
mélancolique, se mit à chanter une chanson assez libre. «Ouais! dit le
galant en lui-même, je ne te croyois pas si gaillarde!» Elle vit bien
qu'il en étoit un peu surpris. «Vois-tu, lui dit-elle, mon cher
enfant, je n'en fais point la petite bouche: l'amour est une belle
chose; mais cela n'est pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une
petite inclination.» Cependant la pluie se passe, et notre avocat
remonte à cheval; comme il étoit un peu coquet, il avoit assez
d'autres affaires. Il fut près d'un mois sans retourner chez la
Cambrai: il la trouva tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de
temps, il la voulut mener sur l'heure dans l'arrière-boutique. «Tout
beau! lui dit-elle, mon mari est là-haut; mais venez me voir dimanche,
il n'y sera peut-être pas, et, s'il y étoit, vous n'avez qu'à demander
un bassin d'argent de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce
poids-là, et vous direz que c'est une chose pressée.» Qui
s'imagineroit qu'un jeune garçon manqueroit à une telle assignation?
Patru y manqua pourtant; il étoit amoureux ailleurs.
Quelque temps après, comme il étoit à Clamart, il sut que cette femme
étoit à une petite maison qu'elle avoit au Plessis-Piquet. Il lui
envoie demander audience pour le lendemain; et tandis que toute la
compagnie étoit à la grand'messe, il s'esquive, et à travers champs il
galope jusque là. Il la trouve seule, et s'imaginoit déjà avoir ville
gagnée; mais il fut bien étonné quand cette femme, après lui avoir
laissé prendre toutes les privautés imaginables, lui déclara que pour
le reste il n'avoit que faire d'y prétendre. Il la culbuta par
plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se mit en chemise; il
fallut enfin s'en retourner sans avoir eu ce qu'il étoit venu
chercher. Un mois ou deux après, comme il passoit devant sa boutique,
il la salua; un gentilhomme, nommé Saint-Georges-Vassé, qui
connoissoit Patru, étoit avec elle, et lui demanda en riant si elle
connoissoit ce beau garçon. «Je le connois mieux que vous, lui
dit-elle; je l'ai vu tout nu;» et sur cela elle lui conta toute
l'histoire, et ajouta qu'après y avoir un peu rêvé, elle avoit trouvé
que c'eût été une grande sottise à elle de lui accorder la dernière
faveur; que c'étoit un jeune garçon, beau, spirituel, et qui avoit des
amourettes; qu'elle s'en fût _embrelucoquée_ (ce fut son mot); qu'il
l'eût fait enrager, et qu'il l'eût peut-être ruinée, s'il eût été
homme à cela. Il sut depuis que le jour même qu'elle le vit la
première fois, elle commença à s'informer de sa vie et de ses
connoissances. En effet, cette même femme, qui le lui avoit refusé à
lui, l'accorda à un autre, à sa recommandation.
Ce Saint-Georges avoit aussi couché avec elle; mais elle n'avoit pas
sujet de craindre de _s'embrelucoquer_ de ces deux messieurs. Pour
Pec, ce ne fut que par intérêt au commencement, et depuis par
reconnoissance. Aucun autre n'en a jamais rien eu par intérêt. Le
premier président Le Jay lui offrit une assez grosse somme pour une
fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle ne faisoit cela que pour
son plaisir.
COUSTENAN[287].
Coustenan étoit fils d'un gentilhomme qualifié, qui a été un des plus
méchants maris de France. Il donna une fois les étrivières à sa femme.
A propos de cela, un paysan qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant
battu sa femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit naïvement; «Ah! c'est
trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme; mais il y a raison
partout.»
[287] Timoléon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644.
Tallemant a écrit partout _Coustenan_; mais le Père Anselme et
Movery appellent ce gentilhomme Contenant.
Le fils, bien loin de dégénérer, a enchéri de beaucoup par-dessus son
père. On dit qu'un jour que son père en colère le poursuivoit à la
chaude, l'épée à la main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y
mit aussi en disant: «Si je suis fils de p....., vous n'êtes donc pas
mon père.--J'ai tort, dit le bonhomme aussitôt, par ce que tu viens de
faire, tu prouves assez que tu es mon fils.»
Il avoit épousé la fille de cette madame de Gravelle dont nous avons
parlé ailleurs[288]. Apparemment cette fille ne devoit pas être plus
honnête femme que sa mère; mais elle n'avoit rien de sa mère que la
beauté; aussi avoit-elle été élevée avec toute la sévérité imaginable,
et elle disoit elle-même qu'il n'y avoit que des femmes comme sa mère
pour bien élever des filles. Jamais femme n'a souffert tant
d'indignités d'un mari, et jamais femme ne les a supportées avec tant
de patience.
[288] Tome 1, p. 138, où l'on a imprimé _Couslinan_ pour
_Coustenan_.
Coustenan n'étoit pas seulement méchant, il est aussi extravagant. La
nuit il lui prenoit à toute heure des visions: tantôt il lui disoit
que sans doute elle le faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement,
puisqu'elle étoit fille de cette p..... de la Gravelle[289]; tantôt il
vouloit la forcer à le lui confesser, et quelquefois à minuit il l'a
mise en chemise à la porte. Un jour, comme elle étoit en mal d'enfant,
il lui mit le poignard à la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un
garçon, il la tueroit elle et son enfant. On m'a assuré qu'il la fit
une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur, et lui
crioit: «Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi bien; tu porterois bien un
homme armé, comment ne porterois-tu pas bien des armes!» Cependant ce
n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses.
[289] Elle étoit fille naturelle de Maximilien de Béthune,
marquis de Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle.
Il n'étoit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit craindre à tout
le monde: il disoit hautement que quand il n'auroit plus de quoi
frire, il iroit prendre la vaisselle d'argent des gros milords de
Paris qui avoient des maisons auprès de Gravelle, vers Etampes. Durant
le siége de Corbie, M. de Sully, alors prince d'Enrichemont, étant en
Italie avec M. de Créqui, Coustenan, comme un des principaux du Vexin,
eut le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-être par le crédit
de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le maréchal de La Ferté,
avoit épousé la soeur de Coustenan[290]. Ce fut alors qu'il fit le
petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans la Bigorre.
Un avocat du parlement, nommé Chandellier[291], avoit une maison entre
Mantes et Meulan; Coustenan, une belle nuit, vint enlever tous les
arbres fruitiers de cet homme. L'avocat fait informer, et en vouloit
tirer raison à quelque prix que ce fût. Des personnes de condition se
voulurent mêler d'accommoder cette affaire, et M. de La Frette,
capitaine des gardes de M. d'Orléans, fut trouver Chandellier, et lui
représenta que puisqu'aussi bien le mal étoit fait, il lui conseilloit
de s'accommoder; qu'après tout il avoit affaire à un homme de qualité.
«De qualité! dit l'avocat en l'interrompant; s'il est homme de
qualité, je suis du bois dont on fait les chanceliers de France.» La
Frette, oyant cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan:
«Ma foi! Coustenan est perdu à cette fois; il a trouvé plus fou que
lui.» Chandellier continua ses poursuites, et, par la permission de M.
de Vendôme, il le fit prendre à Etampes, d'où il fut mené à la
Conciergerie. Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il étoit en
danger d'avoir la tête coupée, quand le chevalier de Tonnerre[292],
qui depuis fut tué à l'armée, avec un bâton d'exempt, et suivi comme
ils le sont d'ordinaire, ayant remarqué que la chambre de Coustenan
répondoit à la maison d'un marchand d'autour du Palais, alla chez cet
homme, comme de la part du Roi, disant que les prisonniers se
sauvoient par son logis. Le marchand dit qu'il ne s'y en étoit jamais
sauvé: le chevalier répondit «qu'il vouloit aller partout, et qu'il
vouloit être seul avec quelques-uns de ses camarades» (les autres
demeurèrent en bas à amuser le marchand). Il monte, fait faire un trou
à coups de marteau (ils avoient porté des marteaux sous leurs
casaques), et sauve par là Coustenan, avec lequel il descendit, et
puis le conduisit à Gros-Bois, où il s'accommoda avec ses parties. Le
voilà de retour au Vexin.
[290] Le maréchal de La Ferté-Senecterre avoit épousé en
premières noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de
Contenant, et de Philippe de Châteaubriant.
[291] Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'étant vanté de faire
un sermon, on lui donna pour texte ce passage de l'Évangile:
_Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptistâ_. Il
commença ainsi: _Entre les nez des femmes_. (T.)
[292] Le grand-père de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne
le vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il
avoit épousé une fille de Nevers, et on lui avoit donné un brevet
de duc), ne fit faire au château d'Ancy-le-Franc en Bourgogne,
qu'une petite porte au lieu d'une porte cochère, en disant: «Si
le Roi (c'étoit Henri IV) ne veut pas que j'entre chez lui en
carrosse, il n'entrera pas non plus en carrosse chez moi.» La
porte est encore comme il la fit faire; et ses descendants n'ont
garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de conter cela.
(T.)
Cette adversité ne le rendit pas plus sage: il fit comme auparavant;
mais il en fut bientôt payé. Il y avoit un paysan qui avoit une assez
belle femme. Coustenan, non content de l'avoir violée, la fit fouetter
dans une cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes de
gens, résolut de s'en venger, et voici comme il s'y prit. C'étoit à la
campagne. Un soir qu'il savoit que Coustenan étoit retiré dans sa
chambre, il monte avec une échelle à hauteur de la fenêtre, qui étoit,
dit-on, au deuxième étage; il avoit une arquebuse. Quand il se fut
ajusté, il vit que Coustenan jouoit au piquet, à cul levé, avec deux
de ses amis; il ne voulut point tirer qu'il ne pût tuer Coustenan sans
blesser les autres; grande discrétion pour un homme outragé, et qui
n'étoit pas là sans grand péril. Il attendit que Coustenan se fût
retiré auprès du feu, et le tua à travers les vitres, comme il lisoit
une lettre[293].
[293] Cet événement eut lieu vers 1644.
Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut plus; ce qui a fait
dire que c'étoit lui qui avoit fait le coup. On soupçonna aussi
quelques-uns de ses domestiques, mais on ne poursuivit personne. Sa
veuve, dix ans après, épousa le bonhomme Senecterre: elle avoit du
bien, et étoit encore jolie[294]. Je ne sais de quoi elle s'avisa.
Pour tout avantage il lui donnoit la terre de Gravelle de quatre mille
livres de rente, qu'il avoit achetée exprès, et tout ce qui se
trouveroit dedans au jour de son décès. A toute heure il lui faisoit
des présents; mais on ne trouvoit jamais la commodité de porter ces
choses-là à Gravelle, et ses gens avoient ordre d'enlever ce qui y
étoit dès qu'il se trouveroit mal. Il n'en fut pas besoin, car elle
mourut l'été de 1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet
habit ne lui fît trop ressouvenir de la perte qu'il avoit faite.
Enfin, il le prit.