Chandeville[280], qui étoit neveu de Malherbe; la vit chez un
gentilhomme. Il en devint amoureux, et cela n'est pas étrange, car il
étoit jeune, et elle avoit encore de la beauté, étoit cajoleuse, et
débitoit agréablement; elle avoit changé de nom. Il fit en sorte
auprès de sa mère, qui étoit veuve, qu'elle priât la Montarbault de
venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment la trouva assez
facile, la retint deux mois entiers chez sa mère, qui, charmée de
cette femme, lui donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui
faire voir le monde. Cette mère, comme on peut penser, n'étoit pas
plus sage que de raison; elle avoit toujours été une extravagante, qui
se vouloit battre en duel à tout bout de champ. Voilà ces jeunes gens
à Paris, logés dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins
s'étonnoient fort de voir chez cette femme une jeune fille bien faite;
il arriva par hasard que la femme-de-chambre de mademoiselle de
Rambouillet, qui étoit une fille fort adroite, se trouva un jour chez
une femme de ses amies au Temple, où elle vit cette jeune demoiselle,
qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria de trouver
bon qu'elle se fît coiffer par elle à l'hôtel de Rambouillet. Elle y
fut, et cela fut rapporté à madame la marquise, qui s'informa si bien
qu'elle sut que c'étoit la nièce de feu Chandeville, qu'elle avoit
donné autrefois à M. le cardinal de La Valette. Le frère, qui avoit
accompagné sa soeur, fut contraint d'aller saluer madame de
Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit assez voir qu'il y
avoit de l'amour, et qu'il n'avoit osé la venir voir de peur que cela
ne se découvrît. Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici
renvoyèrent cette fille à sa mère. On lui fit avouer que la
Montarbault l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de Chevreuse et
ailleurs, et que pour y faire consentir le frère, elle lui disoit:
«Cela me servira, parce que ceux à qui j'ai affaire aiment à voir de
belles personnes.» Ce garçon, qui s'appeloit Samois, demeura à Paris.
Quelque temps après il vint retrouver madame de Rambouillet, et lui
dit qu'il recherchoit une fille fort riche, et qu'il n'y avoit qu'une
difficulté à l'affaire: c'est qu'il s'étoit vanté d'être parent de MM.
de Montmorency, et qu'on souhaitoit qu'il fût reconnu pour tel. «Sur
cela, madame, continua-t-il, je me suis adressé à vous, comme à une
personne qui aimoit fort feu mon oncle, pour vous prier d'obtenir
cette grâce de madame la princesse.» La marquise, au lieu de lui dire
les véritables raisons qu'il n'eût pas comprises, lui dit qu'elle
n'étoit pas en état de sortir. Un mois ou deux après, il revint la
voir, et lui dit qu'il étoit marié, mais le plus malheureusement du
monde. «J'avois recherché l'une des deux filles de la baronne de
Courville, auprès de Châteaudun. Ces filles étoient en pension dans
une religion à Paris. Je la fus demander à sa mère: elle qui,
quoiqu'elle ait cinquante ans, est encore assez passable, me dit que
pour ses filles elle ne les vouloit point marier, mais que si je
voulois l'épouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et qu'elle
avoit bien du revenu. Nous nous marions, mais j'ai épousé un diable;
elle a toujours le bâton à la main; elle bat ses gens et ses paysans à
outrance; et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit mille
injures.» En disant cela, le galant homme dit toutes les injures de
harangères et de crocheteurs. Madame de Rambouillet, surprise de cela,
le pria de ne dire plus de ces choses-là. «Vraiment, madame, ce n'est
pas là tout; ma mère et ma soeur la vinrent voir; elle les appela.....
(là, il en dit de plus terribles que les autres). Elle passa bien plus
avant; elle frappa ma mère: ma mère le lui rendit; elle mit ma mère
en prison; ma mère l'y mit à son tour; elle m'a battu; je l'ai
battue. Enfin, après bien du vacarme, nous sommes venus à Paris. Tout
le jour elle ne fait qu'escrimer.» Madame la marquise disoit qu'elle
espéroit que ces deux femmes se battroient enfin en duel. «Elle mange,
ajouta-t-il, quarante huîtres tous les matins (c'étoit en carême), et
pour moi et mes gens, elle nous fait mourir de faim.»
[280] Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de
Malherbe, mourut à l'âge de vingt-deux ans. Ses OEuvres poétiques
ont été publiées dans le _Recueil de diverses poésies des plus
célèbres auteurs du temps_; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8º,
2e partie, p. 85. Ce Recueil a eu d'autres éditions.
Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris dans le pays,
durant la vie de son mari et après, s'étoit toujours divertie; et
n'ayant plus aucun reste de beauté, elle avoit été contrainte de
prendre un homme qui lui servoit de maître-d'hôtel et de galant tout
ensemble. Samois le trouva un jour couché avec elle; mais comme il
voulut faire du bruit, elle lui dit: «Vous avez pu savoir mon humeur,
et vous ne devez pas prétendre que je vive mieux avec vous qu'avec mon
premier mari.» Samois voulut décharger sa colère sur cet homme, mais,
comme il est débonnaire, il se contenta de le chasser. Il enferma
pourtant sa femme, et ne la laissoit voir à personne. Un conseiller au
Châtelet de Paris, qui avoit été autrefois fort bien avec elle, sut
qu'elle étoit prisonnière, et envoya un homme qui adroitement se
glissa dans la maison, un jour qu'un gentilhomme avoit eu permission
de lui parler; il lui dit la bonne intention du conseiller, qui envoya
un lieutenant du prévôt de l'hôtel pour la délivrer. Ce lieutenant mit
le mari et la femme bien ensemble. Quelque temps après une affaire les
obligea à venir à Paris tous deux. L'argent manqua bientôt au
cavalier, qui, pour en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa
femme; mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de le
faire mettre au Châtelet pour dettes. Je pense que le conseiller ne
nuisit pas à cette affaire. Depuis, il vint demander franchise à
l'hôtel de Rambouillet, parce qu'il avoit été, disoit-il, d'un duel.
Celui à qui il parla lui dit qu'il n'y seroit pas en sûreté. «Comment,
répondit-il, et n'est-ce pas un hôtel?»
Pour De Lorme[281], dont nous avons parlé ci-dessus, les eaux de
Bourbon, qu'il a mises en réputation, l'y ont mis aussi lui-même[282].
Il a gagné du bien et est à son aise. On dit qu'il prétendoit que ceux
de Bourbon lui érigeassent une statue sur les puits; il se fit faire
intendant des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse d'avoir pris
pension des habitants pour y faire aller bien du monde, et il y a
grande apparence, car sous ce prétexte il ne voulut jamais payer pour
quarante écus de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris à la Flèche
et à Moulins, et il trouva fort étrange qu'on les lui demandât, comme
s'ils ne lui étoient pas assez redevables à lui qui faisoit aller tant
de gens à Bourbon, et qui disoit à tous que la Flèche étoit la
meilleure boutique. Que ce soit cela ou autre chose, le maître s'est
fait riche. Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il étoit allé
accompagner à Bourbon l'abbé de Richelieu et ses soeurs; il avoit avec
lui sa demoiselle, car il ne va point sans cela, et il fallut que
madame d'Aiguillon le souffrît. A cette heure qu'il est vieux, il
craint le serein, et dès que cinq heures sonnent, il se met je ne sais
quelle coiffe de crapaudaille[283] sur la tête, qui, avec son habit de
satin à fleurs et ses bas couleur de rose, le font de la plus
plaisante figure du monde.
[281] Jean De Lorme, premier médecin de trois de nos rois, mourut
en 1678, âgé de près de cent ans. Il est l'inventeur d'un
bouillon rouge, dont il faisoit la panacée universelle. On voit
dans un livre intitulé: _Moyens faciles et éprouvés dont M. De
Lorme, premier médecin et ordinaire de trois de nos
rois........., s'est servi pour vivre près de cent ans_ (Caen,
1683), les précautions singulières qu'il prenoit pour se
préserver du froid et de l'humidité. Il se tenoit durant l'hiver
dans une chaise à porteur devant son feu. Il avoit un lit de
brique, couchoit habillé avec six paires de bas drapés et des
bottines, etc., etc., etc. On renvoie les lecteurs à ce bizarre
ouvrage.
[282] Il conte lui-même qu'il donna des coups de bâton à un
médecin de la Faculté. Madame de Thémines, depuis maréchale
d'Estrées, avoit un fils fort malade. De Lorme demanda du
secours; on appela M. Duret et un autre. Quand ce fut à entrer,
Duret, comme le plus vieux, passa; l'autre médecin, comme étant
de la Faculté de Paris, le suit. De Lorme, en présence du
maréchal d'Estrées, qui recherchoit la marquise, prend un bâton
de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit; on
court après lui. «Hé! monsieur, vous n'ordonnez rien pour mon
fils.--Faites-le saigner, madame.» Et jamais on ne put le faire
revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.)
[283] Etoffe du temps.
J'ai ouï conter à feu Malleville une bonne chose de cet homme; il
s'est toujours mêlé de belles-lettres. Malleville lui montra une
grande élégie qui s'appelle _Impatience amoureuse_. «Hé! lui dit-il,
combien faut-il de vers pour une pièce de théâtre?--Quinze cents ou
environ, dit Malleville.--Vraiment, ajouta le médecin, vous en devriez
faire une, voilà déjà le tiers, des vers fait.»
JALOUX.
DES BIAS.
Des Bias (d'une terre auprès d'Avranches), frère aîné de Monferville,
dont nous avons parlé ci-dessus à l'article de Thémines[284], avant
que d'être marié ne bougeoit, à Paris, du b....l et du cabaret. Il
étoit grand et bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut être:
quand sa chemise étoit noire comme la cheminée, il la troquoit contre
une neuve chez une lingère, et en changeoit dans sa boutique. Il y a
plus de treize ans qu'il est marié à une personne de bon lieu, bien
faite et bien raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'après
avoir été long-temps sans vouloir que personne allât dîner chez lui
(il demeure à la campagne), bien moins d'y coucher, il devint jaloux
de ses valets même, et non content de l'avoir enfermée au troisième
étage, afin qu'elle fût hors d'escalade, et qu'on n'y montât pas avec
des échelles de corde, il chassa enfin tous ses gens, et quoique
huguenot, il prit un Carme, à qui il se fioit, pour gouverner tout
chez lui. Ce moine avec le temps lui devint suspect, et il le chassa
aussi. Sa femme souffroit toutes ces extravagances avec une constance
admirable. Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari a un petit
doigt de la main gauche estropié et tout crochu, et qu'il dit que si
elle fait des enfants qui ne l'aient pas de même ils ne seront pas à
lui, tous ceux qu'elle a ont le petit doigt de la main gauche crochu,
soit par la force de l'imagination de la mère, soit que la sage-femme
gagnée le leur rompe en naissant.
[284] Voir précédemment, pag. 236.
Ce maître fou porte toujours sur lui tous ses papiers les plus
importants et ses principales clefs. Une fois, sur le point de partir
de Rouen, avant cette grande jalousie, il dit en lui-même: «Je me tue
à faire mes affaires moi-même, il faut prendre des secrétaires.» Il en
prend trois, et s'en va à la dînée; il songe: «Ai-je de quoi occuper
trois secrétaires?» Il en renvoie un, à la couchée un autre, et le
lendemain un troisième, disant: «J'ai bien fait mes affaires
jusqu'ici, je les ferai bien «encore.» Il a de l'esprit et faisoit
bonne chère à ses amis, quand il n'étoit pas si abîmé dans sa
jalousie. Son père étoit gouverneur de Lectoure; il l'avoit été de
Pontorson.
RAPOIL.
Un médecin de Soissons, nommé Rapoil, avoit une femme bien faite, mais
elle avoit une dartre à la joue qui se renouveloit tous les mois, en
sorte qu'elle n'avoit par mois que quinze jours de beauté. Il en étoit
jaloux, et, quoiqu'il dît qu'il savoit bien le moyen de la guérir,
par jalousie il ne la voulut jamais guérir entièrement. Il n'y gagna
rien: elle étoit fort coquette et enfin elle se fit démarier. Elle
enrageoit quand on l'appeloit madame _Poilra_ au lieu de madame
_Rapoil_.
MOISSELLE.
Un beau garçon de Paris, nommé Hérouard, sieur de Moisselle, se
trouvant avec peu de bien, à cause que son père avoit mal fait ses
affaires, prit l'épée, et en Hollande, ayant acquis quelque
réputation, une dame de quelque âge, mais riche, l'épousa. C'est la
plus folle de jalousie qui fut jamais: dès qu'il regarde une servante,
elle la chasse. A Paris, elle eut soupçon que son mari regardoit de
trop bon oeil une belle fille de ses parentes, et à table, en mangeant
après avoir été long-temps sans parler, elle s'écrioit: «Oui, en ma
foi! je le voudrois de tout mon coeur qu'elle fût cent pieds sous
terre, cette mademoiselle Marton.» C'étoit le nom de la belle. Et dans
cette vision une cassette lui ayant été volée, elle disoit que c'étoit
cette fille qui l'avoit volée, et qu'une sorcière la lui avoit fait
voir dans son ongle. Elle devint jalouse de la grand'mère de son mari.
Elle étoit venue de Hollande ici pour le ramener, et d'ici elle le
suivit en Poitou, où il est allé voir ses parents. Il est contraint,
quand il est levé, de sortir jusqu'au soir, et s'est accoutumé à la
laisser criailler tout son soûl.
TENOSI, PROVENÇAL.
Voici une histoire plus étrange que toutes les autres. Un gentilhomme
provençal, nommé Tenosi, s'en allant faire un voyage en Levant,
recommanda sa femme à un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit
profession d'une amitié très-étroite: cette femme étoit belle; cet ami
en devint bientôt amoureux, et enfin la femme ne fut pas plus fidèle
que lui. Ils vécurent de sorte que tout le monde savoit leurs amours.
Au bout de quelque temps le bruit courut que le mari étoit mort; mais
ce bruit étoit faux, et il revint la même année. Ces amants, comme
j'ai dit, avoient eu si peu de discrétion qu'ils ne doutoient point
que le mari ne fût bientôt averti de tout; ils se résolurent de s'en
défaire, et l'empoisonnèrent: ils sont pris et condamnés à avoir la
tête coupée, tous deux en même temps, et sur un même échafaud. On les
mène donc au supplice: cet homme étoit le plus abattu qu'on eût pu
voir, et la femme paroissoit beaucoup plus résolue que lui. Comme on
le vouloit exécuter le premier, il demanda qu'on ne l'exécutât
qu'après cette dame, et le demanda avec tant d'instance, et dit des
choses qui firent si fort croire qu'autrement il mourroit comme un
furieux, qu'on fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre
au désespoir. Mais il n'eut pas plus tôt vu la tête de sa maîtresse à
bas, qu'il témoigna une constance admirable et mourut, s'il faut ainsi
parler, avec quelque satisfaction. On sut de ses amis particuliers que
c'étoit par jalousie, et qu'il étoit tellement possédé de cette
passion, qu'il avoit eu peur, s'il étoit exécuté le premier, que la
dame ne fût sauvée par quelque miracle, et qu'un autre n'en jouît
après: ce fut ce qui l'avoit fait résoudre à empoisonner son ami,
comme il l'empoisonna, le jour même qu'il fut arrivé, sans lui donner
le loisir de coucher avec sa femme.
COIFFIER.
Coiffier est fils de Coiffier qui a été commissaire au Châtelet, et
dont la mère étoit cette célèbre pâtissière qui fut la première qui
s'avisa de traiter par tête. Le père avoit eu quelque habitude avec le
président Le Bailleul, lorsqu'il étoit lieutenant-civil; de sorte que,
s'étant mêlé de finances quand le président fut fait surintendant, il
prit Coiffier pour premier commis; d'Emery le continua. C'est un homme
grave et terriblement cérémonieux. On disoit que d'Emery avoit
Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber et, Coiffier pour
faire des révérences. Madame Pilou disoit de lui que, pour commissaire
du Châtelet, c'étoit un honnête homme, mais que pour un homme à
carrosse, ce n'étoit qu'un benêt; sa femme étoit aussi sotte que lui
et par-delà. Ils avoient un fils assez honnête garçon, qui ne les
pouvoit souffrir, et il étoit toujours absent; ce fils mourut fort
jeune. Son cadet est bien fait; mais vous verrez par la suite quel
homme c'est. Il est à cette heure maître des comptes. Son père le
maria, il y a quelques années, avec la fille de Vanel, celui qui, avec
La Raillière, avoit fait le traité des aisés. C'est une petite
créature qu'on peut dire jolie; mais après les nains, il n'y a rien de
si petit: il est vrai qu'elle est bien proportionnée. Cette petite
créature, élevée par une mère dévote, fut ravie de trouver un garçon
qui fût un peu dans le monde. Par malheur pour lui et pour elle, le
père et la mère de Coiffier n'étaient pas alors à Paris, ou du moins
en partirent aussitôt après: de sorte que la voilà en son ménage. Le
mari, qui avoit ouï dire dans le monde qu'un galant homme devoit
donner de la liberté à sa femme, lui laissoit faire en partie ce
qu'elle vouloit: il lui donnoit même à faire la dépense; notez que
c'étoit un oison. Elle ne se levoit qu'à midi, faisoit semblant de
compter avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit point;
tout alloit comme il plaisoit à Dieu: l'argent ne lui coûtoit rien.
Elle donna une table de bracelet[285] de trente-cinq pistoles à une
demoiselle de sa mère qui l'étoit venue coiffer quelquefois, et à la
femme-de-chambre un mouchoir de quinze pistoles.
[285] On appeloit _table de bracelet_ une pierre précieuse dont
la surface est plate et qui est enchâssée dans un chaton d'or ou
d'argent. (_Dict. de Trévoux._)
Il n'y avoit que trois jours que le père de sa mère étoit mort; elle
s'habilloit de couleur, et quand sa mère venoit elle se mettoit entre
deux draps tout habillée, et on a jeté quelquefois sur le fond du lit
la tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garçons du
quartier.
Logée dans un des pavillons qui sont autour du jardin du
Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer; elle s'y promenoit
avec sa demoiselle jusqu'à deux heures après minuit, et le mari fut
contraint de faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle
n'y fût plus si tard. Cette grande liberté que cet homme lui donna
durant l'absence de sa belle-mère la gâta entièrement, et quand les
bonnes gens furent revenus, elle avoit déjà pris un fort méchant pli;
d'ailleurs elle est naturellement étourdie, et par malheur elle a
toujours eu affaire à des étourdis.
Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut un garçon de la
ville, lieutenant aux gardes, nommé Busserolles, si fou qu'il alla
attaquer lui seul à la Don Quichotte une bande de sergents qui
menoient un homme en prison, et le délivra sans le connoître; il est
vrai que son hausse-col, car il étoit de garde, imprima quelque
terreur aux sergents. Depuis, il a parlé au Roi si sottement qu'on l'a
cassé, au lieu de le laisser traiter d'une compagnie. Ce galant homme
alla un jour pour voir la petite dame. On lui dit qu'elle étoit là
auprès, chez sa belle-soeur Vanel, de qui on médit furieusement avec
Servien. Busserroles y va: la petite femme revient; on lui dit cela;
elle court chez sa belle-soeur; ils se parlent. La belle-soeur, qui
savoit que déjà on étoit en soupçon chez le mari, ne trouva cela
nullement bon, et fit dire à Busserolles qu'il ne revînt plus chez
elle. Voilà grande rumeur au logis: on défend à la petite femme de
voir sa belles-soeur; elle ne voyoit pas même sa mère, car la
belle-soeur et la mère logeoient ensemble. Elle disoit une fois:
«Jésus! que faire au Cours? Le Roi est parti.»
Il y en a aussi qui en sont fâchés. Tantôt elle a permission d'aller
au Cours avec sa gouvernante, tantôt on la resserre tout de nouveau:
le mari est devenu tout sauvage. Il a un frère qui a fait quelques
campagnes; on l'appelle d'Orvilliers. Ce garçon est bien fait et étoit
assez raisonnable; mais à cette heure il garde sa belle-soeur: on
croit qu'il en est amoureux. Elle le hait comme la peste.
Le beau-père, la belle-mère, et tous leurs gens, sont tous les espions
de la jeune femme. Le bonhomme en usa fort sottement, car il rompit en
visière plusieurs fois à de jeunes gens qui alloient là-dedans; et
enfin le portier eut ordre de ne la laisser voir à pas un homme. Quand
on la demandoit il disoit: «Elle n'y est pas.» Et elle, qui étoit
toujours à la fenêtre, crioit: «J'y suis;» mais cela ne servoit de
rien.
Busserolles découvrit un jour qu'elle alloit au sermon avec la
famille: il envoie un grand laquais qui fait si bien qu'il garde une
place tout auprès de la petite dame, et il causa avec elle à la barbe
à _Pantalon_ tant que le sermon dura.
Elle fut assez long-temps en cette misère, n'allant en aucun lieu que
sa belle-mère n'y fût, elle qui mouroit d'envie de voir des hommes.
Enfin je ne sais par quelle rencontre on ne put s'empêcher de la
laisser aller jouer dans le voisinage, chez le président Tubeuf. Son
fils aussitôt en conte à la belle; dès le premier soir elle lui permet
de lui écrire, et non contente de cela, elle ne faisoit que chuchotter
le lendemain à la messe avec lui. Le laquais de Tubeuf, aussi habile
que son maître, rencontra Coiffier à la porte, qui lui fit avouer
qu'il portoit un poulet à sa femme, et lui donnant un louis, d'or. Il
lui dit: «Je t'en donnerai autant toutes les fois.» Il faisoit
réponse pour sa femme. Je pense que la demoiselle ou sa mère
l'écrivoit. Au bout de huit jours le mari se lassa de donner des
louis, et écrivit à Tubeuf: «Monsieur, soyez une autre fois plus fin;»
puis conta toute l'affaire à sa femme. La belle-mère meurt quelque
temps après: cette petite étourdie ne put s'empêcher d'en témoigner de
la joie, et elle vouloit aller à l'enterrement avec un collet clair:
le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva d'aigrir les
gens. Elle fut depuis comme prisonnière, jusqu'à entendre la messe
chez elle, et à n'avoir permission de regarder à la fenêtre que
certains jours. Quand Tubeuf alla à Francfort, elle et le mari,
entendant passer bien des gens, mirent la tête à la fenêtre; il cria:
«Il y en a qui sont bien aises!»
MADAME LÉVESQUE
ET MADAME COMPAIN.
Un procureur au Châtelet, nommé Turpin, avoit une des plus belles
filles de Paris. Elle étoit blonde et blanche, de la plus jolie taille
du monde, et pouvoit avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nommé
Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Académie, et qui a fait de
si belles choses en prose), la vit à la procession du grand Jubilé de
1625. Sa beauté le surprit, et il ne fut pas le seul, car toute la
procession s'arrêtoit pour la regarder. Le monsieur étoit beau si la
demoiselle étoit belle, et on pouvoit dire que c'étoit un aussi beau
couple qu'on en pût trouver. Quoiqu'elle lui semblât admirable, et
qu'il en fût touché, il ne voulut point l'aller voir; car, quoiqu'il
fût extrêmement jeune, il voyoit bien déjà que c'étoit une sottise que
de se jouer à des filles. Aux Carmes, car ils étoient tous deux de ce
quartier-là, il la rencontra à la messe; il en fut ébloui, et il dit
qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau. Elle le salua le plus
gracieusement du monde. Il se contentoit de passer quelquefois devant
sa porte, où elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un oeil
amoureux, elle ne le regardoit pas d'un oeil indifférent. Comme il
souhaitoit avec passion qu'elle fût mariée, un avocat au Parlement,
nommé Lévesque, l'épousa quelque temps après. C'étoit un petit homme
mal fait et d'ailleurs assez ridicule. Voilà notre galant bien aise:
il se met à aller au Châtelet, parce que le mari avoit pris cette
route à cause de son beau-père; le prétexte fut qu'un jeune homme doit
commencer par là. Il se place bien loin de Lévesque, et fut assez
long-temps sans le rechercher: il y fut bientôt en quelque réputation;
et un matin, s'étant trouvé avec quelques avocats, parmi lesquels
étoit Lévesque, on proposa de faire une débauche pour voir ce que ce
nouveau-venu d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en
revenir. Lévesque dit qu'il vouloit que ce fût le jour même, et chez
lui. Ils y furent; on fit carrousse[286] jusqu'à onze heures du soir:
la femme y fut toujours présente, et ne quitta pas d'un moment la
compagnie.
[286] _Carrousse_, bonne chère qu'on fait en buvant et en se
réjouissant. (_Dict. de Trévoux._)
Notre amoureux étoit ravi d'avoir eu entrée chez la belle; toutefois
il n'osoit y aller sans quelque semblable occasion, car cette femme
étoit entourée de cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui
dirent bien des sottises dès qu'ils virent que Patru y avoit accès;
car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui rapportoit qu'elle
disoit mille biens de lui. Enfin il la rencontra tête pour tête sous
le Cloître des Mathurins, et il fut obligé de lui dire qu'il n'avoit
osé prendre encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier;
elle, l'interrompant, lui dit «qu'il pouvoit venir quand il voudroit.
Il y fut donc, et plus d'une fois; mais les petits avocats mirent
bientôt l'alarme au camp: le mari témoigna qu'il n'y trouvoit pas
plaisir; elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrès en
peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie, se met à rendre
bien des devoirs à la mère qui logeoit porte à porte. Cette mère,
aussi étourdie qu'une autre, prit ce garçon en telle amitié, qu'elle
ne juroit que par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que
le père se réveilla, et fit comprendre à sa femme qu'elle n'étoit
qu'une bête. Notre galant a encore avis de cette nouvelle infortune:
il se résout à rechercher le mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit
pu, parce que c'étoit un fort impertinent petit homme. Lévesque se
piquoit de lettres, et savoit la réputation de notre avocat: il se
laisse bientôt prendre, et à tel point, qu'il en étoit incommode, car
il ne pouvoit plus vivre sans Patru. Lui, pour s'en décharger un peu
et avoir un peu plus de liberté en ses amourettes, pria d'Ablancour,
son meilleur ami, d'avoir la charité d'entretenir quelquefois cet
impertinent. Ils lièrent une société; ils mangeoient trois fois la
semaine ensemble, tantôt chez d'Ablancour, tantôt chez quelque
traiteur.