Après que le père fut mort, la maréchale étant logée auprès de la

Foire chez une madame Cousin, marchande de bois, qui leur louoit une

grande maison et logeoit dans un petit corps-de-logis séparé, cette

fille faisoit semblant d'être catholique, et disoit à sa mère qu'elle

étoit malade quand il falloit aller à Charenton. Madame Cousin,

croyant que ce fût tout de bon que mademoiselle de Coligny se vouloit

convertir, faisoit entrer Vineuil, déguisé en prêtre, qui, tout à son

aise, catéchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame de La Force,

qui, par hasard, étoit demeurée chez madame de Châtillon pour se faire

traiter de quelque incommodité, découvrit tout le mystère, et en

avertit la maréchale, qui étoit alors à La Boulaye pour marier sa

fille aînée, car la demoiselle, pour un mal d'yeux, étoit demeurée à

Paris. La marquise de La Force vint à Paris et emmena la demoiselle à

La Boulaye, et crut qu'elle étoit grosse. La mère lui donna à son

arrivée quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et lui fit

mille reproches; car cette pauvre femme lui avoit fait confidence des

sottises de l'aînée, et lui avoit dit: «Vous êtes ma seule

consolation.» Peu après on fut assuré qu'elle n'étoit point grosse. De

La Boulaye madame de Châtillon fut à Béfort, où elle alloit pour

mettre ordre à cette petite ville que le feu Roi avoit donnée au feu

comte de La Suze. Jamais voyage ne fut plus heureux que celui-là pour

la maréchale, car elle trouva là ce qu'elle n'eût pas trouvé en

France. Un comte Georges, frère du comte de Montbelliard, de la maison

de Wirtemberg, qui a vingt mille livres de rente, prit cette fille

avec ses droits.

La maréchale étant morte, ce prince Georges et sa princesse Georgette

vinrent à Paris pour voir s'il n'y auroit rien à recueillir: ce bon

Tudesque ne la perdoit pas de vue. Toute la consolation de la pauvre

chrétienne étoit de parler de son chancelier: elle étoit fort éveillée

en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil. On dit qu'elle a

plus de sens que l'autre.

Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son enfance, et qui en

conversation ne disoit quasi rien il n'y a pas trop long-temps encore,

fit des vers dès qu'elle fut en Ecosse; elle en laissa voir, dès

qu'elle fut remariée, qui n'étaient bons qu'à brûler. Depuis elle a

fait des élégies les plus tendres et les plus amoureuses du monde, qui

courent partout. Le premier dont on a parlé fut un garçon de notre

religion, nommé Laeger; il est à cette heure conseiller à Castres: il

a de l'esprit et fait des vers, mais médiocres. D'ailleurs, c'est un

gros tout rond, et qui n'est nullement honnête homme. Il étoit allé à

Lumigny avec un de ses amis qui connoissoit madame de La Suze. Là

cette folle s'éprit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a écrit un

million de lettres et des vers les plus passionnés qu'on puisse voir;

mais ses belles-soeurs les empêchoient de se joindre. Elle vint ici;

il alloit la voir et portoit une lettre; elle se tenoit sur le lit,

lui auprès, et mettoit cette lettre dans sa mule de chambre droite, et

en prenoit une autre dans la gauche. Il la vit, déguisé sur les

chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant d'aller à la

chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers qu'il a fallu

quelquefois envoyer jusqu'à Béfort. Ce galant homme avoit conté cette

histoire à Frémont, qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus

grands menteurs du monde; mais il n'en douta plus par une aventure

assez plaisante que voici:

Comme il étoit en Champagne, un Anglois lui demanda la passade.

«J'avois, lui dit-il en mauvais françois, une attestation de M.

l'agent du roi d'Angleterre; mais on me l'a déchirée à Lumigny.»

Frémont, qui étoit peut-être le seul homme en Champagne qui sut cette

affaire, lui demanda comment cela étoit arrivé. «Comme je fus à

Lumigny, deux demoiselles me demandèrent si j'avois des lettres de _M.

Laeger_, j'entendis _M. l'agent_; je tire mon attestation; elles se

jettent dessus, et en se l'arrachant l'une à l'autre, la déchirent;

après cela la plus jeune (on l'appeloit mademoiselle de Nermanville)

vint à moi avec une lettre, et me dit:--C'est de Laeger et non de

l'agent que je vous demande une lettre, donnez-la-moi; en voilà une

pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il n'en avoit point).--Je lui

jurai que je ne savois ce que c'étoit.» La comtesse, après, trouva

moyen de lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une lettre

pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura qu'il l'assisteroit.

Il les servit depuis, et porta quelque temps leurs lettres. Déjà

Laeger s'étoit servi de ces pauvres Anglois qui vont demandant leur

vie, et c'est pourquoi les deux filles demandèrent des lettres à

celui-ci.

Le comte de La Suze est un homme où jamais il n'y a eu ni rime ni

raison. Lui et sa femme avoient plus de quatre-vingt mille livres de

rente. Pour s'acquitter, on lui proposa de se contenter de douze mille

écus par an pour quelques années; jamais il n'y voulut entendre. Il

avoit cent personnes chez lui, cent cinquante chiens avec lesquels il

n'a jamais rien pris, grand nombre de méchants chevaux. Là-dedans on

n'est point surpris quand on vous annonce de vous coucher sans souper,

tant toutes choses y sont bien réglées. Il buvoit un temps du vin, un

autre de la bierre, en un autre de l'eau. On dit qu'il est assez

plaisant en débauche: «Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai

avec les Allemands.» Béfort lui valoit quarante mille livres de rente;

mais ayant pris le parti de M. le Prince, il a tout perdu.

Après une ivrognerie célèbre à Brissac, comme il s'en retournoit, un

troupeau de cochons l'ayant renversé sur le pont, lui passa sur le

corps, et il crioit: «Quartier, cavalerie, quartier!»

L'aînée de La Suze se retira avec une soeur qu'elle a mariée en

Bretagne. La cadette demeura encore quelque temps; mais elle quitta sa

belle-soeur, et mourut bientôt après. Elle étoit fort aimable.

On parla ensuite d'un greffier du conseil, nommé Potet, garçon fort

médiocre; mais il fit de la dépense pour elle, et la suivit au Maine.

Je crois qu'il n'en a rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut après

sur les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut.

De Vannes Matharel, qui étoit familier chez le maréchal de Châtillon,

lui fit un jour des reproches de sa façon de vivre, car elle avoit

fait cent sottises. Elle lui dit: «Vois-tu, ce n'est pas ce que tu

penses; ce n'est que pour tâter, que pour baiser, pour badiner; du

reste, je ne m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'étoit

comme s'il l'eût fait à une bûche. Si on m'avoit mariée comme j'eusse

voulu, je ne ferois pas ce que je fais.» Elle lui confessa que le

comte Du Lude en avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit:

«Que c'étoit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit

encore.» Mais ce que je sais de mieux, c'est ce qu'elle a fait à

Rambouillet, celui qu'on appela depuis Rambouillet-Candale. Elle lui

dit une fois qu'elle étoit entièrement persuadée de son mérite; depuis

elle lui écrivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune réponse;

mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort prié: elle étoit au lit.

Elle fit si bien qu'en présence de ses demoiselles qui ne sortoient

jamais de la chambre (elles étoient un peu espionnes), elle mit le

rideau sur lui, de sorte qu'elle se fit voir à lui toute nue. Elle a

le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue de son père.

Elle fut après pour le voir, et le pressa de se trouver en un lieu où

ils pussent être en liberté. Lui, qui croyoit qu'il n'y faisoit pas

trop sûr, et qui étoit engagé ailleurs, fut long-temps sans s'y

pouvoir résoudre. Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel:

il n'alla point un dimanche à Charenton, et il s'assura de la cour de

derrière du logis de son père. Après avoir fermé soigneusement toutes

les fenêtres et toutes les portes qui donnoient sur cette cour, et

avoir fait dire qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs

affidés dont la chaise étoit marquée 20[268], et les envoya chez

madame de Revel, veuve d'un avocat-général de Grenoble. Or, la

comtesse devoit aller chez cette dame en chaise, et renvoyer tout son

monde, faisant semblant d'y vouloir passer l'après-dînée; ce qu'elle

fit. Après avoir été un moment en haut, elle dit à madame de Revel:

«Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si elle la retrouveroit dans

deux heures que pour lui faire une visite; car, dit-elle, j'ai une

affaire qui presse.»

[268] Toutes les chaises ont leur numéro. (T.)

Après elle descend et crie: _Mes porteurs_; c'étoit le mot; elle entre

dans la chaise, va chez Rambouillet: on la porte jusque sur

l'escalier, car l'appartement du galant répond sur le derrière, et est

par bas. Il la caressa tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit:

«Voilà le sang de Coligny bien humilié!» Il dit qu'elle n'est point

badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire que: «Ah! mon cher, que je

vous aime!» Il lui dit: «Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation

de ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du Lude en avoit eu

autant.» Elle souffrit cela sans se fâcher. Elle ne lui avoua pourtant

rien, et lui dit seulement qu'en causant de l'amour avec sa

belle-soeur de Nermanville, la pucelle lui disoit: «Mais, ma soeur, à

vous ouïr, je pense que si vous vous trouviez avec un homme que vous

aimassiez, vous lui permettriez toute chose. Peut-être, disoit-elle;

je n'en voudrois pas répondre.» Rambouillet fut quinze jours sans y

aller; il lui dit qu'il y avoit été trois fois. Elle le crut

bonnement, car on lui fait accroire tout ce qu'on veut; mais il ne lui

fit rien, et, ce qui est étonnant, ils se sont vus cent fois depuis,

et elle n'a jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit

passé entre eux.

Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du cardinal de

Richelieu, a été son galant ensuite. Les demoiselles se relâchoient,

et tout alloit à l'abandon. De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit

donner l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant d'aller

trouver son mari, qui avoit passé en Allemagne, elle dit à madame de

La Force qu'elle avoit du mal. Regardez quelle effronterie! Cela

pouvoit être vrai. On disoit qu'elle avoit donné une vache à lait à

l'abbé d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit dit

cela pour ne pas aller avec son mari, et au même temps elle lui avoua

qu'elle avoit couché avec le comte Du Lude.

Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît point sortir de

Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites, à condition de ne point

quitter ses mouches, et de sortir deux fois la semaine. Un nommé

Hacqueville[269] étoit alors son galant. Les dévotes, voyant qu'elle

ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne faisoit que se mirer,

lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain elle n'en trouva pas un; on lui

dit qu'elle n'en auroit qu'après avoir prié Dieu.

[269] Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du

cardinal de Retz et de madame de Sévigné, celui qui se

multiplioit si bien pour ses amis qu'on l'appeloit _les

d'Hacqueville_.

J'ai oublié de dire qu'on trouva dans la cassette de mademoiselle de

Nermanville cent lettres d'amour de la comtesse que ses belles-soeurs

gardoient pour tâcher à faire rompre le mariage; c'est pour cela

qu'elles vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante qu'il

a couché avec elle. Elle dit qu'il avoit été assez impertinent pour

lui dire qu'il avoit été cruel à la reine de Suède pour lui être

fidèle. Il a été quelque temps en Suède.

La meilleure aventure qui soit arrivée à la comtesse, ce fut quand

Bertaut, l'_incommode_[270], à la première visite, après maints beaux

propos sur ses mérites, lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe.

Elle appelle ses gens tout en colère; mais, à leur vue, elle se

retint, et leur dit seulement: «Raccommodez ce feu.» C'étoit l'hiver.

Quand ils se furent retirés: «Ne vous repentez-vous point? lui

dit-elle. Sans la considération de madame de Motteville, je vous

perdrois.» Après, elle alla conter sa déconvenue à madame de Revel,

qui lui dit: «Voilà bien de quoi! Madame de Savoie a bien été

colletée[271].»

[270] On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frère

de madame de Motteville.

[271] Allusion à l'anecdote de ce fou de président Toré, fils du

surintendant d'Emery. (Voyez plus haut, p. 120.)

M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils sont si

visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit dire s'il en est rien

arrivé. Rambouillet l'avertit que dès qu'elle lui auroit fait quelque

faveur, il la laisseroit là. Le maréchal d'Albret y alla ensuite.

Un nommé Des Colombys, grand brutal, lui en conta et lui donna

sur les oreilles une fois. L'abbé de Bruc, frère de madame Du

Plessis-Bellièvre et de Montplaisir[272], s'y attacha ensuite. Il y va

tant de gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort grosse;

elle a des affectations insupportables. Elle ne parle qu'à certaines

gens; ailleurs, elle dit les choses si languissamment, et avec une

telle négligence, qu'elle ne daigne pas former les paroles.

[272] René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète assez

distingué, passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la

comtesse de La Suze.

Le reste est dans les Mémoires de la régence.

LE MARÉCHAL DE SAINT-LUC[273].

Le maréchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay; c'est une bonne maison

de Normandie. C'étoit un étrange maréchal de France. On disoit qu'il y

avoit en lui de quoi faire six honnêtes gens, et qu'on ne pouvoit pas

dire pourtant que ce fût un honnête homme. Il étoit bien fait, dansoit

bien, jouoit bien du luth, étoit adroit à toutes sortes d'exercices,

avoit de l'esprit, et se mêloit même d'écrire en vers et en prose;

mais il ne faisoit rien avec grâce[274].

[273] Timoléon d'Épinay de Saint-Luc, né en 1580, mort à Bordeaux

le 12 septembre 1644.

[274] M. de Termes avoit promis des vers à quelqu'un pour le

carrousel; l'autre les lui demanda. «Ma foi, répondit-il,

Saint-Luc a depuis quelques jours tellement gourmandé les Muses,

que je n'en ai pu avoir raison. (T.)

On conte de lui qu'ayant traité à Fontainebleau tous les princes

lorrains, ils se firent tous jolis garçons. L'ambassadeur d'Espagne le

vint voir après dîner. M. de Guise, croyant ôter son chapeau pour le

saluer, ôta sa perruque, et demeura la tête rasée. Cet ambassadeur en

sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit, lui dit: «Vous n'irez

pas plus avant, et je vous en empêcherai bien; il n'y a guère de plus

forts hommes que moi.» Le maréchal, un peu soûl, lui qui se piquoit

d'être grand lutteur[275], crut que cet homme lui offroit le collet;

il le prend, et le culbute en bas des degrés. Cela fit bien du bruit;

mais on apaisa tout en disant que le maréchal avoit bu. «Je croyois,

disoit-il, qu'il me défioit à la lutte.»

[275] Il disoit un jour à propos de cela, qu'il étoit un Samson.

«Au moins, dit M. de Guise, avez-vous une mâchoire d'âne.» (T.)

Il étoit un plaisant homme en fait de femelles. M. de Bassompierre,

son beau-frère, lui écrivoit de Rouen: «Venez vite pour mon procès;

j'ai besoin de vous; venez en poste le plus tôt que vous pourrez.» Il

part. Le voilà dès sept heures du matin à Magny; c'est la moitié du

chemin: il demande un couple d'oeufs. Une servante assez bien faite

lui ouvre une chambre. «Ah! ma fille, lui dit-il, que vous êtes jolie!

Quel bruit est-ce que j'entends céans?--Il y a une noce,

monsieur.--Danserez-vous?--Vraiment, répondit-elle, je n'en jetterois

pas ma part aux chiens.» Il dit qu'il vouloit en être, oublie M. de

Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade jusqu'au jour.

Par bonheur l'affaire avoit été différée.

Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde, il demanda à

boire à une hôtellerie; la fille de la maison lui plut: il lui demanda

si elle avoit des soeurs. «J'en ai deux qui valent mieux que moi.» Il

descend de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune, et

disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger des pigeonneaux que ces

divines mains avoient lardés. Par ces sortes de visions il faisoit

enrager ses gens: ils disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en

fâchoit jamais.

La Hoguette[276], celui qui a fait le Testament d'un bon père à ses

enfants, étoit à lui. Un jour que le maréchal fut six heures chez une

femme, il fit un impromptu qui disoit à la fin:

Il .... ses gens et ne .... pas la belle.

[276] Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitulé:

_Testament, ou Conseils d'un père à ses enfants_, 1655, in-12.

Il épousa en deuxièmes noces madame de Chazeron, une des plus belles

femmes qu'on pût voir, mais qui avoit une fine v..... Il disoit: «Si

elle me donne des pois, je lui donnerai des féves.» Il en tenoit

aussi. Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un page pour

savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta qu'il l'avoit trouvée à

table tête à tête avec le maréchal de Brézé, et qu'ils mangeoient des

perdrix en carême. Il pesta terriblement contre elle: son fils aîné,

le comte d'Estelan, âgé alors de vingt-deux ans, se mit à rire: «De

quoi riez-vous?--C'est que je me suis souvenu de certaines personnes

qui, après avoir plus pesté que vous, ne laissoient pas d'épouser les

gens.» Aussi l'épousa-t-il ensuite. Cette v..... lui avoit été donnée

par son mari, jeune homme qu'on avoit envoyé voyager en Italie après

l'avoir marié à dix-sept ans; il en apporta ce beau présent à sa

femme. Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez bien;

elle engraissa; on la croyoit guérie; mais depuis elle ne fit

qu'empirer. Elle étoit tourmentée avant cela d'une faim canine, et ce

fut à cause que M. de Saint-Luc avoit le meilleur cuisinier de la cour

qu'elle l'épousa. Enfin elle rendoit tout deux heures après. Il lui

falloit faire je ne sais combien de repas par jour, et, pour dormir,

prendre de l'opium le soir.

Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance de Brouage

viendroit bien tard, et que son père avoit d'assez bonnes dents pour

tout manger, prit la soutane à la persuasion de M. de Bassompierre,

qui le trouvoit d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna

une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son frère,

aujourd'hui M. de Saint-Luc.

LE COMTE D'ESTELAN[277].

Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant sur la comté

d'Estelan, autant sur les Suisses, dont M. de Bassompierre étoit

colonel, et une pension d'autres dix mille livres que le Roi lui donna

pour renoncer à la survivance de Brouage. Il jouit de ces deux

pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre, ayant été mis dans

la Bastille, ne lui pouvoit rien laisser prendre sur les Suisses, et

la cour ne lui paya plus sa pension; on ne le considéroit qu'à cause

de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille livres de rente;

ainsi il demeura avec vingt-quatre mille livres de rente pour tout

bien.

[277] Louis d'Épinay, abbé de Chartrice en Champagne, comte

d'Estelan, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mourut en 1644, six

semaines après le maréchal de Saint-Luc, dont il étoit le fils

aîné.

Si M. de Bassompierre fût demeuré à la cour, notre abbé eût fait

fortune, car il avoit de l'esprit. Il étoit porté à la satire. Un jour

M. de La Rochefoucauld le défia de rien trouver contre lui; il fit ce

sonnet qui a tant couru. Un gentilhomme qui a été à M. de Saint-Luc

m'a assuré que ce n'a point été le comte d'Estelan qui a fait

l'épitaphe que voici, mais bien Comminges:

La mort ici-dessous rangea

Deux corps qui mangèrent Brouage;

Ils eussent mangé davantage,

Mais la v..... les mangea.

Mais Malleville, qui étoit à M. de Bassompierre, m'a dit que le comte

avoit fait depuis celle-ci par avance:

Enfin Saint-Luc ici repose,

Qui ne fit jamais autre chose.

M. de Bassompierre étant dans la Bastille, le comte ne demeuroit guère

à la cour: il alloit souvent à Sainte-Menehould, en Champagne, proche

de son abbaye. Il y avoit meublé une chambre chez un élu nommé

d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq premières années du

ministère du cardinal de Richelieu[278], et une satire du passage de

Bray, que plusieurs personnes ont à cette heure, quoiqu'à sa mort il

l'ait fait brûler avec bien des saletés qu'il avoit faites, l'origine

du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa soeur la religieuse à

Reims: son frère en a une copie. Puis il l'avoit donnée à feu M.

d'Esperses, et même à feu Châtellet, pour avoir sa satire contre

Laffemas.

[278] On attribue au comte d'Estelan la satire intitulée: _Le

Gouvernement présent, ou Eloge de Son Éminence_, plus connue sous

le titre de _Milliade_. M. Peignot donne cette pièce à Favereau,

conseiller à la cour des aides. (_Dict. des livres condamnés au

feu_, tom. 1, pag. 133.) Nous avons rapporté dans la note 1 de la

p. 366 du t. 1, où nous avons déjà parlé de cette pièce, que

Barbier l'attribuoit au poète Brys. Mais le témoignage

contemporain de La Porte nous semble d'une grande autorité. Il

dit positivement que la _Milliade_ est de l'abbé d'Estelan.

(_Mémoires de La Porte_ dans la deuxième série des Mémoires

relatifs à l'histoire de France, t. 59, p. 356.)

La cour vint une fois à Sainte-Menehould: il en part. Comme il fut à

vingt lieues de là, il s'avisa qu'il avoit laissé cette histoire et

autres pareilles dans un cabinet d'ébène en cette chambre. Il jure et

peste. Ce gentilhomme qui a été page de son père s'offrit à les aller

retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny, qui logeoit de ce

jour-là dans cette chambre, étoit par bonheur sorti avec tous ses

gens: il trouve moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le

soir même M. de Chavigny, sachant à qui étoient ces meubles, demanda

la clef de ce cabinet; peut-être même le fit-il ouvrir faute de clef.

Depuis, le cardinal sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M.

le chancelier pour en voir quelque chose. Le comte y avoit mis ordre,

et ne lui montra qu'une copie où il n'y avoit que des choses à

l'avantage du cardinal. Le cardinal Mazarin a voulu avoir l'original.

M. de Saint-Luc, dès qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en rien

lire; je le sais de ce même gentilhomme qui le lui porta.

Le comte, voyant son père mort, prit la poste pour venir à Paris; il

tombe, et son cheval sur lui: il cracha du sang, se gouverna assez

mal à Tours où il s'arrêta, et y mourut au bout de quinze jours à

l'âge de quarante ans.

LA MONTARBAULT,

SAMOIS, ET DE LORME.

La Montarbault étoit fille d'un fermier d'Anjou: elle fut mariée à un

homme de la condition de son père; mais elle le quitta bientôt, soit

qu'elle se fût fait démarier, ou autrement. Elle vint à Paris, où elle

fut entretenue par De Lorme, le médecin. Cet amant ne lui étant pas

assez fidèle pour l'arrêter, elle voulut faire une finesse qui lui

pensa coûter bon. Elle prit du poison, et ensuite de l'antidote; mais

elle avoit pris du poison en telle quantité, que si De Lorme ne fût

survenu à propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien de la peine

à la sauver. Depuis elle épousa un gentilhomme nommé Montarbault, à

qui elle ne voulut jamais rien accorder qu'ils ne fussent mariés. Cet

homme s'en lassa bientôt; car, quoiqu'elle fût belle, elle avoit

l'esprit si turbulent, si enragé, qu'on ne pouvoit vivre avec elle. Sa

beauté commençant à diminuer, elle se mit à souffrir; elle avoit un

million de secrets, et voyant qu'elle se décrioit à Paris, elle alloit

faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle fit si bien

accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit de l'or, qu'on a vu des

lettres de lui par lesquelles il la recommandoit comme la personne du

monde la plus nécessaire à son Etat; mais enfin cela alla si mal pour

la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter de grandes richesses,

elle y perdit pour sept à huit mille livres de pierreries que le duc

lui prit quand il vit que c'étoit une affronteuse. Après plusieurs

promenades, elle rencontra un Anglois qui se vantoit d'avoir trouvé

l'invention de faire des carrosses qui iroient par ressort; elle

s'associa avec cet homme, et dans le Temple[279] ils commencèrent à

travailler à ces machines. On en fit une pour essayer, qui

véritablement alloit fort bien dans une salle, mais n'eût pu aller

ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment, remuoient deux

espèces de manivelles, ce qu'ils n'eussent pu faire tout un jour sans

se relayer; ainsi cela eût plus coûté que des chevaux.

[279] Dans l'enclos du Temple, à Paris.

Ce dessein avorté, elle accusa de fausse monnoie, car elle s'y

entendoit fort bien, et c'étoit là toute sa pierre philosophale, un

nommé Morel, qui avoit été commis de Barbier; mais elle, au contraire,

fut accusée, et eut bien de la peine à se débarrasser.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 16 / 28 段