promener en quelque maison. «Je le veux bien, répondit-elle: envoyons
chercher de nos voisines.» Ces voisines venues: «Où irons-nous? Vous
plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine? Après voudriez-vous
aller à Bagnolet, à Charonne ou à Conflans?--Où vous voudrez, dit la
maréchale.--Cocher, va donc à Conflans.» Les y voilà arrivés. On
heurta long-temps sans qu'il vînt personne: les dames commençoient à
s'ennuyer; lui feignit des impatiences étranges. Il appelle une
paysanne. «Ma grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer?
ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous?» Enfin, on ouvre une
petite porte, et une femme dit assez malgrâcieusement que M. le
premier président y devoit[254] coucher. «Hé! ma grande amie, nous ne
voulons que nous promener et qu'on nous donne du lait.--Bien,
monsieur, pourvu que vous n'y soyez guère.» Après il vint un homme
qui, d'un air assez rude, lui dit: «Que demandez-vous, monsieur?» et
en même temps dit à cette femme: «Retirez-vous, vous n'êtes qu'une
bête.» M. de Nemours lui dit ce qu'il avoit dit à cette personne. «Oui
da! monsieur, répondit l'autre, oui da.» On entre donc. Les dames, et
surtout Le Pailleur, sentirent bien je ne sais quelle odeur de sauces.
Le bon seigneur, qui ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une
salle où l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres
bagatelles. Après, voici des gens qui, au son du violon et en cadence,
mettent le couvert, et servent une collation toute feinte. Cela fait,
il prie les dames d'aller faire un tour dans le jardin: au retour
elles trouvèrent une véritable collation qui étoit magnifique. Il y
avoit des galanteries à la vieille mode, car on servit des pâtés
pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au col des rubans des
couleurs de la maréchale; il y en avoit aussi un de petits lapins
blancs en vie avec des rubans de même. Il fit présenter après la
collation des bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce
dont il put s'aviser pour divertir celle à qui il vouloit plaire.
[254] Le château de Conflans, qui est devenu depuis la maison de
campagne des archevêques de Paris, appartenoit alors à Nicolas Le
Jay, premier président au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640.
Ce M. de Nemours avoit étudié l'art de faire des ballets; il en avoit
fait plusieurs, et avoit eu la curiosité d'en faire de grands livres,
où toutes les entrées étoient peintes en miniature. Il avoit été de
tous les carrousels, soit de France, soit de Savoie.
Le feu roi (_Louis XIII_) fit une fois chez lui un concert où tous
ceux de la musique de la chambre chantoient; il en avoit mis M. de
Mortemart et M. le maréchal de Schomberg: lui-même aussi en étoit. M.
de Nemours, par grande grâce, y fit entrer Le Pailleur, et il avoit
dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique. On y chanta sur la
fin des airs du Roi. Le Pailleur, pour faire sa cour à demi-haut, dit:
«Ah! que ce dernier air mériteroit bien d'être chanté encore une
fois!» Le Roi dit: «On trouve cet air-là beau, recommençons-le.» On le
chanta encore trois fois. Le Roi battoit la mesure. Il avoit proposé
de faire une symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux
trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrât personne qui ne sût la
musique, et pas une femme; «car, disoit-il, elles ne peuvent se
taire.--Ah! Sire, dit M. de Nemours, madame la maréchale de Thémines
en doit être.--Pour elle, répondit le Roi, je le veux bien.»
Un artisan devint amoureux d'elle à Charenton, en la voyant dans sa
place où elle se démasquoit quelquefois. Cet homme, emporté par sa
passion, s'en va chez elle, demande à lui parler, et, tout interdit,
ne put jamais lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procès contre
elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce que ce pouvoit être.
Le Pailleur s'informe de cet homme, il n'y trouvoit aucune raison: il
revint plusieurs fois et ne savoit que leur dire. Il rôda long-temps
autour du logis, et enfin on le trouva mort derrière les murailles de
Luxembourg. Elle logeoit alors auprès des Carmes-Déchaussés.
Voici une histoire encore plus étrange. La fille d'un gentilhomme de
Beausse nommé Herville devint amoureuse en tout bien et tout honneur
du ministre de Châteaudun nommé Lamy, qui étoit un homme bien fait,
mais pauvre. Le père de la fille ne pouvant consentir à ce mariage,
elle tomba dans une telle mélancolie, qu'enfin, de peur d'accident, il
fut contraint de s'y résoudre. Le père lui porte donc des articles à
signer. «Ah! dit-elle, il n'est plus temps.» A trois jours de là, on
la trouva noyée sur le bord du Loir.
Un abbé de Calvières, en Languedoc, ayant su que mademoiselle de
Gouffoulens, de la maison d'Hauterive, dont il étoit amoureux, étoit
morte, protesta qu'il ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il
refusa toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une grande
constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on lui avoit persuadé
enfin de manger, mais que les passages se trouvèrent bouchés; tous
les boyaux s'étoient rétrécis.
Vous voyez que la maréchale, en maris et en galants, n'a jusqu'ici que
des vieillards; mais elle eut un jeune galant lorsqu'elle ne fut plus
jeune: c'est Monferville, fils du frère de Blainville, premier
gentilhomme de la chambre ou grand-maître de la garde-robe, qui fut
ambassadeur en Angleterre. C'étoit un fort beau garçon, mais un peu
trop doucereux et trop normand. Il ne passoit pas pour un homme fort
friand de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils étoient
mariés ou non, car on n'a vu ce garçon se marier qu'après la mort de
la maréchale; cependant il sembloit qu'il cherchât à se marier. La
connoissance venoit de ce que ce garçon logeoit avec sa soeur dans une
maison qui étoit à la maréchale, et elle logeoit dans une autre tout
contre qui étoit aussi à elle. On l'accusoit d'avoir dit qu'une fois
il avoit eu une côte enfoncée en portant des sacs d'argent qu'une dame
lui avoit donnés. Le Pailleur, qui voyoit que la maréchale, par
facilité, se laissoit accabler à toute la parenté de cet homme, trouva
moyen de le faire sortir de cette maison et de faire passer à la
maréchale une partie de l'année à la campagne.
La maréchale alla mourir à Poitiers, sept ou huit ans après[255]. Elle
avoit juré de ne rentrer d'un an dans sa maison de Paris, à cause de
la mort d'une vieille fille qui étoit à elle il y avoit trente ans; on
l'appeloit Boisloré; elle étoit bâtarde d'un gentilhomme. La maréchale
étoit d'un tempérament doux et mélancolique; cette fille étoit fort
sage et fort aimable. Aussi la maréchale l'aimoit jusqu'à lui faire
des bouillons quand elle étoit malade, et elle l'étoit souvent. La
maréchale lui avoit donné une petite terre que l'autre lui rendit par
son testament.
[255] En 1652. (T.)
La maréchale n'avoit que cinquante-sept ans quand elle est morte; mais
il étoit temps qu'elle mourût, car elle ne pouvoit plus subsister: le
jeu et Monferville l'avoient incommodée; cependant elle n'a pas laissé
un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle payoit tout
ce qu'elle devoit. Elle tomba malade à Poitiers en passant; elle
vouloit aller voir ses parents. Elle mourut faute de sang; on ne lui
en trouva pas une goutte dans les veines.
LE PAILLEUR.
Le Pailleur, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, étoit fils
d'un lieutenant de l'élection de Meulan. Il étudia jusqu'en logique;
il écrivoit bien: on le met aux finances; le voilà petit commis de
l'épargne. Il ne put souffrir les _pillauderies_ qu'on y faisoit, car
on griveloit sur les pensions qui s'y payoient; il se retira chez le
feu président L'Archer, père du dernier mort; il étoit un peu son
parent.
Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit, faisoit des vers
pour rire[256]; il chanta quatre-vingt-huit chansons pour un soir de
carnaval. Il fit la débauche à Paris assez long-temps. Las de cette
vie, il va en Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain
du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance avec lui à Paris, et
avoit tant fait qu'il l'avoit résolu à le suivre. Il y étoit le
tout-puissant; mais comme il vit que cet homme faisoit trop de
dépense, il lui dit qu'il falloit se régler. «Je ne saurois, lui
répondit le comte.--Permettez-moi donc de me retirer, lui dit Le
Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira que c'est Le
Pailleur qui vous a ruiné.» Il y fut pourtant encore deux ans à
remettre de trois mois en trois mois.
[256] On a imprimé dans les _OEuvres_ de Dalibray, Paris, 1653,
in-8º, une Epître en vers de Le Pailleur, auquel ce poète a
adressé une partie de ses médiocres ouvrages.
Il alla avec le comte voir le maréchal de Thémines, alors gouverneur
de la province. La maréchale le prit en amitié; il étoit gai, il
faisoit des ballets, et mettoit tout le monde en train: elle lui
demanda s'il vouloit être intendant du maréchal; il ne le voulut pas,
car il dit que c'étoit la mer à boire que d'entreprendre de mettre
l'ordre dans cette maison.
Le maréchal mourut à Paris; Le Pailleur y étoit revenu. La maréchale
le pria d'aller avec elle en Touraine; «car j'ai grand'peur, lui
dit-elle, de m'ennuyer en une maison où j'ai tant souffert en
premières noces.» Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y étoit pas
ennuyée un moment. Des demoiselles de la maréchale lui dirent, comme
on revenoit à Paris: «Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?»
Ainsi, insensiblement il s'attacha à la maréchale, et y demeura
jusqu'à sa mort[257], sans gages ni appointements, mais seulement
comme un ami de la maison: il est vrai qu'il faisoit toutes ses
affaires.
[257] Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survécut que de deux ans.
(T.)
Le Pailleur étoit de si belle humeur, avant que la gravelle, dont il
fut fort travaillé quand il vint sur l'âge, le tourmentât, que le
messager de Rennes à Paris le vouloit mener pour rien à cause qu'il
avoit toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris. Je lui
ai ouï conter qu'une fois en une débauche en Bretagne, où étoit le duc
de Retz, quelqu'un ôta son pourpoint, puis dit: «Brûlons nos
chemises.» Le Pailleur, comme le duc vouloit aller brûler la sienne,
lui dit: «Donnez, je la brûlerai avec la mienne;» mais au lieu de
cela, il ne jette que la sienne dans le feu, et met celle du duc dans
ses chausses. Ils allèrent tous sans chemise à un bal: tout le monde
s'enfuit; ils prirent les chandelles et se retirèrent. Le lendemain Le
Pailleur met la chemise du duc, où il y avoit une belle fraise, et va
à son lever. Les valets-de-chambre vouloient gager que c'étoit la
chemise de M. le duc. Le Pailleur rioit; le duc se mit à rire aussi,
et lui dit: «Ma foi! vous n'étiez pas si ivre que nous.»
Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le mariage. Le
lendemain un jeune homme, fils d'un conseiller, le vient trouver:
«Monsieur, lui dit-il, je vous viens remercier. J'étois accordé, mon
père me donnoit sa charge; mais ce que vous dîtes hier me toucha si
fort que je l'allai prier sur l'heure de faire mon frère l'aîné et de
me donner l'abbaye qu'il avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois
faire une grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute ma
vie.»
Il s'étoit adonné aux mathématiques dès son enfance: il les apprit
tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf sols quand il commença à lire les
livres de cette science, et il échangeoit les livres à mesure qu'il
les lisoit. Il avoit écrit assez de choses, mais il n'a daigné rien
donner: il faisoit des épîtres burlesques fort naturelles.
LE COMTE DE SAINT-BRISSE.
Le comte de Saint-Brisse étoit le second fils du marquis de Ruffec,
d'Angoumois, et de la belle du Lude; il étoit cadet. Ruffec fut pour
l'aîné, et lui eut des terres en Bretagne. C'étoit un homme de plaisir
et grand danseur de ballets. Il mourut de la goutte après avoir été
sept ans dans son lit sans qu'on le pût jamais remuer; tout
pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des champignons.
Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec, n'étoit pas mal avec
le feu roi (_Louis XIII_); et quand le maréchal d'Ancre fut tué, le
Roi lui dit: «Tu n'en oserois faire autant à ton oncle, l'abbé de la
Couronne, qui couche avec ta mère.» Ce jeune homme, dépité de ce que
le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets; et, comme l'abbé
lisoit une lettre qu'ils lui avoient présentée, les coquins lui
jettent une serviette au cou. L'abbé étoit un homme fort et vigoureux;
il leur faisoit de la peine, et l'exécution étoit un peu longue. Le
marquis, impatient, entre dans la chambre et crie: «Joue du poignard.»
Au bout d'un an ce garçon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on
n'osa poursuivre.
LE MARÉCHAL DE CHATILLON[258].
M. de Châtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez de bien; mais il
en dissipa la plus grande partie: il vendit à M. de Montmorency pour
peu de chose l'amirauté de Guyenne; il étoit débauché et d'amoureuse
manière. Il fut un des principaux galants de la Choisy; il l'alloit
voir dans une maison fossoyée à la campagne. Le vieux La Haye,
surnommé _des Assemblées_, à cause qu'il avoit été souvent député aux
assemblées des huguenots, étant ami de la maison de tout temps, lui
dit plusieurs fois que les frères de cette fille lui pourroient jouer
un méchant tour, et, le pont levé, lui faire épouser leur soeur par
force. Il en fut quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il
avoit aussi un régiment d'infanterie, en Hollande, que ses enfants
ont eu depuis l'un après l'autre. En je ne sais quelle retraite, à la
vue du prince Maurice, il fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince
Maurice le loua fort, et dit: «Ce sera quelque jour un bon capitaine.»
On verra par la suite que la prophétie n'a pas été trop bien
accomplie. A Londres, quelque temps après, le prince d'Orange, Henri,
père du dernier mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par
le commissaire du quartier.
[258] Gaspard III, comte de Coligny, né en 1584, mort en 1646.
Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considérable que lui.
Il avoit toute la faveur de son père et de son aïeul; en un rien il
pouvoit mettre quatre mille gentilshommes à cheval. Il tenoit
Aigues-Mortes; mais il la rendit pour être maréchal de France. La Haye
en enrageoit, et tenant le petit Dandelot[259], qui étoit fort joli,
entre ses bras, dans la galerie de Châtillon, il lui enseignoit à
dire: «Je veux ressembler à celui-là, montrant son grand-père, et non
pas à mon papa;» et il disoit à cet enfant: «Pauvre petit garçon, que
je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes à vendre;» et cela en
présence du maréchal, car ce bonhomme étoit diseur de vérités.
[259] Depuis M. de Châtillon, tué à Charenton. (T.)
Le maréchal avoit l'honneur d'être assez prompt pour être appelé
brutal; c'étoit pourtant un fort bon homme, mais qui étoit incapable
de direction et de discipline: il jouoit, et il lui est arrivé bien
des fois, quand il perdoit, de faire semblant d'aller à ses
nécessités; et il descendoit dans le jardin où il se mettoit à secouer
un arbre un gros quart-d'heure durant.
Il s'étoit marié un peu par amour. Sa femme étoit belle et vertueuse;
mais il disoit lui-même qu'il eût mieux aimé qu'elle eût été un peu
plus complaisante et un peu moins honnête femme. Le comte de Carlisle,
au mariage de la reine d'Angleterre, témoigna tant d'estime pour elle,
que si c'eût été un homme moins sérieux, on eût pu dire qu'il en étoit
épris; il la surnomma l'_Incomparable_. Quoi qu'on ait chanté parmi
les huguenots, cette femme-là n'étoit pas si grand chose qu'on disoit;
l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais sa vertu et son zèle,
quelquefois assez inconsidérés, faisoient que le petit troupeau en
étoit persuadé à un point étrange.
Elle se mit en tête d'entendre la Sainte-Ecriture, et pour cela elle
s'enfermoit des après-dînées entières avec un grand ministre mal bâti,
qu'on appeloit M. Le Veilleux, et cela si souvent qu'on commençoit à
en dire des sottises. Elle s'étoit laissé empaumer par une vieille
mademoiselle Du Chesne, qui avoit été gouvernante des soeurs du
maréchal; c'étoit une dévote qui, par affectation, se mettoit toujours
à prier Dieu quand il falloit dîner, afin qu'on dît: «Elle est en
oraison, il la faut laisser achever.» Ce M. Le Veilleux étoit un homme
qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons aussi à
contre-temps que cette demoiselle. Lui et la maréchale[260] se
promenoient quelquefois trois heures durant dans le parc, et on les
trouvoit souvent en oraison au pied d'un arbre. Cet homme étoit un peu
fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois en extase. Il lui
échappoit parfois de belles choses; c'étoit un gentilhomme plein de
charité. Il avoit près de quatre-vingt mille livres de rente qu'il
employoit à assister les pauvres, et il ne se maria que quand il eut
dissipé une partie de son bien, afin de faire des gueux. Le maréchal
ne prit point plaisir à ces promenades de sa femme et y mit ordre.
[260] Ce n'étoit point une habile femme; elle ne faisoit que
prier Dieu. Le maréchal fut contraint de lui ôter le soin de sa
maison. (T.)
C'étoit un homme intrépide que le maréchal! Au siége d'Arras, il reçut
un coup de mousquet dans son écharpe; la balle s'arrêta au noeud. Il
ne pouvoit porter des armes, tant il étoit gros, et puis il n'en eût
pas voulu. Il eut un cheval tué entre ses jambes d'un coup de canon:
«Ah! dit-il, sans s'émouvoir, ces gens-là sont importuns; cela n'est
point plaisant. J'avois là un bon cheval.»
M. de Chaulnes, qui étoit le plus ancien maréchal[261], lui vint dire,
le fort de Rousseau étant pris: «Monsieur, tout est perdu, les ennemis
sont dans les lignes.--Bien, bien, répondit-il, je les aime mieux là
qu'à Bruxelles. Allons, allons, monsieur de Chaulnes, il ne faut pas
s'effrayer de cela.» C'étoit en effet le plus confiant des hommes. Il
disoit toujours: «Laissez-les venir,» et on avoit une peine étrange à
le faire monter à cheval; peu prévoyant, et qui ne jouoit point du
tout de la tête, il assuroit toujours de prendre, et dans peu de
temps, et souvent il ne prenoit que fort tard, ou point du tout. Ma
foi! ce n'étoit ni son grand-père ni son père[262].
[261] Ils étoient trois: Chaulnes, Châtillon et Brézé. (T.)
[262] Son fils Dandelot le sauva à la bataille de Sedan. (T.)
Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le maréchal de La Force,
car on étoit si ignorant, qu'à Saint-Jean-d'Angely personne ne savoit
comment on faisoit des tranchées.
Le cardinal de Richelieu lui a donné de l'emploi à faute d'autre, car
je ne crois pas qu'il trouvât trop bon que le maréchal fût le seul qui
ne l'appelât que _Monsieur_, et il n'étoit pas persuadé qu'il fût à
lui. C'étoit un bon François, et qui, depuis qu'il se fut accommodé
avec la cour, n'a brouillé en aucune sorte. La Reine, au commencement
de la régence, lui donna le brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le
Parlement le recevroit durant la minorité; c'étoit une folle
entreprise; on l'estimoit, mais c'eût été faire la planche pour les
autres. Il mourut quelque temps après; sa femme se jeta à ses genoux
pour lui demander pardon si..... etc. «Ah! ma mie, lui dit-il, vous
vous moquez; ce seroit bien plutôt à moi.»
LA COMTESSE DE LA SUZE[263]
ET SA SOEUR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG.
La fille aînée du maréchal de Châtillon fut mariée en premières noces
avec un jeune garçon de la maison des Hamilton. Ses parents, car il
étoit orphelin, l'avoient envoyé étudier au collége de Châtillon: le
maréchal y entretenoit un petit collége pour ceux de la religion. Là,
étant encore enfant, il vit mademoiselle de Châtillon et en devint
amoureux; quand il eut dix-huit ans, il retourna dans son pays; il fit
trouver bon à ses tuteurs qu'il recherchât cette fille. Le nom de
Châtillon fait bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les
tuteurs écrivent au maréchal; le maréchal y consent. Il avoit alors
cent mille livres d'argent comptant qu'il vouloit donner; mais on ne
le lui conseilla pas, car en Ecosse les maris ne rendent point le
mariage de leurs femmes, si elles viennent à mourir sans enfants, et
puis les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien, et
demandèrent seulement que le maréchal fît les frais des noces.
[263] Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, née en 1618;
morte en 1673.
Ce jeune seigneur étoit comte d'Adington, et sa femme avoit le
tabouret chez la Reine; il emmène sa femme; mais il ne dura qu'un an,
car il étoit pulmonique, et je crois qu'elle ne l'épargna guère. Il
lui fit en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit faire.
Au bout de quelque temps la voilà de retour à Paris, avec quelque
somme d'argent, quelques pierreries, et dix mille livres de douaire.
La reine d'Angleterre étoit déjà à Saint-Germain; notre jeune veuve la
visitoit souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on lui
faisoit force caresses.
Cette Reine, toujours zélée pour la propagation de la foi, pense
incontinent à gagner cette âme à Dieu et à la faire épouser à
quelqu'un de ceux qui avoient suivi sa fortune; elle tâche donc à la
marier avec le fils de la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez
près de madame de Châtillon, au faubourg Saint-Germain; elle visite
la veuve, la cajole, et se met fort en ses bonnes grâces: mais un
jeune Ecossois, nommé Esbron[264], neveu du colonel Esbron, qui étoit
mort au service de la France, avoit déjà fait un grand progrès auprès
de la comtesse d'Adington. La maréchale, sa mère, car le père étoit
déjà mort, eut avis de tout, et tâchoit d'empêcher que ces étrangers
ne vissent sa fille. Un jour il y eut bien du désordre, car la
comtesse d'Arondel et madame de Châtillon la jeune avoient mené la
comtesse d'Adington entendre les Ténèbres. La maréchale, qui,
d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna un soufflet et l'emmena
à La Boulaye chez sa soeur de La Force, où, de peur qu'elle ne
changeât de religion, elle la maria au comte de La Suze, tout borgne,
tout ivrogne, et tout endetté qu'il étoit; mais c'étoit à faute
d'autre; et puis il est parent de madame de La Force. Durant qu'on
parloit de l'affaire, Esbron lui écrit, elle fait réponse. Il va à La
Boulaye pour tâcher à se battre contre La Suze; il n'en peut venir à
bout; il écrit encore; on ne lui fait point de réponse; il se dépite,
montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout.
[264] Le vrai nom est _Hailbrun_. (T.)
Nous reprendrons la comtesse de La Suze après que nous aurons parlé de
sa soeur; car ce qui est arrivé à sa soeur lui est arrivé durant la
vie de la mère, et la mère morte, nous verrons les beaux exploits de
la comtesse.
Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu une maladie la plus
étrange du monde; elle gravissoit, quand son mal lui prenoit, le long
d'une tapisserie, comme un chat, et faisoit des choses si
extraordinaires qu'on ne savoit qu'en croire. A cet âge-là la
_mère_[265] ne fait point de si prodigieux effets. La maréchale
croyoit que c'étoit un sort, et sa fille, quand elle fut guérie, dit
qu'une femme de Châtillon, en colère de ce qu'elle ne vouloit pas
qu'elle allât librement dans le parc, lui avoit donné un sort, et
qu'il lui avoit semblé qu'elle avaloit un boulet de feu[266].
[265] _Mère_ est pris ici dans le sens de l'organe de la femme où
se forme le foetus. (Voyez _le Dict. de Trévoux_.)
[266] La mère croyoit que sa fille avoit été délivrée par ses
prières. (T.)
Cette fille, étant grande, n'étoit pas si bien faite que sa soeur;
mais elle avoit bonne mine, et la qualité y fait. Sa mère lui donna
trop de liberté, elle qui n'en vouloit pas donner à ses garçons, et
qui leur fit haïr les sermons à force de les y faire aller. Elle eut
grand tort de la laisser aller de son chef chez madame la Princesse.
Vineuil, qu'on appeloit à la cour M. le marquis de Vineuil, secrétaire
du Roi, garçon qui a pourtant de l'esprit, et qui est bien fait, dès
le vivant du maréchal avoit gagné une madame de Briquemaut, qui étoit
pauvre et qui étoit familière chez le maréchal. Cette femme leur
fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine des gardes du
maréchal, s'aperçut de l'affaire, et dit à la demoiselle que si elle
continuoit il en avertiroit monsieur son père. Elle le prévint, dit au
maréchal que Boccace étoit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque
chose, c'est à cause qu'elle ne l'a pas voulu écouter. Le maréchal la
croit, et brutalement il dit en présence de Boccace: «Qu'il donnera de
l'épée dans le ventre à quiconque lui fera des contes de sa
fille[267].»
[267] Il vouloit que ses filles fussent comme des garçons. (T.)