On fit porter les deux corps dans une chambre tendue de deuil à

Charenton; ils y furent assez long-temps parce qu'on vouloit engager

le président à faire un tombeau magnifique au maréchal. Lui, pour

s'exempter de cette dépense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on lui

permît de l'enterrer dans le Temple, où l'on ne pouvoit mettre qu'une

tombe tout unie. Durant cette dispute, il se lassa de payer le louage

des draps funèbres; il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en

lambeaux qui lui coûtoient dix sols moins par jour. Voyez le beau

ménage: au lieu d'acheter du drap qui eût servi à habiller ses gens.

Enfin, il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux

cimetière, et il y a fait élever en pierre une espèce de tombeau qui

ressemble à un regard de fontaine; la pierre en est déjà bien mangée.

Il les fit enterrer un jour de prêche sans aucune solennité, ni sans

qu'on pût dire qu'on y étoit allé pour eux. Il avoit tenu le monde

trois mois en attente pour ces funérailles. Pour quatre livres par an

cet homme s'est mis mal avec sa mère, lui qui a huit cent mille livres

de bien dont les deux-tiers viennent de ses frères, à qui il n'avoit

pas donné seulement leur légitime.

LUILLIER

(PÈRE DE CHAPELLE).

Luillier étoit de bonne famille, fils d'un conseiller au

grand-conseil, qui après fut maître des requêtes, puis

procureur-général de la chambre, et enfin maître des comptes. Voyez

quelle bizarrerie! sa femme, qui avoit obligé le procureur-général,

dont elle étoit fille, à se démettre de sa charge en faveur de son

mari, fut si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance

de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et eut la v..... en même

temps que son cousin Tambonneau, dont nous parlerons ailleurs. Il

avoit assez bon nombre d'enfants, et, entre autres, un garçon fort

aimable qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, alla voyager,

fit naufrage auprès de Rhodes et se noya.

Luillier, dont nous allons écrire l'historiette, demeura seul garçon

avec deux filles. Le garçon ressembloit à son père, au moins en deux

choses, en _garçaillerie_, et en inquiétude pour les charges. Il fut

d'abord trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour assister

Des Barreaux; ils en mangèrent une bonne partie ensemble. Après il se

fit maître des comptes, et enfin conseiller à Metz.

Etant maître des comptes, il eut une amourette avec une de ses

parentes qui étoit mal avec son mari: il en eut un fils, et, par son

crédit, quoique cet enfant fût adultérin, il le fit légitimer, et lui

assura de quoi vivre par le consentement de ses soeurs. Ses soeurs lui

envoyoient, sous prétexte de lui faire des confitures, une jolie

suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec lui. Il n'avoit que

des femmes chez lui, et disoit qu'elles étoient plus propres.

Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus avoir, parce que,

disoit-il, il ne sortoit jamais quand il vouloit à cause que son

cocher ne se trouvoit point au logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il

n'arrivoit jamais quand il vouloit à cause des embarras. Il avoit des

lettres, savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un peu

cynique; il disoit: «Ne me venez point voir un tel jour, c'est mon

jour de bordel.» Il y mena son fils, et lui fit perdre son p....... en

sa présence.

Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours à pied, et

avoit pourtant dix-huit mille livres de rente. Il assistoit quelques

gens de lettres, mais il étoit avare: il disoit qu'il travailloit à

faire en sorte que son bien ne lui donnât point de peine, et j'ai logé

dans la quatrième maison qu'il a bâtie à dessein de les revendre.

Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que d'avoir à criailler,

et souvent à plaider contre toutes sortes d'ouvriers. Pour mon

particulier, j'ai fort à me louer de lui. Il disoit lui-même que nous

avions fait un marché du siècle d'or. Il est vrai qu'en le traitant

généreusement, je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et que j'en

avois tout ce que je voulois; il disoit: «Je ne comprends point

comment nous l'entendons: j'ai loué autrefois une maison à un

évêque[232] qui ne me payoit point; j'en ai loué une autre à un

huguenot: il me paie par avance.»

[232] M. D'Auxerre. (T.)

Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à Metz, il en parla

à MM. Du Puy, qui s'en moquèrent, et lui dirent qu'il se mettoit en

danger d'être pris tous les ans, et qu'il lui eu coûteroit dix mille

écus pour sa rançon. Il les quitta là, et de ce pas il va signer le

contrat. Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence de

Guiet[233] (celui qui disoit que s'il eût été Juif, il auroit appelé

de la sentence de Pilate _à minima_). Guiet dit que comme Chapelain

vouloit détourner Luillier de se faire conseiller, l'autre lui dit:

«Mordieu, je vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie,

sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas changer de charge

à ma fantaisie!» Je crois pourtant que Chapelain ne l'entendit pas,

car ils ont toujours vécu en amis depuis cela.

[233] Précepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce

Guiet disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de

livres de _l'Énéide_ qui n'étoient point de Virgile, et

retranchoit une des comédies de Térence. «Que ne travaillez-vous,

lui dit un des messieurs Du Puy, chanoine de Chartres, sur le

bréviaire? vous me feriez grand plaisir.»

(T.)

J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer étoit prêtre ou

charlatan, et qu'il avoit des souliers noircis avec un habit de panne,

et Chapelain un maquereau.

J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait qu'avoit une de

ses parentes, qui ressembloit à Luillier comme deux gouttes d'eau, car

il avoit le visage chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur,

vous voyez qu'il y a assez de rapport.

Il fit son bâtard[234] médecin, parce que, disoit-il, en cette

vocation-là on peut gagner sa vie partout. Ce garçon lui ressemble

fort pour l'humeur et pour l'esprit.

[234] Chapelle. (T.)--Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né

en 1626 au village de La Chapelle, près de Paris, mort en 1686.

C'est l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son

temps; épicurien aimable, il s'est acquis une reputation

immortelle par son _Voyage_ et quelques poésies légères,

naturelles et faciles.

Luillier étoit inquiet à un point qu'il disoit franchement: «Dans un

an je ne sais où je serai, peut-être irai-je me promener à

Constantinople.» Il ne mentoit pas, car un beau jour, sans rien dire à

personne, il part. Ses gens disoient qu'il s'étoit allé promener pour

quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps, car il est

encore à revenir. Il alla en Provence trouver son bâtard, qu'il avoit

donné à instruire à Gassendi, son intime, qui avoit logé ici chez lui

si long-temps. Il disoit pour ses raisons que son parlement de Toul et

ses amis l'occupoient trop à solliciter leurs affaires. Il fut bien

malade à Toulon; de là il passa en Italie, fut encore malade à Gênes,

et enfin mourut à Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit

fait conseiller à Toul pour aller mourir à Pise.

LA MARÉCHALE DE THÉMINES.

La maréchale de Thémines[235] étoit fille de M. de La Noue, fils de La

Noue _Bras de Fer_[236]. Je conterai quelque chose de ces deux

gentilshommes qui étoient gens de grand mérite, avant que de parler

d'elle.

[235] Elle s'appeloit Marie de La Noue.

[236] François, seigneur de La Noue, dit _Bras de fer_, mort en

1591. Ayant eu le bras fracassé au siége de Fontenai-le-Comte, en

1570, on lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit

tenir la bride de son cheval.

La Noue, _Bras de Fer_, avoit fort mauvaise mine, et étoit toujours

vêtu de chamois. Comme il heurtoit au cabinet, un jour que le Roi

l'avoit envoyé chercher pour venir au conseil de guerre, un jeune

cavalier, le voyant si mal bâti, se mit à le railler et lui dit: «On

n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure là dedans.» La Noue

sourit. L'huissier ouvre: il entre. Le jeune homme vit bien qu'il

avoit fait une sottise; mais il se résolut d'en attendre le succès.

La Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'étoit devenu ce

gentilhomme qui lui avoit parlé quand il heurtoit. L'autre s'approche.

«Vous aviez raison, lui dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car

le Roi m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y mener qui je

voudrois. Vous serez, s'il vous plaît, de la partie.» Ils y furent, et

le jeune homme y fit fort bien.

On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se trouvant point

d'argent, il envoya vendre deux chevaux. L'un d'eux fut vendu bien

cher. Il dit à son écuyer: «Qui l'a acheté?--Un tel.--Tiens, lui

dit-il, ce cheval ne coûte que tant; va rendre le reste à ce cavalier.

Le désir qu'il a de bien faire demain, lui a fait tant donner d'un

cheval qu'il connoît, et dont il espère tirer bon service.» Et

effectivement il renvoya la plus grande partie de l'argent.

Quand il revint de Tournai, où il fut si long-temps prisonnier[237],

Henri IV le voulut marier avec une riche héritière. Il l'en remercia

et dit qu'il avoit donné sa foi à la nièce du gouverneur de Tournai,

parce qu'elle avoit de beaucoup allégé la rigueur de sa prison: il

avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il fut obligé de vendre

une grande partie.

[237] Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580,

par Philippe de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis

de Risbourg. Quoiqu'il fût parent de La Noue, le marquis abusa de

sa victoire au point de faire massacrer sous les yeux de La Noue

plusieurs des gentilshommes qui avoient combattu avec lui, et il

livra ensuite son prisonnier aux Espagnols. (Voyez _la Vie de

François de La Noue_, par Amirault; Leyde, Jean Elzévier, 1661,

in-4º, p. 263.)

Son fils[238] fut aussi prisonnier de guerre, et dans la prison il fit

ce méchant dictionnaire des rimes, qui fut imprimé. Il fit imprimer

aussi un Recueil de ses vers qui ne valent rien non plus[239]. Il

étoit brave comme son père et vêtu de chamois comme lui; mais il étoit

bien fait de sa personne. Ces deux hommes-là ne juroient jamais, et

étoient toujours à la guerre. Il eut affaire, comme son père, à un

jeune homme; mais l'affaire alla bien plus loin: c'étoit un étourdi

qui, pour se mettre en réputation, le fit appeler en duel sur une

vétille, et même il avoit cherché querelle. La Noue, sur le pré, lui

fit une petite remontrance, mais en vain; comme il vit cela, il lui

donne un bon coup d'épée. Ce garçon avoit un oncle, maréchal de

France; je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya à M. de La

Noue, pieds et poings liés.

[238] Odet de La Noue-Téligny.

[239] Ce Recueil est intitulé: _Poésies chrétiennes_; Genève,

1594, in-8º. Il avoit publié en 1588 un petit volume de

quarante-sept pages, ayant pour titre: _Paradoxe, que les

adversités sont plus nécessaires que les prospérités: et qu'entre

toutes l'état d'une prison est le plus doux et le plus

profitable_; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8º. C'est une pièce

très-médiocre, mais fort rare.

Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais il n'a point de

garçons. Il est bien fait; mais le jeu est sa seule passion: il a la

vue fort courte; cela l'a empêché de s'attacher à la guerre. A

dix-sept ans il commandoit un régiment de cavalerie en Allemagne; le

colonel Esbron étoit un de ses capitaines. Aujourd'hui on l'appelle La

Noue _Bras de laine_.

Revenons à la maréchale. Son père la maria assez ridiculement; car

elle n'avoit que treize ans quand il la donna à un gentilhomme de

cinquante-cinq ans, qui se nommoit Chambret, et étoit de la maison de

Pierre Bussières en Limousin. Cet homme étoit de mauvaise humeur, et

tout plein de cautères: il ne pouvoit pas même avantager sa femme, car

il n'avoit que quatre mille livres de rente en fonds de terre, sans

argent ni meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements, en

pensions et en bénéfices; ceux de la religion en tenoient encore en ce

temps-là par tolérance.

Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut délivrée de cet homme,

dont elle eut un fils et une fille. On appeloit cet homme _le brave

Chambret_. Il étoit si brutal, et d'une mine si farouche, qu'un

sommelier qui avoit été laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au

bout de vingt ans, se mit à trembler comme une feuille.

Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet; il prit

justement le temps que Saint-Bonnet traitoit des gens, et avec un cor

alla comme le sommer au combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux

autres: «Ayez patience, je vous apporterai bientôt l'épée et les

éperons de Chambret.» Il y va, charge son pistolet de dragées, tire le

premier (car l'autre, aussi bien que Grillon, faisoit toujours tirer

son homme). Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux.

Chambret, tout étourdi, tombe: il lui ôte son épée et ses éperons.

Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier, l'attrapera

bientôt. Il y avoit à la cour un vieux gentilhomme, âgé de

quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit, qu'on appeloit M. de

Bellengreville[240]; il étoit grand prévôt de l'hôtel, homme veuf

sans enfants, et un des plus accommodés du royaume[241]; plusieurs

veuves de qualité étoient après; mais il étoit difficile. Il vouloit

une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis peu eût eu des

enfants. En ce dessein, il trouva un nommé Jouy, son voisin à la

campagne, qui étoit de la connoissance de madame de Chambret, et

qu'elle avoit prié de lui faire raccommoder un petit portrait qu'elle

lui avoit envoyé. Il le portoit à raccommoder, quand il fut rencontré

par M. de Bellengreville, auquel il le montra. «Est-elle aussi belle

que cela? lui dit le bonhomme.--Oui,» répondit l'autre. En effet,

c'est une des plus aimables personnes du monde, et le seul défaut

qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu assez d'embonpoint, étoit

d'avoir les cheveux mêlés de blanc dès vingt ans. D'ailleurs, elle

étoit d'humeur douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la

générosité.

[240] Le sieur Bellengreville fut reçu dans la charge de prévôt

de l'hôtel, en 1604. (Voyez _le Prévôt de l'hostel_, par Pierre

de Miraulmont; Paris, 1615, p. 146.)

[241] Il étoit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il

prenoit dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.)

Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora dans son

cabinet. Après, il envoya un de ses amis qui avoit vu autrefois madame

de Chambret, pour voir si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet

homme dit tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la

liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, et dit

qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet, elle y vint trouver sa mère,

qui y étoit pour un procès. Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille,

apportez-moi de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée:

«Hé bien! sommes-nous bien riches?--Madame, il faut voir, voici ce qui

me reste.» On trouva environ vingt écus. Elle avoit amené un train de

_Jean de Paris_[242].

[242] Livrée de couleur jaune.

Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée: il la vient

voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée, avoit de la

peine à se résoudre. Sa mère lui dit: «Ma fille, je vous ai mal mariée

une fois, je ne m'en veux point mêler; voyez ce que vous avez à

faire.»

M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de Richelieu, lui fit

dire «qu'elle seroit une innocente de laisser échapper une si belle

occasion.» Nonobstant la diversité de religion, le mariage se fit.

Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme le jour de

ses noces aussi froides qu'un glaçon. Le lendemain la Reine-mère et la

princesse de Conti, qui étoit devenue son amie, lui firent mille

questions: «Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame de

Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce qu'il voulut faire,

mais il ne dura que cinq semaines. Il avoit beaucoup d'argent et

beaucoup de meubles; elle étoit commune (_en biens_), et y gagna,

outre son douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille livres.

Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore un vieux, mais plus

qualifié que les deux premiers; et cela arrivera d'une façon assez

bizarre. Le marquis de Thémines[243], fils du maréchal, ayant été

blessé dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure[244],

et en mourant il pria son père d'assurer madame de Bellengreville,

dont il étoit amoureux, qu'il étoit mort son serviteur. Le maréchal

s'acquitte de sa commission, devient amoureux d'elle et l'épouse[245].

Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle payoit bien et

se faisoit mal payer, le maréchal lui aida à manger son bien. Il fut

cause aussi qu'elle changea de religion[246].

[243] Le marquis de Thémines mourut le 11 décembre 1621.

[244] Celui qui tua Richelieu. (T.)

[245] Ce mariage fut célébré au mois de septembre 1622.

[246] Ce maréchal de Thémines se nommoit de Lauzières, en son

nom; il avoit été fait maréchal de France, et gouverneur de

Bretagne, pour avoir arrêté M. le Prince. Le marquis Pompeo

Frangipane disoit assez plaisamment: «_Non ho mai visto sbirro

cosi ben pagato._» Ce même Italien disoit: «Qu'à la cour de

France c'étoit une chose ennuyeuse. _Di star sempre dritto e

scappellato come un cazzo._» Quand on lui demandoit si madame la

princesse de Guémenée ou madame la princesse n'étoient pas de

belles personnes: «_Si_, disoit-il, _ma quel Pongibo e un bel

cavalier_.» C'étoit un cadet du feu comte Du Lude. (T.)

Chaban[247] s'étoit mis les controverses dans la tête et disputoit

avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit à sa femme qu'il souhaitoit

qu'elle entendît cet homme; elle l'entend: il fait quelques progrès.

On lui amène ensuite le père Veron[248], qui, violent et farouche, lui

alla dire que son père et son grand-père étoient damnés. Elle qui les

avoit vu estimer si gens de bien partout le monde, fut si touchée de

cela qu'elle en pleura. Enfin, elle se fit catholique plutôt par

condescendance qu'autrement.

[247] Il portoit l'épée, mais on l'accusoit d'avoir été violon ou

joueur de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au

conseil, car il se mêloit de bien des choses, pour je ne sais

quelles fortifications qu'on pouvoit faire, disoit-il, à bien

meilleur marché qu'on ne les faisoit. Alcaume, bon mathématicien,

qui y étoit employé, dit: «Messieurs, nous ne sommes pas au temps

d'Amphion où les murailles se bâtissoient au son du violon.» Tout

le monde se mit à rire, et Chaban fut contraint de se retirer. Ce

pauvre homme fut tué depuis par L'Enclos, père de Ninon, avant

que d'avoir eu le loisir de se défendre.

Ce conte me fait souvenir d'une naïveté qu'on attribuoit au feu

marquis de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtant un

brave homme: c'est que, comme on eut proposé de faire une

demi-lune, il dit: «Messieurs, ne faisons rien à demi pour le

service du Roi, faisons-en une tout entière.» (T.)--Molière s'est

heureusement emparé de ce mot dans ses _Précieuses ridicules_.

[248] Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret

qu'il appeloit _la Courte joie des huguenots_. C'est qu'il avoit

pensé mourir.

(T.)

Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse mener la reine

d'Angleterre dans son royaume. Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant

en elle beaucoup de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait

dans le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut changé de

religion, elle en fit reconnoissance à Charenton.

Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en mourant il disoit

naïvement: «Seigneur, au moins je ne l'ai jamais offensée que de

galant homme.»

La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce temps-là elle avoit

de plaisants ragoûts: elle mangeoit du pain, après l'avoir tenu

long-temps à la fumée d'un fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des

boues de Paris, et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit

toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère, comme elles

passoient sur de la boue, lui demanda en riant: «Madame la maréchale,

celle-là est-elle de la fine?--Non, madame, répondit-elle en riant

aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis, elle se défit de

ces belles amitiés.

En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer, à se promener

et à faire souvent des concerts: elle avoit déjà Le Pailleur[249] avec

elle qui étoit fort savant dans la musique ancienne et dans la

moderne. Il l'avoit apprise comme une partie des mathématiques; il

chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre qui avoit de

la voix, et elle disposoit absolument de deux autres personnes qui en

avoient aussi. Un jour que Porchères[250] avoit ouï cette musique

domestique, il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui est trop bon

pour n'en faire part à personne; allons donner la sérénade à M. de

Nemours, votre voisin: il a la goutte, cela le guérira.--Mais je ne le

connois point familièrement, dit-elle.--Qu'importe; répliqua-t-il,

venez; il ne faut que passer par les écuries, nous nous mettrons sous

les fenêtres de sa chambre[251].» M. de Nemours en fut averti

aussitôt; mais il ne fit pas semblant de savoir qui c'étoit, et il

envoya faire mille civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez

la princesse de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il

falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un balcon, et, ne

voulant pas faire semblant de savoir qui c'étoit, dit qu'elle étoit

fort obligée à ceux qui lui avoient bien voulu donner un si agréable

divertissement.

[249] Ce Le Pailleur étoit un homme singulier auquel Tallemant

consacre un article à la suite de celui-ci.

[250] François de Porchères d'Arbaud, membre de l'Académie

françoise. Les ouvrages de ce poète sont répandus dans les

Recueils du temps.

[251] Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)--M. de Nemours

habitoit l'hôtel de Nevers, sur le terrain duquel a été construit

l'hôtel de la Monnoie.

Le lendemain, M. de Nemours[252] envoya faire des compliments à la

maréchale, et la prier de l'excuser si par le passé il avoit su si mal

se prévaloir de l'avantage qu'il avoit d'être son voisin; et quelques

jours après il la vint voir à demi-guéri. C'étoit le soir en été:

avant qu'il entrât, des cornets à bouquin avoient joué le plus

agréablement du monde dans la cour de la maréchale. Le Pailleur, qui

s'étoit douté d'abord de ce que c'étoit, envoya dire qu'on fît boire

les menestriers. Le bon prince en entrant dit: «Madame, j'ai trouvé

là-bas des cornets à bouquin qui s'en alloient; les auriez-vous

congédiés?--Non, monsieur, répondit-elle.--Vraiment, madame, si

j'eusse su cela, je les eusse fait revenir.--Mais voudriez-vous

entendre des violons? on tâcheroit d'en avoir.--Hé! La Barre[253],

dit-il, voyez si vous trouveriez des violons.» Aussitôt on entend

ronfler les vingt-quatre violons; le bonhomme devint amoureux d'elle.

Il la venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pût aller sans être aidé

par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa tomber. Elle, qui du

second étage descendoit dans sa chambre, s'en aperçut; mais pour lui

faire plaisir elle retourna sur ses pas sans faire semblant de rien.

En se relevant il demanda à son écuyer La Chaise: «Madame ne

m'a-t-elle point vu?--Non, monsieur.» La maréchale étant descendue:

«Madame, lui dit-il, n'avez-vous point ouï tomber quelqu'un? La Chaise

a fait un beau _par terre_.»

[252] Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.)

[253] C'étoit un musicien, grand danseur qui étoit à lui. (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 14 / 28 段