C'étoit un homme d'affaires dont on conte d'assez plaisantes choses.

Au commencement de sa fortune, il s'associa avec un nommé Alix. Menant

voulut tenir la bourse, et quand ce fut à rendre compte, il fit un si

gros cahier de frais que l'autre ne put s'empêcher d'en murmurer, et

de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le dupât. Menant s'en tint si

offensé, qu'il lui dit qu'il le vouloit voir l'épée à la main:

«Volontiers,» dit l'autre. Les voilà bien échauffés: cependant ils

prennent six semaines de temps pour mettre ordre à leurs affaires;

pendant ce temps-là, Menant estocadoit tous les jours contre la

quenouille de son lit, et le jour du combat étant venu, ils vont tous

deux au Pré-aux-Clercs. Comme ils furent en présence, Menant demanda à

Alix s'il étoit en l'état où un homme de bien devoit être, et en même

temps il déboutonna son pourpoint; l'autre marchandoit: Menant

l'approche, et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le voilà

à l'appeler lâche et poltron; Alix lui répond qu'il eût été bien sot

de se mettre en danger pour une badinerie. «Le diable emporte le duel!

dit-il; j'aime mieux vous passer votre cahier, et ôtez-vous cette

folie de la tête.» Menant se laisse persuader, et de ce pas ils

allèrent déjeûner ensemble.

Long-temps après, Menant eut un grand procès contre un nommé Bajasson

et contre un nommé Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frappé

la cervelle, que la première chose qu'il disoit aux gens, c'étoit: «Je

ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon.» Ce Bajasson avoit

marié sa fille avec feu M. Bignon, avocat-général au Parlement: cela

faisoit qu'il n'espéroit pas pouvoir le faire pendre. Enfin M. Bignon

avec Berger, frère de Menant, conseiller au Parlement, résolut de

faire un si gros compromis pour mettre cette affaire en arbitrage, que

personne ne s'en pût dédire. Pour tiers, il trouva ce M. Alix, dont

nous venons de parler. Alix, qui connoissoit le pélerin, leur remontra

que s'ils ne donnoient à Menant quelque chose plus qu'il ne lui

appartenoit, ils n'en viendroient jamais à bout. Cela fut fait comme

il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta point, et ne se voulut

point tenir à la sentence arbitrale; il alléguoit pour ses raisons que

Bignon étoit un finet, Berger une grosse bête, et qu'Alix se souvenoit

peut-être de leur duel.

L'âge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux jours il

s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois mois, qu'il étoit dans

le néant. Une fois, il alléguoit en pleine audience, pour une

ouverture à une requête civile, que sa partie avoit fait donner cet

arrêt pendant qu'il étoit dans son _néant_.

En colère contre Monceau, son gendre, et le frère de Monceau, gendre

de M. Rambouillet[225], parce qu'ils avoient pris la ferme des Aides

qu'il vouloit avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver

M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grâce à lui

demander: «C'est que vous ne trouviez pas mauvais que je fasse pendre

votre gendre avec le mien, car ils ne valent rien tous deux.»

[225] Ce financier célèbre étoit le père d'Antoine Rambouillet de

La Sablière, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de

la célèbre madame de La Sablière. Le père avoit créé dans le

hameau de Reuilly, au faubourg Saint-Antoine, un magnifique

jardin, dont il ne reste plus que la porte d'entrée. Sa famille

étoit alliée à celle de Tallemant; elle étoit tout-à-fait

distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet. (_Voyez_ la Vie

de La Sablière à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_,

publiées par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.)

Il avoit prêté autrefois au feu Roi, dans une affaire pressante,

jusqu'à quatre cent mille livres, qui furent portées à l'Epargne.

Plusieurs fois, on lui voulut donner des assignations sur d'autres

fonds; mais il vouloit être payé à l'Epargne, où l'on ne paie que de

petites parties. Il s'y opiniâtra si bien qu'il n'en toucha jamais un

sou. Comme le feu Roi étoit à l'extrémité, Menant alla trouver

messieurs du conseil, et leur dit qu'ils n'avoient point de charité,

de laisser mourir le Roi sans faire restitution.

Il avoit une fille qui, dès l'âge de dix ans, fut cajolée par ce La

Vallée, qui a été depuis l'homme du Roi auprès du maréchal de La Mothe

en Catalogne. C'étoit un huguenot, fils d'un officier de feu M. le

prince de Condé, qui fut empoisonné à Saint-Jean d'Angely. Il avoit

gagné une gouvernante qui lui faisoit donner des rendez-vous par cet

enfant dans l'écurie. La mère n'étoit qu'une bête; la fille avoit

quatorze ans, et la chose étoit si publique qu'on ne croyoit pas que

personne voulût penser à une fille de qui on disoit tant de sottises.

Un des plus riches garçons de Charenton, nommé Monceau, y pensa. La

Vallée lui fit un jour belle peur, car comme il connoissoit toute la

cour, M. de Montmorency et M. de Monat lui prêtèrent des gens pour

épouvanter son rival; on en informa, et on passa outre. La mère du

garçon alla s'en conseiller à tous ses amis; personne ne lui conseilla

de faire ce mariage: il fut conclu pourtant. La Vallée demanda des

dépens, dommages et intérêts; car il avoit toujours doublé ses

manteaux de panne bleue à cause que c'étoit la couleur de la

demoiselle, et il avoit beaucoup dépensé à faire broder ses manteaux

de doubles _M_, pour dire _Marie Menant_. Cela s'accommoda, et le

lendemain des noces, la belle-mère montra à tout le monde les marques

du pucelage aux draps, en disant: «Si on ne les y avoit point

trouvées, on l'eût renvoyée chez ses parents.»

LE MARÉCHAL DE GASSION[226].

Le maréchal de Gassion étoit d'une bonne famille de la robe. Son aïeul

étoit second président du parlement de Navarre. Comme il étoit

huguenot, on lui disputa cette place qui lui appartenoit par

ancienneté; mais il s'avisa d'un bon expédient. Un dimanche, étant

parti de chez lui pour aller au prêche, au lieu d'y aller il alla à la

messe, en disant: «N'y a-t-il que cela à faire?» Mais il ne continua

pas, et n'alloit ni à prêche ni à messe. Il exerça par commission la

charge de premier président, car Henri IV, par quelque considération,

ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils aîné le suivit, et

possède aujourd'hui cette charge[227].

[226] Jean de Gassion, né à Pau en 1609, tué devant Arras en

1647.

[227] Les neveux du maréchal, qui portent l'épée, fils du

président son frère, ont fait faire sa Vie trop ample et

misérablement écrite par l'abbé de Pure. Ils affectent de faire

passer leur maison pour être d'ancienne noblesse, et font une

généalogie telle qu'il leur plaît. (T.)

La mère du maréchal étoit une bossue, qui ne manquoit pas d'esprit et

faisoit la goguenarde. On dit qu'un jour elle vit une femme qui

boitoit des deux côtés: «Hola! lui dit-elle, ma commère, vous qui

allez de côté et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit),

dites-nous un peu des nouvelles.--Dites-nous-en vous-même, vous qui

portez le paquet,» lui répondit cette femme. On fait ce conte de

plusieurs personnes, et on en a même fait une épigramme.

Gassion étoit le quatrième garçon, et avoit un cadet. Après qu'il eut

fait ses études, on l'envoya à la guerre; mais on ne le mit pas

autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous chevaux un

vieux courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y avoit plus

que celui-là en tout le Béarn, et on l'appeloit par rareté _le

courtaut de Gassion_. Il y a apparence que le jeune homme n'étoit

guère mieux pourvu d'argent que de monture. Le gentil coursier le

laissa à quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empêcha pas qu'il

n'allât jusqu'en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de

Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point de guerre en France.

Mais le feu Roi ayant rompu avec ce prince, tous les François eurent

ordre de quitter son service: cela obligea notre aventurier à revenir

au service du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien, n'étant

que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais l'accommodement fut

bientôt fait entre le Roi et le duc, et la compagnie dont il étoit

cornette cassée, il vient à Paris, demande une casaque de

mousquetaire; on la lui refuse à cause de sa religion. De dépit il

passe avec quelques François en Allemagne; et quoique dans la troupe

il y eût des gens plus qualifiés que lui, sachant parler latin, on le

prit partout pour le principal de sa bande. Un de ceux-là fit les

avances d'une compagnie de chevau-légers qu'ils vinrent lever en

France pour le roi de Suède. Il en fut le lieutenant: son capitaine

fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il se fit bientôt connoître pour

homme de coeur, et de telle sorte qu'il obtint du roi de Suède qu'il

ne recevroit l'ordre que de Sa Majesté seule. Ce fut à la charge de

marcher toujours à la tête de l'armée, et de faire, en quelque sorte,

le métier d'enfants perdus. Dans cet emploi il reçut ce furieux coup

de pistolet dans le côté droit, dont la plaie s'est rouverte par

plusieurs fois, tantôt avec danger de sa vie, tantôt cette ouverture

lui servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs, et

une même un peu avant sa mort[228].

[228] Il s'étoit fait traiter de ce coup avec la poudre de

sympathie; cela lui laissa un sac. (T.)--La poudre de sympathie

est une des fables les plus ridicules de la médecine du

dix-septième siècle. C'étoit un mélange de _couperose verte_,

dite aujourd'hui _sulfate de fer_, pulvérisée et mélangée de

gomme arabique. On répandoit cette poudre sur un linge trempé

dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prétendoit que le

malade éprouvoit un grand soulagement. (Voyez _le Discours par le

chevalier Digby touchant la guérison des plaies par la poudre de

sympathie_; Paris, 1681, in-12.)

Le roi de Suède, au bout de six mois, le fit colonel d'un régiment

composé de huit compagnies de cavalerie.

Après la mort du roi de Suède, il accompagna le duc de Weimar en

France. La première fois qu'il y vint à la tête de son propre

régiment, le cardinal de Richelieu le voulut attirer dans le service

du Roi; et quoique françois, il fut toujours payé et traité en

étranger, et la justice militaire lui en fut accordée à l'exclusion de

tous autres juges, comme aussi de donner les charges qui vaqueroient

dans ce régiment, ce qui lui a été toujours conservé, quoique ce

régiment se trouvât à la fin monté jusqu'à dix-huit cents chevaux en

vingt compagnies. La plupart des étrangers qui venoient servir le Roi

vouloient être sous sa charge, tant il leur rendoit bien la justice;

aussi étoit-il seul en France qui, étant françois, eût le nom de

colonel, excepté le colonel des Suisses. Quand quelqu'un avoit offensé

le moindre de ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui

faisoit faire raison d'une façon ou d'autre.

Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de venir de l'armée du

roi de Suède, et d'avoir un corps étranger; cela contribua beaucoup à

en faire faire l'estime qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux

entendu à tourmenter les ennemis que lui. Pendant un hiver, étant

maréchal de France, il leur enleva dix-sept quartiers.

Pour preuve de cela, il étoit au siége de Dole, simple colonel;

cependant tout le monde disoit qu'il n'y avoit que lui qui fît si bien

que ses travaux et ses batteries réussissoient toujours; cela venoit

de ce qu'il n'y avoit que lui qui fît du bruit. Il enlevoit des

quartiers, il couroit partout. A l'arrivée de feu M. le Prince à

Dijon, après avoir levé le siége, on ne regardoit que Gassion. Le

Prince et le grand-maître de La Meilleraye en pensèrent enrager. Il y

eut un avocat qui se jeta à genoux devant lui, et lui dit, en lui

montrant des dames du nombre desquelles étoit sa femme, qu'il n'y en

avoit pas une qui ne voulût avoir un petit Gassion dans le corps pour

servir le Roi et la patrie. A son hôtellerie il trouva tant de gens

qu'il fut long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir des

dames bien faites et bien accompagnées le vinrent voir chez un

gentilhomme du pays nommé Guerchy. Il les salua vergogneusement, car

il n'y eut jamais homme moins né à l'amour. La première, qui étoit

femme d'un conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit:

«J'ai plus de joie que vous m'ayez baisée que si on m'avoit donné

cent mille livres.--Que diable feriez-vous donc, lui dit Guerchy, s'il

vous avoit......?»

Il mena admirablement les gens à la guerre. J'en ai ouï conter une

action bien hardie et bien sensée tout ensemble. Avant que d'être

maréchal-de-camp, il demanda à quinze ou vingt volontaires s'ils

vouloient venir en partie avec lui: ils y allèrent. Après avoir couru

toute une matinée, sans rien trouver, il leur dit: «Nous sommes trop

forts, les partis fuient devant nous; laissons ici nos cavaliers et

allons-nous-en tous seuls.» Les volontaires le suivent. Ils s'avancent

jusqu'auprès de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons

de cavalerie qui paroissent et leur coupent le chemin, car Saint-Omer

étoit à dos de nos gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou

passer. Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux, et ne

tirez point. Le premier escadron craindra, voyant que vous ne voulez

tirer qu'à brûle pourpoint; il reculera et renversera l'autre.» Cela

arriva comme il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien montés forcent les

deux escadrons et se sauvent tous à un près. En voici un autre qui est

bien aussi hardi, mais il me semble un peu téméraire. «Ayant eu avis

que les Cravates emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont,

depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagné seulement

de quelques-uns de ses cavaliers; et s'étant trouvé un grand fossé

entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval sans

regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux ennemis, en

tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres

qu'ils avoient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat: il

ramena tous les chevaux.» Il fut envoyé avec quatre mille hommes et

la fleur de la noblesse de Normandie pour châtier les Pieds-nus à

Avranches. Peu de gens l'arrêtèrent quatre heures et demie à l'entrée

d'un faubourg, où ils n'avoient pour toute défense qu'une méchante

barricade, et ils étoient battus de la ville. Il y courut grand

danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on le peut être, et

tellement dispos qu'il sautoit partout où il pouvoit mettre la main,

tua le marquis de Courtaumer, croyant que c'étoit le colonel Gassion.

Ce galant homme sauta quatre fois la barricade, et après se sauva.

Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui faire donner grâce

et le mettre dans ses troupes; il n'osa s'y fier. Au bout de quelques

mois, il fut pris dans un cabaret en Bretagne, où, étant ivre, il se

vanta d'avoir tué Courtaumer. Le chancelier, qui avoit été envoyé en

Normandie avec Gassion, le fit rouer vif à Caen. Tous les autres

s'étoient fait tuer, à dix près qui furent pris. On donna la vie à un

à condition qu'il pendroit les autres; il eut de la peine à s'y

résoudre: enfin, il le fit. Il y en avoit un qui étoit son

cousin-germain; quand ce vint à lui: «Hé cousin! lui dit-il, ne me

pends pas.» Cela passa en proverbe. Cet homme quitta le pays et se fit

ermite.

Après la bataille de Sédan, on lui permit de traiter de la charge de

mestre-de-camp de la cavalerie légère, qu'avoit le marquis de Praslin

qui y fut tué. Le cardinal de Richelieu, en parlant à lui, ne

l'appeloit presque jamais que _la Guerre_, et M. de Noyers (car ils

étoient amis, et le maréchal l'alla voir à Dangu après sa disgrâce)

lui disoit que sans la religion on pourroit faire quelque chose pour

lui; mais il étoit ferme, et on a trouvé après sa mort qu'il avoit

fait beaucoup de notes sur la Bible. Quand il eut traité de cette

charge, il vint voir mon père: «Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin

été au palais pour ce traité. Jésus! que de bonnets carrés! cela m'a

fait peur.» Regardez si cela étoit raisonnable pour un homme qui étoit

frère, fils et petit-fils de présidents.

Gassion, étant maréchal-de-camp, maltraita un commissaire de

l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir. Le cardinal défendit à

Gassion de se battre contre celui-là. Paluau, aujourd'hui le maréchal

de Clairambault, plutôt pour essayer si Gassion étoit aussi

vert-galant à l'épée qu'au pistolet, l'appela pourtant pour cet homme.

Gassion dit la défense du cardinal: «Mais pour vous, monsieur, je vous

en donnerai le divertissement quand vous voudrez.» Ruvigny servit

Paluau; Paluau fut blessé au bras, et ils en étoient aux prises et ne

se pouvoient faire de mal l'un à l'autre, quand ils prirent Ruvigny

pour témoin de l'état où ils se trouvoient. Ruvigny étoit à les

regarder, car Saurin, officier du régiment de Gassion, lâcha le pied.

Gassion le cassa.

Quand il eut persuadé à M. le duc d'Enghien de donner la bataille de

Rocroy, en lui représentant que, quel qu'en fût le succès, on ne

punissoit point des gens de sa qualité, pour lui, il butoit à se faire

maréchal de France, en mettant M. d'Enghien de son côté.

Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut mené au comte de Fontaine,

qui lui demanda plusieurs choses, et principalement si Gassion y

étoit. «Oui, monsieur, il y est.--Si vous le dites, je vous ferai

donner du pistolet par la tête.» Nous parlerons de cette bataille,

dont il eut le plus grand honneur, dans les Mémoires de la régence.

A Thionville, comme il vit un siége[229]: «Ah! dit-il, n'est-ce que

cela?» Et il comprit en peu de temps le métier d'assiégeur de villes:

il y reçut une grande blessure à la tête, dont il pensa mourir.

[229] Cependant il avoit été à Dole. Je crois que cela arriva à

Dole au lieu de Thionville. (T.)

On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit: «Nous avons

perdu Thionville, mais les ennemis y ont perdu Gassion, le lion de la

France et la terreur de nos armées.» Cette lettre lui fut envoyée par

la Reine à Bagnolet, où il achevoit de se guérir. L'hiver suivant il

fut fait maréchal de France par le crédit de M. d'Enghien.

On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal Mazarin pour le

bâton, le cardinal lui dit: «M. de Turenne, qui doit aller devant,

n'est pas si hâté.--M. de Turenne, répondit Gassion, honorera la

charge, et moi j'en serai honoré.»

Notre nouveau maréchal fit deux choses quasi en même temps qui ne se

rapportoient guère, car il alla à la cène devant le prince Palatin,

qui a épousé la princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouvé sa

place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un gentilhomme en sortît,

et alla chercher place ailleurs; mais cela vient de ce qu'il n'étoit

né que pour la guerre.

Il étoit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point comme les autres

à la foire Saint-Germain. C'étoit peut-être un des hommes du monde le

plus sobres. La Vieuville, depuis surintendant des finances, lui

donna son fils aîné pour lui apprendre le métier de la guerre. Ce

jeune homme le traita à l'armée magnifiquement. «Vous vous moquez,

dit-il, monsieur le marquis: à quoi bon toutes ces friandises?

Mordioux! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage.»

C'étoit un des plus méchants courtisans de son siècle. A la cour,

beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajoloient et

lui disoient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles

choses du monde.--Cela s'entend bien,» disoit-il. Une ayant dit: Je

voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,»

répondit-il.

Ségur, fille de la Reine, de la maison d'Escars, avoit quelque

espérance de l'épouser, assez mal fondée pourtant, car elle n'étoit ni

jeune ni belle. Lui disoit: «Elle me plaît, cette fille, elle

ressemble à un Cravate.» A la vérité, il n'a jamais été d'aucune

cabale; mais il n'avoit point de discrétion pour le cardinal; et un

jour, sans considérer qu'il y avoit des espions autour de lui, il dit

en recevant un gros paquet du cardinal: «_Que nous allons lire de

bagatelles!_» Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre ou lui

ôter son emploi.

Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le Prince. Nous en

dirons tout le particulier ailleurs: il n'étoit pas trop compatible et

avoit le commandement rude: nous rapporterons des exemples.

Comme j'ai remarqué, il étoit fort sobre; il n'étoit point joueur non

plus, ni adonné aux femmes. «Femmes et vaches, disoit-il, ce m'est

tout un, mordioux!» Et Marion Cornuel[230] disoit: «Boeufs et

Gassions, ce m'est tout un.»

[230] Elle étoit fille du premier mariage de M. Cornuel. (_Voyez_

plus bas l'article de _madame Cornuel_.)

Madame de Bourdonné[231], femme du gouverneur de La Bassée, du temps

du cardinal de Richelieu, le pensa faire enrager. M. le comte de

Harcour et lui dînoient à La Bassée; cette femme se mit à parler des

faits de Gassion. Déjà cela ne lui plaisoit guère; il n'étoit point

fanfaron. Ensuite, après en avoir demandé pardon à son mari, elle dit

qu'elle n'auroit pas de plus grande joie au monde que d'avoir un fils

de la façon d'un si brave homme. Le voilà qui rougit, qui se déferre,

et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur son grand cheval, en

disant: «Mordioux! mordioux! cette femme est folle.»

[231] Elle avoit de la barbe. (T.)

Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit trop long-temps à

Paris l'hiver, il lui écrivoit: «Vous vous amusez à ces femmes, vous

périrez malheureusement; ici, vous verriez quelque belle occasion.

Quel diable de plaisir d'aller au Cours et de faire l'amour! Cela est

bien comparable au plaisir d'enlever un quartier!»

Pour le bien, il n'a pas volé; mais il ne pouvoit se résoudre à

perdre. Il fit dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de

dix mille livres avant qu'il fût maréchal, qu'il lui seroit impossible

de laisser au monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut

payé. Avec tout cela, il n'avoit guère de revenu: les salines de

Béarn, un engagement de douze mille livres de rente, La

Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit, qui fut perdue pour ses

héritiers. Tout ce qu'il a laissé ne vaut pas huit cent mille livres.

Il y eut des gens à la cour qui vouloient qu'on mît la main dessus.

Il fit avoir à son frère l'abbé, qui étoit le plus jeune de tous,

l'évêché d'Oleron et l'abbaye du Luc en Béarn. Pour celui qui portoit

les armes, et qu'on appeloit Bergère, car le second étoit marié dans

le pays et n'a point paru, il ne l'a point trop bien traité. Celui-ci

avoit été avocat; enfin, il suivit son frère. Au commencement il n'y

alloit pas trop bien. Gassion, alors colonel, en une occasion lui

ordonna d'aller à la charge avec cinquante maîtres, et lui déclara que

s'il lâchoit le pied, il lui passeroit l'épée au travers du corps.

Bergère fit de nécessité vertu, et depuis alla aux coups comme un

autre: c'étoit son aîné. En quelques rencontres il n'a pas trop pris

son parti, Bergère étoit un bon garçon, mais sans jugement, aussi beau

que son frère étoit laid. Le maréchal étoit petit et noir, mais il

avoit la mine guerrière. Ce frère ne parloit que de _mon frère le

maréchal_. Je me souviens qu'il disoit une fois: «Je prétends bien

être maréchal de France aussi, avant que la guerre finisse.--Hélas!

dit ma mère naïvement, que nous avons donc à souffrir!» Il n'en fit

que rire, et dit: «Certes, vous me l'avez donnée bonne.»

Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent nommé

Cimetières, auquel il faisoit toucher des appointements assez

considérables. Ce garçon enleva la fille d'un marchand basque appelé

Tossé, qui demeure à Calais, chez qui le maréchal avoit logé. M. de

Gassion ôta à Cimetières tous ses appointements, le poursuivit

lui-même en justice, et ne lui voulut jamais pardonner que Tossé ne

l'en eût prié. Les ennemis le regrettèrent et disoient que c'étoit un

ennemi de bonne foi, et qui étoit doux aux prisonniers. On lui fit un

tombeau dans le cimetière de Charenton, où l'on mit aussi Bergère, qui

mourut un peu après lui à Paris.

Il avoit fait son testament à la hâte, en allant à Landrecy, dont il

croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la moitié de son bien à son

frère le président, qui s'en plaint et dit que la coutume de Béarn lui

donnoit davantage, car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui

appartenoit, et cela montoit à plus que la moitié: ce fut ce qui

obligea le maréchal d'en user ainsi. Ce président assiégea Bergère

malade, et se fit donner tout ce qu'il put, jusqu'à lui faire

retrancher une partie de ce qu'il laissoit à ses gens et aux pauvres.

Pour ne pas payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergère

par un valet-de-chambre qui le _chaircuta_ de la plus horrible façon

du monde. A propos de Bergère, on disoit que quand le maréchal le

verroit déjà arrivé en l'autre monde, lui qui en étoit si las en

celui-ci, qu'il lui diroit: «Hé quoi! mordioux! vous voilà déjà; me

suivrez-vous éternellement?»

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome troisième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 13 / 28 段