femme qu'on appeloit madame d'Atis (elle ne croyoit pas dire si vrai),
«avoit fait deux réflexions sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il
avoit inventé le _hoc_, que la France étoit bien malheureuse d'être
gouvernée par un homme qui avoit le loisir d'inventer des jeux;
l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque au-dessus de ses écuries, et
que c'étoit parfumer les Muses avec du fumier.»
Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon, nommé Solon, qui
étoit son domestique, on ne sait pourquoi, prit la peine de voler sa
cassette quand il vit la dame à l'extrémité.
M. DE BELLEY[207].
L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré, qui avoit
été intendant des finances. Quand il étoit à son évêché, en Bresse, il
voyoit M. de Genève, François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce
saint homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit plus de
mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de mémoire que jamais,
mais je manque un peu de jugement.--Vraiment! dit l'autre, vous êtes
un vrai Israélite auquel il n'y a point de fraude[208].»
[207] Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, né à Paris en 1582,
mort en 1652.
[208] Cet aveu naïf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans
le caractère de simplicité de ce vertueux prélat.
En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il prit ce texte:
_Meam gloriam non dabo_ (je ne donnerai point ma gloire); et il joua
toujours là-dessus.
Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que les bonnes
intentions ne suffisoient pas; que cela étoit bon pour Dieu, en qui
vouloir et faire n'étoient qu'une même chose. «Par exemple,
monseigneur, on dira quand vous n'y serez plus, car les princes
meurent comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les meilleures
intentions du monde, mais il n'a jamais su rien faire qui vaille.» Il
y avoit là quelques évêques qui firent ce qu'ils purent pour irriter
M. d'Orléans; au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il l'iroit
encore entendre le lendemain. Le bonhomme se douta de quelque chose,
ou peut-être en eut-il avis. Il prêcha, et se mit à parler des curés.
«Quand un curé ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a
recours à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur à Paris,
qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, etc. Voilà qui est bien, cela;
voilà qui est selon les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne
résidez point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit comme un
fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient, étoient dans la plus
grande confusion du monde.
Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices de peu de valeur;
mais ce ne fut pas pour faire le courtisan à Paris. Il avoit du bien
de patrimoine; il en épargnoit tout le revenu à cinq cents livres
près, et, avec celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres.
De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital des
Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades. Il n'y
avoit point de valet, couchoit sur une paillasse piquée; un de ceux de
la maison le servoit, et avoit soin de lui donner un caleçon des
pauvres quand il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon
prélat n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne ne
le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours chez M. de Liancourt,
et ailleurs étoit toujours gai, mais se retiroit régulièrement à cinq
heures.
Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause du livre
intitulé: _De l'ouvrage des Moines_[209], qu'il a fait contre eux, ont
épluché bien exactement sa vie; mais ils n'y ont jamais trouvé à
mordre.
[209] C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.)
Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels
pour détourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand
_l'Astrée_ commença à paroître. Il faisoit un petit roman en une nuit,
et il en a beaucoup fait. C'est un des hommes de France qui a le plus
fait de volumes.
Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne sans avoir
dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades quelquefois; mais il
reprend bien les vices, et est toujours dans le bon sens. Un jour, il
rencontra en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que parler
de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il fit je ne sais
quelle comparaison d'un berger qui paissoit ses brebis dans un vallon;
il se mit à décrire ce vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la
fin, revenant à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien loin;
mais je vous y ai menés par des chemins bien agréables.»
Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de conseiller d'État, et
ensuite deux mille francs pour une année de sa pension; il les
refusa. «Ah! dit le cardinal, je ne le croyois pas si désintéressé!»
Et ensuite il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions,
monsieur de Belley, lui dit-il.--Je le voudrois, monseigneur, nous
serions tous deux contents; vous seriez pape, et je serois saint.»
Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit faire donner,
disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit pour cela qu'il s'étoit
défait du sien.
Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme plaisant,
l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel, quand il étoit las de
Bois-Robert et de tous les autres divertissements; car bien souvent il
lui est arrivé de dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant
bouffon! mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit comme ce noble
Vénitien qui disoit: _Sta cosa è troppo seria, buffon malinconico, fa
me rider_. Il envoyoit aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui
étoit un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des
prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice. Ce père
Bernard avoit été autrefois très-débauché; puis il s'étoit jeté dans
la dévotion, faute de bien, et son zèle et son emportement l'avoient
canonisé parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les salles et
sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit: «Il faut finir, car
voilà l'heure qu'on va pendre un pauvre _passement d'argent_, et se
mit à crier un demi-quart-d'heure: _Passement[210] d'argent_. A sa
mort on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de l'or.
Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme; les dames les lui
mirent en pièces pour en avoir chacune un morceau, et lui donnèrent de
quoi avoir des souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte
bon, on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout ce qu'on
avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit des
miracles à son tombeau; enfin, cela se dissipa peu à peu. Il disoit
que le cardinal l'avoit reçu comme un prêtre, et M. le chancelier
comme un valet de bourreau.
[210] Il faut l'_e_ ouvert. (T.)
Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla loger au Luxembourg,
il le fit prêcher. Cela ne lui étoit arrivé il y avoit long-temps, car
les moines avoient eu assez de crédit pour lui faire défendre la
chaire. On dit que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au
sermon entre La Rivière et Tuboeuf, qui étoient pourtant assez
éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ: «Je vous
vois là, Monseigneur, entre deux brigands.» Prêchant le Carême dans le
cabinet de Madame, en parlant des femmes qui se faisoient porter leur
robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux laquais qui leur
lèvent la queue, de leur lever aussi la chemise, et de leur donner le
fouet.»
Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la grâce, il dit:
Voilà un sermon de la Grâce,
Prononcé de fort bonne grâce
Par monsieur l'évêque de Grasse,
Qui n'a pas la mine trop grasse.
Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652.
M. PAVILLON[211].
Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque d'Alet en Languedoc,
qui n'a d'ordinaire ni cheval ni mule, et donne tout son revenu aux
pauvres. Il apaise les querelles, il court après les gentilshommes qui
ont pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son
diocèse, homme de coeur, se vouloit retirer du monde: «Gardez-vous-en
bien, lui dit-il, vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon
exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet, il l'y fit
demeurer.
[211] Nicolas Pavillon, évêque d'Alais (que Tallemant et ses
contemporains écrivoient autrement), mourut le 8 décembre 1677.
Ce vertueux prélat résista avec beaucoup de force aux entreprises
de Louis XIV, pour l'extension de la régale.
M. GAUFFRE.
Un maître des comptes, fils d'un procureur des comptes, nommé Gauffre,
prit la place du père Bernard, et fit son Oraison funèbre, où il
concluoit toujours que le Père Bernard étoit fou, sans expliquer
autrement que c'étoit _stultus propter Christum_. Ce M. Gauffre étoit
amoureux d'une femme, qui depuis a été madame de Mauric[212], et par
désespoir il se jeta dans la dévotion. Ce qu'il a fait de plus
remarquable, c'est que s'étant commis un meurtre dans Notre-Dame, il
fit l'amende honorable pour le criminel qu'on ne tenoit pas, et fut la
corde au cou dans l'église.
[212] M. de Mauric étoit un vieux conseiller d'Etat. (T.)
LE GÉNÉRAL DES CAPUCINS.
Il passa, en 1647, un Italien à Paris qui étoit général des Capucins,
et en grande réputation de sainteté. Le pape Innocent X lui avoit
ordonné de donner sa bénédiction à quiconque la lui demanderoit. Le
peuple étoit si persuadé de la sainteté de cet homme, qu'il lui fallut
donner des gardes pour empêcher qu'on ne lui coupât tous ses habits;
mais il ne faut pas s'étonner de cela après ce que je m'en vais
écrire.
Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de Notre-Dame, comme il
y en a en plusieurs lieux; durant un grand vent, je ne sais quels sots
se mirent en tête qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout à
l'autre du fer où elle étoit pendue; chose qui ne se pouvoit
naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne de côté
et d'autre, ou l'arracher tout-à-fait, mais non pas la faire couler
le long de ce fer. Après cela, ils s'imaginèrent qu'elle avoit pleuré
et jeté du sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut
contraint de se la faire apporter, de peur qu'on n'en fît une
Notre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devoit défendre de
mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinité et autres
semblables.
Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la
_Tête-Dieu_; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la
lui faire ôter: il fallut une condamnation pour cela.
LE MARÉCHAL DE L'HOPITAL.
Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le parti de la Ligue
le premier; l'aîné fut le maréchal de Vitry. Depuis étant bien avec
Henri IV, dont il étoit capitaine des gardes, comme il appeloit ses
deux fils François et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais
autrement.
Le père, sur ses vieux jours, s'étant retiré, Nicolas, puisque Nicolas
y a, fut si fou que de quitter l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont il
étoit pourvu, et l'assurance de l'évêché de Meaux. On dit qu'il eût eu
cent vingt mille livres de rente en biens d'église, et cela à Paris,
ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une légitime de quatre
mille livres de rente tout au plus; mais il se sentoit porté aux
armes. Dans ce dessein, toutes choses étant paisibles en France, il
demanda la permission à son père d'aller voyager, en attendant les
occasions de guerre que la France lui présenteroit, et que ce seroit
toujours du temps utilement employé. «Je commencerai, ajouta-t-il par
l'Espagne, si vous le trouvez à propos.» Le père y consent; mais il
l'avertit de prendre garde d'être reconnu, «car vous savez bien,
ajouta-t-il, que j'ai donné autrefois un soufflet à un seigneur
espagnol, en présence de la boiteuse de Montpensier, à Paris, parce
qu'il m'accusoit de n'être pas ferme dans le parti.» Ce seigneur est
d'âge à vivre encore, et apparemment il sera à la cour. A Madrid, ce
même seigneur reconnut un gentilhomme nommé le capitaine Champagne,
qui étoit avec M. Du Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le
maréchal). Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la Ligue.
L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut savoir où logeoit
son maître; le capitaine le lui dit, ne croyant pas qu'on pût deviner
qu'il étoit fils de M. de Vitry; mais l'Espagnol pénétra cela
aisément, l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilités et
d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant sa visite, ne
put se cacher plus long-temps, et lui dit son nom et son dessein, et
qu'avant huit ou dix jours il faisoit état de partir pour aller voir
toutes les belles villes d'Espagne. Ce seigneur le régala, et le jour
de son départ, après lui avoir fait des excuses de ne pouvoir
l'accompagner à cause qu'il étoit obligé de suivre le Roi, il lui
laissa un paquet plein de lettres du Roi à tous les gouverneurs des
lieux où notre voyageur devoit passer. Partout on lui rendoit mille
honneurs, et enfin il fut obligé de passer incognito.
J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le maréchal d'Ancre.
Lauzières, cadet de Themines, disoit tout haut, parlant du maréchal de
Vitry: «Ne me donnera-t-on jamais personne à assassiner traîtreusement
et méchamment pour me faire après maréchal de France?»
La grande fortune des deux frères vient de cette belle action, car,
sans parler de l'aîné, M. de L'Hôpital a gagné à la cour quarante
mille écus de rente. Sa femme, à la vérité, avoit quelque chose. Il a
eu plusieurs emplois; il a été gouverneur de Bresse et de Lorraine,
ensuite commandé de petites armées avant que d'être maréchal de
France. C'est un homme d'humeur douce, sévère à ceux qui s'en font
accroire, et qui a empêché le désordre quand il a eu l'autorité. Il
est d'une conversation médiocre, et il conte naïvement ce qu'il a vu
et ce qui lui est arrivé, comme quand il dit que les gens du poil
(roux) dont il avoit été en sa jeunesse avoient de l'avantage quand
ils vieillissoient. C'est un vieillard qui n'a pas mauvaise mine; mais
il ne l'a pas fort relevée, et c'est un génie assez médiocre pour
toutes choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour.
Il a été fou d'une certaine madame de Vilaine, vilaine de nom et
d'effet, et jusque-là que trois ou quatre jeunes gens de la cour
ayant, par folie, gage à qui en feroit le plus en une nuit, après
avoir pris des drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur
servit de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres furent
bien malades.
Il fut comme accordé avec une soeur du maréchal d'Aumont
d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux[213], secrétaire d'État, belle,
jeune, et qui avoit cent mille écus et un douaire de huit mille livres
par an. Il n'y avoit plus qu'à signer; il y alloit, quand il trouva
madame de Vilaine en chemin, qui, l'appelant _infidèle Birène_[214],
le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette veuve épousa depuis le
comte de Lannoi[215], et leur fille a été la première femme de M.
d'Elbeuf[216] d'aujourd'hui. Cette madame de Vilaine le posséda encore
trois ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son mari, car il
fut relégué à Raguse. Pour couvrir cela, elle fit le voyage, et ne
revint qu'après être accouchée. On ne disputa point l'état de son
fils. C'est ce fou de marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce
n'est pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la ville, mais
de famille ancienne: le père avoit été de quelque cabale. Pour
l'accompagner à Raguse, elle mena avec elle un Italien nommé Benaglia,
commis de M. Lumagne. Ce garçon, qui n'avoit vu père ni mère depuis
vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville sans y entrer, disant
que ce n'étoit pas pour cela qu'il étoit venu en Italie. On conte de
lui que quand on le menoit pour deux mois aux champs, il portoit
soixante paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans sans
parler, puis tout d'un coup il parla fort bien françois; on s'en
étonna. «C'est, dit-il, que je n'ai point voulu parler que je ne susse
bien la langue.»
[213] Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux.
[214] Allusion à la princesse Olympie, abandonnée par Birène sur
une plage déserte. (_Orlando furioso, canto 10._)
[215] Charles, comte de Lannoi, conseiller d'État, premier
maître-d'hôtel du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649.
[216] Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, épousa, en 1648, Anne
Élizabeth, comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis,
comte de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654.
Après cela, il devint amoureux de madame Des Essars[217], que le
cardinal de Guise, à ce qu'elle prétendoit, venoit de laisser veuve
avec trois ou quatre enfants: l'abbé de Chailly, le comte de
Romorantin, le chevalier de Lorraine et madame de Rhodes[218]. Pour
l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet à M. de Nevers
dans la contestation du prieuré de La Charité, où elle avoit quelques
prétentions pour son fils[219].
[217] Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de
Romorantin, mariée au maréchal de L'Hôpital.
[218] _Voyez_ Dreux Du Radier, _Histoire des reines et régentes_,
article de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin.
[219] Voyez _les mémoires de Marolles_, pag. 45 de l'édition
in-folio, et Dreux Du Radier au lieu déjà cité.
C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit:
Et la pauvrette s'est donnée
D'un ... tout au travers du corps;
car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal, elle coucha
avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit. Elle étoit fille de
madame de Cheny, de la maison de Harlay[220], qui étant veuve eut une
galanterie avec un M. de Sautour de Champagne, d'où vint madame Des
Essars, qui se disoit légitime, mais il n'y avoit jamais eu de
mariage.
[220] Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivière, seigneur
de Cheny, bailly de Sens, étoit fille de Louis de Harlay,
seigneur de Cesy et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou
Car), dame de Saint-Quentin. D'après le Père Anselme, qui n'est
pas suspecté de trop de complaisance, elle auroit épousé François
Des Essars, seigneur de Sautour, lieutenant de roi en Champagne,
et de cette alliance seroit issue la comtesse de Romorantin.
Tallemant est d'une opinion contraire.
Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre, y mena sa femme
et cette fille aussi qu'il tira de religion: elle s'appeloit
alors mademoiselle de La Haye; elle devint grande et si belle
qu'il n'y avoit que madame Quelin et madame la Princesse qui en
approchassent[221]. Elle eut deux filles, madame de Fontevrault et
madame de Chelles[222]. Madame la Princesse avoit plus d'agrément que
pas une, mais les deux autres étoient plus belles: madame de
Beaumont[223] en étoit terriblement jalouse.
[221] Voir tome 1, p. 105 et 106.
[222] Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci
et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre,
colonel-général des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629.
[223] La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi,
Jeanne-Baptiste de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et
Marie Henriette de Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (_Voyez_
le Père Anselme, t. 1, p. 151.)
Henri IV, dès le temps que mademoiselle de La Haye étoit en
Angleterre, ouït parler de cette beauté; quand elle fut ici, il fit
son traité pour trente mille écus, je pense; après cela elle se nomma
madame Des Essars, disant que c'étoit une terre de M. de Sautour, son
père. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le corps par trois ou
quatre gros coquins, et après, les pores étant bien ouverts, elle
s'oignoit depuis les pieds jusqu'à la tête de cette pommade qu'on
appelle encore _la pommade de madame Des Essars_: rien ne fait la
peau si douce.
Elle avoit une antipathie naturelle pour les châtrés, et quand elle en
voyoit un, si elle ne s'évanouissoit pas, il ne s'en falloit guère.
Le feu Roi voyant M. Du Hallier épris de cette femme, dit: «Il ne
sauroit aimer qu'une _vilaine_.» Ce n'étoit que pour l'âme cette
fois-là, car elle étoit encore belle. Comme il ne se pouvoit résoudre
à l'épouser, elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon, quand le Roi y
fut si malade, et le soir après souper, quand ils furent seuls, elle
prit un couteau, et lui dit qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit
de l'épouser le lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut
pas par frayeur. En effet, il l'épousa, et disoit que p..... pour
p....., il aimoit mieux celle-là qu'une autre. Au sortir d'une grande
maladie, elle fut travaillée d'une insomnie qui dura long-temps. Un
jour, comme elle s'en plaignoit, un Jésuite assez gaillard, nommé le
Père Geoffroy, lui dit en riant: «Madame, j'ai remarqué qu'à mes
sermons vous n'en faisiez qu'un article: vous dormiez depuis le texte
jusqu'à la bénédiction; voulez-vous que nous voyions tout-à-l'heure
s'ils auroient encore la même vertu,» et en même temps, il dit: _In
nomine Domini_, etc. Il prêche, elle s'endort, et dormit toujours bien
depuis. Madame de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame de
Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit aussi sans
cesse, puis ne dormoit point la nuit. On disoit que c'étoit la
personne du monde qui avoit le plus couru de sermons, et qui en avoit
le moins ouï.
Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec des personnes où
il y avoit à refaire. Persan-Bournonville a quitté une bonne abbaye
pour la Chazelle, et Vitry a épousé la petite de Rhodes, dont la
naissance étoit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille écus à
Senecterre pour l'empêcher de prendre requête civile.
La feue maréchale gouvernoit absolument son mari, lui faisoit traiter
ses enfants de princes: elle n'en a point eu de lui; et, pour frustrer
M. de Vitry, elle lui faisoit vendre ses terres et en acheter
d'autres, afin qu'ils fussent acquêts de la communauté. Il avoit même
accordé la petite de Romorantin, fille d'un fils de la maréchale, au
fils de M. de Brienne; mais, depuis, ce mariage se rompit.
Cette extravagante se faisoit servir sept à huit potages dans des
bassins, et après on apportoit un poulet d'Inde, deux poulets et une
fricassée, et au dessert, un fromage mou et des pommes ou des
confitures. Elle s'avisa, en 1650, de se vouloir purger au printemps,
et dit au fils de son apothicaire, dont le père venoit de mourir:
«Faites-moi une médecine comme votre père faisoit.» On ne sait si ce
garçon fit quelque quiproquo, mais tant il y a qu'elle y fut plus de
cinquante fois, fit bien du sang, et pensa rendre tripes et boyaux.
Enfin, elle mourut l'année suivante; son mari trouva assez de dettes,
à quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point d'ordre avec cette
femme, et de plus, il lui falloit toujours quelqu'un qui sans doute
vouloit être bien payé. A Vitry, dont il étoit gouverneur particulier,
quoiqu'il fût seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti,
cette vieille _dagorne_[224] fit semblant de vouloir montrer quelque
chose à un jeune cavalier qui avoit dîné avec le maréchal; et quand
elle se vit seule avec ce garçon: «Tr...... moi, lui dit-elle.--Allez
au diable, vieille chienne, lui répondit-il; allez chercher ailleurs.»
[224] _Dagorne_, terme populaire et injurieux qu'on dit à une
femme vieille, laide et de mauvaise humeur. (_Dictionnaire de
Trévoux._)
MENANT ET SA FILLE.