M. de Montausier parla de l'édition de Voiture, et dit qu'il falloit
demeurer d'accord que c'étoit l'original des lettres galantes: cela
déplut furieusement à Balzac. Au sortir de là, il répéta les mots que
M. de Montausier avoit prononcés, et ajouta: «Que deviendront donc mes
lettres?» Il pria Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le
lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire à Girac, avec un billet
latin, où il le prioit de lui en dire son sentiment en latin. Girac le
fit; mais il prétend que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac
envoya ce prétendu jugement de Girac à Paris. Costar, qui ne
demandoit pas mieux que de faire claquer son fouet, composa la
_Défense de Voiture_. D'abord Balzac, plein de lui-même, et persuadé
de la déférence que Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une
pièce à sa louange; et comme on l'imprimoit, il écrivit à Conrart de
corriger tels et tels endroits, où l'on y parloit de lui, afin qu'ils
fussent mieux, et il les croyoit bien corrigés. On lui dit qu'il n'y
avoit plus moyen, et que tout étoit tiré: après il se désabusa.
Non content d'avoir déjà, au sortir d'une grande maladie, envoyé, il y
avoit quelque temps, à Notre-Dame des Ardillières, une lampe de cent
écus, avec des vers latins gravés dessus, où son nom est en grosses
lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir, des preuves
authentiques de sa vanité. Il écrivit à Conrart qu'il avoit deux mille
livres à Paris, et qu'il en vouloit constituer une rente de cent
francs, et instituer une espèce de jeux floraux de deux ans en deux
ans, et que, pour cela, il donneroit dix thêmes sur lesquels on
harangueroit; que l'Académie délivreroit les deux cents livres à celui
qui feroit le mieux. Ce sont matières de piété: par exemple, que la
gloire appartient à Dieu seul, et que les hommes en sont les
usurpateurs.
Patru et les plus sensés vouloient se moquer de cette fondation de
_bibus_, car il y avoit un million de difficultés pour la sûreté, et
aussi bien du chagrin à lire les compositions d'un tas de moines; mais
les cabaleurs Chapelain et Conrart l'emportèrent. Cela fut fait après
la mort de Balzac.
Il fut six mois à se voir mourir tous les jours: il s'étoit fait
transporter aux Capucins d'Angoulême; il se confessoit fréquemment,
et pourtant songeoit bien autant à ses jeux floraux qu'à sa
conscience. En mourant, car on a ses dernières paroles dans une
relation qu'un avocat d'Angoulême, nommé Morisset, a faite[186], il
dit qu'il ne savoit où il alloit, mais qu'il espéroit que Dieu lui
feroit miséricorde.
[186] Cette relation est imprimée à la suite des OEuvres de
Balzac, t. 2, pag. 213 du supplément.
Ogier le prédicateur, comme on lui demandoit s'il ne feroit point
l'épitaphe de Balzac: «Je m'en garderai bien, dit-il, j'aurois peur
qu'il ne se l'attribuât encore.» Il disoit cela à cause de
l'_Apologie_.
Conrart voulut faire un Recueil de vers à sa louange: il en demanda à
assez de gens qui en firent; mais c'est si peu de chose que tout est
demeuré là[187].
[187] Ce jugement de Tallemant est trop sévère. Gilles Boileau a
déploré la mort de Balzac dans une élégie adressée à Conrart, qui
offre quelques beautés; elle n'a pas été insérée par Despréaux
dans les oeuvres posthumes de son frère; mais on l'avoit imprimée
dans la troisième partie des _Poésies choisies_, publiées chez
Sercy en 1658. Tristan l'ermite fit aussi d'assez belles strophes
sur la mort de Balzac; les trois meilleures ont été citées dans
la Notice sur Conrart placée à la tête de ses Mémoires, dans le
quarante-huitième volume de la deuxième série de la Collection
des Mémoires relatifs à l'histoire de France.
LE PRÉSIDENT PASCAL
ET BLAISE PASCAL.
Le président Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit été président à
Clermont en Auvergne; c'est un homme qui a eu d'assez beaux emplois:
il étoit homme de bien et de savoir surtout; il s'étoit appliqué aux
mathématiques; mais il a été plus considérable par ses enfants que par
lui-même, comme nous verrons par la suite.
Quand on fit la réduction des rentes, lui et un nommé de Bourges, avec
un avocat au conseil dont je n'ai pu savoir le nom, firent bien du
bruit, et à la tête de quatre cents rentiers comme eux, ils firent
grand peur au garde des sceaux Séguier et à Cornuel. Le cardinal de
Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres; pour Pascal, il
se cacha si bien qu'on ne put le trouver et fut long-temps sans oser
paroître. En ces entrefaites, les petites Saintot[188] et sa fille,
qui est à cette heure en religion, jouèrent une comédie, dont cette
fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous les vers.
[188] Ce devoit être la fille de Saintot, le maître des
cérémonies de France.
Le cardinal de Richelieu en ce temps-là eut la fantaisie de faire
jouer _le Prince déguisé_[189] à des enfants. Bois-Robert en prit le
soin. Il choisit, comme vous pouvez penser, cette petite Pascal; il
prit aussi une des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut,
son frère[190]. La représentation réussit; mais la petite Pascal fit
le mieux. Comme on la louoit, elle demande à descendre, et
d'elle-même, sans en avoir rien dit à personne, elle se va jeter aux
pieds de Son Eminence et lui récite en pleurant dix ou douze vers de
sa façon, par lesquels elle demandoit le retour de son père. Le
cardinal la baisa plusieurs fois, car elle étoit _bellotte_, la loua
de sa piété, et lui dit: «Ma mignonne, écrivez à votre père qu'il
revienne, je le servirai.» En effet, il le servit et le continua dix
ans à l'intendance par moitié de Normandie, car il s'étoit défait de
sa charge en faveur d'un de ses frères. Ils étoient tous d'Auvergne.
[189] Une pièce de Scudéry. (T.)
[190] Le frère et la soeur de madame de Motteville. On l'appelle
_Socratine_, à cause de sa sévérité. Elle est carmélite à cette
heure. (T.)
Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns[191].
[191] On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal
fit à l'âge de treize ans _pour une dame de ses amies, sous le
nom d'Amaranthe, amoureuse de Thyrsis_. Benserade y fit une
réponse dans laquelle il suppose que mademoiselle Pascal s'est
cachée sous le nom d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre
que lui-même. On y lit cette stance, où Benserade nous apprend
l'âge que mademoiselle Pascal avoit alors:
Qu'une fille _à treize ans_ d'amour soupire et pleure,
C'est souvent un défaut;
Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure,
C'est vivre comme il faut.
(_OEuvres de Benserade_, 1698, in-8º, t. 1, p. 49.)
Enfin, à dix-huit ans, elle se mit en dévotion, et, comme j'ai
dit, elle se fit religieuse.
Le président Pascal a laissé un fils, Blaise Pascal[192], qui
témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit aux
mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y adonner qu'il
n'eût bien appris le latin et le grec. Cet enfant, dès douze à
treize ans, lut Euclide en cachette, et faisoit déjà des
propositions; le père en trouva quelques-unes; il le fait venir et
lui dit: «Qu'est-ce que cela?» Ce garçon, tout tremblant, lui dit:
«Je ne m'y suis amusé qu'aux jours de congé.--Et entends-tu bien
cette proposition?--Oui, mon père.--Et où as-tu appris cela?--Dans
Euclide, dont j'ai lu les six premiers livres (on ne lit
d'ordinaire que cela d'abord).--Et quand les as-tu lus?--Le
premier en une après-dînée, et les autres en moins de temps à
proportion.» Notez qu'on y est six mois avant que de les bien
entendre.
[192] Blaise Pascal, né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662.
Depuis, ce garçon inventa une machine admirable pour l'arithmétique.
Pendant les dernières années de l'intendance de son père, ayant à
faire pour lui des comptes de sommes immenses pour les tailles, il se
mit dans la tête qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire
infailliblement toutes sortes de règles d'arithmétique; il y travailla
et fit cette machine qu'il croyoit devoir être fort utile au public;
mais il se trouva qu'elle revenoit à quatre cents livres au moins, et
qu'elle étoit si difficile à faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est
à Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y soit présent.
Elle peut être de quinze pouces de long et haute à proportion. La
reine de Pologne en emporta deux; quelques curieux en ont fait faire.
Cette machine et les mathématiques ont ruiné la santé de ce pauvre
Pascal le jeune.
Sa soeur, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la
familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même; c'est lui qui
a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire, et
que M. Nicole a mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les
Jésuites. Long-temps on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour moi, je
ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques et les
belles-lettres ne vont guères ensemble. Ces messieurs du Port-Royal
lui donnoient la matière, et il la déposoit à sa fantaisie. Nous en
dirons davantage dans les Mémoires de la régence.
BERTAUT,
NEVEU DE l'ÉVÊQUE DE SÉEZ.
Ce petit Bertaut, qui étoit de la comédie[193], étoit neveu de Bertaut
le poète, qui fut évêque de Séez. Il avoit une soeur, femme-de-chambre
de la Reine, qui, pour sa beauté et sa bonne réputation, fut mariée
avec le premier président de la chambre des comptes de Rouen, qui
étoit fort vieux, nommé Motteville[194]. Elle n'en eut point d'enfants
et revint à la cour.
[193] _Voy._ l'article qui précède celui-ci, p. 175.
[194] La véritable orthographe du nom est Mauteville; voir
précédemment tome 1, p. 288, note 1.
Lui et sa soeur Socratine étoient en nécessité quand quelqu'un dit au
cardinal de Richelieu qu'il y avoit des enfants d'un frère de Bertaut
qui étoient bien pauvres. Il les fit venir: la fille étoit fort jolie
et avoit bien de l'esprit; le garçon étoit passable. Ils jouèrent
quelques scènes du _Pastor fido_, de fort bonne grâce. Le cardinal
donna pension à la fille, et entretint le petit garçon au collége. Ce
garçon eut assez d'industrie pour faire habiller un petit laquais,
qu'il prit des livrées _éminentissimes_; et quand on le rebutoit à la
porte du cardinal, il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au
cardinal, auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il eût
découvert que leur mère étoit une mademoiselle Bertaut, qu'il avoit
vue chez la Reine-mère, et qu'il haïssoit fort, il continua pourtant à
leur faire du bien.
Après la mort du cardinal, au commencement de la régence, madame de
Motteville, sa soeur, eut avis d'un prieuré qui vaquoit; M. de
Bassompierre l'avoit eu aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit
demander à la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire
l'amenoit; il le lui dit. «Eh! monsieur, dit-elle, je l'allois
demander pour mon frère; c'est si peu de chose, et il en a si grand
besoin!» Le maréchal répondit qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux
jours, être moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira.
Ce prieuré étoit pourtant fort bon. On dit qu'il vaut cinq mille
livres de rente. Elle l'obtint. Elle lui fit donner encore la charge
de lecteur du Roi qu'avoit eue son oncle, l'évêque de Séez, avant que
d'être évêque.
Il fut avec M. de La Tuillerie en Suède. Là, comme c'est un doucereux,
il voulut, je pense, dire des fleurettes à la Reine, et il fit si bien
qu'elle sut qu'il chantoit et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour;
il fit bien des cérémonies; enfin, il prit un luth, et badina tant
avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout de bon, la
Reine, qui en étoit lasse, ne l'écouta point, ou ne l'écouta que par
manière d'acquit. Au retour, comme la Reine lui demandoit des
nouvelles de la reine de Suède, il dit qu'elle n'étoit pas laide,
qu'elle pouvoit même passer pour agréable. «Mais, dit-il tout bas à la
Reine en s'approchant familièrement de son oreille, elle a un peu la
taille gâtée.» Quelqu'un dit en riant à M. le cardinal qui étoit là:
«Votre Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant homme? Je
m'offre pour votre second.»
Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en diable et plein de
vanité. Par malheur pour lui, il y a un des principaux musiciens de la
chapelle nommé aussi Bertaut[195]. Pour les distinguer, on appeloit
celui-ci _Bertaut l'incommode_, et l'autre _Bertaut l'incommodé_,
parce qu'il est châtré. On appeloit ainsi tous les châtrés de ces
comédies en musique que le cardinal Mazarin faisoit jouer. Feu madame
de Longueville s'avisa la première, ne voulant pas prononcer le mot de
châtré, de dire _cet incommodé_, en montrant un châtré qui chantoit
fort bien, et qui vint à la cour du temps du cardinal de Richelieu.
«Mon Dieu, disoit-elle à mademoiselle de Senecterre, que cet
_incommodé_ chante bien!»
[195] C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.)
Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et c'est un grand
diseur de fleurettes. Quand la cour alla à Poitiers, en 1652, un nommé
Du Temple, qui a la plus belle femme de la ville, et qui est fort
jaloux, alla au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner M.
Bertaut; il entendoit Bertaut _l'incommodé_; mais il n'y étoit pas;
eux lui dirent: _Volontiers_. Il alla faire un tour je ne sais où, et
quand il arriva chez lui, il trouva un petit jeune homme qui disoit
des douceurs à sa femme.
LE MARÉCHAL DE GUÉBRIANT[196].
Le maréchal de Guébriant étoit de Bretagne, et bien gentilhomme. Il
avoit étudié, et, s'il eût eu assez de bien pour cela, il auroit été
conseiller à Rennes; mais il n'avoit que deux mille livres de rente.
[196] Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, maréchal de
France, né en 1602, mort en 1643.
Un jour, étant à Paris, la nuit il entendit du bruit dans la rue,
comme de gens qui se battoient; il descendit, et, voyant un homme
assez mal accompagné attaqué de plusieurs autres, il se met du côté du
plus foible, et le tire de leurs mains: c'étoit le baron Du Bec[197]
que le marquis de Praslin, qui fut tué à la bataille de Sedan,
assassinoit par jalousie; car ils étoient rivaux, et le baron étoit
mieux traité que lui. On reconnut ensuite l'épée du marquis[198], qui
étoit demeurée sur la place. Guébriant dit au baron que s'il
découvroit jamais qui lui avoit fait un si lâche tour, et qu'il s'en
voulut ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre
pour son second. En effet, ils se battirent et ils eurent
l'avantage[199].
[197] La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne
maison; ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de
Monaco. (T.)
[198] Le marquis de Praslin étoit brave, mais méchant; il
empoisonna avec de l'antimoine je ne sais combien de _Wourmans_
en Hollande; il en avoit été battu en je ne sais quelle
rencontre, où il avoit fait l'insolent. (T.)
[199] Je pense que Guébriant eut tout l'honneur du combat, car le
baron étoit méchant soldat: témoin La Capelle, qu'il défendit si
mal.
(T.)
Ce duel obligea le baron à se retirer à la campagne chez sa soeur
qui étoit nouvellement démariée d'avec M. des Spy (ou _Chepy_),
homme de qualité. Cette affaire ne fut pas trop honorable à la
dame; car elle dura dix ans, et elle est retournée plus d'une fois
avec son mari. Enfin, il consentit à la dissolution, et épousa une
fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle Du Bec
de la présenter au baptême. Elle répondit qu'elle le feroit
volontiers, si elle croyait que cet enfant fût de lui. Elle s'éprit
de Guébriant, qui étoit bien fait, l'épousa et lui acheta une
compagnie aux gardes: elle avoit peut-être cinquante mille écus de
bien.
Durant le désordre de Corbie, il se jeta dans Guise, et rendit par
ce moyen un grand service, car la place eût été attaquée et prise
sans ce secours. Au retour de là, sa femme, qui a toujours eu de
l'ambition, et qui vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit
faire un _titolado_[200]; et, pour le faire appeler _Monsieur le
comte_, elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et
fit dire au prône que quiconque l'auroit trouvé le portât chez M.
le comte de Guébriant.
[200] Un homme titré.
Après cela, Guébriant fut envoyé dans la Valteline avec qualité de
maréchal-de-camp. Il dit d'abord à M. de Rohan qui y commandoit:
«Monsieur, je suis assuré que je vous obéirai bien; mais je vous avoue
que je ne sais point le métier de maréchal-de-camp: daignez prendre la
peine de m'instruire.» Cela plut fort à M. de Rohan.
Depuis, il fut envoyé en Allemagne mener un secours de deux mille
hommes au duc de Weimar, qui, voulant avoir deux maréchaux-de-camp
françois, demanda Guébriant, sur le témoignage que M. de Rohan lui en
rendit, quand il le fut trouver un peu avant la bataille de
Rheinfelden.
Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit, car il lui
laissa en mourant[201] son cheval et ses armes. Il oublioit son épée;
mais Feret, son secrétaire françois, l'en fit ressouvenir, et il la
lui laissa aussi. Guébriant, que nous appellerons _le comte de
Guébriant_, par respect et par politique, ne voulut jamais monter sur
ce cheval, et le faisoit même mener en main à l'abreuvoir. Cela lui
gagna terriblement le coeur des Weimariens; car, quand ils voyoient
passer ce cheval, ils lui ôtoient le chapeau.
[201] Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18
juillet 1639. On prétend qu'il fut empoisonné.
Feret, secrétaire françois du duc de Weimar, dit qu'il légua bien ses
armes à Guébriant, mais qu'il légua son cheval au Roi, et qu'il fut
amené à la grande écurie. Il lui avoit coûté trois mille livres. Il
étoit fort doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir qu'un
autre le montât, au moins y avoit-on bien de la peine. Guébriant le
monta, dit Le Laboureur, et après sa mort il fut mené chez le Roi, où
il est mort[202].
[202] Ce cheval s'appeloit _le Rabe_, en allemand _le Corbeau_.
«Le comte, dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats où il
se trouva depuis, où l'on a pu dire qu'il combattoit sous son
maître, puisque l'on a souvent remarqué qu'il accabloit des
ennemis sous ses pieds, ou bien qu'il les mordoit à sang. Il a
souvent rapporté des blessures qui n'ont pas été sans récompense,
puisque le comte, son maître, le voyant vieillors de sa
mort......... le laissa au Roi par testament, et pria Sa Majesté
de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'écurie. Il
étoit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramassée,
la tête grosse, et étoit entier.» (_Histoire du maréchal de
Guébriant_; Paris, 1656, in-folio, p. 128.)
Le comte commanda cette armée en la place du duc de Weimar. Sa feinte
ivrognerie lui servit aussi beaucoup; car, quoiqu'il ne bût
d'ordinaire que de l'eau, avec eux pourtant il faisoit la débauche, et
escamotoit si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il
s'enivroit, puis il se laissoit tomber sous la table[203]. On dit
qu'ils en étoient charmés.
[203] Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau maréchaux
de-camp, Guébriant et Montausier. (T.)
Il défit Lamboy, et fut fait maréchal de France, du temps que le
cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand et toute sa cabale sur les
bras. En reconnoissance de la dignité qu'il venoit d'avoir, il envoya
assurer le cardinal à Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit
étoient à son service; qu'ils se rendroient où il voudroit à point
nommé.
On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au cardinal pour
gouverneur du Roi, et que le cardinal avoit dessein de lui donner cet
emploi.
M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit bien fait estimer
autant qu'autre qu'il ait faite. «Un peu avant sa mort, disoit-il, moi
qui étois maréchal-de-camp dans les troupes de Rantzau en Allemagne,
je lui écrivis pour quelque affaire, et lui donnois du _monseigneur_.
La première fois qu'il me rencontra, il me dit que je me faisois tort,
et qu'il me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je répondis que je lui
devois cela, que je le reconnoissois pour chef de la noblesse, et que
tous les gentilshommes qui ne donneroient pas du _monseigneur_ à
messieurs les maréchaux de France, se feroient tort à eux-mêmes.--Pour
moi, répliqua-t-il, je n'ai eu cette dignité que par pur bonheur, et
une personne de la maison de La Trimouille[204] ne me doit point
donner du _monseigneur_. M. le marquis de Montausier, qui est
maréchal-de-camp sous moi, ne m'écrit que _monsieur_, et si vous me
traitez autrement, vous m'obligerez à me plaindre de lui: enfin, je
brûlerai vos lettres, si vous ne me promettez ce que je vous demande,
et je vous en serai infiniment obligé.» Je ne crois pas que M. de
Noirmoutier lui ait écrit depuis, car le maréchal fut tué
malheureusement au siége de Rothweil, peu de temps après. La Reine,
car c'étoit au commencement de la régence, alla voir la maréchale, et
on enterra le maréchal dans Notre-Dame[205], honneur qu'on n'avoit
fait encore qu'au maréchal de Brissac.
[204] Noirmoutier en est. (T.)
[205] Cette cérémonie eut lieu dans l'église Notre-Dame de Paris,
le 8 juin 1644. L'Oraison funèbre du maréchal y fut prononcée par
Grillié, évêque d'Uzès. Imprimée en 1656 dans le même format que
l'histoire du maréchal, elle y est ordinairement réunie.
MADAME D'ATIS.
Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on en avoit un peu
médit. Son mari, qui étoit Viole[206], avoit toujours maille à partir
avec elle, et il engrossoit toujours quelque servante; cependant elle
en parloit comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle (car
il n'y eut jamais une créature plus _phébus_), que si j'eusse pu, me
faisant servante, le faire empereur, je l'eusse fait; je lui étois
attachée par de si beaux liens que la chair et le sang n'y avoient
aucune part.»
[206] C'est une maison de robe et d'épée tout ensemble.
(T.)--C'étoit une famille du Parlement de Paris.
Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: «C'étoit un grand
génie, dit-elle; mais la grande connoissance qu'il avoit du mérite des
hommes m'a coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit
faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.» La vérité
est qu'Atis avoit fait ici un grand exploit, car il avoit tué un des
portiers du Pont-Rouge pour ne pas payer un double. Il alla en
Portugal, où la disette de gens le fit considérer; il y fut tué
commandant quelques corps de François en petit nombre. Après sa mort,
le Roi envoya son ordre à son fils, et donna pension à la mère. Elle
se disoit veuve d'un général d'armée et d'un gouverneur de province;
et, allant consoler madame la maréchale de Guébriant, c'étoit environ
en même temps: «Ah! madame, lui dit-elle, vous avez perdu le héros du
Rhin, et moi j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit chez
elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle ne faisoit que
d'apprendre la perte, sa soeur Du Menillet, autre savante, s'amusoit
avec quelqu'un au coin du feu à démêler l'intrigue du Cid.
Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût qu'un seul
enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une trop bonne maison pour faire
des gueux. Jamais elle n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre,
que des offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa mort le
plan d'une maison magnifique qu'elle devoit faire bâtir. Un jour
qu'elle parloit de cela, je ne sais quel sot, car il falloit qu'elle
rencontrât une fois en sa vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait
de phébus, je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit été
taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une belle chose, que
tout contribuoit à contenter la passion qu'elle avoit de bâtir, et
qu'il n'y avoit pas même jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne
lui voulussent fournir des pierres pour ses bâtiments.
Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le vouloit pas
laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau matin en Hollande sans
lui dire adieu: «Ah! disoit-elle, il étoit bien difficile de retenir
ce jeune lion.» En Hollande, il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur
de Portugal, et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.» De là il
alla en Portugal, où il mourut de trois coups d'épée, après avoir tué,
à ce qu'elle dit, le capitaine d'une compagnie de chevau-légers et mis
le lieutenant hors de combat. On le voulut porter dans un couvent de
religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir personne;
mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est, dirent-ils, le fils de ce
généreux François? qu'il vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui
étoient toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle, me
coûtent plus de cent mille livres, et je perds la terre d'Atis, qui
étoit substituée à ce pauvre garçon.»
Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant sa vie, après
qu'il fut mort, en disoit des merveilles; c'étoit la plus grande perte
du monde. «Il me dit, disoit-elle, un peu devant que de s'en aller,
une chose qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre. Je
lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en ferai plus; mais,
promettez-moi de payer celles que j'ai faites; car, quoique je n'aie
pas l'âge, il n'y a point de minorité devant Dieu.»
Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur la matière de la
grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin avoit été toute refaite par
Patru: «Le livre est bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au
même père Du Bosc: «C'est l'opinion de _Molinus_.--Vous m'excuserez,
répondit-il, c'est celle de _Jansenia_.»